‹ Le roman personnel de Rousseau à FromentinChapitre 24 sur 36 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

ti

Le testament de l'Autobiographie romantique : la « Confession » de Musset Causes qui tendent à la détruire. Son influence; sa persistance. — « Fanny » et « Daniel » de Feydeau et « Dominique » de Fromentin.

Combien le roman de Sainte-Beuve détonait au milieu de la production romantique malgré toutes les concessions faites à la mode, on le comprend en lisant celui d'Alf. de Musset, paru deux ans après (1836). Sa confession est le testament de la génération romantique, et il ne nous reste plus qu'à montrer comment a disparu le genre de romans que nous avons essayé de caractériser.

Dire ce qu'il y a d'autobiographie exacte dans cette œuvre, après tout ce qui a été écrit sur les relations de G. Sand et d'Alfred de Musset, je ne l'entreprendrai pas, et j'essaierai seulement de montrer la place qu'elle occupe dans la suite des œuvres de la même famille.

Sainte-Beuve, dans la Revue des Deux-Mondes de 1836, l'interprète comme le devait faire l'auteur de Volupté. Il dit que c'est « le mal de don Juan renouvelé », il parle d' « observation désespérément profonde ». Il souhaite que Musset finisse sur 1' « hymne triomphal et tendre » de la troisième partie; ainsi, dit-il, serait atteint lç,t)yt, qui est de faire toucher la plaie du libertinage. D'kiitfe part, il reprocherait volontiers à Musset de manquer de sens chrétien : si l'amour se défait chez Octave, comme chez Adolphe, cela ne vient pas de ce qu'il a été libertin, mais de ce qu'il est homme, « impatient, se lassant vite ». Musset croit encore au rêve de l'amour, à la beauté de

la M. i.u.-.sionnéineiit vécue, sans la souillure des trahisons; Sainte-Beuve veut que tout sentiment ait en lui sa tare originelle. Enfin il estime que les dernières scènes, jusqu'au départ de Brigitte avec le bon Smith, sont maniées au point de vue de l'art : peu importe que tout la soit arrivé s'il ne satisfait pas à l'art « qui choisit, -pose, donne un fondement. On est dans la région des phénomènes, où Vart, cet ennemi de tout chaos^ ne doit vas rester ». Et le confesseur de G. Sand termine son ticle par un conseil enveloppé : vous êtes bien guéri. A vrai dire, le point où Sainte-Beuve souhaite que finisse le roman de Musset, c'est celui où il commence à 'US intéresseï' le plus; Octave, après un accès de dé- >poir qui l'a jeté dans la débauche, à la suite d'une trahison d'autant plus cruellement ressentie qu'elle l'atteignait dans sa foi et dans sa candeur, a appris la mort de son père; il est venu vivre à la campagne, dans la maison paternelle; il a subi le charme de la solitude, il s'est apaisé; son âme est en pleine convalescence, quand il rencontre Brigitte Pierson; c'est une créature très bonne, douée d'un grand instinct de dévouement; elle parle gaiement « de la mort, de la vie, de la souffrance "' de tout au monde ». C'est la femme sœur de charité, iite prête à sauver une âme en détresse. Il l'aime, et presque aussitôt la torture commence : la maladie du soupçon a gâté Octave à fond. L'esprit de doute, TirritalUité nerveuse, la hantise du mensonge et cette « fatuité moqueuse » de dandy, qu'il avait cultivée en lui par dépit, par honte d'avoir été dupe, lui icviennent soudain, et c'est lui-même qui détruii'a l'amour dans lequel il avait pensé se régénérer. C'est cette ruine qui fait la partie liment vivante et attachante du roman.

Son originalité c'est qu'il n'y est question rpie d'amour; Brigitte ni Octave n'ont de prétentions intellectuelles. iJs ne cherchent pas à se prouver l'un à l'autre qu'ils sont de belles âmes ni de grands esprits : « Il faut me traiter doucement, dira Brigitte: si vous êtes malade, je le suis aussi: il faut avoir soin l'un de l'autre ». Et dans l'amour d'Octave, la pitié luttera contre l'orgueil, mais elle finira

par être plus forte que lui : « Dans quels trésors de charité sublime, dit encore Musset en termes d'une émouvante beauté, tu puisais d'une main patiente ton triste amour plein de pitié ». Et comme chez tous les grand^ passionnés, ne déguisant la passion sous aucune théoriel s'y laissant abîmer sans retour, l'amour s'impose aved son caractère inévitable, fatal : « Etais-je bon, étais-je méchant...; il ne faut pas y réfléchir, il faut aller, cela était ainsi ».

Son mérite, comme autobiographie, c'est d'être beaucoup plus simple que l'aventure réelle qu'il raconte. La confession laisse tomber en grande partie ce qu'il y avait eu dans la vie d'artificiel, l'illusion enfantine de réaliser l'amour romantique dans sa perfection, et elle ne retient guère que le normal, ce qui est d'une humanité générale. Si Sainte-Beuve ne goûte pas la conclusion, c'est qu'elle est d'une vérité trop vécue, et c'est qu'elle est moins une conclusion que la fm d'une étape dans deux vies continuées. A. de Musset a le souci classique des (( mœurs », son héros doit être sympathique; il a su traiter avec délicatesse la scène difficile qui termine son roman, parce qu'il avait un cœur ingénu; il ne met pas d'amour-propre à devenir le démon du malheur; il n'a pas suivi la logique du lyrisme, ni celle du caractère poussé à bout; il sait redevenir à temps un honnête homme, reconnaissant ses torts sans déclamer et ne songeant ni à raffiner sur eux. ni à leur donner une expression tragique. La lecture de sa correspondance avec G. Sand, la connaissance du personnage réel que Musset a travesti en Smith, apprennent assez que les fluctuations sentimentales et les ambiguïtés morales h travers lesquelles il s'est débattu ne lui ont pas semblé dignes de passer dans une œuvre d'art. Il a fait une œuvre vraie, au sens classique du mot. Il a dit de sa vie tout ce qu'il en pouvait avouer, il en a retenu tous les souvenirs dans lesquels il se reconnaissait réellement, l'exaltation et le délire passés; il en a dégagé un sens bien personnel mais qui peut profiter à tous. Et comme il était sensitif avant tout, il n'a pas mis ce sens en formules nettes;

ses méditations n'ont rien d'apprêté, c'est le cours niême du sentiment.

