‹ Le roman personnel de Rousseau à FromentinChapitre 23 sur 36 · L'AUTOBIOGRAPHIE ET LA LITTÉRATURE SOCIALE · texte numérisé non relu

L'AUTOBIOGRAPHIE ET LA LITTÉRATURE SOCIALE

Mais je ne parle que de romans, et le fait essentiel c'est e la confidence intime, l'autobiographie telle que nous lavons étudiée chez Oberniann et chez René, chez Connue et chez AdolpJie, elle est maintenant chez les poètes : les Méditations de Lamartine, en 1820, les Poèmes de Vigny et de Hugo, en 1822, 1826, 1829, les Harmonies, en 1830, voilà de la pure autobiographie. Seulement, notons-le bien, deux éléments en sont presque totalement éhminés, dont l'un est constitutif du roman, et l'autre tendra à prendre dans le roman autobiographique une place de plus en plus grande, jusqu'au jour où il éliminera luimôme le je : l'élément dramatique et l'élément social. UEmile, de Girardin, et surtout le J. Delorme, de Sainte- Beuve, sont de l'école démocratique, réaliste, brutale. P. Leroux, dans le bel article(i) qu'il écrira sur J. Delorme, fera tout ce qu'il est possible pour démontrer que Lamartine et Hugo, malgré l'allure conservatrice de leurs œuvres et l'aide que leur religiosité a prêtée à la restauration, souffrent bien du même malaise que les jeunes gens du parti populaire. Il n'en est pas moins vrai que leurs confidences intimes gardent un air d'aristocratie. Ils ressemblent à Edouard, à Aloys (2).

1, Bévue encyclopédique, décembr» 1831.

i/ Voir plus loin ce qu'on dira des Comolatlons de Sainte-Beuve, opposées aux Méditations de Lamartine.

De 1827 à 1830, ce sont vraiment pour l'art, pour la littérature et notamment le roman, comme pour la politique, des années climalériques. En 1827, le Mercure du XIX^ siècle, animé d'un esprit libéral, rendait compte W de YHomme du monde, de M. Ancelot, roman à clefs qui peint un monde « décrépit, égoïste », prêt à faire place à un monde « jeune et plein de vie ». C'est le procès de la société, en effet, et sur des points précis, que va faire maintenant le roman et spécialement l'autobiographie; à l'individualisme destructeur et violent des âmes démocrates, on n'opposera plus des âmes élégantes, à vertus fmes et cachées; ce sera l'époque des romans catholiques sociaux de Drouineau, celle des romans de mœurs populaires de Raymond et Masson. Mais il est remarquable que, presque au même moment, la réaction se produit en faveur du roman intime; en 1832, M"^ de Liron, de Delécluze, nous apparaîtra comme un ana chronisme; Volupté est en partie un roman -social, il y prétend, mais il est plus encore un roman intime, et n'est-ce pas Sainte-Beuve même, qui souhaite qu'en ces temps de démocratie il reste place dans la société pour (( les coins d'ombre et de fraîcheur ». En effet, après la crise, de 1830 à 1835, qui semblait jeter le roman autobiographique dans l'action, dans la polémique, on le voit se recueilhr dans ses habitudes traditionnelles de psychologie intime, on peut douter qu'il en soit jamais sorti si l'on s'en rapporte aux interprétations qu'ont données de leurs œuvres et qu'en ont défendues les auteurs d'autobiographies. G. Sand a protesté qu'elle n'avait voulu faire de réquisitoire contre aucune institution. Et pour nous, aujourd'hui, il est bien sûr que les romans autobiographiques nous intéressent à titre de confidences intimes, nullement comme romans de mœurs. Aussi bien l'autobiographie mourrait de trop d'observation extérieure, de réalisme, et elle en est morte. C'est le théâtre, genre dépourvu d'intimité et qui peut grossir les traits, c'est le drame bourgeois qui s'est chargé de proclamer les reven-

(1) Article signé D. R.

iications de Tindividu contre l'injustice sociale. Le roman lutobiographique, lyrique avec G. Sand et Musset, ou psychologique avec Sainte-Beuve, Feydeau (en (juelques parties de ses lomans), Maxime du Camp, en ses Mémoires d'un suicidé, et Fromentin, dans son Doininique, est resté une forme rare, précieuse et aristocratique de la culture intime. Il garde et il protège chez nous le sens religieux de la vie intérieure; il est le refuge de ceux qui préfèrent la contemplation à l'action, — jusqu'au moment où l'idée de race, développée grâce aux études historiques, et l'élément de la volonté paraîtront aussi essentiels au moi, que le paraissaient jadis exclusivement la faculté méditative qui le mettait en relation immédiate avec l'infini. De Stendhal à M. Barrés, il y aurait une étude à faire que je ne veux pas entreprendre ici. La forme nouvelle de l'autobiographie n'a pas éliminé l'ancienne, qui continue à profiter du progrès de l'investigation psychologique.

Ces points de repère établis, j'aborde les deux romans « démocrates » que j'ai déjà cités et dont l'un fut presque inaperçu, l'autre célèbre : Emile et Joseph Delorme.

Emile, qui devait être suivi en 1828 de Au Hasard, est bien une autobiographie. On lit dans la préfacede l'édition de 1855, toute semblable à la première : « Les faits racontés sont supposés, mais les impressions décrites sont vraies ». Ce que Fiévée ni M™® de Genlis n'avaient su faire dans Frédéric ni dans Alphonse, l'un par excessive préoccupation de donner, à la manière de Gil Blas, des tableaux successifs, l'autre par trop de souci prédicant. tous les deux par prédominance du sentiment social sur le sens individuel, E. de Girardin le fait ici naturellement : il peint la psychologie vécue d'un fils naturel, les cruautés d'une société pharisienne. Tout en reconnaissant dans son essai (i) les indices d'un vrai talent, on lui reproche de n'avoir « envisagé la question que d'un point de vue ». celui de l'individu, sans doute, plutôt que celui

ncime encyclopédique.

de la famille (D. Quant à la forme, on Taccuse d'être mor celé, décousu; les réflexions précèdent les événements En effet, Emile n'est vraiment pas un livre, mais l'auleui ne prétend pas avoir mieux fait qu'un « journal régulidi de ses excursions mentales ». C'est un journal en effet, une série de notes intimes, qu'E. de Girardin a tant biei que mal reliées dans l'intrigue connue : un mariage prêi à se conclure et qui ne se conclut pas, parce qu'il sérail une mésalliance.

La nouveauté c'est que non seulement les mœurs cette fois-ci, mais la loi est prise à partie. L'introduction, signée de l'abbé de Latour, proviseur du collège où fui élevé Emile, est un plaidoyer précis, discuté, contre la loi qui persécute les enfants adultérins. C'est encore le réalisme de la psychologie; on sent bien qu'Emile s'est exalté à la lecture de René : il a fait « du malheur de sa naissance la méditation de toute sa vie ». Mais on sent aussi, dans ces confidences qu'il adresse à sa fiancée Mathilde, qu'il s'agit de sentiments que les rigueurs de la vie l'ont forcé à découvrir en lui. Je signale, comme un témoignage nouveau de la mode, qui était à l'intention morale, la précaution que prend l'auteur pour faire passer sa véritable intention de critique et de révolte : s'il raconte à Mathilde le secret de sa naissance, c'est pour la prévenir contre la coquetterie qui excite l'imagination des femmes sensibles: un caprice prépare une existence affreuse à l'enfant qui en naît. Voilà qui n'est pas commun d'un jeune homme à sa fiancée, sans doute. Enfin il faut bien remarquer qu'Emile n'a pas conçu pour les hommes « une effroyable haine »; son effroi devant tout, son impression de honte et d'isolement ne l'ont pas aigri sans retour; au contraire, il compte sur le bonheur d'un amour légitime pour se réconcilier avec la vie, et il n'en paraîtra que plus clairement combien est dure l'irréconciliable société.

(1) Le Mercure du XIX' siècle, 1827, 1" trimestre, publie une anecdote non signée, Féodora, où jl s'agit des malheurs d'une fllle Illégitime que le monde repousse

Emile serait un type de convention s'il était dépourvu de toute malveillance envers elle, tout autant que s'il était systématiquement misanthrope. Aussi passe-t-il d'un sentiment à l'autre. Il est de ces hommes comme les peindra dans Grandeur et Servitude^ A. de Vigny, qui semblent dédaigneux parce qu'ils ont la réserve des âmes profondes, — silencieux, glacés. L'intérêt qu'il inspire l'humilie; la pitié lui fait horreur. Il voit l'envers de tout, saisit partout le mensonge. Et cependant il voudrait avoir un rang : « L'absence de tous liens, l'isolement de tout intérêt, est-ce donc la liberté ? ». Pour que ce sentiment unique, la souffrance d'une destinée tarée, puisse se développer sans opposition ni distraction, Emile est d'abord suffisamment riche pour vivre, il n'a pas à compter avec ses ressources, et cette convention est f^--entielle à l'autobiographie idéaliste; mais Emile ne tiendra pas, il se ruinera vite et la question de la vie

ilérielle se posera devant lui.

iletiré du monde où il a fait un bref passage, il se recueille en lui, et le sentiment de l'inaccessible, la vague nostalgie qui tourmentait René, deviennent pour lui des douleurs très réelles, tout en gardant un élément métaphysique : « Un besoin ardent d'aimer entraînait irrésistiblement mon imagination vers des pensées qui la désolaient; je me complaisais dans le désespérant idéal du sentiment angélique ». Il lui faut de la tendresse, qu'elle lui vienne d'une mère ou d'une amante. Mais Emile a beaucoup de fierté de race, et si j'appelle son roman démocrate comme celui de Joseph Delorme, ce n'est pas que les deux héros aient le même caractère, ./. Delorme n'a pas plus de race que n'en aura l'Amaury

• Volupté. Mais c'est que les conclusions de tous deux >unt les mêmes, destructives et désespérées : « J'aime, dit Emile, ce mot si doux à dire... on n'ose pas le prononcer le premier, dût cette réserve de Vhonneur être faussement interprétée, appelée sottise ou sécheresse ». Il ne sait de quelle classe se rapprocher : il a contre le peuple un préjugé d'cklucation. la bourgeoisie a la morgue de sa fortune, l'aristocratie, dont il est, le mépri-

serait. Il mène sans joie une vie de plaisirs, très peu d temps; il se réforme, et au lieu du ton hautain et grav qu'on lui avait reproché, il adopte un ton railleur, caustique pour décourager les questionneurs. Là-dessus incidents romanesques; sans le savoir il insulte sa propre mère, provoque son père, apprend tout ce qu'il ne savait pas encore de lui-même, et livré une fois de plus à ses réflexions il se compare à Rousseau, jeté dans le monde lui aussi comme un enfant perdu, ombrageux, défiant.' Le suicide commence à le hanter; s'il trouve en René et en Rousseau de quoi exalter le sentiment qu'il a de sa détresse, il semble bien que sa tristesse devant la platitude sociale soit cultivée par la lecture d'Obermann; il est comme lui placé dans cet état intermédiaire où l'on ne peut regarder au-dessus ni au-dessous de soi sans concevoir des pensées qui « dépouillent » la vie. Et dans un ressaut d'énergie qui caractérise bien la génération remuante, voulante, balzacienne, de Girardin, il conçoit un roman oii l'on verrait un jeune homme triompher de sa situation à force de caractère : « Raconter cette vie, ce serait remonter aux droits primitifs de l'homme, toucher à toutes les conditions sociales ». La conception reste fumeuse, comme d'ailleurs tout le livre, où il y a bien des redites, de l'amplification, des sentences rogues et du mauvais style.

Il essaie de se tuer, il se manque et ne sent autour de lui qu'une sèche curiosité. Seule Mathilde met de la douceur dans sa vie, et, tout voltairien qu'il était, il adore son mysticisme, sans le partager. Il écrit à sa mère, qui ne lui répond pas, à son père qui nie et l'engage à reprendre du courage; l'indignation lui en donne. Il rêve de célébrité, il pense à d'Alembert; mais pour réussir il est trop l'enfant du siècle. Il aime sa douleur, il la veut, la réclame, il se révolte contre les consolations banales, et il sait que la gloire, en ces temps utilitaires, c'est un mot creux : la fortune seule compte, ({ elle est érigée en vertu publique ». Nous ne suivrons pas l'intrigue romanesque jusqu'au bout; ce qu'il faut retenir c'est que finalement la loi seule, malgré la con-

nivence de toutes les bonnes volontés converties au bonheur d'Kniile, refuse l'adoption qui en est la suprême condition, parce qu'Emile est un fils adultérin; il meurt et il est jeté à la fosse commune : <( Nous n'avons dans nos principes si peu de sévérité, dit l'abbé de Latour, que parce que nous mettons toute notre rigidité dans de frivoles convenances... masque hypocrite sous lequel la société cache sa bassesse et son avilissement ». Cette rigidité, nous l'entrevoyons surtout dans une scène où le père d'Emile, le recevant pour la première fois, l'accueille (( comme un héritier plutôt qu'un fils ». Mais cette scène n'a pas de suite. Le roman est indiqué, et d'assez forte manière pour faire regretter qu'il ne soit pas vraiment réalisé.

Quant au sentiment qui a dicté cette autobiographie à E. de Girardin, trois ans avant son mariage avec M"* Delphine Gay. voici comment Emile l'exprime, avec une sensualité d'à me que nous avons constatée déjà chez Rousseau, chez Gœthe, chez M™* de Staël; nulle part elle elle n'est avouée aussi ouvertement : « Il semble qu'écrire soit pour l'imagination une existence physique. Se reproduire ainsi n'est pas seulement un besoin, c'est une jouissance qui a toute la réalité d'un plaisir matériel ».

