‹ Le roman personnel de Rousseau à FromentinChapitre 2 sur 36 · LE ROMAN D'ANALYSE AUX ENVIRONS DE · texte numérisé non relu

LE ROMAN D'ANALYSE AUX ENVIRONS DE

M"* Riccoboni

Les romans de M"'* Riccoboni sont un signe très pariant des tendances nouvelles du genre; elle a commencé à écrire avant la Nouvelle Héloïse, mais après les traductions de Richardson. Elle échappe donc à l'influence impérieuse de Rousseau, et celle de l'Angleterre est sur elle peu sensible. Son œuvre se rattache à une tradition purement française, à celle du roman d'analyse; c'est la suite de cette littérature féminine, éclose au siècle précédent, qui se développe à côté de l'école des moralistes, et conserve intact auprès d'elle le sentiment de / l'incompréhensible dans la vie intérieure, avec une / certaine clémence dans l'analyse, qui s'allie naturelle-' ment à ce sentiment. L'esprit systématique des moralistes les éloigne de l'indulgence; ils démontent l'âme humaine et ils en expliquent les ressorts avec autant de froideur que s'il s'agissait d'objets sîiisissables par l'observation extérieure. Les femmes mettent naturellement plus d'elles-mêmes dans leurs analyses; l'importance qu'elles donnent à leurs impressions les préserve de l'erreur commune aux moralistes logiciens, qui est de ne plus faire aucune part à la sensation immédiate et de la tenir

pour une illusion négligeable. Les femmes appellent plus souvent à leur aide leur expérience intérieure; l'examen d'autrui éveille en elles la confidence; de là quelque chose de plus souple, de plus bienveillant dans leur psychologie, qui gagne ainsi en vérité autant qu'en douceur. Elles sont moins soucieuses de juger que de tout comprendre.

M""® Riccoboni, qui n'était pas janséniste comme M""^ de La Fayette, n'en avait que plus de tendresse d'âme; il faut retenir ce qu'elle dit dans les Lettres de Mylady Catesby : « Le Spectateur devrait être un modèle pour ceux qui s'étudient à pénétrer les secrets de l'humanité. Pourquoi employer à l'affliger des soins qui pourraient tendre à le consoler... Nous ôter le mérite de devoir à nos efforts une partie de nos vertus, c'est nous décourager (D ». C'est là ce qui s'appelle rendre aux gens ce qu'ils vous ont prêté; mais en dehors de l'influence qu'Addison exerça sur M""^ Riccoboni et que désormais nous aurions mauvaise grâce à nier, il y avait entre eux une afflnité de nature d'autant moins surprenante qu'après tout Addison avait commencé à étudier le cœur humain, comme elle, dans nos moralistes; à l'un ni à l'autre la science toute sèche n'avait suffl, ils croyaient que la littérature peut se donner un rôle bienfaisant; pareille mansuétude était dans leurs esprits, sans tourner à l'indulgence facile. Il y a chez M""^ Riccoboni un peu de tristesse paisible qui l'éloigné des grandes conceptions de vertu où s'élevaient les héros de M""® de La Fayette, mais aussi une sûreté de conscience qui la préserve des équivoques morales. Elle a goûté dans Addison ce qui convenait à son idée à la fois optimiste et mélancolique de la nature humaine : « Au mal incurable, ditelle encore, il ne faut que des calmants (2) ». Elle croyait

(1) Lettre 16. Nous nous reportons pour la série de ces œuvres à l'édition Garnier, 1865, in-8° (Biblloth. amusante). Cf. Nouvelle Héloïse, II, 17. « Toujours philosophant tristement, toujours dégradant par vanité la nature humaine, toujours cherchant dans quelque vice la cause de tout ce qui se fait de bien, toujours d'après leur propre cœur médisant du cœur de l'homme. »

(2) /d., Lettre 16.

Coninie lui à Texcellence du premier mouvement, à la supériorité de la morale du cœur sur celle de la raison, et par là elle est bien de la génération de Rousseau.

Mais elle a souffert et, semble-t-il, supporté ses douleurs avec dignité, et elle en garde à jamais une distinction morale qui l'élève au-dessus des maximes courantes, de cette complaisance innocente si commode aux âmes peu profondes. Souvent ses personnages de prédilection nous déçoivent parce qu'ils finissent par agir selon la loi commune et que décidément ils soutiennent faiblement leur essor; sans que leur honnêteté fléchisse, ils se conduisent mieux devant le malheur certain que devant la tentation du bonheur; cela est humain. Au moins savent-ils voir toujours au delà de leurs sentiments présents; nul doute qu'elle n'y ait mis beaucoup d'elle-même. Ce qu'on sait de sa vie n'est presque rien. Elle fut mariée très jeune à un comédien, elle fut malheureuse, elle écrivit pour se distraire et vivre, comme Rousseau, avec des êtres imaginaires et selon son cœur, et partout elle s'est souvenue d'elle-même. A travers ses œuvres on ne cesse de sentir la revendication féminine; elle fait déjà penser à Delphine.

En effet, tout ce que M*"* Riccoboni pense en bien de l'humanité elle le prête aux femmes, tout ce qu'elle en pense de mal elle le rend aux hommes. Ce n'est pas; un jeu d'esprit, c'est la plainte et quelquefois la révolte d'un être à qui ses souffrances ont appris à réfléchir sur les misères de la condition féminine, sur cette inégalité blessante des sexes qui livre l'un sans défense à la loi de l'autre : « Les êtres inconséquents qui nous donnent des lois se sont réservé le droit de ne suivre que leurs caprices (i) ». « Ils ont fait entre eux d'injustes conventions pour asservir les femmes, les soumettre à un dur empire; ils leur ont imposé des devoirs, ils leur donnent des lois, et par une bizarrerie révoltante, née de l'amour d'eux-mêmes, ils les pressent de les enfreindre et tendent

Tilinuellement des pièges à ce sexe faible, timide, dont

(1) Histoire du Marquis de Cressy, édit. Garnler, p. 27.

ils osent se dire le conseil et l'appui (i) ». La sensualité et l'ambition les rend cruels et faux; le marquis de Gressy n'a qu'un but, c'est de faire son chemin; aussi évite-t-il que l'amour devienne la première affaire de sa vie, il n'a rien d'héroïque, il ne rêve ni de gloire ni de passion. Il est trop prudent, il a trop le sentiment des convenances pour aimer au-dessus de lui, il a pourtant sa dose de fatuité et une pique d'amour-propre peut irriter en lui un goût passager au point de lui donner l'air d'un véritable amour. Mais ce sont là des aventures d'où il revient vite, avec une sagesse plus froide et calculatrice : ce qui exalte la tête compromet la fortune. La mesure que M""® Riccoboni a gardé dans ce portrait lui donne encore plus de portée; elle ne croit pas à la méchanceté innée, foncière et défmitive des hommes; c'est la légèreté impulsive dans les affaires du cœur, aggravée d'une ambition logique et implacable, qui conduit le marquis, suivant une progression suivie, à des actes odieux et nécessaires; mais le premier élan est bon, l'instinct pur et clair de la conscience ne l'aurait pas trahi s'il l'avail écouté. Seule la raison étudiée, cette raison bonne à toute fm, aide à sa chute et le sert d'autant mieux qu'il se dégrade davantage; elle lui inspire des procédés pour sauver ce fantôme d'honneur, cette correction à laquelle les hommes tiennent plus qu'à leur sincérité. Il devient, pour dissimuler et mentir, audacieux et ingénieux, il se rend compte que ce peut être une force d'agir par impulsion et il en use. Ce n'est pas un Lovelace, ce serait plutôt le type français du virtuose en amour, curieux de situations piquantes, ennuyé de l'honnêteté et qui, sans avoir assez le goût du risque pour inventer lui-même le scandale, se plaît à le rencontrer : une jeune fille qu'il a trompée est au couvent, la pupille de sa femme, dans sa propre maison, devient sa maîtresse; il a des rendezvous avec une coquette. Avec tout cela il n'est pas heureux, il n'a pas le tempérament de don Juan, il sent vivement par instant la sottise de sa vie, la perfidie de ses

(1) Histoire d'Emestine, p. 300.

liures; mais il ne sait plus être sincère (D, et quand son cœur voudrait se détendre et tout avouer, une fausse honte l'arrête. Il faut que la marquise se tue et lui pardonne.