Après une scène très dramatique, où Musset a résumé

• mme en un raccourci psycliologique tant d'autres ènes qui renaissaient toujours, Octave comprend tout le

mal qu'il a fait, il se sent en proie à une puissance irrésistible, et en même temps il garde conscience de sa bonté Ultime, inaltérable; c'est l'essence même et le dogme de 1 autobiographie. Des souvenirs d'enfance l'attendrissent, il reconnaît que sa destinée a été plus forte que sa volonté, mais au lieu de s'absoudre : « Tu as commencé par être bas, tu deviens faible et tu seras méchant ». L'examen de conscience l'amène à un vague espoir en Dieu, conçu '•omme une source de pureté inépuisable ouverte à tous s repentirs; mais cet espoir, sur lequel il conclut, est mêlé de pessimisme, il n'élimine pas complètement l'idée de la mort destructive, cultivée avec une tendresse

• mbre, parce qu'elle termine l'inquiétude du désir sans il. Si bien que le sens, inexprimable en formules, de

tte confession, c'est qu'une fois subi le malheur inévitable, qui gâte, la meilleure attitude est de s'isoler pour épargner aux autres la contagion de la douleur et de se nourrir de souvenirs. Ce n'est pas une leçon prétentieuse, c'est la constatation d'une nécessité profondément ressentie et que la vie seule enseigne.

Est-ce à dire qu'il n'y ait pas de littérature dans ce roman ? J'ai dit seulement que Musset, conscience foncièrement droite et esprit bien équilibré, grâce à sa culture première, avait mis tout son talent à extraire de ses souvenirs une intrigue psychologique d'oij la suggestion littéraire fût exclue : « Vous êtes des demi-dieux, dit Octave en s'adressant à Werther, à Manfred et à René, et je ne suis qu'un enfant qui souffre ». Mais il a subi la mode du temps; il a théorisé sur son mal. et la longue dissertation du début, si pleine d'emphase, avec ses morceaux de rhétorique dont le sens se noie dans les mots, en est un témoignage suffisant; encore faut-il ajouter qu'elle est plaquée et que dans la suite du roman elle se laisse tout à fait oublier. Musset a cru donner une

portée sociale et philosophique à sa confession, en décrivant la maladie universelle de la désespérance, latente, et qui éclate chez lui la première fois qu'on le trahit. Il ne s'est pas absolument trompé. Chez Alfred de Musset comme chez tous les auteurs d'autobiographie le tourment intime naît du désœuvrement moral, de la disparition de tous les mobiles d'action ou de l'insuffisance de ceux qui subsistent. L'amour a été pour lui un fanatisme : « Ma passion pour ma maîtresse avait été comme sauvage et toute ma vie en ressentait je ne sais quoi de monacal et de farouche ». Gela est si vrai que Desgenais, cet homme « plein de cœur, mais sec comme la pierre ponce » et dont « la douleur porte cuirasse », ce type de la génération nouvelle que décrit Vigny dans Grandeur et Servitude militaire, ardente et froide, Desgenais essayant de convertir Octave à sa « désespérante tranquillité d'expérience » lui parle de la vanité de désirer l'infmi et des persécutions engendrées par les croyances religieuses. Le Discours de p.esgenais est mêlé, il fmit sur un mot libertin, mais iï y à èh lui du stoïcien et de l'ascète; c'est un esprit hautain, ferme; il sent l'absurdité de vouloir mettre l'infmi dans les choses fmies, il voudrait qu'un homme eût toujours assez de force pour dominer ses impulsions sentimentales; sa philosophie, s'il en a une, est aussi imprécise que celle de l'honneur, qui survit, selon Vigny, à l'effacement de toute foi positive. Elle enseigne au moins que vivre, être un homme, ce n'est pas, comme le croyait Octave, « aimer, avoir une maîtresse », mais posséder un sens juste des choses, ne pas se complaire dans l'illusion, mépriser toute lâcheté et mériter son propre respect par une certaine rectitude simple et fière : morale sans fondement, peut-être, mais maintenue par une foi survivante en la dignité humaine.

C'est pourquoi la partie dissertante de la Confession d'un enjant du siècle, avec les chapitres théoriques de Servitude et Grandeur, qui est de l'année précédente

1835), reste un document très curieux d'un état psychotique assez général pendant les premières années de la monarchie de Juillet. Musset et Vigny sont des rêveurs, des indépendants, que les promesses des apôtres d'une e nouvelle n'ont pas séduit. Leurs souffrances, cependant, commençaient à dater; c'était un sentiment répandu qu'il fallait en rabattre enfm des torts reprochés la société. Ad. Guéroult, commentant André et Leone roniW, montrait ce qu'il y avait d'anachronisme dans s types à la Byron, au milieu d'une société renouvelée. luis dans le même journal, G. Sand annonçait une autoographie romanesque de AP* Merlin, Mes douze prelières années, où perçait le besoin d'émancipation de la >* inme; c'est la vie d'une jeune créole élevée en pleine nature et déconcertant ceux qui veulent la réduire à la mesure de la société. Chaudes-Aiguës revenait à la charge «Ml 1837, à propos de V Arthur d'U. Giittinguer : Werther, dit-il, plein de pitié pour lui-même, s'était tué; Ghilde llarold, raidi dans une impiété dédaigneuse, de plus en plus sceptique et amer, acceptait l'ennui éternel : « L'orgueil sauvage et le suicide se partageaient la société ». Mais Arthur se résigne et prie; c'est que maintenant le pressentiment d'une régénération magnifique » est irtout.La résignation cependant est encorede la lâcheté; moment serait venu de créer un type fidèle aux tendances du présent, et qui fût un réel progrès sur Werther et Ghilde Harold. Ghaudes-Aigues oubliait que « la jeunesse laborieuse », celle à qui Augustin Thierry adressait le si beaux appels, ne se souciait pas de faire le roman de L vie; Thierry, Miclielet, Quinet ont dit le profond len-ôtre moral qu'ils avaient recueilli de leurs études; s travaux historiques, en attirant vers eux les esprits s plus actifs et les imaginations les plus ardentes, les M ut détournés de ce perpétuel et stérile effort sur soimême; l'histoire de leur vie, ce fut celle de leur intelligence. En 1837 encore, à propos de la « résurrection de

(1) Revue de Paris, 1835.

Valérie », élevée « bien au-dessus de sa vraie place » par Sainte-Beuve et quelques autres, la Revue de Paris publiait un article signé A. B., très violent, contre cette génération langoureuse « qui s'est roulée sur les pointes d'une souffrance imaginaire ». Il ne faut plus de cet amour « qui absorbe et paralyse toutes les facultés ».