Joseph Delorme est de 1829. En cette même année, et un peu avant, paraissait Ernest ou les travers du siècle, par Drouineau. Le Mercure du XIX" siècle remarquait à ce propos que le roman tendait de plus en plus à devenir semi-philosophique. Le succès d'Ernest fut grand, l'auteur esquissait, d'après nature, le type de la génération nouvelle; un homme possédant toutes les qualités du cœur et de l'esprit, mais incapable de s'adapter jamais à sa situation présente, et réduit à mourir de faim au coin d'une rue, comme Malfilâtre dans son grenier et

Gilbert à riiôpital. Avec une argumentation arbitraire, comme l'est celle des romanciers, il est aisé de prouver ce qu'on veut; mais justement on reprochait à Drouineau de n'avoir pas eu le mérite de s'en aviser : au lieu de déduire tous les insuccès de son héros des infirmités de son caractère, ou de la sottise des parents qui l'onl envoyé du fond de sa province à Paris pour y devenir homme de lettres, il le fait tomber dans une intrigue qui est souveraine sur sa destinée ! I^a psychologie est sacrifiée.

J. Deiorme^ au contraire, est un essai psychologique; c'était la première fois qu'un enfant du siècle disait son mal dans un roman, lui-même, sous forme d'une confession. Tous ceux que nous avons vus jusqu'ici étaient du XVIIP siècle par l'origine, ils en avaient subi la culture; ceux que nous verrons désormais sont bien du XIX^ ils auront lu tous Ohermann, dont la résurl'ection éclatante est prochaine, René pubHé à part en 1829, avec Atala et le Dernier des Abencérages, inédit jusque-là; Adolphe, réédité en 1829, et dont s'inspire M""^ Sophie Gay dans le Moqueur amoureux (1829) : (( on vous citera dix personnes, dit la Revue de Paris. dans la diplomatie, le professorat ou les lettres, qui ont la fatuité de dire qu'ils ont posé pour ce portrait ». Adolphe est le type des cœurs secs, qui ne peuvent plus aimer, mais à qui il n'a manqué pour être bons que d'être aimés à temps; M"® Delphine Gay, dans une soirée littéraire donnée par sa mère, fait entendre une élégie sur « le malheur de ne plus aimer » qui passe pour «. une réponse, fort piquante dans la bouche d'une jeune fille, à la triste indifférence de V Adolphe de M. B. Constant » {Revue de Paris, 1829). Enfin cette génération a lu Delphine et Corinne; elle s'est enivrée de Werther et de Byron, en qui elle a pris un goût de violence et de haine; elle a médité Faust.

Joseph Delorme fut très diversement accueilli : les classiques se soulevèrent, les romantiques furent en joie. Assurément c'était, comme dit le Globe du 15 mars 1830, une œuvre de mauvais ton, adressée aux classes

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moyennes, qui lui firent fête. Mais d'abord qu'était cette œuvre et qu'y avait-il en elle d'autobiographique ?

Je ne veux pas refaire ici une biographie de Sainter.tiuve, mais j'essaierai, à l'aide de ses lettres et des renseignements fournis par ses biographes, de déterminer son état d'esprit en 1829 et les éléments essentiels qu'il avait retenus de son passé.

Sur son enfance, deux indications intéressantes : ce furent des années préservées, écoulées entre une mère et une tante qui semblent douées d'un assez ferme bon sens. Mais il insiste fort aussi sur une maturité précoce, • [ii'il pensait devoir à son père . « Il m'a eu à cinquante ansU)... Le point où mon pèreétait arrivé s'est trouvé logé dans un coin de mon cerveau à l'état d'organe et "instinct, et c'a été mon point de déj)art ». Notons qu'il

ippliqne ici une méthode toute individualiste, il ne se ivplace pas sous les inlluences sociales qui l'auraient |'>iiné. Il évite « les racines dont les filières l'auraient

lené hors de l'individualité (-) ». Vue éducation spéciale, \\\\ caractère oriqinal tout formé, nous trouvons en Sainte- P.t'uve les traits caractéristiques de tout héros d'autobio-

aphie; il dit seulement en termes de médecine ce que

liateaubriand et M""® de Staël disaient en termes de mé-

'|)hysique. Il y aura toujours en lui quelque chose de iixé, que la vie ne pouri-a pas atteindre; mais au lieu 'fètre un désir de perfection hautaine, qui le rendrait

ins goût pour la vie réelle, c'est une disposition critique

t désenchantée dont les effets seront apparemment Uiis mêmes; il est naturellement dédoublé, il se réservera 'lujours devant ses impressions. Dans ses causeries d'en-

ince avec Eustache Baibe, futur prêtre, il l'éprouvait

Mjà, et en 1865 il lui éciira : « J'en suis encore là, je

omprends, j'écoute, je laisse dire ».

De sa première aventure sentimentale, pres(iue rien n'est connu; elle se passait au château de Saint-Pierre, dans une famille amie où il avait rencontré une jeune fille

(1) Pons. Sainte- neuve et ses inc(>nnues

(2) Fortoul. Souvenin romantiques, octobre-novembre 1833.

de seize ans. II arrive à Paris, au sortir de cette idylle, ignorant encore les troubles de l'esprit, chrétien et rêvant d'apprendre le grec. Mais il suit à l'Athénée les cours de physiologie, de chimie, d'histoire naturelle; il est présenté à Destutt de Tracy et à Daunou, qui lui fait perdre ses croyances et l'initie aux méthodes scientifiques. C'est sa première grave atteinte de mélancolie; sa mère, qui traite assez virilement ses langueurs, le décide à faire de la médecine. Les théories matérialistes qu'il apprend dans les hôpitaux passent dans sa vie, qu'elles avilissent. Il acquiert un goût de réalité, une sévérité d'observation que la culture littéraire pure ne lui aurait pas donnée; mais comme il arrive à ceux qui ont d'abord vu la vie dans les livres, à la première révélation de la laideur, il la prend pour ce qu'il y a de plus réel dans la réalité. Cependant une sensualité d'âme est en lui toujours, qui l'incline au mysticisme. Il est du premier cénacle, qui se réunissait à l'Arsenal autour de Nodier; plus tard, à propos dVbermann, il parlera de la petite société des J.-J. Ampère, des Sautelet, oii l'on aimait à suivre aussi loin qu'elles pouvaient mener les pensées de tristesse et de force; en même temps un vague humanitarisme, l'ambition d'agir le tentaient, et les doctrinaires croiront l'avoir à eux quelque temps. Sa nature complexe et changeante est déjà toute dessinée. Mais il aime surtout les âmes d'élite, qui sont parmi la foule comme des sanctuaires au seuil incorruptible. Au moment des Méditations et des Odes et Ballades, Sainte-Beuve, qui s'était de bonne heure épris des lakistes, se sentait appelé vers la jeune école. La sentimentalité, chez lui, est latente : nous entrevoyons un nouvel éveil de ce cœur qui ne cesse, de longtemps, de prétendre à recouvrer sa fraîcheur; cette fois, c'était à Strasbourg, auprès d'une cousine. Au renouveau intellectuel répond une renaissance amoureuse. Il s'affranchit de la médecine, et s'engage décidément dans la littérature. Lié avec Hugo après son article du Globe sur les Odes (2 janvier 1827), il Test

aussi avec P. Leroux : « Le saint-simonisme (D, que j*ai vu de près par les coulisses, a-t-il dit plus tard, m'a beaucoup servi à comprendre... Port-Royal et le Christianisme ». Quant au catholicisme monarchiste de Hugo, il s'y est laissé porter avec une sympathie un peu indolente. Après la fatigue du doute, il aime à se donner la sensation de croyances sereines et bien défmies. Mais il ne faut pas se représenter sa pensée comme un champ de lutte entre des systèmes contraires. Tout pénétré et las qu'il était des sensualistes, il consentait à écouter Jouffroy et Cousin d'autant meilleure grâce qu'en eux il trouvait le culte de l'énigme morale, la recherche fme des sentiments ondoyants. Devant P. Leroux et devant Hugo, il s'éprenait d'une même admiration indécise pour l'homme prédestiné, le Moïse qui mène son siècle en terre promise (V. Consolations^ à P. Leroux, 1829). Les théories le séduisaient à travers une personnalité qu'il aimait avec une sorte de fougue d'esprit, vaincu par le double prestige du bonheur et du succès, puis avec retour sur lui-même et comparaison, enfm avec un regret facile à surprendre de n'avoir pas en soi d'égales sources de force; et ce regret pouvait lui donner, autant qu'aux autres, l'illusion d'avoir une foi à force de la désirer. Sa ferveur d'imitation, qui était un procédé pour comprendre plus à fond, avait tous les dehors d'une sincère adhésion. Mais en même temps son instinct d'indépendance souffrait, et nous le verrons bien.

J. Delorme est fait de manière à endormir la méfiance : ce n'est pas un roman, ce sont des fragments de confidence, encore plus décousus quVbermann, et mêlés de réflexions littéraires ou philosophiques, à la manière de Maine de Biran, ou de VArthur de Giiltinguer. On peut se figurer surprendre l'effusion d'une âme sans témoins. Mais il y a des nuances dans la sincérité, et celle de Sainte-Beuve est gâtée de littérature, hantée de souvenirs à la ressemblance desquels, à la plus légère suggestion, il se façonne ingénieusement. C'est du Werther, de

(1) cité par Pons.

rObermann et du René, et c'est encore du saint Augustin. L'épigraphe est d'Obermann, sur l'inutilité absolue de la volonté contre le destin obstiné à nous « accabler sans bruit ». D'Obermann, J. Delorme a le regret de ne pas embrasser le monde dans son activité, de ne pas préparer (( le bonheur de la postérité dans celui des contemporains », ou répandre « de vastes bienfaits sur les masses ». Des pages entières semblent un commentaire suivi de Sénancour : même tour d'analyse, même emphase, même imagination lugubre, même gaieté amère qui charme l'attente désespérée de la mort, même soin de relever les attentions particulières du sort et sa tenace hostilité : « Il semblait qu'un bourreau capricieux eût attaché au corps de la victime un lien qui la retenait un moment pour qu'elle tombât avec une sorte de mesure. La raison morte rôdait autour de lui comme un fantôme et raccompagnait à l'abîme, qu'elle éclairait d'une lueur sombre (D ». Une lettre intime, en 1826, le montre imbu d'Obermann : « C'est sur le passé de préférence que je me rejette (il avait vingt-deux ans)... Nous autres, qui avons plus d'idées que de choses confortables en ce monde, nous vieillissons de bonne heure » (10 octobre 1826).

Gomme Chateaubriand, il a sa sylphide, dont la pensée (( entretenait en lui des mouvements inconnus qu'il réprimait aux yeux de tous, mais auxquels il s'abandonnait avec délices durant ses promenades aux bois ». « Il écoute en lui les vagissements mystérieux d'une âme qui s'éveille à la vie », ou je ne sais quel autre langage pareil « au murmure immense et incompréhensible des mers ». Et comme chez René, la piété se mêle en lui aux émotions précoces du cœur.

Comme Werther, il a vu la jeune fille qu'il aimait faire un mariage de raison : « Fille tendre et pieuse, épouse résignée, sois heureuse par lui, sois heureuse sans moi ». Mais cette attitude lui sied mal; elle demande

(1) Cf. Dernier vœu. « Vous le savez, j'ai le malheur de ne pouvoir être jeune. » Et ailleurs : « Au lieu de m'amuser, je me mis à rêver. »

ti'op de constance. Si J. Delornie n'a jamais possédé le

honheur charmant qu'il avait souhaité, il nous laisse

voir qu'il y est allé, pour beaucoup, de sa faute. Il ne

faut pas prendre au sérieux les lignes où il veut faire

entendre qu'il aurait sacrifié son rêve sentimental, pour

n'être pas distrait des souffrances sociales qu'il voulait

!>ouser et guérir. Cette philanthropie un peu farouche

ne s'est jamais traduite en actes. J. Delorme est plus

sincère quand il ajoute que d'ailleurs il avait un idéal

• le mai'iage difficile à rencontrer, qu' « il lui fallait une

M"° de Lespinasse » ou telle autre femme romanesque

f passionnée, semi-littéraire. C'est bien la tête qui

exalte chez lui. Il voudrait revivre les romans qu'il

ime. Cet aveu nous prépare à la virtuosité amoureuse

de Volupté.