Le réquisitoire contre le sexe qui détient l'apanage de la force est encore plus net dans les Lettres de Mylady Catesby ('^) : « Heureux hommes I combien la différence de réducation, les préjugés, l'usage, donnent d'avantages à ce sexe hardi qui ne rougit de rien, dit et fait tout ce qu'il veut ! que de ressources il a su ménager pour son orgueil, pour ses intérêts I II rampe sans honte à nos pieds, nos mépris ne l'avilissent point, nos dédains ne peuvent le rebuter; bas quand il désire, fier dès qu'il espère, ingrat lorsqu'il obtient... serpent souple et agile qui, ainsi que celui de Milton, se courbe, se replie pour lixer notre attention et la détourner du piège qu'il nous tend ». Les hommes, en dehors de l'intrigue, sont incapables de volonté ferme : « L'art difficile de vaincre ses penchants... fut laissé par eux au sexe qu'ils traitent de •"lible (3) ». La manière dont ils aiment est humiliante : L'objet de leurs feintes adorations n'atteint jamais jusqu'à leur estime, et si nous leur montrons de la force d'esprit, de la grandeur d'âme, nous sommes d'inhuiiines créatures, nous passons les limites qu'ils ont v^oé nous prescrire et nous devenons injustes sans le savoir ». N'est-ce pas déjà le ton de iVP® de Staël ? Sans doute i\P® Riccoboni ne parle pas ici de la supériorité du génie ou des talents dans une créature exceptionnehe, iicore moins soutient-elle en général la thèse de l'égalité •s sexes : elle croit que les fenmies n'auraient rien à igner à rivaliser avec les hommes (^), et elle parle sans énagements de celles qui « livrées au dérèglement de lir imagination s'honorent du nom d'hommes, parce qu'indignes de celui de femmes estimables elles ont osé renoncer à la pudeur, à la modestie et à la délicatesse

fl) p. 52.

(4) Marquis de Cressy, p. 8.

des sentiments qui est la marque distinctive de leur être ». Mais elle sent, comme NP^ de Staël, que l'homme s'irrite de rencontrer un caractère chez la femme, qu'il s'étonne si elle réclame devant lui les droits d'une personne. Ce n'est plus le temps de l'héroïsme chevaleresque et galant, ni de l'idéalisme amoureux; c'est maintenant que l'amour se défmit si lestement « l'échange de deux fantaisies, le contact de deux épidermes ». M*"^ Riccoboni ne croit pas restaurer le respect de la femme en l'élevant vers un empyrée romanesque; elle a trop de bon sens et trop d'esprit positif. Mais elle demande qu'on reconnaisse une même morale, une même dignité pour les deux sexes, elle exige une estime égale et mutuelle, une honnêteté franche et de bon aloi qui épargne aux uns les manèges hypocrites, qui rende aux autres la pleine disposition de leur sort. Elle a vu dans les mœurs de son temps, sous les dehors de grâce et d'esprit, ce qu'ils recouvraient de brutal, et combien le raffuiement des manières peut dissimuler de grossièreté dans les passions. M. de Sancerre, par exemple, est un homme ordinaire, correct; il ne semble guère capable de grands mouvements ni de témérité; pourtant, dès qu'il se sont menacé dans son honneur mondain, l'instinct de conservation sociale, le plus fort de tous chez l'homme, s'éveille et s'exaspère en lui; avec une douceur de forme qui ne se dément jamais en public, il torture sa femme méthodiquement, sans une défaillance dans son hypocrisie poussée au tragique et au féroce. Un mot d'elle la délivrerait et le perdrait : elle ne le dit pas.

C'est bien là le trait dominant de tous les caractères féminins dans ces romans. Les femmes ont l'héroïsme du silence. Si les hommes se vengent durement de leurs propres torts, elles sont désarmées : le respect scrupuleux de soi leur rend la lutte inégale. Ce sont « de ces cœurs tendres qui tournent tout contre eux-mêmes (D ». Mais elles n'étalent pas l'orgueil de leurs sacrifices, elles ont trop de fierté pour se rendre intéressantes par leurs

(1) Marquis de Cressy, p. 64.

alheurs et se laisser voir en victimes. Mais elles sont

•p vraies pour se donner à elles-mêmes la comédie ae l'impassibilité : elles y seraient aussi peu entendues qu'aux adresses subtiles qui pi([ueraient les cœurs inconstants et leur inlligeraient, poui* les ratlaclier, l'épreuve d'une jalousie salutaire. Elles ne savent ni faire souffrir ni renoncer à souffrir; elles l'avouent de bonne foi, sans rien disputer à ce qu'elles éprouvent. Avec cela elles ne mettent pas de complaisance à être malheureuses, elles n'ont pas le goût de la tristesse ni de l'inquiétude, n'y trouvant nulle saveur qui soit saine. Leur nature crédule les incline plutôt à en douter, elles se font illusion aussi longtemps qu'elles le peuvent; leur gaieté instinctive aussi les défend contre les chagrins d'imagination; elles aiment la vie et, sans faire parade de force d'âme, elles éliminent tout ce qui pourrait la gâter. Cette avidité de croire ce qu'elles souhaitent en ferait d'éternelles dupes si elles n'avaient un sentiment d'honneur très droit et délicat qui les élève au-dessus des consolations sophistiques (D. Et puis le mépris les sauve, il n'y a pas de dépit dans leurs peines. Quand elles sont

ihies, leur premier soin est celui de leur dignité extérieure; elles n'éclatent pas, elles se recueillent (2). Elles en veulent moins aux hommes de les avoir quittées que de leur avoir fait perdre une illusion dont la chute les laisse désemparées; c'est pour elles une faillite morale de ne plus croire en celui qu'elles aimaient, mais au lieu l'aller vers un beau désespoir, elles demandent à la

lison des forces (3); elles veulent une règle morale et bien loin de se croire dispensées de tous les devoirs de la vie par l'excès de la douleur, elles craignent le lyrisme égaré de la souffrance (^). Elles se demandent si leur premier mouvement de défense n'a pas fait tort à leur clairvoyance, elles craignent là encore l'égoïsme; il faut

1 f.rttres de Madame de Sancerre, pp. 189-196; Id., p. 127.

.' ^fiirquis de Cressy, p. 69.

3, Madame de Sancerre, pp. 127-133.

(4) Id., pp. 136-140.

que leur révolte se ranime sans cesse à des souvenirs cruels pour ne pas tomber.

Cependant n'en faisons pas des saintes; cette attitude prolongée pourrait tourner en une affectation de vertu, qui serait une faute de goût dans ces âmes élégantes. Rien ne leur est plus étrangerdéjà que ces vertus transcendantes, si haut estimées au siècle passé, et que le XVIIP relègue parmi les plus décevantes des vanités. Elles pensent qu'on ne gagne rien à se guinder, et volontiers elles disent que la première inspiration du cœur est bonne, l'appareil des grandes conceptions morales n'étant qu'un déguisement austère : « Heureux qui jouit du bonheur secret de s'admirer (D » dit l'une de ces héroïnes, sans trop souhaiter cette récompense intérieure : car elle place, sans plus de prudence, son bonheur hors d'ellemême, sur un objet qui peut la trahir comme toutes ses pareilles, et qu'elles continuent d'aimer, même si elles cessent de l'estimer. Il n'y a rien de médité dans leur amour. Si elles sont obligées de subir la souffrance, elles ne savent pas lui donner un sens profond, encore moins la recherchent-elles et la choisissent-elles pour se grandir au delà de la commune nature; il ne faut pas faire trop dire à cette boutade de Mylady Gatesby (2) « que la classe des femmes faibles lui paraît celle des bons cœurs ». C'est un mot d'esprit : l'honnêteté d'une femme est plus charmante quand elle n'affiche pas des maximes de rigueur, et de telles pensées ne sont qu'un défi en passant au pharisaïsme, qui souvent traite en vertus méritoires ce qui est intérêt vil ou petite lâcheté.