Le prestige du roman, en même temps, ne cessait de s'accroître. En 1836, dans la préface de Riche et Pauvre, E. Souvestre disait fort à propos : « Le roman est déjà, et sera chaque jour davantage, le genre initiateur ». Et il ajoutait : « Quoique l'on ne soit pas encore arrivé à permettre que le roman se resserre dans l'empire du réel..., il faut reconnaître qu'il tend chaque jour à se simplifier et à se faire la chambre obscure de la société. Il faut que nous trouvions tout chez lui : le drame et la comédie, la satire et l'élégie, la plaidoirie et le traité ». Encore reste-t-il un danger à éviter : c'est d'annihiler le drame « au profit de l'analyse didactique », autrement dit de substituer la dissertation historique ou la théorie psychologique à la peinture de la vie. OEuvre difficile que celle qui devrait être à la fois, au gré de Souvestre, « concrète, logique et nuancée ». Mais quelle riche matière s'offre à elle : « On n'a guère attaqué ces veines secrètes de l'existence privée, où se cachent tant de fièvres dévorantes ». C'est toujours le même dessein, le même sentiment d'infinité devant l'objet à étudier, le même instinct de la complexité dans l'art qu'il exigerait, que nous avons constaté à la fin du XVIIP siècle. Les deux grands artistes qui n'ont pas reculé devant la besogne, ce sont G. Sand et Balzac. L'autobiographie appartient à une période où l'individu, saisi d'une sorte d'effroi devant la profondeur du monde, se rejette en lui et creuse en lui; tout devient pour lui un sujet d'examen intérieur; il se perd dans les difficultés qu'il se crée, au lieu d'aborder hardiment la vie; il se traite comme un résumé du monde et s'isole dans la perfection de sa douleur.

Voilà ce que la pensée du romantisme social regarde comme une recherche coupable; G. Sand, dans le Diable

aux cliaDips, écrit (2* partie) : « Je défierais Dieu lui-niênie de suffire à sa propre félicité ». C'est la ruine du dogme mystique de Rousseau, qui faisait le fond de l'état d'esprit autobiographique. Jacques dit à Jenny (id.) : « Vous offenseriez Dieu à la longue, si vous vous obstiniez à accomplir le suicide de votre âme, c'est-à-dire à concentrer vos pensées de dévouement sur un être qui ne peut pas et qui ne veut pas en profiter ». Le recueillement dans les pensées éternelles n'est pas davantage l'idéal de la culture humaine : « Aimons ce que jamais on ne verra deux fois » dit Vigny, c'est-à-dire aimons l'humanité vulgaire, malgré ses imperfections, à cause d'elles; rendons-nous semblables à nos semblables, au lieu de nous éloigner d'eux pour nous consacrer à notre perfectionnement propre; ayons de la pitié, dût-elle nous obliger à quelque déchéance; la Chute d'un Ange, de Lamartine, comme VEloa, de Vigny, ce sera l'histoire d'une créature parfaite qui renonce à vivre auprès de Dieu et qui s'exile du sein de la sérénité pour racheter un être souffrant et humilié. Les deux sens du mot amour, qui restaient autrefois si différents l'un de l'autre qu'ils semblaient s'exclure, l'amour égoïste et absorbant d'un seul être et lamour ascétique de tous les hommes, plein de méfiance pour l'autre et de mépris, se réconcilient dans une même conception : oui, l'amour d'une âme élue entre toutes est la noblesse de la vie, — mais il faut qu'il rende plus hardi, plus généreux, plus avide de toute la vie, et plus fier d'être parmi les maîtres. L'estime sur laquelle s'établit l'amour se mesure au trop-plein de l'énergie, à la faculté de dévouement général, à l'ampleur de l'esprit. La notion du héros, du généreux, accordant l'amour de soi et de sa liberté intime avec le plus grand amour des autres, reparaît dans le roman et relègue au second rang l'amant plaintif, irrésolu et incapable de vivre.

Mais l'infiuence du roman autobiographique a subsisté. Balzac, qui admirait Adolphe et Corinne, G. Sand, qui faisait à Ohennann une préface enthousiaste, y trouvaient d'abord de belles études de passion, des documents sen-

timentaux; il y ont vu surtout que la profondeur de la souffrance, dans le désoeuvrement de la volonté, peut initier l'homme à une connaissance intuitive, religieuse des choses, que jamais il n'aurait atteinte dans l'équilibre et la distraction de sa vie sociale. Celui qui s'est trouvé isolé, dans une détresse absolue, sans le soutien des habitudes, et les yeux dévoilés de ce bandeau d'illusions que nous mettent les opinions de classe ou de famille, devant les grands problèmes de la destinée, de l'amour et de la mort, acquiert un don singulier de pénétration et une sincérité plus émouvante, assurément, que des convictions traditionnelles et bien établies. Le roman autobiographique a été le recueil d'émotions et de tristesses où sont venus puiser les lyriques; c'est de lui que date le droit à la souffrance, et aussi la sainteté et l'orgueil de la souffrance. A l'avenir, si fermement que chacun tienne à sa place dans le monde, à ses devoirs de condition, si exactement qu'il veuille s'acquitter envers « l'institution sociale », il sentira que derrière les rapports sociaux, nécessaires et corrects, la vie individuelle est faite d'une infmité de relations qui ne se définissent pas, que par elles nous sommes introduits perpétuellement dans une association de peines et de joies débordant la société visible, et qu'en elles réside un idéal de bonheur ou de souffrance sans commune mesure avec les notions reçues dans la vie du monde. L'inquiétude morale, le besoin métaphysique, de quelque nom qu'on veuille l'appeler, l'aspiration religieuse, l'instinct de s'affirmer soi-même et de se réclamer de quelque chose de supérieur à soi, sont désormais entrés dans la littérature et y sont devenus un élément nécessaire; on classera désormais les gens, dans la vie comme dans le roman, en deux catégories : ceux « qui ont de la métaphysique » et ceux qui en manquent. Quand même des rapports de stricte justice seraient organisés entre les hommes et, comme dit Sainte-Beuve, quand « la démocratie )) aurait fait de la vie en commun un échange régulier d'intérêts et un jeu parfait de concessions mu-

tueiles, il y aurait place en toute vie pour les sentiments qui sont le luxe du cœur, qui en sont aussi l'essence, et qui sont faits surtout de tristesse élevée. Né d'une époque où la pensée critique avait ruiné toute foi et réduit l'individu à ses seules ressources devant tous les problèmes qui appellent l'esprit, le roman autobiographique a fait pénétrer, pour toujours, dans la littérature en général et dans le roman en particulier, la critique, la recherche, les formes infmies de l'inquiétude humaine. Il a, au meilleur sens, vulgarisé la philosophie, en montrant que tout homme vivant profondément doit se faire à lui-même sa métaphysique, et que d'autre part il n'est de vraie métaphysique, de vraie foi morale, que celle que la vie apprend. — Et les esprits positifs qui n'acceptent nul souci, hors celui d'arriver, se complairont encore à faire la métaphysique de leur volonté. Chacun justifiera sa manière d'être par une certaine conception (lu monde en général.