Pour le moment il s'essaie à devenir un vrai philosophe. La nourriture éthérée dont il s'est sevré en se faisant le disciple de d'Holbach, il croit s'en passer en s'éprenant à son tour « d'une sombre et mystique adoration de la nature ». Plus tard les mollesses du sentiment s'accorderont dans l'âme élégante d'Amaury avec les langueurs chrétiennes, suivant la méthode aisée de ces philosophes du XVIIP siècle qui mettaient ensemble l'habitude du plaisir et l'universelle bienfaisance; Sainte- Beuve, pendant les années qui suivront Joseph Delorme, liipprochera dans un déisme commode ses aspirations coureuses et ses élans vers l'aêtre suprême «.J. Delorme nous intéresse par le fanatisme souffrant avec lequel il combat en lui cette inclination à l'équivoque sentimenhile. Il s'exerce à une discipline ascétique, trop rude ]K)ur lui; il ne sera jamais de force à se passionner pour une réalité. Il combine des concepts, s'étourdit de réflexions abstruses, se grise des tristesses banales et crues le l'existence; son ivresse de tête, au lieu d'atténuer en ui l'aiguillon de la personnalité, l'affine encore et le lurcit; le sentiment de sa détresse intime se multiplie. Voilà pourquoi il laisse tomber sa morgue philosophique, et accueille la consolante poésie. Une grande pitié pour lui-même le reprend, un dramatique attendrisse-

ment. C'est là son « lent et profond suicide ». Il revient aux œuvres négligées, à Werther, Delphine^ Edouard, au Peintre de Salzbourg, à Valérie, à Ballanche, à toute la famille des âmes blessées. Mais il n'a plus la candeur d'âme qu'il lui faudrait pour les refléter purement; la misère l'a « dépravé ». « De monstrueuses imaginations, de fraîches réminiscences, des fantaisies criminelles, de grandes pensées avortées, de sages prévoyances suivies d'actions folles, des élans pieux après des blasphèmes jouent et s'agitent confusément sur un fond de désespoir ». Il y a ici l'indication de toute une partie de Volupté. A vrai dire, les poésies qui font suite, en nous donnant quelques épisodes de cette vie, nous la montrent moins terrifiante; les œuvres dans lesquelles Sainte-Beuve a voulu condenser les émotions où s'éparpillait son cœur, et marquer le lien de son caractère, offrent toujours une sévérité morale, une profondeur de regret qu'on a peine à surprendre dans les pièces écrites au jour le jour : « La plupart des chants que les âmes malades nous ont transmis sur elles-mêmes, dit la préface des Consolations, datent déjà de l'époque de convalescence. Nous croyons le poète au plus mal, tandis que souvent il touche la guérison ». Je doute que Sainte- Beuve ait jamais été « au plus mal ». Dans les Poésies diverses, bien des vers sont d'un Parny ou d'un André Ghénier; d'autre; mêlent avec affectation le macabre au voluptueux; quelques-uns prétendent au sublime, à l'întense, mais il lui arrive de laisser paraître un idéal bien terre à terre, bien bourgeois (D : « ... Quelque jeune arbre au loin dans un air immobile, — découpant sur l'azur son feuillage débile, — ... ou si, levant les yeux, j'aime voir disparaître, — au détour d'une haie un pied blanc... — c'est assez de bonheur, c'est assez pour un jour, — et revenant alors comme entouré d'un charme. — croyant en toi, mon Dieu, toi que j'osais nier, — au chapeau de l'aveugle apportant mon denier... ». Gela n'est que d'un « homme sensible » au sens le moins ambitieux;

(1) Rose. Le Rendez-vous, A. A. ae Musset.

len de bien noble dans cette soumission tranquille au «mheur prosaïque, ni dans ce besoin peu critiqué de .>e sentir bon d'une bonté commune, ni enfm dans ce demi-assoupissement où s'éteignent les alarmes de la conscience, et qui laisse aller de compagnie des sentiments bien divers.

Que penser, devant une disposition aussi éclectique, du catholicisme de Sainte-Beuve ? Il apparaît bien qu'il n'y a pas de lien intellectuel ni d'évolution continue du matérialisme de J. Delorme au mysticisme vaguement chrétien des Consolations. Après s'être guindé dans un héroïsme désespéré, Sainte-Beuve est ramené par une défaillance sentimentale à des goûts religieux. Il est facile de se raconter sans se tromper ni tromper les autres, à ceux dont l'existence harmonieuse s'est de bonne heure disciplinée sous des inlluences ordonnatrices et constantes. Mais à une âme multiple comme celle de Sainte-Beuve, la tâche est impossible; ce n'est pas seulement parce qu'il ne peut, pas plus qu'aucun auteur l'autobiographie, isoler devant sa conscience certains -ouvenirs, et les étudier sans laisser se mêler à ce passé ancien un passé plus récent, qui l'éclairé de son reflet; mais c'est qu'il se complaît tour à tour en toutes les attitudes. C'est une âme littéraire. Il est l'artisan subtil de lui-même, se façonnant, se défaisant, se reprenant avec une verve fiévreuse de virtuose, qui ressemble à une poursuite inquiète et ardente de son vrai moi toujours dérobé; en réalité il aime cette recherche pour elle-même, le trouble du cœur n'est en lui qu'une effervescence l'esprit. Ce curieux des âmes trouvait en lui la plus docile iiatière, la plus souple à ses inventions. De plus, il a «'eci de l'homme de lettres qu'il tient à mettre le public uu fait, à se composer un personnage, tour à tour déconcertant et net.

Le bruit le flattait. M"" de Broglie trouvait J. Delorme

simplement « immoral ». Guizot le traite de « Werther

icobin et carabin ». Victor Hugo le prenait au sérieux

t Sainte-Beuve jouit d'être plaint; il fait l'intéressant.

Le i7 septembre 1830, il écrit à V. Pavie ces lignes qui

rappellent les lettres de B. Constant à sa tante : « Mon mal et mon crime, c'est de n'être pas aimé comme je voudrais l'être, comme j'aimerais l'être, aimant ». En 1829, avec un air de coquetterie détachée, il disait : « La publication de mon J. Delorme m'a un peu sorti de ma solitude de cœur, et j'ai grand'liâte d'y rentrer ». Pourtant il donnait en décembre les Consolations; J. Delorme est de mars, et les pièces des Consolations sont datées depuis mai. Avant de les étudier, il faut achever de dire comment fut interprété son premier roman. Magnin écrivait à Sainte-Beuve : « C'est une étude bien hardie sur la nature humaine. Ce que vous avez peint n'est pas l'état normal, c'est une exception rare ». Jouffroy et Lerminier, avec Leroux, tenaient bon, au Globe, contre Vitet, Duvergier, Rémusat, qui représentaient l'horreur aristocratique du violent et du laid. A. Gay, en 1830, donna la Conversion d'un romantique^ manuscrit de Jacques Delorme, frère de Joseph, mais classique de naissance, dit le Mercure du XIX^ siècle, et qui « ramène au bercail la brebis égarée ». En 1831 (juillet), dans la Revue encyclopédique, Antoine de Latour, à propos du « roman d'idées » de Jacques Delorme disait de Joseph : « C'était une âme malade, non pas à la façon de Lamartine, qui sait garder tant de grâce dans sa douleur...; la douleur de J. Delorme était quelque chose d'amer et de repoussant comme une plaie nue. Son style appartenait à cette langue rude et sauvage qui prend ses images aux amphithéâtres et ses plaintes aux cris des souffrances physiques. Tout cela était mortellement triste ». Mais le jugement qui donnait à Joseph Delorme le plus de portée, c'est celui de Pierre Leroux W : « Un homme qui se sent le cœur grand, les passions énergiques et la tête puissante, qui rêve dans une société équitable la gloire et les plaisirs qui lui sont dus, et qui se trouve, lui poète, dans un hôpital, à disséquer des cadavres..., homme du peuple, plein de sympathie pour ce peuple qu'il voit traité

(1) Revue encyclopédique, décembre 1831, sur Lamartine, Hugo et Sainte-Beuve.

Miiiiie un vil tiuupeau, plein de déguiU pour luules ces stinctions de rangs fondées sur une absurdité et une unquité... à la fois emblème de la souflrance de Vartiste et de celle du peuple ». Et il le mettait avec Byron, Gœthe, Schiller, Oberinann, B. Constant et Chateaubriand, parmi ceux dont la « verve délirante » les plaintes arides » et 1' « audacieuse impiété » devaient mener s individus au suicide, la société à l'anarchie.

Mais déjà Sainte-Beuve était loin du scandaleux J. Derme. Déjà le 6 décembre 1828 il se réjouissait du coup iprème porté par Cousin à la « coriace philosophie sen- :Mialiste », et avant de devenir lui-même un délicat directeur de conscience, il se prêtait aux nn-stiques amitiés, il se laissait diriger. Par les Consolalions jusqu'à Volupté, on le voit éloigner de lui tous les risques de K'iion au grand jour; la révolte, dont il a essayé par . Imagination, lui semble de mauvais ton, et son /. Delorme fiait un testament. La vie cachée, les vertus discrètes et ilmes, voilà le signe d'aristocratie dont il veut mainiiant s'empreindre. La phraséologie religieuse de la dédicace des Consolations, où il remercie Hugo de lui avoii' '•♦^ndu peu à peu le goût de l'existence, puis « le désii* la certitude du lendemain éternel » ne permet pas de discerner une foi précise. Mais Sainte-Beuve affirme que la religion philosophique n'est plus suffisante à ceux qui ont « pénétré avant dans les voies impures et douloureuses du cœur » et qui, avec un sentiment profond 1 mal, ont la notion de la perfection et la volonté du salut. Il sent d'ailleurs que seule la discipline catholique peut sauver à la fois de 1' « ennui dévorant », des lâches « défaillances » et du « mysticisme insensé ». Il y voit donc une doctrine moyenne, une hygiène morale satislisant toutes les tendances de l'âme : « Heureux qui

n'en est jamais sorti, plus heureux qui peut y rentrer! ». Et puisqu'il ajoute que les Consolations sont une « image fidèle » de sa vie nouvelle, voyons si vraiment elles témoignent d'un « progrès moral » comme elles prétendent le faire aussi d'un « progrès poétique ».

II a cessé de croire que le malheur et le tourment sans trêve soient des indices de supériorité : le bonheur est, ainsi que la vérité, la fm naturelle et la plus haute. Gomme il avait eu l'orgueil de la souffrance volontaire, il eut la superstition du bonheur. Il se plaignit et se fit plaindre, et il peupla son isolement de ces relations a d'âme » qui furent pour lui toujours l'aliment souhaité. Il était spectateur du bonheur tranquille, bourgeois, d'un homme que son génie plaçait par moment, à ses yeux, au-dessus de l'humanité. Amaury, dans la famille de M. de Gouaën, ressemblera beaucoup à Sainte-Beuve dans celle de Hugo, et, dès maintenant, il faut le marquer, car les Consolations très souvent sont une première épreuve de longs passages de Volupté. C'est le même besoin d'avoir un rôle, de mettre sa marque et sa trace sur un intérieur dont il a senti d'abord le charme et qu'il a étudié ensuite avec son instinct dénigrant de critique; ce sont les mêmes longs entretiens attendris, où l'âme qu'on imaginait sereine révèle un trouble inguérissable au confident curieux des indices furtifs, et bientôt devenu confesseur; le même besoin chez elle (mai 1829) de pleurer et d'être consolée au milieu du bonheur, la même nuance mystique donnée à l'amitié, le même effort pour se démontrer mutuellement, par la constance du sentiment, le calme de l'humeur toute unie, qu'il n'est rien d'artificiel dans ce commerce de sentiments intimes et qu'il repose sur de hautes et incorruptibles vérités; les mêmes déceptions survenues (juillet 1829), l'ami qui se plaint d'une parole amère et qui s'offre, bien humblement, à renoncer à tout bonheur personnel pourvu qu'on le laisse contempler et choyer le foyer qui l'accueille, puis la peur de n'y être plus rien, les jalousies quand la vie de doux loisir est inquiétée par une maladie des enfants, un souci du mari (août 1829) : tout ce

roman qui est Volupté, on le suit au jour le jour dans les Consolations. Il idéalise continuellement la vie, au point que la vie et la littérature, ici, sont unies intimement et que Ton ne peut dire où Tune finit, où l'autre commence. Ce que l'on sait bien, c'est qu'une fois assuré de l'amour parfaite qu'il avait rêvée, il écrivait à l'abbé Barbe : » La passion que je n'avais qu'entrevue, elle dure, elle est fixée, et cela a jeté dans ma vie bien des nécessités, bien des amertumes ». Et l'on sait aussi qu'après \'olHplé il y eut Mademoiselle de Pontivy, adressée à une seule personne, selon le procédé souvent employé de Sainte-Beuve, qui faisait passer par le public la correspondance qu'il trouvait trop délicate. Il liquidait les situations traînantes à l'aide d'une transposition romanesque où il laissait l'intéressé prendre ce qui lui revenait (1).

Ce qui annonce encore Volupté dans les Consolations, c'est la vie double, partagée entre la maison amie où Sainte-Beuve se retrempe, et le dehors, où il va faire provision de remords : « Si parfois mon accent vibre et mon œil éclaire, — c'est vaine passion, misérable colère, — amour-propre blessé, que sais-je ? et si mon front — se voile de pâleur. . . — c'est le signe honteux que le plaisir me laisse » (à V. Hugo, septembre 1829). C'est la confession d'Amaury à M. de Couaën; et comme lui, le voici lisant saint Augustin, Vlinitation (à M. Viguier, juin 1829). s'efforçant à vivre de la vie intérieure (à Boulanger, octobre 1829); de mélancoliques réminiscences, des amours d'enfance reparues, de nouvelles expériences de cœur où le hante la peur de n'être pas digne, tous ces essais, ces échecs s'harmonisent et se croisent dans sa vie habilement tramée. Il mène le fil ténu de l'in- IriLHip infinip. sans qu'il y soit jamais engagé à fond, de

(I) Je n'ai pas eu entre les mains le Livre d'amour, dont Sainte-Beuve avait distribué quelques exemplaires sous le sceau du secret. M. Michaut avait donné l'indication des pièces qui le composent, dans sa bibliographie. Des publications récentes ont donné toute satisfaction à la curiosité; mais Je n'ai pas cru qu'il m'appartint d'entrer plus avant ici dans l'analy-se des relations de Sainte-Beuve avec Hugo et sa famille.

même qu'il apparaît toujours séparé par des réserves de la foi religieuse (à Mérimée, décembre 1829).

Le catholicisme l'aurait d'autant moins retenu à cette époque, qu'il y trouvait une politique hostile à son libéralisme; il aurait voulu ne voir dans la religion que le lien des âmes fines, et non une discipline sociale. Nous le verrons plus clairement dans Volupté, où il essaie d'étabhr une continuité entre le devoir social et le dilettantisme psychologique. Les derniers vers des Consolations, qui demandent « un temple ou pour l'arche une enceinte nouvelle » appellent-ils l'Eglise nouvelle rêvée par Lamennais ? Cela est possible; mais la manière dont Sainte-Beuve, une fois dénouée cette situation de cœur si complexe, qui se termine en un arrangement, semble-t-il, bien bourgeois, et détruit le prestige de Hugo, a quitté non seulement le catholicisme un moment accueilli de Lamennais, mais toute croyance, témoigne bien de la qualité de sa foi. Il subissait, volontairement, le charme pour mieux comprendre : il ne se donnait pas. Il y a dans les Consolations de la rhétorique rehgieuse; il est même vraisemblable que Sainte-Beuve ait senti avec quelque dépit qu'il y a toujours loin d'un sentiment, cultivé, à une émotion spontanée; il se demandait peutêtre, non sans trouble, s'il n'est pas un degré ou une qualité du bonheur qui élève l'esprit vers un état de clairvoyance plus étendue (D. Mais il aurait fallu choisir entre le don de soi-même et l'indépendance, et encore une fois Sainte-Beuve a su s'offrir, se prêter, laisser les reflets de toutes les idées se jouer sur son intehigence chatoyante; mais il se reprenait toujours, sans hâte, s'attardant de bonne grâce à l'épreuve parce qu'il pensait bien en sortir intact.