Ces pensées donnent aussi la qualité morale des romans de M*"* Riccoboni. Elle a horreur de la pédanterie et elle aime à braver doucement le pubhc; Mylady Catesby(3) est d'une belle indépendance, elle tient à établir qu'elle ne consulte pas l'usage pour faire leur part

(1) Mylady Catesby, p. 370.

(3) P. 349. Cf. Madame de Sancerre, p. 162. — « L'austérité est le faste de la vertu. » — « Et pourquoi ne pardonnerais-Je pas une faiblesse qui ne nuit à personne. »

1 ses passions, et bien loin de s'exalter l'esprit sur les lobiles qui conimandent sa vie toujours digne, elle aime lieux donner à entendre que ses vertus, même les plus

;élicates, sont de l'intérêt subtilement entendu; elle sait i vie, elle se connaît, elle trouve un nonchalant plaisir

I s'expliquer elle-même en toute humilité; c'est un iuxe de modestie. Quelquefois cette simpUcité si bien gardée, ce défaut d'ambition morale ne vont pas sans quelque allure de laisser-aller. La situation de M"*® de ^-^ancerre, par exemple, nous paraît scabreuse : elle

■tend à mourir la femme de M. de Montalais qui l'aime t qu'elle aime; cela est bien d'un temps où l'amour n'a :iie faire des convenances et où déjà on reconnaît à ses mtaisies un droit supérieur. On raconte que la première •rincesse de Beauveau, près de mourir, sentant l'amour le son mari pour AP® de Glermont, veuve et qu'il devait pouser, disait : « L'étoile de M™® de Glermont me tuera ». 1°"* Riccoboni a beau s'en tirer le plus fmement du iionde, donner à M™® de Montalais un caractère effacé, demi sympathique, nous faire le plus séduisant portrait le son mari et de la jolie veuve, nous pouvons bien sou- :aiter qu'ils deviennent heureux mais, au risque d'en iger bourgeoisement, nous sommes surpris que ce bonheur s'arrange si facilement après un deuil qui a seulement rendu plus intéressant ce si galant veuf; M""® Ricoboni nous fait entendre qu'il aurait été fâcheux pour un homme de bonnes façons d'être éternellement affublé d'une bonne femme d'épouse dont la manie était d'être mère. Gomme nous voici loin de la princesse de Glèves H que tout cela sent son XVIIP siècle I

On ne peut oublier que M"® Riccoboni faisait ses déices de Marivaux; elle fit même une suite à Marianne. ' :ela est visible d'abord au grand nombre des épisodes amusants ou des intrigues de second plan qui s'entrelacent comme une guirlande capricieuse autour de la principale action; le roman simple qui tend à se réduire "i l'étude de deux personnages ou d'un seul commence i se dégager, mais la formule en est encore bien obscure.

II ne suffit pas ici à l'auteur de peindre le cadre mondain,

le papillottement de cette existence de salon nuisible à l'originalité (i), les petites chapelles où chacun doit tenir le rôle que le premier jugement de la galerie lui a dévolu et auquel a consenti sa coquetterie. Elle aime rintrigue pour elle-même; toutes sortes de hasards étranges, de personnages déconcertants passent à la traverse de l'action principale. Puis elle aime à piquer la curiosité au début de l'histoire en offrant un caractère un peu énigmatique, agile à se dérober (2), qu'elle explique ensuite par des événements anciens et persistants. Mais surtout elle est bien encore de l'école de Marivaux par l'ironie et la désinvolture avec laquelle certains de ses personnages traitent les choses de l'amour. Elle a plus de profondeur que lui, elle traiterait plutôt les pauvres hu.mains comme des marionnettes passionnées et douloureuses. Elle ne met pas plus de façons que Marivaux à raconter les scènes voluptueuses et il lui arrive de s'y complaire (3). C'est un mélange de caprice et d'émotion qui fait songer à Musset. Voyez cette M"® du Raisel (^), comme elle sait bien cacher son amour de manière à le faire deviner, comme elle appelle l'indiscrétion : c'est le jeu de l'amour et du hasard, mais d'un apparent hasard, déterminé par une volonté féminine souple et tenace. Voyez encore comme M"® de Martigues s'amuse de ce pauvre Piennes; à la fois coquette et bonne, la raison a chez elle la tournure de la fantaisie; elle essaie d'user son amour par des rigueurs adoucies de pitié moqueuse : elle lui donne congé au moment de l'épouser parce qu'elle aime mieux lui laisser à jamais l'illusion d'un bonheur manqué que de lui offrir la déception où s'abîme toute joie; et enfm elle lui cède, pour qu'il ne soit pas fou, avec ces mots (s) : « Pauvre Piennes, il va faire une grande perte; j'étais son amie, je serai sa femme ! quelle différence ! » Toute cette intrigue, moitié frivole

(1) Madame de Sancerre, p. 93.

(2) Id., p. 93.

(3) Marquis de Cressy, p. 25.

(4) Id., pp. 31-46.

(5) Madame de Sancerre, p. 204.

et sérieuse, accompagnant Taventure beaucoup plus grave de M"*" de Sancerre, semble railler les ft)lies de l'amour pendant qu'on s'attendrit sur ses grandeurs. De même, dans les Lettres de Mijlady Catesby, on trouve un mélange de badinage et de clichés tragiques.

Les clichés tragiques viennent de Racine. Pendant que M"* Riccoboni jouait au théâtre, son esprit s'était formé à cette psychologie si ferme à la fois et ondoyante; ses observations se coulaient naturellement dans cette forme toute préparée, si propre à rendre les élans et les retours de la passion. Ses tirades de tragédienne lui chantaient à l'oreille quand elle écrivait. Ceci n'est-il pas du pur Racine (D : « Non, mon cher comte, non, je ne recouvrerai point à Mondelis la paix que vous m'y promettez. Ah ! je ne désire point de la recouvrer. Je fuis le danger de laisser apercevoir un penchant trop tendre. Mais j'emporte le trait dont mon àme est blessée (2), je ne veux pas. je ne voudrai jamais l'en arracher. Au milieu de ma solitude je me livrerai sans rougir à mes sentiments; en cessant de les craindre je cesserai de les combattre. L*idée de M. de Montalais, à présent si inquiétante, qui élève des mouvements si tumultueux dans mon cœur, n'y excitera plus que de douces émotions. J'oserai me dire : il m'aime; j'oserai me dire : je l'aime, il sera toujours présent à ma pensée ». C'est, avec un peu de fadeur, la fluidité pure des morceaux élégiaques de Bérénice ou de Mithridate. Et ceci encore, n'est-ce pas le tour des scènes de jalousie de Bajazet ou d' Andrornaque ^^) : « M°"* de Raisel est heureuse. Elle triomphe dans ses bras des pleurs d'une fille infortunée. A-t-elle mérité ce cœur qu'elle m'enlève ? L'inhumaine, avec quel air de vérité elle feignait de s'intéresser à mes peines, d'en ignorer le sujet I Ah, la cruelle ! elle est sa femme, elle ^ règne sur ses volontés !... il lui est permis de contenter tous les désirs de ce qu'elle aime, elle peut sans rougir roeevoir ses caresses, les lui rendre, mettre son bonheur

1; Madame de Sancerre, p. 163.

<«) Un vers. De même plus loin, (8) Marquis de Cressy, p. 42.