Un second résultat, que nous avons vu s'annoncer dès le début de cette étude, c'est l'attention retenue sur ce fait que des vies simples, obscures, peuvent renfermer un profond intérêt et devenir, pour qui sait les observer, les symboles méconnus de la destinée humaine. De toute autobiographie, il se conclut qu'une âme est déterminée surtout par sa nature propre; elle a son accent personnel, sa qualité de bonheur ou de malheur innée, et les occasions qui lui sont offertes de se manifester sont à peu près indifférentes. Mais cette conception gardait encore dans les romans que nous avons étudiés un air d'aristocratie; elle semblait le privilège de quelques âmes élues, et le roman de Balzac en fera une vérité de portée universelle, idéaliste et réaliste qu'il sera tout en même temps. Il ira chercher des vies cachées, ignorées d'ellesmêmes, et il les regardera avec une curiosité aussi passionnée que les plus éclatants destins : « Il y a telles petites tempêtes, dit-il, qui développent dans les âmes autant de passions qu'il en aurait fallu pour diriger les plus grands intérêts sociaux. N'est-ce pas une erreur de croire que le temps ne soit rapide que pour les cœurs

en proie aux vastes projets qui troublent la vie et la font bouillonner... Dieu seul est dans le secret de l'énergie que nous coûtent les triomphes actuellement remportés sur les hommes, sur les choses et sur nous-même » (Le curé de Tours). Et encore : « Dans trois jours devait commencer une terrible action, une tragédie bourgeoise sans poison, ni poignard, ni sang répandu, mais, relativement aux acteurs, plus cruelle que tous les drames accomplis dans l'illustre famille des Atrides. » (Eugénie Grandet). Et faut-il citer, entre tant d'autres, cette boutade significative, ce passage du Père Goriot, ou M™® Vauquer se lamente sur ses pensionnaires perdus : « Quoique lord Byron ait prêté d'assez belles lamentations au Tasse, elles sont bien loin de la profonde vérité de celles qui échappaient à M""® Vauquer ». Voilà comment, de degré en degré, le sentiment du tragique, le lyrisme de la douleur descendent des peintures les plus nobles et des personnahtés lés plus ambitieuses au train très humble et aux couleurs triviales de la vie réelle. N'oubUons pas que les faiseurs d'autobiographies protestaient toujours de n'avoir éprouvé que des aventures communes et d'avoir mené des existences presque sans événements; mais leur imagination créait avec des éléments mesquins des émotions démesurées. L'étude réelle de tous les hommes prouve que ce n'est pas là le don rare des grands artistes, mais une loi psychologique universelle. Ainsi la httérature n'est plus, comme le disait G. Sand à propos d'Obermann, l'expression « de faits accomplissables, de sentiments possiblement vrais », cela est bon pour les oisifs qui peuvent à loisir mener une vie artificielle; elle est celle de faits arrivés, de sentiments réels, qui n'en perdent ni les uns ni les autres de leur intérêt humain ou de leur beauté.

Cette curiosité du « dedans » des âmes, cette bonne volonté à suivre dans leur secret les existences les plus dépourvues d'apparence, cet acte de foi posé en la valeur de tout ce qui est humain, où il entre à la fois de l'esprit scientifique et de la sympathie, réduisent à une mesure normale le souci de la destinée individuelle. Nous le

disions en commençant, à toute forme nouvelle de régoïsnie répond tôt ou tard une forme nouvelle de la pitié. N'est-ce pas Spencer qui disait que le développement de la sympathie dérive toujours du développement « d'un égoïsme correspondant ? » Les premiers individualistes s'étaient attardés à la phase de Tégoïsme, et depuis eux je ne sais si toute pensée généreusement ouverte n'a pas débuté par la crise nécessaire de l'égoïsme. Voyez G. Sand retrouvant la vérité perdue : (( La tristesse et l'inquiétude (dit Jacques à Ralph dans la seconde partie du Diable aux champs) qui sommeillent, sans jamais dormir, au fond de mon âme, sont le résultat de ma destinée particulière plutôt que celui d'une pensée bien raisonnée. Et si je pouvais me décider à m'occuper assez de moi-même pour me bien gouverner, je m'apercevrais peut-être que ma tristesse est coupable et que je ne me décourage pour mes semblables que parce que je suis dégoûté de ma propre existence ». Ainsi se rétablit le sens ancien et fortifiant, le sens pratique, indiqué il y a longtemps par Socrate, de la connaissance intérieure; au lieu d'imaginer qu'on puisse impunément se prendre comme le centre de sa vie, qu'on porte en soi l'énigme de l'univers et qu'on soit bien venu à demander compte à l'ensemble des choses de sa propre souffrance, il faut apprendre à se juger et à se conduire, mesurer ses capacités et leur découvrir un emploi, et, partant d'un acte de foi en la valeur de la vie en général, s'adapter le mieux possible au milieu où l'on a été placé : <( Agir, disait encore G. Sand (Florence à Gérard), dans la donnée de votre caractère et dans la tendance de vos sentiments ». Tel est dans « une société renouvelée » le remède à cette oscillation entre un morne ennui et une agitation sans but, qui était devenue pour les individualistes le lieu commun du désespoir. A. de Vigny, dans le Mont des Oliviers, écrivait encore : « Et pourquoi nul sentier entre deux larges voies, — entre l'ennui du calme et des paisibles joies, — et la rage sans fin des vagues passions; — entre la léthargie et la convulsion ». C'étaient là des termes devenus banals; à la fin du XVIII* siècle,

Sénac de Meilhan, tout comme Obermann, René et B. Constant, n'écrivait-il pas : « Deux penchants opposés attirent l'homme en sens contraire : l'horreur de l'ennui et l'amour du repos; le grand art (c'est un épicurien qui parle) est d'échapper à l'un sans troubler trop violemment l'autre, de trouver un état mitoyen entre la léthargie et la convulsion ». Un fragile épicurisme n'est pas la solution adoptée par notre littérature; l'abus de la rêverie accablait l'individu sous le sentiment de la fata- Uté, la nécessité d'agir lui rendra celui de sa liberté : (( L'homme libre » de M. Barrés applique d'abord à la formation de ses facultés une méthode claire et bien méditée : « Commençons donc par bien penser, dit Pascal, c'est le principe de la morale » et traitons-nous comme si nous étions nos propres directeurs de conscience, diligents et fermes.

L'individualisme de M. Barrés a pour soutien une idée que ni les classiques ni les lyriques du romantisme n'avaient eue : l'idée de race. Elle limite, chez lui, et aboutit à transformer complètement l'inquiétude morale. Cette inquiétude, chez nos « autobiographes », n'était circonscrite par rien : ils cherchaient à réaliser en eux, et à eux seuls, l'homme intégral, et ils s'étonnaient de l'immense disproportion qu'ils ressentaient entre leur capacité et leur aspiration. Il est moins ambitieux de vouloir être consciemment tout ce qu'on est malgré soi en vertu de l'hérédité. Mais c'est là le résultat des études historiques passées au premier rang. Elles ont mis en lumière la continuité, mais aussi la variété du développement humain. Les époques naissent les unes des autres et l'individu s'explique par le milieu, le moment et la race; c'est pour l'avoir marqué que Taine a exercé et continue d'exercer sur le roman contemporain une profonde inlluence; et avant de l'exercer sur le roman, il l'exerce sur la vie. A travers l'histoire nationale, malgré les vicissitudes qui menacent de jeter un pays hors de ses destinées, Augustin Thierry découvrait déjà un même tempérament; les historiens ont fait admettre qu'il n'est pas de force plus grande pour un peuple que de connaître

son passé, et de savoir pour quelles raisons il y reste attaché. La curiosité de l'humanité en général ne doit pas faire méconnaître à un pays plus qu'à un individu son originalité propre, ses titres de noblesse plus valables pour lui pour cette raison unique qu'ils sont les siens.