(1) Cf. plus tard les Pensées, d'août.

CHAPITEE XII

1830 — LE GRAND MOUVEMENT ROMANESQUE — Volupté

Nous n'aborderons pas Volupté, cette œuvre si complexe où l'on saisit toutes les tendances du roman intime selon le sens passé et toutes celles du futur roman psychologique, sans avoir caractérisé le grand mouvement de production romanesque qui prend naissance après la Révolution de Juillet.

Les Consolations avaient été louées (i) comme un recueil tout intime, tout personnel, arrivant aux plus hautes questions à propos d'un incident de la vie privée ou domestique; on opposait Sainte-Beuve à Lamartine, qui aborde tout sans exorde et d'un ton d'inspiré. Or, nous l'avons marqué au début de cette étude et plusieurs fois vérifié, l'autobiographie est née précisément d'une intime dépendance, d'une étroite union entre la vie réelle, quotidienne, familière et les états les plus rares, ^^3 plus élevés de la pensée. Si l'on se borne à décrire

^ états sans peindre le milieu humain, les circonstances communes parmi lesquelles ils se sont déroulés et d'où ils sont sortis, on fait de la pure poésie lyiique; au contraire, l'observation du milieu matériel prévaut

il- celle de la vie intérieure, on arrive à l'élude de mœurs,

dans les deux cas le roman autobiographique, tel que inius l'avons défini, n'existe plus.

1) Revue encyclopédique, 182y

Mais nous savons aussi qu'entre ces extrêmes il peut y avoir une infinité de degrés : d'une manière générale, tout livre où l'auteur poursuit la recherche de son moi, s'inquiète de son identité, quelle que soit sa méthode, est autobiographique.

Que cette sorte de roman pût être la plus profonde, la plus philosophique, il semble bien que l'on s'en soit avisé après qu'eut paru Joseph Delorme. Cependant l'opinion était flottante; une idée répandue, c'était que seul le roman historique convenait à une époque sérieuse comme celle de 1830. La vogue de W. Scott est si grande alors que l'on prévoit qu'il « fera » son poète tragique(i); Cinq-Mars est de 1826, Charles IX est de 1829; c'est en 1835 seulement qu'A, de Vigny donnera Grandeur et Servitude, après Stello, en 1832. « Depuis que le Gouvernement représentatif a été établi en France, les esprits se sont tournés vers les intérêts nationaux », disait en 1827 le Mercure du XIX"" siècle pour expliquer l'absence des romans de pure analyse. Mais aussi, après la déception qui suivit la Révolution de 1830, quand on vit que dans la société « renouvelée » les difficultés de l'action personnelle n'avaient pas diminué, les énergies expansives étaient aussi comprimées que jamais, beaucoup de romans parurent, romans à la fois autobiographiques et sociaux à la manière de /. Delorme et d'Emile, où sous toutes sortes d'aspects était traitée l'idée d'une fatalité sociale, annihilant le talent et la vertu.

Le Rouge et le Noir, de Stendhal, ne répond pas à notre définition; mais il faut relever l'accueil qui lui fut fait; en 1831, ce livre était en retard (2) : il peint la société telle que l'avaient faite les émigrés et les Jésuites. Le caractère de Julien Sorel n'en fit pas moins sensation; à ceux qui lui reprochaient d'être invraisemblable, le Mercure du XIX^ siècle répondait qu'il symbolisait parfaitement les âmes du siècle : ce « sang-froid dans les scènes les plus enivrantes », cet art de « calculer ses

(1) Mercure du XIX' siècle. 1828.

(2) Mercure du XIX" siècle, 1831, 2» trimestre

transports » est un fait général; les passions sont devenues très « calmes, très polies, très raisonnables ». Ambition ou dédain philosophique ? Peut-être les deux en même temps; atteindre le pouvoir pour le mieux mépriser serait une satisfaction complète. On louait -*^lendhal de n'avoir pas voulu peindre un Werther nou-

au, ange et démon, après Gœthe, Byron et Poscolo. La froideur du visage et des procédés avec l'ardeur des passions, ce sera bien pour A. de Vigny aussi le trait dominant de l'homme moderne d). C'en est fait, en i830, de l'homme sensible.

La littérature autobiographiiiue change totalement de caractère avec Stendhal et Balzac; elle s'éloigne du rêve et se tourne vers la culture de la volonté. Je sais que Balzac a été un grand idéaliste, qu'il y a des parties de mysticisme dans ses œuvres; mais ses héros, avant tout, sont des réalistes qui veulent réussir, et qui s'essaient à tirer de toutes leurs expériences le meilleur parti possible. Etre un Rastignac, ou un du Marsay, c'est avoir, comme l'ont les héros de Stendhal, le culte du fait : si nous ne possédons que des certitudes de détail, il n'est rien de plus vain que le lyrisme, avec sa prétention à trouver d'un coup le centre et Tunité d'une vie, à sentir le caractère inéluctable d'une destinée. Il faut être à la fois déterministe et volontaire, croire à la logique maîtresse de la réalité et à la toute-puissance d'une énergie bien ordonnée. Balzac et Stendhal mériteraient, assurément, qu'on déterminât les parties autobiographiques de leurs œuvres; mais avec eux l'autobiographie cesse d'être une pure confession, et il suffit d'indiquer l'iniluence qu'eurent sur eux, par réaction, les grandes confessions romantiques. Ils ne renient rien du romantisme, mais ils y ajoutent le correctif de la volonté pratique.

La Peau de cliogrin est de 1831; la même année pa-

(1) Voir Grandeur et servitude.

raissait, de Gustave Albitte (D, Une Vie d'homme, croquis. » C'était un roman « philosophique », il fut jugé de deuxième ordre; la Revue Encyclopédique le place « à quelque distance » de la Peau de chagrin et de la Con[ession de Janin (1830), narration fantasque et moqueuse où toutes les croyances religieuses étaient débattues, avec un scepticisme léger, [/ne Vie d'homme, ce sont (( les angoisses d'une âme qu'obsèdent le doute et l'inquiétude )), les déchirements d'un cœur « en proie à des passions sans but et à une terreur profonde d'avenir » (2). A vingt ans, sans parents ni relations, il voit passer auprès de lui d'anciens amis qui sont pressés d'arriver et ne perdent pas leur temps à le reconnaître. Il se livre à l'étude; mais il ne peut oublier qu'il n'a aucun rang dans le monde, et il en souffre; il se retrouve, après bien des efforts, dans le même isolement, avec « la même pudeur de probité ». Ame déUcate, dénuée à la fois d'égoïsme transcendant et d'égoïsme positif, il n'ambitionne pas une place : il voudrait vivre d'une « vie commune », avec foi, avec dévouement, et nulle part il n'éprouve que des froissements; alors ce qu'il avait encore de confiance au cœur s'en va, une révolution se fait en lui; il se dresse en juge, dans « une exaltation de douleur et de mépris ». Toutes proportions gardées, et malgré quelques formes prétentieuses qui viennent de Sterne, ce héros est de la famille des Werther, des Childe Harold, des don Juan et des René. Mais son roman ne pouvait prétendre à la grande originaUté, qui seule rend durables les autobiographies. Il reste une œuvre moyenne, celle d'un homme qui a manqué sa vie évidemment par la faute de sa personnalité trop débile, bien plus que par celle de la société; l'analyse y rencontre sans cesse des réminiscences littéraires; on ne sent pas chez l'auteur cette masse de vie latente, inépuisable, grâce à laquelle une âme s'impose

(1) On pourrait rapprocher de ce roman le Jules, de Bergounioux (écrit sous l'influence d'Obermann), qui fit aussi paraître, en 1839, L'Homme de 30 ans; et en 1862, le roman d'un Chrétien au XIX- siècle.

(2) Revue encyclopédique, octobre 1S31. Elle passe à ce moment là entre les mains d'H. Carnot et de P. Leroux.

« iiuiL- ci demeure vivante en nous, sa confidence achevée. L'étude de mœurs attache davantage, dans les parlies où elle ne tourne pas au pamphlet. Entre l'écueil de la rhétoiique, ou du lyrisme creux, et celui du roman de mœurs purement objectif, le roman, va assez lentement son train, sans trouver sa forme. Il est intéressant comme document de werthérisme démocratique.

.U"" de Liioii. par Delécluze (1832), fut goûté de Sainte-Beuve, qui pensait alors à son roman, comme un pur document psychologique (D, aussi peu romancé que possible. Il lui donnait pour sœur M"^ Aïssé, ou M"^ de Lespinasse, ou la Céline de Caliste, et, retenons cet aveu, car c'en est un, il conseillait de poser son histoire, avec quelciues romans d'ancien régime, sur « une petite bibliothèque d'acajou, là où était autrelois Voratoire ». M"* de Liron a un passé : il y a en elle de la femme prolectrice, ange gardien, mais rompue au métier de vivre; f^He enseignera à son amant, plus jeune qu'elle et docile

X influences, comme il convient à un chérubin positif, comment il faut entrer dans le monde. Au moment de se marier avec M, de Tliiézac, — un mari correct, sans plus, et tout prêt à s'intéresser au jeune Ernest, — elle n une faiblesse; l'ami devient amant, et elle renonce à marier, honnêtement. Il y a bien ici quelque chose ou roman licencieux, comme il y en a dans les amours d'Ernest avec une certaine Cornelia, comtesse romaine, à qui il finira par avouer qu'il ne peut lui donner tout >on cœur, et qui s'en accommode aisément. M"* de Liron

il de son côté aucun remords; si le reste de sa vie est i>ur, ce n'est pas, comme le remarque très bien la Revue Encycloift'dujuc (2)^ « pour obéir à l'arrêt d'une morale

1) Voir une note curieuse de Sainte-Beuve sur le fond réel de l'Astrée (l'I'rfé. au témoignage de Patru.

-' Juin 1832.

traditionnelle...; il lui conviendrait plutôt d'être la maîtresse d'Ernest et de braver le dédain du inonde que de devenir son épouse ». Elle préfère demeurer son amie, « s'exposer à demi » dans de douces causeries, pleines de confiance et de sérénité. C'est une existence paradoxale, une (( ivresse étrange au cours de laquelle un mal la tue lentement ». Sainte-Beuve la trouvait délicieuse, toute païenne qu'il la sentît, dans sa perfection réelle et non idéale; justement parce qu'elle ne pouvait se décider « à franchir le cheveu d'intervalle » entre l'amour et la dévotion, parce qu'en lisant Vlmitation, à ses derniers jours, elle adressait à son amant tout ce qui s'adresse à Dieu, il l'aimait; cette nuance, si semblable à une équivoque, s'accordait à ravir avec le ton sentimental où lui-même s'essayait alors à demeurer. Et quand on songe au dénouement qu'il a cru convenable de donner à Volupté, à l'Amaury devenu prêtre, — qu'il est donc amusant de le voir regretter qu'après « la sanctifiante agonie » de M"® de Liron, Ernest n'aille pas au cloître « prier éternellement pour l'âme de l'amante ». Le fait est qu'il se marie et devient très raisonnablement heureux.

Ce roman intime, sans la moindre idée sociale, était bien un anachronisme en 1832; il l'était aussi en ce qu'il n'offrait pas de caractères excessifs. Par contre, on en voyait un, symbole de toutes les outrances byroniennes, dans un roman de réaction de Drouineau, qui eut le tort d'être un improvisateur. Résignée est « la femme du devoir qui, avec la croyance en Dieu, sait se conserver pure ». Auprès d'elle, le plus odieux et satanique byronien qui fût jamais : il l'épouse, par ambition, bien qu'il sache qu'elle est sa sœur; mais l'inceste ne se consomme pas, parce qu'elle est mise à temps au fait du secret; pour ne pas déshonorer son frère, elle consent à passer pour sa femme, en gardant au fond d'elle-même un grand amour auqueltç elle a dû renoncer. C'est dans la peinture de ces âmes fortes et mesurées que se révélait le sens psychologique; en février 1833, la Revue Encyclopédique^ rendant compte du Pénitent d'Ed. Cassagnaux,

où la manière d'envisager la douleur est toute « physiologique » tout en louant la tendance générale des œuvres artistiques à traduire une idée philosophique, regrettait justement que le goût de l'observation délicate des âmes se perdît. Et en 1832, Gustave Planche, parlant dans la Bévue des Deux-Mondes d'Indiana et de Valentine, qu'il plaçait, encore, auprès de Clarisse et de Clémentine, se félicitait de découvrir dans les parties paisibles des deux premières œuvres de George Sand la môme touche fine, les mômes analyses exquises de justesse et de bon ton, qui sont la grâce d'Eugène de Rothelin et d'Adèle de Sénange.