à s'y montrer sensible, et moi, je ne peux me rappeler qu'avec honte ces moments, moments délicieux et pour toujours gravés dans ma mémoire. Hélène, imprudente Hélène, pourquoi ta fatale complaisance m'expose-t-elle à le revoir ». Et encore ce monologue (i) qui rappelle de très près le vers où Phèdre jalouse imagine le bonheur paisible d'Aricie : « TranquiUe, heureuse, avant qu'il me parlât de sa feinte tendresse, je goûtais, en l'aimant, un plaisir dont le charme flatteur n'avait aucun mélange d'amertume. Sa vue était un bien délicieux pour moi. Mon amour ignoré de lui, inconnu à moi-même, était un bonheur si doux, si satisfaisant (2) ». Mais comme Adélaïde, qui parle ici, est un peu raisonneuse, elle ne se borne pas à souffrir, elle tire une conclusion de ses épreuves : « Ah ! je l'apprends, les hommes sont cruels. Ils se plaisent à voir fermenter dans nos cœurs le poison qu'ils y versent eux-mêmes; ce n'est pas de notre sensibilité, mais de l'objet qui la fait naître que nous devons nous plaindre ». Enfm, ne trouve-t-on pas le même esprit janséniste qui inspirait Racine, dans cette lettre de Mylady Gatesby (3) où s'exprime le dégoût de soi-même, l'étonnement de ne se plus reconnaître, l'effroi de l'altération que l'âme éprouve, à peine atteinte par la passion : « Oh ! ma chère Henriette, j'ai un cœur inconcevable, faible, méprisable, je crois. Ces qualités, ces vertus qui sont la base de notre amitié, vous les possédez, moi je n'en ai plus que l'apparence. Une cruelle passion, une constance mal placée ont détruit mon naturel et changé mon caractère. J'ai toujours les mêmes principes, mais je les démens, j'agis contre mes propres lumières. Je ne puis m'élever au-dessus de cette vile partie de moi-même, d( cette faible machine à laquelle la moindre impulsion renc ses premiers mouvements ». Voilà qui est bien sérieux Le ton du monde revient tout à coup : u Grondez-mo

(1) Marquis de Cressy, p. 15.

(2) Voir aussi dans Madame de Sancerre, pp. 118-130, un type (à 1 Roxane) de femme méprisable qui tient au respect, impérieuse et sou: frante.

bien fort, je vous en prie, j'ai besoin de toute votre sévérité ».

En effet, toutes ces confidences viennent moins du !>esoin de se confesser que du plaisir de parler de soi.

isolement ne convient pas à ces natures un peu frivoles, elles peuvent bien dire : « Mon cœur est mon juge suprême (1) », elles peuvent protester que le public ne leur est rien, elles aiment cependant à se donner, comme témoin de toutes leurs impressions, un honnête homme qui puisse en apprécier le charme et le fini, en galant directeur de conscience; s'il fait mine de critiquer, s'il se plaint de ne plus comprendre, parce qu'on lui a fait mystère de quelque événement du passé, par discrétion et aussi pour réserver son droit de n'être à personne autant qu'à soi, comme on sait bien confondre le curieux par une révélation attendrissante! Ce rôle d'ami des femmes n'est pas facile à garder; aussi est-ce, chez M""® Riccoboni, un directeur assez passif et qui suit plus qu'il ne mène. Au besoin, comme il appartient au sexe hostile, il sert de quintenne aux rancunes des femmes malheureuses. \oyez comme on lui fait payer cher l'imprudence d'un

onseil donné à faux (2) : » Vous ne vous seriez point éloigné volontairement d'un objet agréable à vos yeux? Ah! je le crois. Votre sexe n'est ni fier ni délicat; sa propre satisfaction est le principe de tous ses mouvements. Si dans la même situation nous suivions, vous et moi, les seules inspirations de nos cœurs, ils nous guideraient

laturellement par des routes différentes ». Cette confidente a un air de supériorité bien spi/ituelle, elle semble faire une grâce à celui qui veut bien l'écouter, et s'in-

;uiète si peu de son jugement qu'elle achève sur ces mots

l'une désinvolture si llatteuse à la bien prendre : « Paris

iioffre aucun plaisir vif, on n'y rencontre que des fous uu des imbéciles. Adieu, vous me placerez dans celle de ces deux classes où vous me supporterez le mieux ».

(1) Madame de Sancerre, p. 82.

Quelle est donc la portée de ces œuvres tour à tour presque profondes et légères, charmantes dans leur ensemble . Révèlent-elles un sentiment inconnu ou négligé, une attitude morale originale ? Ne vaudraient-elles que par un certain souci de moralité, qu'elles trancheraient déjà sur le roman contemporain. Assurément leur morale se dérobe aux maximes, on les trouve quelquefois plus légers qu'on ne s'y attendait. C'est l'honneur féminin cependant, un honneur de cœur qui n'admet pas les duretés de l'honneur masculin, qui se moque de la correction et veut surtout la dignité égale et paisible d'une vie sans détours; c'est la recherche du bonheur, non âprement convoité ni ardemment débattu, de celui qui vient à son heure et qu'on craindrait de trop vite épuiser (1) : « Mon ami, sur une route où l'on est assuré de ne point repasser, il ne faut pas fixer les objets avec le désir de se les approprier, c'est assez de les voir et de s'en amuser ». La vie est regardée comme un divertissement où il serait indiscret de réclamer un droit personnel à rien; à force de gaieté et d'esprit, il faut vaincre les apparences moroses des choses. Le sérieux continu est un mauvais conseiller (2) : « je suis sérieuse, triste même, tout me paraît si uniforme, si languissant autour de moi ». Ces âmes féminines nous étaient apparues plus graves tout à l'heure, affmées jusqu'au scrupule, et c'est l'une d'elles qui s'écrie (3) : « L'amour est triste » et qui s'aperçoit aussi que « la vivacité, le feu, la joie », tout cela ne ressemble pas « au sentiment ». Et c'est encore M"® de Sancerre qui jette anathème sur l'ennui (^), l'esprit plein des souvenirs de Pope, et demande de ne jamais demeurer dans ces états ternes où s'use et s'alanguit l'âme : « Notre âme a besoin d'être agitée par une douleur aiguë ou par un plaisir vif ». Lady Catesby (5) éprouve, elle, la souffrance de se connaître, de s'épier:

(1) Madame de Sancerre, p. 105.

(2) Id., p. 105.

(3) Id., p. 148.

(4) Id., p. 84.

(5) Mylady Catesby, p. 338.

le mal intérieur, le tourment secret commençaient donc de naître en ces âmes qui se défendent encore avec belle humeur; mais celle-ci parle la langue du dernier siècle et lorsqu'elle veut définir cette manie d'analyse et de repliement, c'est l'esprit qu'elle désigne et qu'elle croit atteint : « Je ne sais quelle idée les autres peuvent avoir de cette lumière qu'on nomme esprit, elle se peint à mon imagination comme un flambeau ardent qu'un coup de vent dissipe; il luit un peu dans l'ombre et ne la dissipe qu'à demi, sa faible clarté suffit pour montrer qu'on marche sur le bord d'un précipice, mais non pas pour faire apercevoir l'endroit glissantoù le pied peut manquer; on tombe, ma chère, et quand on a roulé jusqu'au fond on a l'avantage de se réfléchir et de se dire, tout froissé de sa chute, que si on avait mieux vu on ne serait pas là ». Mais que disent ces lignes sinon la vanité de la connaissance intellectuelle de soi-même ? Seulement, au lieu d'en conclure qu'il faut renoncer à la pratique de la vie et s'enclore dans une contemplation désolée de son àme, tous ces personnages se rétablissent de leurs déceptions en vivant; ils se quittent eux-mêmes et se laissent reprendre aux choses. Ils ont si peu la superstition des souffrances élues que l'un d'eux fait cet aveu (D : « Je ne suis point absolument triste, je commence à croire que le mal qu'on se fait à soi-même est moins douloureux que celui qu'un autre nous cause ». Voilà de la belle santé morale. Il ne faut donc pas parler de romantisme prématurément; AI"* Riccoboni ressemble bien à son temps par une conception assez facile de la vie, l'aspiration au bonheur positif, l'esprit de sociabilité. Mais elle le dépasse par la bonne foi hardie avec laquelle elle pose la question de l'existence féminine, en un moment où la femme est déchue de sa souveraineté idéale et oii il lui faut montrer ses titres à l'égalité des droits. Son œuvre prend ainsi un accent personnel, une nuance intime qui la classe, au milieu des auteurs de romans épistolaires, parmi les précurseurs de l'autobiographie. Elle reste

(1) Mylady Catesby, p. 338.

pourtant dans la tradition : le moi se voile. De plus le roman n'a pas encore le droit d'être un ouvrage absolument sérieux, il faut qu'il amuse. Il n'est pas fait pour porter les idées profondes. Il est déjà plus près de sa maturité avec M'"^ Elle de Beaumont.