Mais l'autobiographie, telle que nous l'avons vue se constituer en quelques œuvres maîtresses, n'a pas disparu tout d'un coup; elle avait créé sinon un genre, du moins un état d'esprit qui a résisté à toutes les causes contraires jusqu'au triomphe de l'art réaliste, et maintenant encore il y a, il y aura toujours selon la prophétie de Sainte-Beuve, certaines formes rares de la vie intérieure qui s'exprimeront dans des monographies romanesques. Ce serait toute une étude nouvelle, oii je ne veux pas m'engager ici, de montrer comment, dans l'étude de ces étals concentrés de l'âme, nos romanciers ont profité des progrès de l'investigation psychologique; il faudrait étudier des œuvres comme Vlmage^ de Pouvillon, 011 l'on voit analysée avec tant de finesse et de vigueur la prise de possession, lente et graduelle, d'une àme qui s'est crue capable de régir en toute indépendance une image aimée, par cette image même devenue hantise et souveraine; ou bien le délicat roman, si romantique, où M. Paul Fiat (i) racontait tout récemment, avec un don d'observation ténue et un talent exquis d'évocation artistique, l'histoire d'une passion contemplative, cclose dans l'admiration fervente des pastels de La Tour. Mais je veux montrer seulement la persistance de l'ancien état d'esprit autobiographique, soit dans des œuvres avec la forme et la méthode desquelles il s'harmonisait mal, soit dans des œuvres qui retenaient encore

(1) Pastel vivant.

la forme et l'inspiration idéaliste des anciens romans, tout en subissant des influences plus prochaines.

Ce n'est ni de Raphaël (1849) ni de Graziella (1852) que je veux parler, oeuvres assez fades, dont la célébrité de Lamartine aurait pu se passer, et qui témoignent seulement de l'extrême complaisance qu'un homme peut mettre à se parer, quand il traduit ses souvenirs en littérature; elles n'offrent ni la recherche psychologique, ni l'inquiétude morale qui forment, par leur union, le fond de toute autobiographie.

En 1858, Ernest Feydeau donnait Fanmj, étude; en 1863, Fromentin donnait Dominique, après Madame Bocanj, qui est de 1857.

Fannij avait été écrite comme Adolphe, par gageure, pour prouver qu'on peut faire un roman à deux personnes. Sainte-Beuve, en le comparant au roman de B. Constant, dit que désormais il n'y a plus de « héros » de romans; Roger, l'amant dont la jalousie fait tout l'objet de l'étude, est le « patient »; plus de spiritualisme ni (le mysticisme; tout est « senti et non ressenti »; tout est « de sensation et d'impression inmiédiate ». Et Sainte- Beuve marque la distance de Fanny à « l'école métaphysique et sentimentale ».

Et en effet, l'art y est réaliste. Feydeau est de cette génération et de ce milieu dont étaient aussi Flaubert et Maxime du Camp, où l'on avait horreur du lyrisme, bien que l'on y fût porté, comme d'une effusion bavarde et vaine, où l'on travaillait ferme, où l'on étudiait les sciences historiques, l'archéologie surtout, où l'on ne redoutait rien tant enfm que le vide intellectuel avec le brillant du verbe, et la facilité vague des procédés. Mais pour le fond, combien il y a encore ici de romantisme. Roger fait songer à Musset : « Un mélange d'enthousiasme et de rêverie, d'illusions et de découragement, de mélancolie et d'enfantillage m'avait suffi pour obtenir son amour ». Et dans Texpression même, Sainte-Beuve ne semble pas le remarquer, parce que tout est relatif, nous trouvons encore beaucoup de subjectivisme : (( Ses cheveux, dit Roger en parlant de Fanny, flottant

par molles boucles sur ses tempes doucenieiil animées, les enveloppaient avec une sorte de pitié suave ». La langue psychologique de Feydeau ne dédaigne pas le galimatias que Halzac reprochait à Sainte-Beuve : « Je mêlais tout cela dans mon cœur comme des poisons et des contrepoisons, et, de ce mélange abominable, il se dégageait des vapeurs d'une âcreté telle que je sentais mon cerveau vaciller dans ma tête ». Et encore : « S'il avait su, mon Dieu, qu'il y avait dans mon cœur une de ces cordes dont Thorrible résonance pouvait éclater à ses oreilles et l'assourdir ».

Le nombre des événements qui peuvent survenir dans une vie humaine n'est pas bien grand, et il y a entre les destins les plus éloignés des analogies étranges; c'est pounjuoi, sans doute, l'intrigue de Fanny rappelle si souvent celle de la Confession, de Musset. Aussi bien, sous l'influence d'une œuvre contemplée, nous sommes enclins à remarquer surtout dans notre propre vie les choses que nous connaissons déjà d'une science toute spéculative, et il y a dans nos dispositions, dans notre attente de certains faits ou de certaines émotions, une force qui semble les appeler. Sainte-Beuve, vers la fin de sa lecture, trouvant au roman trop de logique, se demandait s'il était bien vécu: il regrette cette fois, semble-t-il, que l'auteur ne se soit pas plus tenu dans la région des purs phénomènes, au-dessus de laquelle, à propos de la Confession de Musset, il disait que l'artiste doit s'élever. Mais la logique, ici, est contraire à l'arrangement harmonieux, au dénouement finement ménagé par une série de métamorphoses sentimentales que l'auteur de Volupté tenait pour la preuve d'un talent vrai; c'est « la logique de la passion », connue dit Roger luimême, d'une passion irréductible, semblable à soi jusqu'à la fin, qui hlche prise un moment par lassitude, mais qui se retrouve l'instant d'après aussi violente et désespérée. Cette logicjue est bien celle des « phénomènes », celle qu'on trouve dans la Confession de Musset et aussi dans Adolphe, que Fanny rappelle si souvent.

Ce n'est qu'en résumant ce roman que l'on peut faire sentir en quoi il est réaliste, en quoi il retient une ressemblance très nette avec l'autobiographie idéaliste.