Il avait raison : l'exaltation du sentiment fait souvent tort à la psychologie; quand Indiana s'écrie en pensant à Raymond qui l'a tant de fois trahie, mais en qui elle croit encore : « Nous nous tiendrons lieu l'un à l'autre d'innocence et de vertu », c'est une théorie qu'elle exprime, et elle force son cœur pour qu'il atteigne où le mène un lyrisme de tête; mais l'étude de rouerie d'abord, chez Raymond, qui est bien un homme réel, — l'ambitieux d'une époque de prétendue restauration morale, pour qui le mariage est une étape dans la carrière, sans nulle aspiration romanesque, — et l'étude d'Indiana, aussi, symbole de la faiblesse, de la passion et de la fierté féminines recueillie dans le sentiment intime de l'injustice sous laquelle elle ploie, sont de pure psychologie. G. Sand montre la responsabilité de la société dans les caractères qu'elle produit; elle fait des romans d'analyse qui se trouvent ôtre en même temps et par cela même des romans sociaux. C'est une souffrance très positive, très explicable que celle d'Indiana : le tourment métaphysique n'y est encore pour rien. C'est dans Lélia seulement, sous l'influence de Byron, et dans les Lettres d'un voyageur, après l'aventure avec A. de Musset, que se révèle l'âme profondément étrangère à toute vie réelle, supérieure à elle et dégoûtée d'elle, l'âme céleste qui blasphème et qui se raidit dans un orgueil démoniaque, parce qu'elle a éprouvé, par imagination autant que par expérience, le néant de tout sentiment terrestre. Ce qu'il y a

d'autobiographie morale, soit dans Indiana, soit dans les romans postérieurs de G. Sand, personne ne Ta jamais nié : « J'ai écrit Indiana, dit-elle dans la préface de 1842, et j'ai dû l'écrire. J'ai cédé à un instinct puissant de plainte et de reproche que Dieu avait mis en moi. » Ses désespoirs et ses enthousiasmes, dont l'objet a varié, ont passé dans ces œuvres qu'elle écrivait avec une prodigieuse abondance. Mais où trouver parmi elles l'œuvre unique, l'œuvre maîtresse dans laquelle sa personnalité se serait condensée, où elle aurait pris vraiment possession d'elle-même, et, ayant fait le bilan de son passé, déterminé nettement sa ligne de conduite, la forme définitive de son caractère, et reconnu enfin le sens de son existence. Or c'est là l'œuvre, jamais parfaite, mais tentée avec effort, que nous demandons à tous les auteurs que nous rencontrons. G. Sand montre seulement, plus qu'aucun autre, l'enrichissement de la littérature, du jour où le moi expansif et débordant a pu jeter dans une œuvre d'art toutes les passions qu'il a ressenties; du jour où inversement les excitations littéraires ont agi sur la vie réelle. Chose singulière à distance, cette génération romantique qui affectait de mépriser la pure littérature, qui traitait de haut en bas ceux dont le métier est de « faire » un roman ou une comédie, a cru se sauver de la littérature en la confondant avec la vie; et elle ne semble pas avoir vu qu'en laissant la vie s'épancher, de son fond le plus intime, dans la httérature, elle se laissait aussi entraîner, étourdir par la suggestion littéraire. G. Sand, qui avait vécu avant d'écrire, restait lucide; c'était une laborieuse en même temps qu'une passionnée, et elle mettait en romans, régulièrement, les émotions et les sensations violentes qui lui étaient une nourriture nécessaire. A. de Musset, dont Maxime Du Camp d) a dit que dans son « association » avec G. Sand il était la femme, comme Sainte-Beuve le dit de Benj. Constant dans son association avec M™® de Staël, A. de Musset n'avait pas cette organisation volontaire, il ne disposait pas de ce sûr

(1) Souvenirs littéraires.

«iLMiNdiii". Une fois, il a essayé, dans une Con[ession, de se rendre compte de lui-môme, et de fixer pour toujours le sens des tortures morales qu'il avait endurées; il fît ce jour-là un vrai roman autobiographique. Nous laisserons Lélia hors de cette étude, comme un poème lyrique; de même d'indiana, de même de toute l'œuvre de G. Sand, pour la raison générale que nous avons dite; mais nous devrons, pour cette même raison, y faire entrer la Conlession d'un Enfant du siècle. Ainsi nous vérifions que tout roman autobiographique s'est trouvé être l'œuvre exceptionnelle, inattendue, d'un écrivain qui ne faisait pas profession d'écrire des romans, de qui la pensée intime, au jour le jour, s'élaborait dans une œuvre ou purement méditative et philosophique, ou purement lyrique, et qui, un jour, cédant au besoin de l'examen de conscience plus encore qu'à la curiosité psychologique, a voulu dessiner son évolution intérieure, jusqu'à la crise où s'est dénouée sa destinée. Les êtres très forts et très volontaires n'y sont pas portés; la puissance de renouvellement qu'ils sentent en eux les incline à créer des personnages dont ils prennent en eux-mêmes la sève morale, mais qui feront partie d'une grande famille sur laquelle ils régneront souverainement. Ceux-là y sont enclins qui pensent qu'on ne vit qu'une fois, et que la vie garde toujours la nuance d'une grande épreuve, tôt ou tard venue.

Je ne citerai le Champavert de Petrus Borel que pour rappeler que dans sa préface il donne de sa vie intérieure une peinture fort ressemblante à celle de Joseph Delornie; il est de 1833, comme les Roueries de Trialph notre contemporain avant son suicide (i), de Lassailly,

(1) Cf. Le Suicide : roman et satires contemporaines de Servan de Sugny. 1832.

œuvre bizarre et désordonnée, qui mysiiOe le lecteur, mais qui contient de belles pages sur le poète, « l'expression la plus intime, le type le plus vrai de la société contemporaine », Thomme prophétique, ne prenant jamais « racine en Fégoïsme ». Ces livres oubliés méritent moins d'être lus que YAurélia ou le Rêve et la Fie, de Gérard de Nerval; ou Une loi d'avenir, testament de Glaire Desmare, une saint-simonienne qui, en 1832, se tua avec son amant (D : ce sont des documents psychologiques très intéressants pour l'étude de la névrose et de la folie; ils valent, surtout le petit roman de G. de Nerval, par la minutie extraordinaire de l'analyse; mais ils s'éloignent par trop de la ligne que j'ai tracée.

Mais, en 1832, commence la résurrection d'Obermann; l'article de Sainte-Beuve est de janvier; la réimpression, avec une préface de Sainte-Beuve, est de 1833, ainsi que l'article de G. Sand dans la Revue des Deux-Mondes. Les œuvres complètes de Ballanche paraissent aussi, et une autobiographie morale, Solitude, de .1. Dargaud, série d'élégies philosophiques, toujours en 1833, s'inspire visiblement de la méthode de vie intérieure que nous avons relevée chez Sénancour et chez Ballanche (2) ; « Partant du point de vue individuel, des douleurs de son âme, il revient aux hommes... et, chose étrange, comme nous il trouve pour solution la loi du progrès et pour mobile l'amour... Solitaire, une âme élevée se trouve à côté des âmes élevées qui ont suivi le monde. » Et le rédacteur enthousiaste de la Revue Encyclopédique demande pourquoi l'auteur « ne s'est pas livré à cette société qu'il semble respecter en la fuyant ». C'est qu'il est de l'école d'Obermann, et qu'il suffit à sa nature d'atteindre à la fois par le culte de la perfection intime et le développement de l'esprit un point de vue de plus en plus clair et harmonieux sur la destinée de l'individu et celle de la société. Mais cette conclusion saine n'était pas ce

(1) Voir Max. du Camp, Souvenirs littéraires. Il cite encore les Pifjeojis de la Bourse, autobiographie de Paul Deltuf, qui mourut fou.

(2) Cf. Revue encyclopédique, 1833.

qui passionnait en Obermann; les réformateurs sociaux qui exaltent Solitude ne parlent pas cïOhennann ; par contre, ils louent le livre d'un adversaire, Les Ombrages, contes spintiutUstes, de Drouineau, — tout en le blâmant réchauffer la vieille querelle du matérialisme et de uoire qu'il a trouvé, en découvrant le néo-christianisme, le secret de la grande synthèse sociale, morale et religieuse; ils le louent d'être préoccupé de sociabilité; il y a \h une âme à sauver, âme de jeune homme athée, à

iommotions fébriles et galvaniques », séduit par une u^lucieuse coquette, et prêt à séduire une pure et religieuse jeune fille. Cette œuvre morale n'était pas de force à lutter contre le journal philosophique et lyrique des douleurs d'Obermann. G. Sand, qui vit en lui « le sentiment absolu de facultés incomplètes », qui ne voulut le ^'^mparer à aucun des héros byroniens, ni à Faust, mais

:i lui trouvait, dans sa rêverie impuissante et « la perpétuité de son désir ébauché », une lointaine ressemblance avec Uamlet, finissait ainsi : « Obermann, né trop tôt de trente années, est réellement la traduction de l'esprit général en 1833. »

(( Encore des accords de découragement et de désespoir au-dessus de nos têtes, encore une âme meurtrie », disait la Revue Encijclopédiquc en parlant de Lélia, qu'elle

'•ttait auprès d'Obermann et d'Harold. Sainte-Beuve .uulut faire l'œuvre où l'espoir social se concilierait avec le sentiment de toutes les souffrances contemporaines; déjà ceux qui ne voyaient pas en Lélia un livre « infâme, obscène », consentaient à apercevoir en elle, sur la foi de Sainte-Beuve, une nouvelle nuance de douleur et de doute, un pas hors des limbes : « Tourmenter son âme dans la recherche ou même dans la fuite de Dieu, c'est un saint travail. » Gela vaut mieux, assurément, que d'assurer, comme certains feuilletons du temps, que jamais la vie d'un homme de bonne volonté n'avait été (( d'une si parfaite quahté, d'un ton si convenable » d). Mais ce qui serait mieux encore, et digne de tenter un

fl) cité par la Revue encyclopédique, 1833.

talent aussi complexe et aussi souple que celui de Sainte- Beuve, ce serait de créer la synthèse de l'honime du siècle, reflet de toutes les pensées héritées du XVIIP siècle et des aspirations mystiques et sociales du présent, adorant la perfection et la candeur, et troublé à fond par la débauche, ayant le sens aigu du mal, mais conservant avec tout cela un désir d'action bienfaisante, disciplinée, où l'énergie de sa volonté et la fmesse de sa conscience seraient également satisfaites. C'est ainsi que s'est orientée l'autobiographie de Sainte-Beuve dans Volupté.

Nous avons parlé déjà de la virtuosité de Sainte-Beuve. Elle est manifeste dans les relations, d'un genre si curieux, qui l'unirent à Ulrich Giittinguer, plus âgé que lui de près de vingt ans. Déjà les Poésies diverses contiennent une série de cinq pièces « écrites comme par l'ami même à qui elles sont adressées ». Giittinguer, passionné et mystique, était passé maître bien avant Sainte-Beuve dans l'épreuve de toutes les émotions; mais Sainte-Beuve n'en prenait pas moins auprès de lui, dans ces années où il cherchait en G. Sand une autre pénitente, un air de directeur, plein de bonnes exhortations, et aussi d'émulé sentimental. Ayant tout ensemble le goût de la connaissance intérieure par le témoignage personnel et direct et par la confidence, il réveillait ses souvenirs pour mieux comprendre son ami, et il s'étudiait à son tour en lui, avec l'intérêt ravivé de voir cet autre lui-même sous un biais que seul vis-à-vis de soi il n'aurait pu prendre. De leurs entretiens sortit le roman d'Arthur, que Giittinguer publia en 1836; Sainte-Beuve avait écrit de son côté les fragments d'un Arthur qui est maintenant connu.

Les deux œuvres sont très différentes, bien que pour le fond elles présentent une analogie presque continuelle.

Celle de Guttinguer, qui est faite, dans sa seconde moitié, de méditations religieuses sur des extraits des mystiques, a un accent de confession qui n'est pas dans celle de Sainte-Beuve. Même au moment où le frère d'Amaury s'accuse, il y a dans ses analyses de la complaisance, un goût de langueur et comme une tendresse renaissante pour les fluides sentiments dont il rend si bien l'ondoiement. U. Guttinguer dit tout, en quelques mots fermes; au lieu de s'attacher à la continuité des sentiments, de l.'s faire passer comme nécessaires dans un tout inévitable, il voit le fait isolé, brutal; il ne s'explique pas, il se juge. Sans doute, il a paré d'une tristesse qui n'était pas sans charme le souvenir de grands égarements : il fêtait pour Sainte-Beuve d'une époque déjà lointaine, sélisante par ses raffinements et ses spirituelles erreurs; Il agissait sur lui par une austérité propre à ceux qui furent des voluptueux, et qui restent, dans leur goût de mortification, serfs de la chair. En le connaissant dans l'intimité de son âme, Sainte-Beuve a appris à voir le nd éternellement mauvais de la nature déchue : la leclure de Saint- Augustin n'aurait pas suffi à l'en instruire. Celui qui écrivait seulement (i), après une lecture 6.\idolphc. quelques vers tendres et mélancoliques, aurait pu être touché, doucement ému par l'austérité ardente de Saint-Augustin. Mais sans une influence immédiate et d'homme à homme, il y a une volonté précise de distinguer la haute vie morale des langueurs sentimentales, où ne serait pas venu ce grand chercheur de nuances, nour qui toutes les expressions de la sensibilité se muent icessanmient l'une dans l'autre.

Guttinguer, avec un réalisme qui fait songer à Balzac, met dans un décor de lamentable tristesse la sotte vie lin jeune homme de province, ses misérables plaisirs, i timidité ou son effronterie; il n'a pas l'art de nous faire rendre une destinée rare. Sainte-Beuve prend plaisir à jser tout de suite des cas psychologiques palpitants ; )n héros est partagé entre deux amours, pour une jeune

fl) Voir Poéiies de J. Delorme.

lille et pour sa mère : c'est la complication dont Sainte- Beuve est amateur, et nous allons retrouver dans Volupté l'étude mélangée du sentiment virginal et de la passion maladive. D'un bout à l'autre son Arthur fait penser à un roué de Laclos, qui parlerait le langage mystique; pour séduire une femme, il a besoin d'acuité psychologique, de cet art des demi-teintes qui sait tout confondre à point et doser l'équivoque, affecter la simplicité, user de toutes les réserves et des timidités perfides. Ce qui n'est pas dit dans Volupté, que la mysticité est simplement un procédé de conquête amoureuse, s'étale à toutes les pages dWrthur; le galimatias onctueux et doucereux à l'aide duquel il conduit une âme à sa chute^ en préméditant toutes les phases, U. Gtittinguer ne l'a jamais employé et il faut le laisser à Sainte-Beuve. Suivre point par point leurs deux romans pour les comparer, cela ne nous apprendrait rien de plus. Nous mettrons seulement en regard deux passages de Sainte-Beuve, l'un qui lui appartient en propre, l'autre qui a son analogue chez Ulrich Gtittinguer : la différence ressort d'elle-même.