Mn'« de Beaumont

M"*" Elle de Beaumont nous apparaît comme une forte nature morale. L'histoire de son mariage est expressive : elle avait été fiancée, étant pauvre encore; la mort de son père la rendit riche et sa famille rêva pour elle aussitôt d'un établissement plus brillant; elle n'en épousa pas moins M. de Beaumont par sa volonté et malgré les instances des siens. Toute sa vie offre l'exemple de facultés parfaitement équilibrées; eUe fut heureuse, ehe était d'inteUigence active et l'on dit qu'elle eut part aux travaux de son mari.

Les Lettres du marquis de Roselle racontent, au dire des contemporains, un fait véritable. Elles ont paru en 1764 et l'influence de Rousseau y est sensible; celle de Montesquieu s'y laisse voir aussi W. C'est encore un roman mondain, mais le ton en est déjà plus grave. Non seulement M""^ de Beaumont a de longues discussions, entre gens de loisir, sur l'éducation et surtout celle des jeunes filles (2); mais chez elle l'étude du sentiment prend une portée morale qui va plus loin que le bonheur ou le malheur individuels : elle regarde ses suites sociales, elle observe ses relations, non pas avec de simples bienséances mondaines, mais avec des convenances plus hautes qui imposent à chacun, au delà des intérêts immédiats de la passion, des obligations dont nul droit personnel ne saurait le dispenser. Par sa raison, par la

(2) On peut rapprocher la lettre 136 des Lettres de M"" de Maintenon à la duchesse de Bourgogne et des Avis d'une mère à sa fille de M"' de Lambert. — Les Lettres du Marquis de Roselle eurent une suite : « les Lettres de Sophie et du chevalier de *** » par M"" de Fontaines.

clan u ub^Lirance de sa pensée, M""® de Beaumont est bien dans la tradition française; elle ne pense pas que l'exaltation ait des lumières particulières, ni que l'individu puisse se faire sa morale propre, incomparable à celle qui le gène; pour elle il n'est pas vrai qu'on soit le seul artisan de sa destinée et il est faux qu'on en puisse répondre devant soi seul. Mais elle est aussi d'un temps où l'esprit de pitié avec l'esprit de doute incline la curiosité vers certaines misères autrefois traitées comme des hontes. Et la pitié n'altère pas son sens rigoureux de l'honnêteté, mais elle l'élève au-dessus du pharisaïsme. c'est une tête froide et un cœur généreux, elle distingue nettement les bons et les méchants sans penser que les bons aient tout fait quand ils se sont protégés du frôlement des méchants. Nul n'est dispensé envers personne de bonté ou de respect : c'est une vérité que les femmes excellent à sentir et à pratiquer, et dans le livre de M™* de Beaumont, où il est juste de dire que tout vient en épisodes, les femmes ont un doigté moral bien plus fin que les hommes. Elles leur sont supérieures, mais soumises, car M""^ de Beaumont ne se plaît pas aux revendications.

On sent l'œuvre d'une femme heureuse et contente de la vie dans ces Lettres du marquis de Roselle^ qui nous racontent aimablement le complot de deux femmes pour sauver une belle âme en danger. Le personnage le plus intéressant n'est pas le marquis, le jeune premier naïf et passionné qui sert d'objet d'étude et de démonstration; c'est M""® de Narton, qui l'observe, l'épie, le conduit en lui laissant toujours l'illusion de sa pleine liberté, et ramène discrètement, sans précipiter les crises, au piège du bonheur régulier et moral. Je vois là un mélange très intéressant du roman d'analyse, amusant et sain, sans intention hautement prédicante, mais visant au bien, et du roman à la Rousseau, délibérément moral et portant sa thèse en affiche. Ces lettres sont un curieux exemple de ce que l'esprit français, chez une femme réfléchie et cultivée, douée d'un fond d'idées assez personnelles pour résister aux engouements de la mode, pouvait goûter

et choisir comme sien dans la Nouvelle Hétoïse. Dans l'étude des influences littéraires on procède peut-être trop souvent comme si les genres naissaient parfaits par créations successives, à l'appel d'un génie novateur. Le principe de continuité doit pourtant être vrai ici comme ailleurs; on ne comprendrait pas qu'un grand esprit exerce une action, s'il n'existait une affmité et comme un attrait entre ses idées et les pensées de ses contemporains. C'est d'abord son expérience d'une partie du monde que M""^ de Beaumont nous a donnée. Car IVP^ de Narton, c'est bien elle-même, avec sa verve douce et sa bienveillance spirituelle, et elle est aussi M""^ de Ferval, avec sa raison calme et pacifiante. Auprès d'elle deux jeunes gens, Valville, l'ancêtre du chevalier de Fiesque, dans VAdèle de Sénanges, de NP® de Souza, le type de la corruption élégante, sans méchanceté, mais à qui il ne reste pas une once de sens moral; c'est le dilettante qui jouit de ses goûts, s'amuse à ses intrigues, se garde comme d'une maladie de la contagion amoureuse, se croit dégagé de tout (D « traite tout de préjugé et n'a que des préjugés; il se croit honnête homme et n'est qu'un homme du grand air, il pense mal des femmes, paraît les respecter, n'en estime aucune, s'amuse avec toutes, badine avec l'amour, se fait par décence un devoir de l'amitié, hait la débauche, cherche le plaisir, le trouve rarement; son goût est délicat, son âme faible, son cœur froid et gâté; esclave des usages les plus extravagants, il traite gravement les choses frivoles, légèrement les sérieuses et n'a nulle idée de tendresse ou de sentiment ». C'était le dandysme du temps. M""* de Narton ne trouve pas que ce soit là un compagnon si dangereux pour un débutant à lancer : Valville a le sentiment du ridicule; donner aux folies passionnées de Roselle ce témoin, ce critique inlassable, c'est le mettre à l'abri des fautes qui compromettent la vie : « Le vice agit plus adroitement que la vertu ». Voilà une adresse que Rousseau aurait condamnée, M™* de Beaumont a trop de sens pratique pour la mépri-

sei . 11 y a dans sa morale un réalisme de bon aloi et qui n'a pas peur des mots. Les vertueuses indignations ne sont pas son affaire, elle sent que la meilleure manière de moraliser avec succès et sans pédanterie n'est pas de heurter les résistances de front, mais d'intéresser l'amourpropre, de mettre en œuvre les mobiles du cœur les plus humbles, les plus étrangers à la morale même. Rousseau aurait-il eu la patience de regarder et de tracer avec une ironie si pure de complaisance le portrait de ce Valville libéral en préceptes, prodigue de conseils, émettant avec une siirte de solennité les articles de son code des conquêtes amoureuses, fier de son expérience, patriarche important et tranquille de la galanterie : « On n'a plus d'hypocrisie aujourd'hui, dit-il, mais on a de la décence ». C'est ainsi qu'il nonmie une certaine tenue vis-à-vis de soi-même, le soin prudent de se réserver toujours, de dominer les situations. Il n'en faut pas plus pour être honnête homme dans un monde où « tout roule sur le plaisir (D » et où la vertu est un souci bourgeois, un préjugé « gaulois » du plus mauvais goût.

Et en effet, le roman moral de M"® de Beaumont est un roman bourgeois et c'est dans une coterie bourgeoise que 1^ jeune marquis se laisse entraîner. C'est tout à fait le

une homme que Rousseau aurait pu imaginer, une sorte d'Emile qui traverse la salutaire épreuve des erreurs de la jeunesse. Son histoire pourrait bien s'appeler : des périls de la candeur. Il est éperdûment amoureux •Tune demoiselle de l'Opéra, très rouée, qui l'attire au

iriage en jouant l'honnêteté ingénue et effarouchée. 11 y a bien un peu de niaiserie dans sa bonne foi, il faut qu'il ait été élevé bien loin de la corruption du monde pour être si peu en défense contre des ruses aussi peu nouvelles. Je soupçonne que son précepteur s'était oc-