Roger a vingt-quatre ans, Fanny trente-cinq, et Feydeau a voulu rendre le charme de l'amour chez une femme qui va vieillir, et qui mêle un peu de protection maternelle à son amour. Mais Feydeau ne la fait pas voir seulement auprès de son amant, il la montre chez elle, à côté de son mari, la perfection de « l'homme civilisé (1) », droit, volontaire, correct, sans rien de maladif, au demeurant insupportable et vulgaire à souhait. L'amant, qui n'a pour lui que sa finesse de race, se sent diminué auprès de lui, et Fanny aussi apparaît comme une sorte d'esclave douce et soumise. Le monde n'est plus ici, comme dans les romans idéalistes, un danger lointain, la vie réelle une menace à laquelle on se dérobe aisément : elle serre de près les amants, leur impose des précautions, et c'est elle qui mettra dans leur passion des soucis avilissants. Roger est exposé « comme un loup craintif et pillard » à « mille humiliations dégradantes, aux coups de fouet, aux coups de fusil ». C'est la honte de l'adultère. Et Roger le sait : le mal de l'analyse qui semble venir l'aider, « pour le frapper lâchement d'un coup de couteau » est chez lui un mal positif, où la contemplation pure n'est plus pour rien; la jalousie torturante dont il souffre n'a que trop de causes réelles, quotidiennes : « Je ne suis qu'un complément » s'écriet-il. Fanny, comme Brigitte Pierson, soignera son amant, elle voudra le guérir, mais comme elle en est différente dans ce « duel à mort » qu'elle engage avec Roger ! Sa force est dans son inconscience; elle ne pense pas à elle, à ses ennuis, à ses risques; elle n'a aucune apparence de remords; ce sont les violences de Roger qui lui apprennent à connaître les douleurs de sa situation, et dès qu'elle se voit trahissant toujours, elle se prend en horreur, elle se déteste : « Quelle femme es-tu donc? » lui demande Roger, elle répond : a Je ne puis vivre sans

(1) Expression d'Hervieu, dans Les Tenailles.

aimer, je ne puis vivre sans être aimée. Mes qualités, mes défauts sont des choses secondaires, ils appartiennent à toutes les femmes. Mais ce qui est à moi seule, c'est ma passion ». Et avec une exaltation loyale, elle ajouta : « Me comprends-tu ? ». Elle fait songer par moments à M™* Bovary : âme romanesque, rêvant d'aventures effrayantes auxquelles elle croit faire face avec héroïsme, et c'est le plus vulgaire événement qui sur- ^ '^nt : la ruine du mari.

I Test ici que Fanny se révèle tout autre décidément que 1 amante romantique, tandis que la vilenie, la bassesse de l'amant, qui a plus de jalousie que d'amour, se fait de plus en plus sentir : c'est le procès de l'éducation sentimentale. Fanny garde conscience de son devoir d'épouse; la crise qui l'a obligée à regarder en elle lui en a aussi donné la force, et le malentendu se creuse continuellement entre lui, qui ne peut souffrir le partage, et elle qui supporterait indéfiniment sa vie double, par esprit d'immolation et par un besoin d'honnêteté extérieure. Quand il veut qu'elle quitte son mari, elle dit : « La maison est le poste d'honneur confié à la femme; la femme qui se respecte ne le quitte jamais ». Quand il lui raconte, dans une scène que Feydeau a voulu faire atroce, ce qui court de déshonorant sur son mari, elle dit : (( ... C'est parce que je l'ai trompé, c'est parce que j'ai souillé cette part de son honneur qu'il m'avait remise, que je ne souffrirai pas qu'on touche à l'autre, vous surtout ». « \'ous autres hommes, dit-elle encore, vous n'avez que de l'orgueil ». Le roman est plein de dialogues et de mots qui pourraient être transportés sur la scène, ri sur celle d'aujourd'hui.

Ce caractère féminin devient plus attachant encore quand nous apprenons que le mari est un despote terrible, brutal, et plus tard quand nous savons qu'il la trompe. Dans Adolphe nous ne connaissons rien des transes qu'Ellénore subit pour quitter ses enfants et l'homme qui lui donne toute la dignité de sa vie. Ici nous assistons à l'existence intime de la « femme martyre » que ses souffrances auréolent d'une sorte de sainteté, f^'amant

change de rôle, il devient le consolateur : « Nous sentîmes alors tous les deux ce qu'il y a de pitié dans le mutisme des étreintes ». Mais prenons garde qu'il ne perd pas la notion du réel; il ne s'égare pas dans le lyrisme, il continue de juger Fanny froidement. Elle <( n'avait pas peut-être une âme très noble, car elle aimait mieux ruser que de combattre, et elle préférait s'avilir en se partageant que de troubler sa vie. Mais elle avait une âme équitable ». Elle a sa probité à elle. Et Roger ne cherche pas, de son côté, à avoir raison de son idée fixe par l'enchantement de l'amour : « Pour la première fois de ma vie, dit-il, j'agis en homme ». C'est-à-dire qu'il va se faire l'espion de Fanny, l'interroger, la pousser à bout, et fmalement être lui-même, dans une scène d'un réalisme très cru, le témoin de la vérité qui le torturait jusqu'ici en imagination. C'est ici, peut-être, que Sainte- Beuve trouvait trop de logique. La suite est d'une effroyable violence dans le désespoir; il exècre Fanny de son âme, de son cœur, de ses sens, de tout son être; la description de la jalousie, au début des Confessions de Musset, n'est pas si précise, à beaucoup près, ni si physique. Roger, selon la tradition romanesque, tombe malade; Fanny vient, il la chasse; elle revient, elle reconnaît tout « abîmée à ses pieds comme la Madeleine », et lui, romantique sans mesure : « Tu es une idole abattue dans la fange ». Il la somme d'aller jusqu'au crime par amour pour lui : « N'est-ce pas la plus radieuse attestation de la passion exclusive, intolérante et superbe... Tu aimes l'estime du monde, un tas de choses imbéciles ». Romantique encore est le jugement final porté sur Fanny : « L'idéal de l'amour qui l'entraîne ne s'effacera môme pas dans les neiges de l'âge, et quand les rides viendront lui prouver que rien ici-bas n'est innnuable, elle continuera à évoquer le fantôme d'une passion qui a été et restera son supplice ».

Le roman de Fanny (D, tout chargé qu'il fût d'éléments réalistes, gardait encore l'allure d'une autojjiographie ro-

(1) Il eut trente éditions en très peu de temps.