Voici qui est de Sainte-Beuve : « Malgré la noirceur de bien des maux que j'avais causés, et l'ombre mortelle que j'avais répandue sur des fronts innocents, mes chagrins de cœur avaient pris cette teinte légère et suave qui ne fait qu'adoucir à nos regards l'éclat des objets d'alentour, et nous dispose au charme d'alentour. Je me plaisais... au faible murmure de mon repentir. »

Et voici maintenant une double épreuve de la peinture d'un même sentiment, la première de Gûttinguer, l'autre de Sainte-Beuve : « Ce fut pendant plus de deux années une horrible et délicieuse fièvre, qui nous laissa tous les deux épuisés et dévorés... Je passai d'une vie que tout liomme du monde eût pu nommer charmante à une idée lixe, à une monomanie qui fût une véritable démonomanie. J'en étais brûlé, anéanti. » Et Sainte-Beuve, parlant de « la sombre, la passionnée, la capricieuse, la misérable Sophie... D'où lui venait cette science d'effrayants mystères, au-dessus des forces de la pensée... Coquette avec profondeur, elle troublait si malicieuse-

ment la vie qu'elle avait tout à l'Iieui'e comblée de joies infernales et célestes. » Lorsqu'il s'essaye à ces peintures violentes, il se souvient du passionné que fut Guttinguer; mais il n'est vraiment que lui-même, et plus sincèrement peut-être que dans \ olupté, lors(|u'il étudie en Arthur le talent délié et malsain de mêler l'effusion mystique, lidéalisme amourenx à la Pétrarque, avec une idolâtrie toute sensuelle ; « Contentez-vous, dit la dernière victime, (lui sait se défondre, d'avoir mis une âme de plus au monde. » IVIot d'ironie que personne ne saura dire à Amaury.

Ei maintenant, nous pouvons mieux savoir quel genre il* sincéi'ité il faut chercher dans Volupté, qui prétend être mieux t|u'unc monographie d'érotomane, comme l'est ï ArtJiur de Sainte-Beuve, et comme le reste aussi, celui d'Ulrich Guttinguer, en dépit du journal religieux de la Un. Volupté est une œuvre achevée, et qui se suffit à elle-même, et il me paraît bien qu'en l'écrivant Sainte- Beuve a voulu faire un chef-d'œuvre.

En mai 1835 (i), Sainte-Beuve écrit : « Je ne crois guère aux portraits complets chez les romanciers d'imagination féconde; il n'y a de copié que des traits premiers plus ou moins nombreux, lesquels s'achèvent bientôt différem- Fuent et se transforment; l'auteur seul, le créateur du personnage pourrait indiquer la ligne sinueuse et cachée

i l'invention se rejoint au souvenir. » Cela est vrai de . olupté plus que d'aucun autre roman; cependant SaintelUîuve a témoigné lui-même de la vérité psychologique de son œuvre. La transposition y est sensible; il n'en reste pas moins que pour la connaissance de Sainte- Beuve, c'est encore un document très riche et sûr (2).

1) Article sur M** de Staël.

(•2) Voir sur ce point : Lundis, t. V, p. 278. — Portraits contemporains, t I. p. 152 et p. 170 note. — Nouveaux Lundis, t. IV, p. 449. — Port Royal, t. I, p. 559 note.

Si Sainte-Beuve a fait d'Amaury un jeune conspirateur royaliste, au début du siècle, c'est pour expliquer chez lui, par son oisiveté obligée, par son dépaysement dans le monde, les troubles d'une volonté qui ne sait où se prendre; il lui a donné la maladie des enfants du siècle. Il le plaçait aussi dans un milieu romanesque à souhait, sur lequel il avait eu des vues dans la société des Fouché probablement, et dans celle de Nodier, lui-même conspirateur pendant sa turbulente et fantaisiste adolescence : la mode y portait d). Et par là, il avait l'occasion d'insinuer sa conception de l'homme d'action, de décocher aux représentants des partis avec lesquels il était en coquetterie des critiques sous forme de portraits. A vrai dire la restitution historique est sans couleur, sans vie, et nous intéresse peu; et c'est pécher contre la loi d'économie que de mettre les déviations morales d'Amaury sur le compte d'une destinée sans à-propos. Nous sentons qu'en toutes circonstances il eût été ce qu'il est, et l'œuvre de Sainte-Beuve tend sans cesse à nous le faire croire. Il reste exclusivement individualiste : « La société moderne, écrivait-il en 1834 ^^\ lorsqu'elle sera un peu mieux assise et débrouillée, devra avoir aussi son calme, ses coins de fraîcheur et de mystère, ses abris propices aux sentiments perfectionnés... Elle permettra... mille distinctions.de pensées, et bien des formes'rares d'existences intérieui-es. » Volupté étudie de ces formes rares* c'est une perpétuelle recherche de sentiments précieuxj: avec une complaisance qui ne se dément pas, pour ce^ (( instincts faibles, humbles, féminins i^\ si j'ose le dire, écrit Renan dans V Avenir de la Science..., qui souffj'ent de la ferme et mâle tenue du rationaUsme. »

Pour la disposition générale de son roman, Sainte- Beuve, s'est souvent inspiré de Valérie, qu'Amaury lira auprès de NP® de Gouaën; Àmaury, comme Gustave, voudrait renoncer à toute destinée propre pour se laisser

(1) Cf. National, 20 avril 1833 : art. de Sainte-Beuve sur les Mémoires de Desmarets (Premiers Lundis, t. II, p. 185 : Quinze ans de haute police sous l'Empire).

(2) Article sur M^^ de Souza.

(3) C'est encore le mot dont Nietzche caractérise S. B.

absorber dans celle d'une amante platonique et de son mari; mais ce qui est naïveté chez l'un, chez l'autre est un système raffiné; Amaury se dessine très vite comme un esthète résolu, un égoïste; et si les scènes de détail sont nombreuses où Sainte-Beuve a imité la trame du roman de M™* de Krudener, les caractères sont nuancés 'iune toute autre manière : très vite aussi les relations des caractères entie eux sont changées. Le comte est un sage et un galant homme; M. de Couaën est aigri, avec des accès de violence, qui donnent prise sur lui. M"" de Couaën enfm est bien plus profonde que Valérie.

J'ai dit déjà comment on peut suivre dans les Consolations plusieurs phases du roman de Sainte-Beuve. Mais ici, il ne s'agit plus de fragments; l'observation est continue, elle veut rètre, elle veut marquer un lien qui ne se rompe jamais entre les émotions, successives ou siumltanées, de l'âme la plus complexe et la plus éprise de soi qui fût jamais; cette âme ne consent pas à se reconnaître comme un faisceau d'émotions; elle s'obstine à découvrir son centre secret, le sens où elle se développe; et comme toute œuvre d'art, dans la conception de Sainte-Beuve, veut être achevée, il a donné à son roman un dénouement forcé, en faisant qu'Amaury devînt prêtre. Mais nous verrons qu'Amaury reste dans sa conversion semblable à lui-même, que dans son fond il ne change jamais; et qu'ainsi l'intention d'amener l'étude psychologique à une conclusion purement inventée n'a pas nui à l'exactitude de l'observation en tout ce qui précède cette conclusion, ni peut-être dans cette conclusion m.ême : car Amaury prêtre, ce n'est guère que Sainte-Beuve s'enfermant après quelques tentations d'action dans une tâche critique.

Ce qui nous intéresse d'abord dans Volupté, c'est l'art de l'analyse intime, et ensuite ce sont ses conséquences morales dans une âme qui fait passer avant tout le plaisir de se connaître.

D'un bout à l'autre de son roman, Sainte-Beuve analyse It'S sentimentië équivoques, et telle est l'adresse de son lude, que la nuance y séduit toujours l'attention plus que

le fond, subtil à se dissiper en métamorphoses fuyantes, dès qu'on essaie de le fixer dans une formule nette. Dans Volupté tout reste personnel; partout se marque l'impuissance à réaliser des caractères généraux. Gela est vrai jusqu'à la fm. L'émotion ne nous gagne jamais, à lire ces confidences d'un cœur qui ramène tout à soi. Dès les premières pages, la minutie de la psychologie avertit. On s'aperçoit que l'effusion, depuis longtemps, est épuisée, et que l'esprit se reprend, recherchant de préférence les causes ténues et secrètes. Appliquant à l'âme les méthodes empruntées aux sciences exactes, il croit distinguer à l'origine des sentiments les plus forts un atome psychologique; le particulier, l'accident, la manie, voilà ce que va découvrir Sainte-Beuve. Nous ne naissons pas neufs à la vie : « Etrange faiblesse de notre volonté, par suite des désordres de nos pères. » Nous sommes déviés avant qu'il nous soit rien arrivé; et le mystère qui nous rend obscurs à nous-mêmes est fait de cette confuse multitude d'impressions, surgissant d'un passé sur lequel nous n'avons nulle prise. Ainsi la curiosité scientifique de Sainte-Beuve se porte sur ce qui frappe le moins au premier examen : il nous dit d'Amaury qu'il observait d'instinct les habitudes intimes, les « convenances privées », et qu'il aurait été fait pour diriger des consciences. Aussi comme il s'irrite dès qu'il rencontre des âmes qui se défendent, lui ferment l'avenue de leur passé ou le déconcertent par une mobilité qu'il ne peut fixer. Il ne consent pas à subir un charme inexplicable; sans en faire un système avoué, il aura du dilettantisme psychologique de Laclos. S'il trouve des êtres faibleSj faciles à prendre, il n'éprouvera devant leur candeur désarmée nul scrupule de discrétion ni de pitié : il cherchera le point le plus douloureux; il leur fera dire ce qu'ils osaient à peine ou savaient mal se dire à eux-mêmes; et dût-il ajouter à leur tourment, il leur donnera plus de conscience pour s'aider d'eux à les mieux pénétrer. Sa méthode a beau s'envelopper de préliminaires attendris, de consolations insistantes, elle force les âmes; elle rappelle cruellement la parole biblique : « Celui qui pique un

cœur pKKluil un senlinient. » Au contiaiie, s'il trouve une unie forte, tendue et creusant son cliagrin, Amaury irritera son inquiétude et stiniulei'a son apreté, jusqu'à la contraindre de se révéler en une brusque plainte. C'est ainsi que Sainte-Beuve se rend maître du prestige qu'il a subi; son rôle est fini, quand d'adorateur il s'est fait manieur d'âmes.

Mais Volupté prétend aussi à être un livre édifiant. Il s'agirait de guérir une maladie morale; on nous dit que cette confession est celle de bien d'autres âmes. Gomme amateur d'âmes, Sainte-Beuve est frappé de l'infinie variété des sentiments; comme moraliste, il croit percevoir que le fond de toutes les destinées est identique. Il pousse même si loin la généralisation qu'il néglige de s'en tenir à un intérêt contemporain, et qu'il finit par rechercher dans sa destinée intime le symbole de toute destinée. Il aime à redire que les éléments du drame intérieur sont les mêmes partout, chez les mondains et chez les Pères du désert, et qu'on arrive « à savoir tout le fond d'ici-bas sans presque sortir de son cœur (XV) ». Tout est ramené ainsi à l'étude subjective. Le haïssable moi est réhabilité, par une sorte d'équivoque entre le moi véritable et plein de misère dont parle Pascal, le moi qui porte en lui la contradiction profonde de nos deux natures;' et le moi artificiel, le moi de parade et d'orgueil que nous choyons. Sous prétexte de dégager l'autre, c'est celui-ci qui retient Sainte-Beuve. Dans le moralisme de Volupté, nous reconnaissons l'artiste qui joue de son talent; il a beau professer que nos vies à tous s'éclairent d'une seule vérité, ii ne s'en amuse pas moins aux caprices de la lumière.

Si quelque chose frappe en effet dans Volupté, c'est la souplesse de l'imagination artistique, et comme elle sait tout revêtir de sa forme ingénieuse. On ne peut s'empêcher de rappeler le mot : « Maîtresse d'erreur et de fausseté. » Il n'est pas de sentiments ni de pensées si contraires, qu'il ne soit aisé de réconcilier dans une image où ne reste plus rien de leur réalité foncière, mais où se fonde ce qu'ils contenaient de flatteur. L'imaginalion, ouvrière de compromis, nous donne l'illusion de

vivre dans une harmonie d'autant plus complexe qu'elle a réussi à nous voiler plus d'antinomies. Pour nous épargner le choix et le sacrifice, elle nous rend insensibles au conflit latent qui subsiste en nous : une fois enchaînés à la sensation qu'elle nous a donnée de nous-même, nous n'avons plus la force de nous délier; et jusqu'au bout nous suivons sa logique propre, impérieuse et complaisante.

Cette complicité de l'imagination permet sans doute à Sainte-Beuve d'exprimer bien des choses que l'analyse la plus concise n'arriverait qu'à dissoudre; sa manière a ceci d'excellent qu'il ne reconnaît pas seulement les éléments d'une âme, et comment ils se compUquent en se rapprochant. Quand il a mené à fond cette étude, il sait qu'il ne tient pas l'essentiel, le mouvement de l'âme, l'aspiration permanente qui lui donne, malgré les conditions changeantes, un accent inaltérable. Il a cette croyance mystique que tout être s'efforce de se réaliser lui-même, qu'il tend vers un but extérieur à lui, où il posséderait cependant son plus haut degré d'existence. Et c'est par des images qu'il nous le fait sentir.