ipé surtout de lui former une belle âme, une âme de

iiixe, ignorante du mal, mais ne s'était guère soucié de

le rendre résistant aux tentations communes. Son cœur

"•'prend des apparences de la vertu et croirait déchoir

en soupçonnant Thypocrisie. Heureusement les femmes qui l'ont gardé longtemps près d'elles ne le perdent pas de vue et, sans le savoir, le monde où il s'égare est encore un peu « truqué ». A cette âme désarmée d'ironie, le destin complaisant, doucement aidé par des mains féminines, ménagera de troublantes aventures, d'où il sortira aussi bon, mais éprouvé, mûr pour apprécier le bonheur sain. Ce bon jeune homme a lu la Nouvelle Héloïse qui lui a bien un peu tourné la tête.. Voyez comme il parle à Léonor : « Des nœuds secrets, mais légitimes, scelleront l'union de nos cœurs; vertueux dans le sein des plaisirs, nous jouirons du bonheur le plus pur », Et il continue : « Que ne puis-je t'avouer pour mon épouse à la face de l'univers !... Ce serait le plus beau triomphe de la vertu ». Ce triomphe, il veut enfm l'assurer; à sa sœur qui le prêche, il répond qu'il se moque de l'opinion « qu'il réparera vis-à-vis d'elle les torts de la fortune » et que d'ailleurs son amour ne s'embarrasse pas du préjugé qui le condamne; le préjugé même n'a-t-il pas « son ivresse, ses fougues, comme la passion ». Il est visible, à la réponse de M"^® de Saint-Sever, qu'elle a lu Montesquieu et qu'elle parle des mœurs, des principes par lesquels se maintiennent les sociétés, comme sa bonne élève. On voit ici le conflit de deux morales et de deux systèmes : celui de Rousseau fait de la conscience le grand arbitre du devoir, érige l'individu en seul juge suffisant de ses actes et tend à montrer qu'il est telles décisions, scandaleuses pour le public, où le respect absolu de soi-même peut engager un homme sincère; l'autre, qui est de Montesquieu, justifie la morale de l'honneur, met l'accent sur la conscience sociale, prouve que l'homme n'est pas libre de faire un choix entre ses devoirs à divers degrés et de choisir ceux où le porte l'instinct solitaire de son cœur, interdit le lyrisme en morale et impose la sagesse méconnue des usages : « De quel droit, vous citoyen, vous décoré de prérogatives et d'honneurs, de quel droit intervertiriezvous l'ordre de la société qui, en distinguant les conditions pour le bien de l'Etat, s'est promis, à juste titre, que ceux

qu'elle plaçait dans un rang honorable ne seraient ni assez lâches ni assez ingrats pour en troubler l'harmonie par leur propre avilissement. Elle a attaché des devoirs aux distinctions et vous en violerez audacieusement les lois, parce que ces lois, qui s'accordent avec la religion et la vertu, ne se sont choisi pour dépositaires que vos cœurs, pour garant que votre délicatesse, pour vengeur que la honte et le mépris public. De quel droit, vous plus particulièrement chargés par votre rang du dépôt auguste des mœurs publiques, dégradez-vous la nation en lui ravissant, autant qu'il est en vous, ces mœurs précieuses dont vos aïeux vous avaient transmis l'exemple... » Voilà qui est du meilleur libéralisme conservateur; ce traditionalisme moral estime qu'il n'est pas de folie plus grande que d'invoquer les révélations de la passion, car elle est « une illusion, un état violent de l'âme; elle ne saurait ni durer ni nous tromper toujours ». Le jeune héros devient encore plus intéressant quand ses yeux se sont dessillés. A son tour il fait de la morale à Valville, mais il faut reconnaître que M'"^ de Beaumont a su ne pas lui donner le ton prédicant. Elle connaît l'art de traiter sans nulle pédanterie et avec profondeur, en un style qui n'admet aucune terminologie spéciale, et du même air dont elle parlerait des choses de la vie mondaine, le sujet si pompeusement développé par Rousseau. Elle vulgariserait volontiers ses éloquentes théories, elle les réduirait au goût et les mettrait à la portée des gens sans y laisser le mauvais germe d'orgueil et de révolte; elle tempérerait par l'esprit de méthode de Montesquieu, qui ne veut rien détruire mais tout utiliser, qui croit plus à la réforme par l'organisation qu'à la création de nouvelles forces morales, qui veut la continuité dans le progrès et la reconnaissance de toutes les générations envers celles qui les ont précédées, l'enthousiasme nova- T et l'individualisme riche mais indiscipliné du Vicaire ivoyard; trop intelligente pour exclure personne, elle ferait sa part, mais rien que sa part à chacun. Pour répondre à l'esprit persifleur de Valville, à qui M""® de Beaumont a prêté, non sans dessein, je ne sais quelle allure

d'ancien jeu, le marquis de Roselle n'a pas besoin de prendre l'accent du badinage ni de hausser la voix; il parle pour l'honneur mondain bien entendu contre le faux honneur, il lui suffit d'appeler chaque chose par son nom; à Valville qui trahit un ami en lui prenant sa femme il écrit : « Votre lien est un tissu formé par la vanité et le désœuvrement... Ce n'est point un prédicateur qui parle... C'est en homme du monde que je te dis qu'il n'est guère de crime plus atroce que celui-là ».

On ne pouvait mieux prendre la défense des hautes classes sociales, accusées de corruption, qu'en présentant un type aussi accompU d'honnêteté, d'application à s'acquitter comme d'une véritable mission sociale des devoirs de son état. Roselle est une âme ardente et candide, il a en horreur les passions superficielles, les intrigues où le cœur s'affadit et s'use, il faut que nous sachions bien que son aventure ne l'a pas gâté. Il parle lyriquement de sa pureté : « Avec quel plaisir je vois que mon cœur est resté droit et pur au milieu de mes égarements ! ». Seulement son esprit s'est posé : « Il faut monter sa raison et ses mœurs au ton de la droite raison et de la saine morale, qui sont de tous les temps et de tous les pays ». La vertu n'est pas affaire de mode, peut-on dire. C'est ainsi que M""® de Beaumont ramène à des termes classiques la fameuse apostrophe de Rousseau : « Conscience, instinct divin... » Et le siècle reparaît à ces mots qui rappellent aussi bien La Bruyère dans plusieurs de ses conclusions : « Voilà la maxime qui forme l'homme ou l'ami de ses frères; le grand homme, ou le protecteur de ses semblables ». Là-dessus le voilà parti à travers de beaux discours très judicieux contre ces gens du bel air, « oublieux des liens sacrés qui étendent et fortifient notre être ». Non seulement son esprit est devenu ferme et pénétrant, mais sa sincérité, toute de surface et de premier mouvement autrefois, est devenue réfléchie et tranquille. Il garde comme une crainte de l'amour dans cette convalescence du cœur; c*est un mélange de repos et de timidité devant des émotions nouvelles. En « l'admiration tendre et respectueuse », en cette « sorte de con-

.luiivi: douce et attrayante » qu'il ressent pour M"* de Ferval, il n'ose pas reconnaître l'amour, dont il n'a éprouvé que les troubles et les amertumes. D'autre part il s'obseiTe trop bien pour se donner le change et il épie en lui les dernières traces de sa maladie. Il s'en confesse à sa directrice : c'est une merveille de psychologie, de tact loyal et fin. Il a revu Léonor, une Léonor pitoyable, qui Ta supplié de la sauver. D'abord « je sentis pour elle un dégoût pire que la haine )>. Il s'en va, puis il y songe, il revoit l'apparition lamentable, il se dit qu'elle est pauvre et malade : « Cette idée fit taire en moi tout autre sentiment que celui de la pitié; c'est le seul qui me reste pour elle, mais je vous avoue qu'il est plus fort encore dans mon cœur pour cette malheureuse qu'il ne serait peut-être pour une autre personne dans le même état ». Et encore des raisonnements humanitaires pour justifier l'intérêt qu'il lui porte; nous sommes au temps où les mobiles généraux prennent de la force et de l'inOuence sur les personnalités, où la sociabilité qui admettait des barrières entre les conditions et laissait subsister certaines indifférences comme une garantie de tenue morale, cède la place à un sentiment de communauté plus étendue, indéfinie, sans distinctions de rang ni privilège de vertu. Il était nécessaire d'ailleurs que le roman fût jusqu'à la fin édifiant, et que Léonor se convertît; en effet, le prestige de l'exemple agit sur elle, la grâce toute humaine de la bonté la transforme. Cette fille experte en '^purs, enveloppée et drapée d'innocence, qui traversait

in pas si leste sa carrière d'intrigante, devient un per-

imago terne, bénisseur, tout confit en reconnaissance.