manlique: il \ d du puùme en lui. Celui de Daniel (1859), qui devient bientôt, et tout à fait, un roman de mœurs satirique, connnence en pur roman idéaliste. Bien qu'il soit dédié à Flaubert, il porte en épigraphe un mot de Chamforl sur le droit de l'amour, qui est la pleine expression du dogme romantique. Daniel est un frère d'Edouard^ ilOctace, de René, et il l'est aussi de Dominique. Son père a été tué à Waterloo, sa mère est morte à sa naissance; il a été élevé dans un vieil hôtel, isolé au milieu d'un grand jardin triste, par un tuteur excellent, seul; c'est une ùme nostalgique, alanguie par trop de soins. Très libre dès l'adolescence, les amours faciles ne lui ont pas suffi; il est allé dans le monde, qui l'a rendu misanthrope, et sa sincérité passant pour suftlsance y a déplu; il est mal vu des fennnes. J^e tourment intellectuel l'a saisi; il « interroge l'ascétisme de l'Eglise, l'impassibilité de la philosophie et le spirituahsme des beauxarts ». Mais il s'aperçoit que ce sont les conditions de la vie qu'il déteste, et il s'en fait une, toute imaginaire, qu'il ne sait pas défendre; dans un « atroce mélange de vague et d'infmie désolation » il atteint vingt-cinq ans, où il se laisse marier à une femme qui le tyrannisera et le trompera; c'est ici que commence le roman réaliste. Daniel, séparé de fait de sa femme, s'éprendra d'une jeune fille, et dans toute sa vie, où abondent les incidents d'un romanesque étrange, il agira tantôt comme un impulsif, avec une naïveté d'enfant, tantôt avec la froideur et l'énergie d'un homme de style moderne. Ce sujet du roman aurait pu être, et l'on croit un moment qu'il va être l'éducation d'un rêveur dans la vie réelle; il se traîne en longueurs interminables, en répétitions, s'obscurcit et s'embrouille. Mais il n'en demeure pas moins un nouveau témoin de la survivance de cet état d'âme romantique, que peu à peu le souci de l'observation réelle, le goût de l'objectif tendaient à détruire. L'autobiographie perd son caractère original, quand la vie, au lieu de tourner son effort à la connaissance uiystique de soimême, est toute employée à se faire une idée du train dont va le monde, des mœurs du jour. Daniel passe son

temps à s'apercevoir que, tel qu'il est, il est démodé, et ne peut vivre de la vie de ses contemporains; dès la première épreuve, le goût du combat s'éveille en lui, et il juge que la résignation, le don de s'enclore dans une existence artificielle est une vertu de lâche.

Dominique aussi est l'histoire d'une jeunesse romantique et convertie à la vie réelle; mais quelle histoire exquise, d'un art si mesuré, d'une inspiration si pure, d'un ensemble si harmonieux ! G. Sand, dans son article sur Ohermann, demandait le roman du « raté », d'une faiblesse qui s'agite et se nie; l'école réaliste l'a fait sous bien des formes (D, et presque toujours c'est la vie d'un provincial qui veut réussir à Paris, qui se dépayse et s'use à des efforts absurdes, ou celle d'un déclassé, jeté par vanité dans une carrière à laquelle son éducation ne l'a pas préparé; la thèse offre des variations à l'infmi (2). L'œuvre de Fromentin, qui a bien le caractère traditionnel de l'autobiographie, ne serait-ce qu'en ce mal de l'analyse, cet « ennemi intime » qui tourmente Dominique, est une œuvre discrète, spirituelle et attendrie, virile aussi. Après s'être rendu compte de sa médiocrité, après avoir compris qu'il ne serait jamais, en tout ce qu'il tenterait, qu'un talent de second ordre et un inutile, Dominique retourne vivre dans sa province, parmi ses souvenirs d'enfance, d'une vie de gentilhomme campagnard, attaché au terroir; après les souffrances d'un amour impossible, il se marie par raison, et il vit heureux auprès d'une femme qui ne sait pas son passé, heureux d'un bonheur nuancé de mélancoUe.

C'aurait été, pour Dickens et pour Tolstoï, le sujet d'une nouvelle, que ce mariage d'un homme revenu de

(1) Cf. Le Petit Chose, ou, dans Fromont jeune et Hisler aîné, d'Alph Daudet, le type du comédien.

(2) L'Etape, de P. Bourget.

son premier idéal avec une jeune fille à qui il aurait dû confesser sa première vie (*). Mais c'est bien une vieille idée française que la personnalité de la fennne ne doive pas être exigeante, et la bonne foi de Dominique nous paraît suffisante si, dans son affection délicate et protectrice pour sa femme, il ne laisse jamais entrer l'injustice et Taigreur (|ue des souvenirs réservés, une déception mal guérie lui auraient inspirées. C'est désormais un être parfaitement sain. Il a du bonheur W exactement. la notion qui s'en trouve dans la préface dVbermann 0) : régalité des désirs et des forces. Il éprouve le sentiment reposant de n'être rien, p«M'sonne; il serait bien de cette génération, à laquelle Sainte-lkuive adressait, non sans malice jalouse, en 1852, son article des Regrets, si mal accueilli. L'ère des grands hommes est passée; celle des conquérants est passée, il le sait; il a pu faire de la littérature politique, mais il l'a bien quittée et n'a pas la maladie du pouvoir perdu.

Ce roman est plein d'observation réelle; dès le début on est mis au point par la manière dont Fromentin décrit la campagne et les paysans; il ne les idéalise pas, il n'a pas à démontrer une théorie sur les rapprochements sociaux. Et la peinture de la vie provinciale, l'enfance de Dominique, le mariage de Madeleine, le personnage du mari correct, homme du monde, la psychologie enfin et surtout de tous les personnages, gens du monde, tous, chez qui les passions, très vives dans le fond, sont amorties en apparence par le souci des bienséances, et chez qui les souffrances restent longtemps intérieures, tout cela est du meilleur, du plus exact et du plus simple réalisme. Une fois que Dominique et Madeleine connaîtront leur amour mutuel et se le seront avoué, le roman sera fini. Amener cet aveu, montrer comment la résistance s'annule peu à peu chez elle, tandis que chez lui le respect attendri et passionné devient une sauvegarde de plus en plus forte, tel est le plan psychologique suivi

(1) Quelque chose dans le ton de KaUa (Tolstoï).

(2) Voir le début du roman

(3) Par G. Sand.

par Fromentin, sans qu'il soit jamais tombé dans l'effusion lyrique, — et avec une volonté de rester, dans l'expression, impersonnel, qui émeut et qui charme infiniment.

Dominique, il le dit lui-même en terminant son récit, n'existe plus; il s'est démis de lui-même. Après s'être « martyrisé de chimères », après avoir amoureusement cultivé son mal, poursuivant en tous sens la recherche de l'identité de son moi, comme s'il craignait de se perdre, donnant dans la manie des dates, des concordances, après s'être ingénié à troubler Madeleine, sans esprit de calcul, nous dit-il, mais par impuissance à garder un sentiment secret, il jugera sévèrement son amour « gourmé et légèrement piqué d'orgueil » comme l'était celui d'Amaury; mais d'Amaury il n'a pas l'affectation; il ne « pose » pas pour le tempérament frénétique, ni pour l'homme chargé de remords : sa courte expérience du plaisir lui en a peu laissé. Et d'Amaury il n'a pas non plus la cruauté du dilettantisme.

Quant à Madeleine, plus Dominique semble devenir méchant par dépit, plus elle a ses airs « paisibles et recueilUs ». Gomme Valérie, comme M™® de Couaën, elle a entrepris d'abord de guérir Dominique, et elle y a succombé; mais elle garde de la force dans ses défaillances; elle aime les situations nettes, elle les provoque. (( Soumise et désarmée » quand elle a senti ce qu'il y a d'égoïste et d'impérieux dans la passion de Dominique, (( pâle à faire pitié », elle ne dit cependant pas un mot de trop, elle est de ces cœurs qui savent dire : « Je veux ». Ils se quitteront sans que rien d'équivoque ait terni leurs souvenirs : elle, continuant sa vie désolée de femme mariée sans amour et qui n'a pas d'enfant, lui plein d'une tristesse virile et pure.