C'est ainsi qu'il nous montre M"® de Liniers, ses premières amours, dans un décor de beauté s'harmonisant avec sa vie spirituelle par des nuances et des attaches indéfmies/Elle apparaît entourée de ses abeilles dont l'essaim « s'élève avec une lenteur cadencée dans un rayon de soleil ». Ailleurs, il veut rendre ce qui reste mystérieux en M. et M""® de Couaën; il s'obstine à dire quel sentiment décevant, irritant le saisit, à éprouver que le moi est impénétrable, que les pensées les plus vraies ne s'échangent pas, et qu'il reste ainsi comme un étranger au seuil de ces deux vies parmi lesquelles se serait com.plue sa pensée agile et souveraine. Et il écrit cette page symbolique : « J'avais coutume de me figurer vers ce temps mon idée sur les deux âmes que je contemplais à loisir chaque jour... par une grande image allégorique... C'était un paysage calme et grave...; au sein de ce paysage, un lac de belle étendue, mais non immense, un de ces purs lacs d'Irlande, s'étendait sous un haut et immuable rocher qui le dominait... Moi^ j'ai-

iii.u.- naviguer sur ce lac, côtoyer le rocher immobile, le mesurer durant des heures, me couvrir de l'épaisseur de son ombre, étudier ses profils bizarres et sévères, me demander ce qu'avait été le géant, et ce qu'il aurait pu être s'il n'avait été pétrifié... Mais, tandis que je naviguais ainsi, que de merveilles sous mes yeux! Par moments, sans qu'il y eût un souffle au ciel, toutes les vagues du lac limpide... s'agitaient avec une émotion incompréhensible... C'était un frémissement intérieur et une plainte... Et puis ces mêmes vagues, retombées subitement et calmées, redevenaient un paresseux miroir ouvert aux étoiles, à la lune et à la splendeur des nuits... Et moi, il me semblait souvent, avec un découragement mortel et une sorte d'abandon superstitieux, que je glissais sur une onde qui ne s'en apercevait pas, qui ne me '-''^néchissait pas » (IX).

Des paysages d'âmes de cette sorte se retrouvent souvent au cours du roman (XI, XIV). Mais voici où le symbolisme devient une tentation. A mesure qu'Amaury a vécu, tous les êtres dont la destinée s'est mêlée à la sienne demeurent dans sa mémoire avec le geste et l'air qui disent le mieux ce qu'ils lui ont donné d'eux-mêmes ou ce qu'il? ont reçu de lui. Il groupe autour de lui, en une ordonnance esthétique, et dispose élégamment au long du cours sinueux de ses années les êtres qu'elles reflétèrent, immobiles désormais et comme des « fantômes ». Que de soin a mis Sainte-Beuve à élaborer ainsi ses souvenirs, en éliminant toute impression d'incohérence, en supprimant tous les vestiges de destruction et d'abandon; et comme il trouve d'adroits euphémismes nour nous cacher le procédé par lequel il sauve la contiiité et l'identité de son moi : « Il faut que chaque âge mort soit enseveli et honoré avec piété par son successeur, ou racheté et expié par lui. De la sorte les âges se suivent en nous en n'étant pas étrangers les uns aux autres, ni h nous qui les portons; ils entretiennent et perpétuent l'idée d'une même vie. n Un chrétien, comme ' aint .\ugustin, distingue bien dans sa propre histoire, 1 delà des désordres de sa volonté, l'appel d'une volonté

divine, rassemblant un jour, d'un coup surnaturel, son âme dispersée. Mais la passion de se détruire, de se renier absolument pour laisser place à l'homme nouveau que fait croître la grâce, elle n'est pas chez Sainte-Beuve. Ses paraboles sont si jolies que le sens austère en disparaît, et laisse agir le charme; au sortir de ces rêveries où se distille l'essence de ses souvenirs, à peine lui reste-t-il ce qu'il faut de remords pour donner du goût à une mélancolie qui s'affadit. Des remords amers du cœur, il extrait pour l'esprit des joies exquises. Chaque fois, il revoit son passé à travers le prestige de l'heure présente; et il le raconte comme s'il comprenait tout d'un coup que les lignes incertaines de son destin allaient d'un mouvement nécessaire à cette fm révélée. Sa vie est une arabesque indécise, dont le dessin ressort diversement, selon la lumière qu'il y épanche. Et plus la volonté d'Amaury se dissout, plus son attitude devient déloyale, plus l'imagination l'enjôle et lui offre de joies savourées au secret d^ ses vains repentirs. Ce qu'il recherche en tout c'est luimême, et les êtres dont le sort débile a gravité autour du sien, lui apparaissent mêlés et confondus, gardant seulement ce qu'il leur faut d'existence distincte pour tenir leur partie dans cette harmonie de souvenirs. Ainsi tous lui composent, de leurs déceptions qu'il a causées, de leurs tristesses qu'il a confessées et écoutées, une langueur délicieuse où le regret se détend et s'amollit la conscience. M"*' de Liniers et M""^ de Couaën prennent à ses regards une vie idéale, épurée dans le lointain, et dont le souverain objet est de «faire le salut» d'Amaury. Il porte en lui ces deux images comme un charme absolvant.

L'ouvrage de l'imagination se fait plus subtil, quand l'âme d'Amaury se complique en de nouvelles aventures. Déjà il est arrivé à créer une calme harmonie entre les sentiments qui l'unissent à M"^ de Liniers par des liens anciens et délicats, et ceux qui l'ont chaque jour plu? profondément attaché à M^^^ de Couaën. De la part de Sainte-Beuve, c'est pure recherche de virtuose : je ne sache pas que dans sa vie réelle rien corresponde à ces fines analogies, à ces relations d'affection et de pitié avec

une fiancée quittée sur une équivoque, et sans cesse retrouvée auprès d'une amante platonique trahie. De toutes les émotions qui s'égrenèrent dans son cœur foncièrement oublieux et ingrat, il a recomposé un état sentimental complexe. Il se montre donc causant doucement avec elles (1) : « Une mélodie de sentiments voilés soupirait. Je parlais peu, j'étais ému, mais non mal à Taise. Dans cette pose nouvelle où elles m'apparaissaient, il n'y avait point de contradiction ni de déchirement à mes yeux entre leurs deux cœurs. » Mais M"* R*** entre : « Nous nous mîmes tous à palpiter et à saigner. » Laissons seulement passer un peu de temps : après des souffrances convulsives. c'est de son imagination encore qu'Amaury recevra, toutes les distinctions de la conscience s'effaçant, des consolations délicieuses (XX) : « J'étais seul, par une lueur crépusculaire, seul dans une espèce de lande déserte... Trois femmes, toutes les trois pûlissantes, sans se donner la main, s'approchaient de moi. Si je regardais l'une d'elles, elle se mettait à rougir, et les autres polissaient davantage. Si je m'avançais vers l'une, assez près pour lui dérober la vue des deux autres, ces dernières se mettaient à défaillir et à mourir... Si je me replaçais au milieu sans plus m'approcher d'aucune, évitant même de les regarder en face, elles pâlissaient toutes les trois ensemble, de manière à me faire pâlir avec elles, et à me tarir le sang de chaque veine, dans leur mutuel évanouissement... Je priais..., et la ferveur s'en mêlant, voilà que je revis bientôt dans une éclaircie de nuées le reflet transfiguré des trois images... Et la petite brise de terre, qui soupirait les trois noms, était devenue une symphonie des .Anges: mais... » Voilà les mièvreries précieuses par lesquelles il croit expier.

Oue peut être chez lui le sentiment du mal ? Si Amaury I pas l'orgueil bvronicn de faire grand en faisant le

! xvrrr r-f XVII.

mal, dans une vie après tout mesquine, au moins décrit-il ses fautes avec une splendeur de mots qui leur enlève toute modestie. Nulle part je ne trouve en lui l'accent de l'humilité passionnée; ni, dans ses aveux d'une si fme psychologie, celui de l'affranchissement spirituel, après l'enlisement dans les sens. Sainte-Beuve en convient le premier, lui qui écrira en 1836, à propos du roman de Giittinguer : a Tout roman est plus ou moins contraire au sévère christianisme, parce que tout roman renferme en soi un idéal de félicité sur terre ou un idéal de douleur. » La conversion d'Amaury sera compliquée et voluptueuse autant que ses égarements: on lui pardonnerait, on lui souhaiterait la gaucherie d'un cœur scrupuleux qui oserait à peine désirer d'être parfait. Mais devant son tenace effort pour se rendre à fond conscient de tout luimôme, on se demande à quoi bon une telle ostentation d'habileté, et si ce n'est pas la suprême vanité, que de prétendre à contempler d'un esprit absolument lucide un passé aussi trouble.

La grande habileté de Sainte-Beuve, qui s'enfonçait en même temps dans l'étude de Port-Royal, c'est d'analyser le mal avec une sûreté, une fermeté de doctrine, et, autant que j'en puis juger, une exactitude toute orthodoxe. Amaury est plein de l'idée que le mal s'insinue par ruse: toutes les phases du siège, les approches qui préparent l'assaut fmal où la volonté usée succombera, sont décrites avec une intensité de sensations qui fait valoir la précision du diagnostic moral (IX). C'est bien surtout l'élément diabolique, qu'Amaury retient des invectives chrétiennes contre la passion, et la certitude de la chute nécessaire si la grâce ne s'en mêle. Quand il a « mûri » en lui la pensée du mal, il tombe de propos délibéré, il croit accomplir un acte de volonté. Toutes ses résistances, un beau jour, se résolvent en consentement, sans qu'il y ait eu d'événement déterminant: c'est une décision d'en fmir, prise avec « une allégresse singulière, toute sarcastique, où le soutient la vanité. » Après l'abandon, c'est l'âme qui se dissout : « Notre personnalité morale se réduit à

n'être qu'un composé délié de courants et de lluides, un amas subtil et tournoyant, une scène commode à mille jeux. » Et il reti'ace longuement, avec quelque affectation de force et de noirceur, toute la science qu'il acquiert à Tépreuve du mal : l'éloquence passerait; mais tout cela est si joliment dit qu'on en est blessé. Cependant, quand il a repris la lutte, les tentations détournées, le fatalisme intérieur qui condanme toute passion dont le germe a été déposé à se développer jusqu'à Tépuisement, la vanité du repentir qui ne suffit pas à redresser la volonté, enfin les alternances de sérénité et de trouble où sombre encore le peu qui s'était regagné (XX), Sainte- Beuve les étudie en lionniie qui apprend dans la Bible et auprès des Pères à lire en son propre cœur. Mais il se môle toujours à ces peintures la recherche de l'émotion, le lyrisme de la corruption, la poésie du repentir. On rapproche de cette élégante abondance la confession de saint Augustin et l'austère douceur de sa pénitence, et l'on se dit que la contrition d'Amaury manque de concision.

C'est qu'il ne cesse, en artiste maniéré qu'il est, de vouloir unir dans une harmonie paradoxale des sentiments dont la nature n'est pas de s'accorder. On voit bien ce qu'il y a de justesse dans sa mystique; il connaît les textes et sait interpréter selon le dogme les mouvements du cœur. Mais il n'en travaille pas moins, avec une industrie toute humaine, à réaUser en lui un état d'âme subtil, équivoque, favorable à ses délices autant qu'à son avancement. L'idée d'arriver à la paix par la voiÉC ardue l'épouvante; il veut y aller par une succession d'approches savantes et douces. Il calcule les étapes de son retour, et veut qu'il s'accomplisse dans la joie d'une conscience débordante de bonheur humain. Et il s'attache, sans souci de ce qu'elle en souffrira, à l'âme d'élite dont il veut suivre le sillage : « Est-il donc absolument interdit d'aimer en idée une créature de choix, quand plus on l'aime plus on se sent disposé à croire; quand plus on prie et on s'élève, plus on se sent en goût de l'aimer...

Si l'amour divin nous arrivait pur, il ferait éclater nos cœurs, il les broierait sur Fheure... » Ce qu'il y a de plus nuageux et ambigu dans le mysticisme de Werner, qui disait qu'en sa maîtresse on aime Dieu, les tours de phrases les mieux faits pour atténuer la pensée et ne laisser rien devant l'esprit qu'une flottante esquisse, enfin la quintessence du sentimentalisme religieux sans ombre de foi est sur les lèvres d'Amaury (IV), qui se fond dans ces tendresses fades. Il y a des natures candides et peu sur leurs gardes, qui peuvent tomber dans des sentiments équivoques; mais elles n'y demeurent plus, aussitôt la confusion dénoncée : la volonté, en elles, reste étrangère aux erreurs du cœur; mais Amaury est très averti, il n'a ni les timidités ni les délicatesses que donne la culture religieuse; le ton dont il raconte ses débuts dans l'amour, ses illusions d'adolescence, est cejui d'un critique chez lequel l'intelligence précède l'émotion; il sait d'avance ce qu'il va éprouver, il s'y dispose; et presque toujours sa sensibihté reste à l'état d'intention, parce que la science la plus raffinée, la volonté la plus concentrée, là où manque le naturel, ne créent rien. Tous ses soins passent à s'apprêter, à effacer en lui les dernières traces de naïveté.