FA maintenant quels sont les artisans de cette histoire si mal engagée et qui finit si heureusement ? Ils sont plusieurs, tous excellents. Ce sont des cœurs d'élite, ils conspirent pour le bien avec un dévouement inaltérable et même, h l'occasion, ils sont héroïques, comme ce bon Pers'al qui se défend contre la fureur de Roselle avec une épée " coupée d'un doigt à la pointe » et manque y perdre la vie. Mais la supériorité est aux femmes; les hommes

it de l'élan, mais souvent mal calculé : ils sont raides

et cassants, leurs procédés sont corrects et maladroits. M. de Saint-Sever, qui est un homme des anciennes mœurs, pense tout gâter par sa violence; il a des décisions subites qui prétendent tout briser et ne font que mêler récheveau des intrigues patiemment préparées. Voici comme il parle à Roselle : « Je ferai enfermer cette créature et, s'il en est besoin, je te ferai interdire... Ta sœur t'a gâté, je ne te gâterai pas ». C'est le plaisant de la comédie, qui déclame avec volubilité de périlleuses sottises. Même Ferval, qui est plus fm, n'a ni les scrupules ni la subtilité de doigté qui élimine à la fois les chances d'échecs et qui épargne les remords possibles d'un succès gagné par surprise ou force : « Le vice, dit-il, aurait trop à s'applaudir si la vertu n'osait employer, pour le combattre, que des moyens avoués par la régularité la plus austère ». Voilà bien la grossière prudence masculine, qui s'imagine ménager son triomphe en se dégageant de certains embarras de conscience; les femmes sont bien plus avisées et plus justes. D'abord, par un sentiment de solidarité féminine, peut-être moins sensible d'ailleurs chez M™^ de Beaumont que chez M""^ Riccoboni (est-ce à cause de leurs conditions différentes ?), elles sentent vaguement, dans ces femmes qui perdent les hommes, des victimes des hommes; elles éprouvent aussi moins le besoin de les mépriser parce qu'elles n'ont rien à en oublier. Mais surtout elles sont douées d'un esprit de bienveillance universelle, tiennent par-dessus toutes choses à l'honnêteté des procédés, ne savent pas pratiquer l'opportunisme, qui fait dépendre la morahté des personnes et des circonstances : « Tâchons de n'employer, dans une chose si honnête, que des moyens honnêtes... Léonor, je le sais, ne mérite point d'égards (celle qui parle a les facultés parfaitement équilibrées et la pitié ne la fait point déraisonner), mais on lui doit de la justice, parce que c'est une dette universelle dont rien ne peut nous afiranchir et c^est y manquer que de corrompre des domestiques ». Est-ce Rousseau qui transparaît ici ? Ne serait-ce pas tout autant Fénelon ? ou simplement l'instinct plus sûr du cœur féminin, que

nulle théorie ne fausse ? Le langage, du moins, sent bien son époque : « Quel droit avons-nous d'attenter à la liberté 'une citoyenne ? ».

i:t les jeunes fllles, où sont-elles dans ce roman ? Elles n y existent guère. Valville est analysé avec bien plus d'esprit que les ingénues, mais le contraire serait plus surprenant. Il n'est pas facile de faire la psychologie de l'innocence. Et pourtant elles ont du caractère, un goût franc pour les solutions claires, une horreur naturelle des sentiments compliqués et des accommodements de conscience. Elles ont été élevées par le mariage : « Ce n'est point par les préceptes arides et par les notions fausses et outrées qu'on donne dans les couvents qu'une jeune personne peut être insensiblement préparée à vivre dans le monde, à y remplir un jour les devoirs d'épouse et de mère ». Toute une lettre de M™® de Narton, très inspirée de la lecture de VEmile, est un véritable traité d'éducation où les jeunes gens ne sont mis en question que par une allusion aux « bizarreries affreuses des préceptes qu'on leur donne » mais où l'esprit des jeunes niles, la culture qui leur convient, les soins intellectuels et moraux qui doivent le mieux les préparer à leur destinée sont à loisir étudiés. C'est de ce côté qu'il faut chercher le roman bourgeois de iVP* de Beaumont. On loue M"* de Ferval de sa simplicité, de son économie, de son habileté à conduire tous les détails d'une maison, à faire beaucoup de peu, car elle est pauvre. Si nous ne sommes pas dans un monde opulent ni brillant, ce n'est pas non plus dans la bourgeoisie cossue que l'auteur nous mène, c'est chez la noblesse gênée, qui tient son rang avec décence en adoptant sans déchoir les vertus des petites classes; M""^ de Ferval n'a pas élevé ses filles à la mode parisienne, pour le décor, elle s'en est occupée elle-même, ' au heu de les confier à une gouvernante; elle a éveillé en elles surtout la bonté, l'instinct de la justice dans les petites choses; elle a pris garde à ne rien placer dans leur cœur que de pur et d'aimant; elle leur a épargné les lectures exaltantes; du théâtre, elle ne leur a fait voir e les pièces où l'amour « étant en opposition avec Tin-

térêt des états » devait leur paraître « un contretemps » et rien de plus; de romans, elles n'ont guère lu que ceux des anglais et si encore NP® de Ferval ne cite pas Richardson ici, c'est qu'elle ne voudrait pas nommer romans « ces belles histoires du monde et de l'humanité qu'on ne Ut pas (si l'on n'est pas vicieux, pour ainsi dire, par essence) sans brûler d'envie de devenir meilleurs, de l'être ». Aucune contrainte d'ailleurs, dans cette éducation, tout y repose sur la prudence, mais non sur la méfiance : « Il faut être bien dure ou bien maladroite pour effacer... les grâces de l'esprit ». L'ennui n'est pas vertueux, la vertu et le bonheur vivent ensemble naturellement; un bon cœur est le plus sûr guide et « c'est par le cœur qu'il faut commencer le grand ouvrage ». Gomme nous voici loin de la raison froide et compassée de NP* de Maintenon. M""® de Beaumont sent bien le danger de développer la sensibilité, mais elle est du siècle où Locke se répand; elle ne croit pas, comme le pensaient les moralistes du XVIP siècle, que l'homme ait en naissant de mauvaises tendances qu'il faut réfréner, une nature à mater, un fond essentiel de perversité à neutraliser par un persistant effort; elle croit que notre âme est toute faite « d'impressions » et qu'il suffit de laisser s'épanouir dans un air pur de jeunes consciences pour qu'elles donnent toute leur beauté. L'honnêteté ne repose décidément pas sur la raison : « C'est un goût naturel, c'est un sentiment déhcieux, c'est une vraie passion ».

Ces êtres heureux et candides tiendront leur place devant les hommes. Si le devoir domestique est leur tâche immédiate, une fois qu'elles s'en sont acquittées, elles ont le droit de cultiver leur esprit « par la réflexion et par la lecture ». C'est fort bien de plaire à son mari, mais une femme en est-elle assurée, à moins de joindre les agréments de l'esprit à ceux de la figure ? Ni femmelettes ni servantes : « Non, Messieurs, nous sommes vos filles, vos mères, vos sœurs, vos compagnes, vos amies, mais nous ne sommes ni vos esclaves ni vos joujoux ». Ferval, qui est en retard, en sa qualité d'homme, et qui