Auprès de Dominique, Fromentin a tracé deux portraits : celui du dandy romantique, Olivier d'Orsel, précoce, faussé, blasé sans avoir vécu, très homme d'honneur à sa façon, absolument nihiliste, le rejeton d'une race fatiguée, très aristocratique; et celui d'un énergique, sans idéal métaphysique, mais plein de sang-froid, d'am-

bition et d'honnêteté, Augustin, le précepteur, représentant d'une génération qui avait pris des leçons de vie positive dans Balzac, comme Olivier est un descendant de la lignée d\\doli)lie. Et pour faire ressortir encore la cruauté ou l'indifférence des hommes qui manquent sottement leur bonheur en faisant souffrir, il a placé auprès d'Olivier la sœur de Madeleine, sa cousine, une enfant faite pour la tristesse, avertie par ses instincts de souffrance et de délicatesse de tout ce qui se passe autour d'elle, silencieuse et pleine de pensées qu'elle n'a jamais dites. Elle est là, un peu effacée, comme la fille de M"* de Couaën dans Volupté, comme la fille de M""* de Mortsauf dans le Lys dans la \' allée, pour paraître seulement aux instants où la dureté et l'égarement de l'homme réclament un témoin qui les condamne par tout son être.

Tout le drame se passe dans une famille, entre des âmes qui ont toujours vécu de la même vie. C'est bien un roman intime. Dominique n'a été victime que de ne s'être pas affranchi, au seuil de sa première jeunesse, des tristesses caressées de son adolescence; il avait été trop nourri du « lait de la tendresse humaine (i) », dans un milieu provincial fermé, surtout féminin, en dépit de l'influence intellectuelle du précepteur, sans prise sur son caractère. Plus tard seulement, il saisit en lui les traces de cette influence, après la crise. Mais même quand il s'est rattaché à un idéal pratique, à cet instinct terrien qui le sauve de la ruine de ses chimères, au sentiment de sa race, des traditions patriarcales, il gardera l'air « moitié dilettante 2) ». Il est bien loin encore d'être mûr pour l'école de M. Barrés. Tel qu'il est, le roman de/ Fromentin est un roman psychologique, sans prétentions sociales ni philosophiques; il étudie un « moi » romantique, sans nulle intention d'apologie; comme toutes les autobiographies que nous avons lues, il a le caractère

Shakespeare.

u wiM,^ f.rivt'ui mn)fi<i dllftfanfe.

d'une confession; il raconte une crise morale qui a donné à toute la suite d'une vie sa nuance définitive.

Les Mémoires d'un Suicidé, de Maxime du Camp (1853), sont encore d'un René retardataire; c'est moins un roman qu'une série de nouvelles. Je ne les cite ici que pour donner un nouvel et dernier exemple du roman autobiographique ancien style, à sa fln. L'auteur ne s'est pas tué, il a complètement transformé son régime intellectuel, et il a dit dans ses Souvenirs littéraires qu'il n'était pas bien sûr de n'avoir pas été fou quand il écrivit son roman.

Le roman autobiographique a cessé de vivre, sous sa forme ancienne, parce qu'il était condamné à se répéter indéfmiment. Les fautes et les chagrins d'une âme supérieure par la faculté contemplative et débile de volonté sont toujours à peu près les mêmes. Ce n'est pas seulement le public qui s'en lasse; mais, en voyant se multiplier les portraits d'un type que l'on croyait réaliser seul, on est moins tenté de les imiter, et l'on sent le ridicule et la vanité d'y prétendre. C'est une originalité surannée. La lassitude naissait déjà après 1830, et nous avons vu quelles raisons historiques avaient encouragé la désaffection d'un genre né parmi les désœuvrés, les désespérés, sans nulle attache sérieuse à aucun devoir.

Il a cessé de vivre aussi parce que la conception du moi d'où il était né avait disparu, ou avait été reléguée parmi les régions mystiques où l'analyse n'a rien à faire. Quand le moi s'isole de tout et creuse en lui, il ne trouve que le vide; quand il s'enclôt dans une destinée particulière, s'enferme dans la tour d'ivoire d'une passion, d'une douleur ou d'une chimère, il ne produit rien, il se stérilise. Quand il se repaît du sentiment d'une injus-

tice, il a beau accumuler en lui le mépris et l'indignation, il ne triomphe pas, il succombe. Pour que le moi devienne fécond, il faut qu'il s'ouvre largement à tout ce qui peut l'enrichir du dehors, qu'il soit observateur et actif, qu'il ne se guindé pas dans l'orgueil et ne se fige pas dans la contemplation de son innnutabilité, mais qu'il soit heureux de se transformer pour mieux comprendre et mieux s'adapter. La maturité de l'expérience doit s'ajouter à l'originalité native pour faire un homme supérieur, et c'est seulement en vivant avec les autres que nous ferons l'épreuve de notre caractère.

La métaphysique, après avoir envahi la littérature, s'en est retirée, et la littérature est devenue réaliste. Mais l'influence de l'autobiographie, dans les œuvres les plus réalistes, est remarquable : on ne s'intéresse plus au spectacle incohérent et nmltiple des choses pour ellesmêmes; on prend un individu ou quelques individus étroitement dépendants les uns des autres, et l'on fait leur histoire, dont leur caractère est toujours un élément important. De nos jours, que le roman s'intitule roman social, roman naturaliste, psychologique ou impressionniste, il est toujours destiné à nous faire réfléchir sur les conditions de telles ou telles existences, à éveiller en nous une sympathie de plus, à accroître en nous la faculté d'observation générale et à nous donner des (( curiosités » neuves.

Le roman autobiographique, nous le disions au début de cette étude, n'a pas été autant un genre littéraire qu'il n'a été une manière de moraliser. Grâce à lui, le roman est devenu capable de porter les idées les plus sérieuses, et le mieux fait, par la variété des moyens dont il dispose, par ses proportions, par son entière liberté de forme, pour les mettre toutes sous le jour le plus favorable. Il y a du trop-plein dans Obermann, dans Connue, dans AdolpJie même, d'une psychologie si dense, et dans Volupté, qui veut traiter tant de questions d'actualité. C'est comme une fièvre de tout dire, d'épuiser tout ce qui peut être senti, de donner un résumé de la vie. Désormais les romanciers se répartiront la besogne, des espèces

différentes se referont à l'intérieur d'un genre dont la matière n'a pas de limites; mais la croyance en cette infmité même, le sentiment de l'intérêt qu'il y a en tout pour qui sait voir, seraient-ils nés en littérature, auraientils été si exigeante et si profonds, si le roman autobiographique n'avait dit ce que peut receler la vie la plus inaperçue ?

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