gardé les préjugés d'une autre génération, s'inquiète un peu, et quand sa sœur demande que les hommes daignent les compter « au nombre des êtres pensants ! esliinal)les », il répond avec une désinvolture galante ,iii n'est peut-être pas d'aussi bon ton qu'il y paraît : J'entends, ma sœur, vous voulez qu'on vous traite en nommes, mais vous y perdrez, je vous en avertis ». Il n'est pas, selon l'idée de tout ce livre, de plus injuste reproche. Est-ce trop demander que le partage égal des pensées et des intérêts ? est-ce gâter le rôle de la femme, incliner au pédantisme en lui donnant l'oubli de sa •ndition et lui enlevant son véritable ascendant, que de li laisser le sens de sa responsabilité? Au contraire, ,'"• de Beaumont sait bien que plus la femme sera mol'Ste et effacée, plus elle aura d'influence. Si elle a fait 'iite seule le choix de son époux, si elle l'a compris, -limé, jugé, elle n'en sentira pas moins « qu'il faut ivre pour lui ». Son plaidoyer est charmant en faveur de la femme à l'ancienne mode, dédaigneuse des ressources (( affreuses » de la coquetterie, prête à toute abnégation, soumise à la supériorité effective de l'homme, même si elle a conscience de sa plus haute valeur morale, iifin capable de beaucoup souffrir, en mettant sa dignité sauver les apparences du bonheur : « Une femme •ndre, vertueuse et raisonnable... faisant sans cesse le icrihce de sa volonté, cherche encore à faire tomber ir elle les fautes qu'elle n'a pu empêcher; une femme ni, ne prenant de lois que de la vertu et de la raison, e peut parvenir à faire aimer cette vertu, à faire en- ■ndre cette raison, malgré ses soins et sa douceur perlasive, qui tâche au moins de sauver les dehors et de lire paraître son mari vertueux et raisonnable; qu'une lie femme est grande, qu'elle est malheureuse I ». :st-ce là faire le procès de l'homme, et se perdre en unes récriminations ? M™® de Beaumont pensait que •3 femmes sont bien partagées avec l'esprit et le cœur M)ur elles : « Assujettissons-nous aux petites choses pour >uir des grandes, ne nous alïligeons pas si les hommes nont pas pour nous les mêmes attentions, ils n'en sont

pas susceptibles; s'ils Tétaient, nous n'aurions plus aucun avantage sur eux ». On ne peut dire son fait à quelqu'un avec plus de malice ni moins de méchanceté.

M"° de Beaumont a écrit là un roman gai et sérieux; elle devait prendre place dans une étude où M'°® de Staël tiendra son rang, parmi ces précurseurs qui ont posé, à leur manière, le problème de la situation féminine. M""® de Beaumont ne compte pas sur une révolution morale et ne la désire pas; elle pense que tout s'arrange dans le monde comme il est, pourvu que chacun y mette de la bonne volonté et du goût; ehe ne dit pas un mot de religion ni de métaphysique. D'ailleurs, aucune personnalité forte ne se détache encore parmi tous ces êtres élégants et bons. Ils sont tous faits pour le bonheur; le héros commence à vivre sans subir désormais le moindre ébranlement au souvenir des orages peu profonds de sa jeunesse. La préoccupation d'édifier par une moralité claire et pacifiante réduit sans doute la portée de ce livre, qui fut en son temps très recherché. C'est ce que pouvait recevoir et répandre de Rousseau une femme de grand bon sens, de raison pénétrante et de cœur droit.

Et maintenant, quel est le caractère commun de toutes ces œuvres, qu'elles soient de M""® Riccoboni ou de AP® de Beaumont ? C'est la prédominance du sens commun sur le sens individuel et cette prédominance est toujours justifiée par la nature des cas observés. Aucun de ces romans n'imagine l'exemple d'une grande passion méditative et pleinement consciente, que la société contrarierait. La leçon qui en ressort toujours c'est que le liioyen de bien vivre est de bien penser, et que la condition de bien penser est de ne pas quitter sa place dans le monde. Les malheurs de la destinée individuelle ne se guérissent pas, dans les œuvres de M"^^ Riccoboni, par le recueillement et ne s'exaltent pas en effusions lyriques; le conseil qu'elle semble donner aux malheureux, c'est de ne rien changer à leur vie parce qu'ils souffrent et d'attendre patiemment des petits événements

de chaque jour qu'ils leur rendent le goût de la vie, s'ils l'ont jamais perdu. Ses héros n'ont pas d'orgueil, ils ne disputent pas sur les raisons qu'ils ont d'être contents de

\ re encore; il suffit que le monde ne soit pas ennuyeux, pour qui veut bien y demeurer. Et M'"'* de Beaumont, chez qui l'on ne sent pas, d'ailleurs, le même accent de mélancolie défmitive, nous engage plus sûrement encore à nous en remettre à la société du soin d'ordonner notre vie et de discipliner nos sentiments. Mais que ces choses mêmes soient dites, c'est un signe déjà qu'elles ont besoin d*être dites. Des romans de iVP* Riccoboni à G. Sand, i en passant par M"^ de Staël, il n'y a peut-être pas si loin ; qu'il paraît : quand Thabitude de la réllexion métaphysique aura donné aux peines plus de profondeur, quand les âmes laisseront creuser en elles, dans la solitude, une pensée désenchantante, la distraction de la vie mondaine ne leur sera plus de rien; elles s'en garderont comme d'une tentation misérable, ce qui passait pour vertu sera faiblesse. Et de même M""* de Beaumont n'au- j rait pas si facilement raison, si elle parlait d'honneur social à un passionné dont l'esprit se serait exercé à la critique de la société et dont le cœur aurait été depuis longtemps froissé par elle.

Ce qu'elles nous dépeignent en général l'une et l'autre, ce sont des aventures qui ne laissent pas de traces dans la vie, si fortement qu'elles aient paru d'abord ébranler les âmes. Leurs thèses se dégagent faiblement et peutêtre nous sembleraient-elles encore plus effacées si nous ne savions comment elles ont été reprises depuis elles. Les hommes, dans les romans de M""® Riccoboni, sont franchement trop mauvais : c'est à la méchanceté particulière de quelques maris que nous attribuons les infortunes de quelques femmes, mais nous ne sentons pas le moins du monde que ce soit une nécessité pour toute femme de nature élevée de souffrir cruellement dans l'état actuel des mœurs, et nous avons vu de reste que la question à peine posée est résolue par les femmes contre i elles-mêmes : elles sont trop faibles pour n'être pas timides et elles avouent que le renoncement au bonheur

est leur vocation. De même la danseuse du marquis de Roselle est une créature bien peu intéressante, et c'est en somme une maigre victoire que d'avoir enlevé à l'illusion de son amour un jeune premier qui a si peu de vie derrière lui; c'est tout au plus un cerveau brûlé. Nous ne pensons pas un moment que l'aventure puisse tourner au tragique. Et partout, le papillottenient de la vie nous amuse; nous sommes toujours surpris de rencontrer une discussion morale ou une brève réflexion qui nous oblige à considérer sérieusement un moment du roman. Il y a en tout cela des indications de romans vraiment émouvants et beaux, mais rien n'est réalisé.

Il reste de très fmes analyses, une manière exquise de parler de morale courante, beaucoup de délicatesse et d'esprit; il reste enfm des romans de mœurs qui prennent pour domaine une famille ou un très petit cercle mondain, et qui déjà tendent à nous intéresser spécialement à un caractère ou deux, parce qu'ils nous paraissent les préférés du destin, réservés à des malheurs ou à des joies choisies. Nous verrons en quoi les romans autobiographiques ont été un progrès sur ces œuvres, qui valent surtout par le charme et par l'art de rendre intéressante la vie contemporaine, — en quoi peut-être ils leur sont demeurés inférieurs. N'oublions pas qu'elles n'ont cessé d'être lues et qu'elles furent republiées, de distance en distance, jusqu'en 1830; nous verrons que même après d'autres œuvres qui nous semblent aujourd'hui de plus de portée, elles étaient couramment citées comme des modèles représentant la tradition française du bon sens et du goût; l'art des nuances y est cherché plus que la force et quand on réfléchit sur l'une d'elles, on retrouve en soi l'impression d'un milieu plutôt que le souvenir d'une personne vigoureusement détachée, obsédante à force de relief et de netteté. C'est d'un fondu bien harmonieux. Mais déjà l'on sent que le point de vue du moi ne se confond pas toujours avec celui de la société, qu'il a quelque peine à s'y soumettre; et l'on comprend qu'il n'a manqué à leurs auteurs pour aller jusqu'au terme de leur pensée que le spectacle ou l'épreuve d'un grand

ulheur personnel; il leur a manqué aussi le don fatal de transformer une aventure ordinaire en une profonde souffrance : leurs personnages ne sont pas lyriques, ils consentent à une hiérarchie des sentiments, ils circonscrivent leurs émotions, ils admettent qu'une passion ou une déception puissent s'apaiser et non s'aiguiser par l'analyse, ils prennent aisément le change. Ce sont des êtres réels, aptes à l'existence sociale, afflnés, polis et un peu amortis par la vie de salon; ils ne sont pas nés pour l'isolement intérieur qui est au fond de tous les grands romans d'autobiographie.

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