La pensée religieuse n'est en lui que pour obscurcir ses jugements et lui offrir des indulgences. Grâce à elle, toute sa vie, incohérente et semée de trahison^ s'écoule sur un fond d'infini si lointain, si débordant, que les torts les plus nets ne s'y perçoivent plus. Elle le trompe sur la valeur des événements qui se déroulent autour de lui. A ses regards, les faits les plus imposants sont peu de chose, auprès des menus accidents à travers lesquels sa destinée propre se fraye un chemin hésitant. Les mystiques le savent bien, que nous cherchons plus de sens aux apparences qui forcent notre attention qu'aux réalités voilées dont nous négligeons d'être les témoins recueillis et clairvoyants. Mais que cette idée passe chez un voluptueux : elle le mène à se contempler avec « une idolâtrie minutieuse » (IX). Si Amaury admirait moins le cours, merveilleusement éclairé d'intentions divines^ de

sa destinée, il donnerait un intérêt moins précieux à tel

liasard de sa lurLune, et il aurait plus de pitié des tortures

orales dont il a été responsable. Chemin faisant (VII,

III), il règle ses comptes envers chacun; et l'onction du

pentir adoucit le goût amer de la laute. Il acquiert l'art

uisinuant, où Sainte-Beuve excelle, de donner à toutes

ses paroles un double sens, rassurant pour qui l'écoute

^ ec le désir de se lier en lui, mais assez lâche pour lui

imettre des échappées. La sincérité, flnalement, ne

iisiste plus à vivre à découvert, à fuir les complications

qui nous rendent impénétrables, à ne commettre nulle

action qui ne soit semblable à nous dans notre fond,

litte à nous abstenir si ce fond est incertain, — elle est

Kxc suivre dans ses dédales et dans ses combinaisons

discordantes la logique de notre égoïsme intime : tant

qu'on en tient le fil, on est sincère devant soi. Pour une

fois, on serait tenté de préférer les « francs pécheurs,

pécheurs endurcis » qui ont perdu conscience à force de

"écher, à ces pécheurs exercés, délicats, lucides et qui

'U font un mérite.

Aiiiaury voudrait que M"® de Gouaën devînt pour lui

une Béatrix; mais son amour, bien loin de lui donner la

ace de l'ascétisme, n'est qu'une forme, la plus choyée,

• ; son dilettantisme. Après avoir déduit auprès d'elle de gracieuses mysticités », il lui offre un amour intolérant

• injurieux; il exige d'elle ses lettres à son mari; mais )mme elle « s'y oppose dans sa pudeur », il emporte sa garniture nuptiale », ce qui est bien ridicule. Bien

•;s occasions lui sont offertes d'un dévouement chevale-

osque : il les néglige. Quand elle perd son fils, il en fait

une oraison funèbre toute littéraire; il faut qu'il en fasse

un être fictif, un enfant ossianes(iue. Et puis il est quitte.

n'i'coute pas la leçon de ces malheurs qui, en attei-

ri.ml lin liomme hors de lui dans ce qu'il chérit le plus,

lui font voir le vide des tourments artificiels, et la durelé vaine de ses exigences sentimentales. Enfm, s'il se reprend, c'est qu'elle cesse d'être devant lui docile, humble et souhaitant d'être abusée. Elle le domine (XVIII), de la supériorité que donne la vraie souffrance; et, dans celte « forme clémente », qui recouvre « un fond de jugement irréfragable », elle lui fait entendre que c'est hni pour elle de vouloir intimement Uer la vie de son âme à la vie d'une âme incapable de se réserver pour se donner toute. Toute sa religion ne lui donnait pas l'énergie de simplifier sa vie, mais il lui plaît de reconnaître dans l'action d'une femme l'intervention providentiehe, comme il la voit encore dans les conseils de son ami de Normandie, autrement dit d'Ulrich Gûttinguer : « Vous permettiez, ô mon Dieu, que cet ami si cher qui m'avait servi de modèle trompeur en quelques endroits de ma chute fût un des instruments de mon retour. » Ce sont des concordances qui le ramènent à Dieu. Le voilà mûr pour la conversion. Et il faut convenir qu'ici l'analyse de Sainte- Beuve, de mieux en mieux guidée par la connaissance de la littérature sacrée, devient singulièrement pénétrante, avec un air de loyauté. A cette partie de son œuvre s'apphque surtout l'éloge qu'en fit Lamennais w. Après des réserves sur son étude « quelquefois peut-être un peu trop déliée des sentiments les plus intimes et les plus secrets du cœur », il parle de « cette bonne odeur de christianisme qui rafraîchit l'âme et la ranime. » En effet, Amaury seul, peinant pour s'élever au pur sens chrétien des choses, ne rappelle plus, si ce n'était quelque mièvrerie à force de ténuité dans l'expression, l'Amaury nonchalant et fin qui aimait tant à être aimé. Il accepte, comme d'excellents préceptes d'hygiène morale, la piété bien réglée du catholicisme, et sa méthode pour « canaliser » la charité. Seulement, dès qu'il s'attache à préciser l'idéal chrétien, il est bien curieux de voir comment il y fait justement entrer ses quahtés de recherche et d'indulgence universelle, trop soucieuse de tout comprendre

(1) Lettre du 30 juillet 1834, Revue contemporaine, 25 août 1885.

pour garder le loisir de rien condamner : le clirétien, « avec le discernemenl aiguisé des délauls, en a la tolérance la plus tendre. L'odeui" de ces plaies seciètes l'attire et ne le rebute pas... Il reuieroierait presque ses frères de leurs défauts qui réclairent sur les siens » (XX). La joie d'analyser ne l'enipoite-t-elle pas encore sur la ferveur de l'aniendenient ? Et le soupçon se précise, sur ce purisme chrétien, quand on lit les poitraits des trois amis, chrétiens d'aspiration, tous gâtés sur quelque point ' leur caractère. Qui désignent-ils?

Pour « Hervé » au moins, le doute n'est guère possible. >st Lamennais. Sa liaison avec Sainte-Beuve datait des Consolations. Il avait alors prié Hugo de lui exprimer son admiration : c'était une très flatteuse avance. Lamennais était dans la gloire : le public le mettait avec J. de Maistre et Chateaubriand. Sainte-Beuve fut conquis; plus tard il expliquera connnent il s'était seulement « prêté », et comment u les complaisances épuisées », il était redevenu ce qu'il était « très au fond, un critique ». Mais imennais s'était donné de tout son esprit. C'est sur son aiseil probablement que Sainte-Beuve se nourrit de lint Augustin (1) : « Vous peignez admirablement ce vide que j'ai connu aussi, cette secrète angoisse dont chacun de nous porte le germe en soi... Lisez, relisez le livre d'Augustin, c'est notre histoire à tous... Ce qui s'use ^^ plus vite en nous c'est la volonté; sachez vouloir. » imennais se trompait sur le caractère de Sainte-Beuve : Il le prenait pour un homme travaillé de la passion d'agir. Trop visionnaire pour être bien psychologue, il aurait difhcilement compris cette tendance toute intellectuelle d'une nature qui se prête à tout et ne demeure nulle part. I n peu plus tard, il plaint Sainte-Beuve en des termes ncore plus compatissants, et qui témoignent mieux de Il erreur (2) ; « Ce que vous éprouvez est notre histoire I tous. Nous passons notre vie à faire toute autre chose '\\w ce ver.s quoi no? goOts ou notre cœur nous porterait...

(1) lettre du 27 mai 1831.

(2) 26 Janvier 1833.

Quand tout va de soi-même dans la société, quand tout marche uniformément et que le lendemain est fils de la veille, la vie ressemble à un bain dans un lac tranquille; mais aujourd'hui, pauvrets, nous nous débattons dans un torrent, froissés et brisés à chaque instant par les rocs qu'il roule avec nous. » Nous verrons bientôt quelle place tient dans Volupté ce qu'on peut appeler le roman d'un enfant du siècle, ce trouble profond auquel fait allusion Lamennais, et qui naît d'une énergie sans emploi dans une société incohérente. Lamennais, qui ne conçoit pas une vie sans une mission, suppliait 6ainte-Beuve de tenir la sienne : « Il y a en vous tant de cette poésie du ciel qui retentit dans nos âmes comme un écho de la voix des Anges. Vous avez bien raison de dire que descendre de là, même comme simple spectateur, dans notre monde actuel, c'est faire un sacriflce. Dieu impose à chacun le sien; tâchons de l'accomplir en paix, en songeant quel prix lui est réservé. » Et il ne cesse de l'encourager pendant qu'il travaille à son livre; il n'admet pas un moment que ce livre se contente d'être une œuvre de psychologie, sans dessein ni thèse. Sainte- Beuve, qui ne voulait pas paraître vain, s'excusait sans doute sur le titi'e, et Lamennais, avec cette belle ardeur d'admiration qui transfigurait tout, répondait (D : « Il me tarde de lire votre roman, quel qu'en soit le titre. Le titre ne fait pas plus le livre que l'habit ne fait le moine. Si vous avez mis votre cœur dans cet ouvrage, ce sera quelque chose de ravissant. » Il subissait le charme de Sainte-Beuve; après la publication des Paroles d'un Croyant, il acceptait humblement ses observations. C'est un exemple intéressant de l'ascendant exercé par un esprit brillant, pénétrant et instable sur une pensée tenace et profonde. Il convient devant Sainte-Beuve de ce qu'il n'a pas, avec une simplicité qui fait mieux aimer encore cet impétueux et cet ardent : « Mon style manque trop de couleur, de souplesse, de richesse et de fécondité, cela est vrai... » Ce qui le séduisait tant chez Sainte-

(1) 4 mal 1834.

i3Lu\f, c était la connaissance du cœur. Il avait accompli de glands elïorls d'apolugélique, ses premières œuvres étaient d'imposants monuments de logique; mais l'imagination apocalyptique, la sensibilité délicieusement tendre ou exaltée au tragique, débordaient chaque jour ses conceptions intellectuelles. Il en venait à admettre une forme supérieure, ellicace en perfection, de l'apostolat, s'adressant au cœur plus qu'aux facultés raisonnantes. Et il prenait sans hésiter Sainte-Beuve pour un pùtre : « J'attends avec impatience votre nouvel ouvrage, unune quelque chose de beau et comme quelque chose 10 vous. Ce qui peint l'homme, ce qui parle au cœur d pour moi plus d'attrait que tout le reste. La région des pures idées est un peu aride et n'a guère de parfum. » nlin Volupté parut, et Lamennais y sentit la griffe du oiitique. Voici son portrait (i) : « Hervé est chrétien aussi, il a mille vertus; à l'âge où le cœur commence à se lalentir, il a gardé la chaleur d'âme et l'abandon de l'adolescence. Lui qu'on serait prêt à révérer, il tombe le premier dans vos bras, il sollicite aux amitiés fraternelles. Mais d'où vient qu'en le connaissant mieux, en laimant de plus en plus, pourtant quelque chose de lui <jus trouble...? C'est que son impétuosité dans ses idées st extrême; il s'y précipite avec une ardeur qu'on admire labord, mais qui lasse bientôt, qui brûle et altère. C'est un seul défaut; le chrétien parfait n'y tomberait point. Le chrétien parfait est plus calme que cela, surtout dans les produits de la pensée; il se défie de l'efficace de ses pi'opres conceptions et de sa découverte d'hier soir touhant la régénération des hommes; il est plus rassuré ur les voies indépendantes et perpétuelles de la Provilence; il réserve presque toute cette fièvre d'inquiétude pour l'œuvre charitable de chaque journée » (2).

1) Ch. 21.

;2) Voici le témoignage de M" Swetchine sur l'influence subie par

^alnte-Beuve de la part de Lamennais, après la rupture de celui-ci avec

"'Mm' : « Le mal produit par M. de Lamennais s'adresse surtout aux

ints et aux fali)les... Je viens d'avoir un long entretien avec

- tinte-Beuve qui est bien en deçà des esi)érances que nous avait

iunnées son livre Volupté; le vide de la place de M. Lamennais au milieu

des hautes inteUlgencee croyantes lui a ôté son appui. •

C'est bien là que se trahit le fond de scepticisme de Sainte-Beuve. Il lui est aisé d'attendre que le plan divin ressorte, avec la patience d'un homme qui a l'éternité devant soi; il ne se passionne guère, il espère peu; il n'entend pas que la volonté trop active, trop pressante, trouble la contemplation paisible de l'esprit, et il glisse insensiblement à ce fatahsme chrétien, qui donne à sa lassitude, à son universelle déception, un air de clairvoyance supérieure. Lamennais, tout en acceptant l'allusion de Sainte-Beuve, lui retournait une exhortation d) : « Il y a quelques endroits, un surtout, que j'ai pris comme une leçon, comme un avertissement de frère que tous me donniez personnellement, et je vous en remercie. Nous avons tous si grand besoin d'être avertis; nous glissons si aisément et si vite et si bien sur la pente de notre caractère. Il est sûr qu'il y a dans le mien une certaine impétuosité opiniâtre et blâmable que je ne me suis pas assez appliqué à réprimer, que mes idées me préoccupent trop, que je les pousse en avant avec trop d'ardeur. Je ferai, mon ami, tous mes efforts pour que vos bons et sages conseils, dont je vous remercie encore une fois, ne soient pas entièrement perdus. Toutefois, je ne pense pas tout à fait comme votre personnage principal, qu'il ne faille s'occuper des hommes, pour ainsi dire, qu'en détail, et abandonner complètement le reste à une puissance fatale ou providentielle qui exclurait tout concours de notre action propre. » Amaury, en effet, traite de (2) « grande morale aventureuse » l'eifort des philosophes, ou de tous ceux qui ont une pensée d'ensemble sur la destinée de l'humanité, pour agir sur elle par r « application téméraire » de principes généraux. Il en parle comme Rousseau parlait du parti encyclopédique; il ne va pas jusqu'à traiter la morale des grands penseurs sociaux de morale de théâtre. Mais, auprès de leurs procédés hasardeux, il fait valoir « le perfectionnement graduel, la guérison intérieure et ce qui en pro-

(1) 30 Juillet 1834.

Mciii, i uLLiuii uuiuui de soi, prudente, continue, effective », et il assure que par ces inlluences imperceptibles, le but social tant proposé » se rapprocbe avec une iiteur sûre. C'est ainsi que Rousseau se montre dans s Rêveries, isolé en lui-même, cherchant la vérité pour lUi, la vivant, et renonçant à tourner tout le labeur de son esprit vers la profession et la propagande de ses idées, parce que le souci d'agir altère selon hii la sincérité. Mais Rousseau avait assez prouvé qu'il était capable 'l'émettre une doctrine, et c'est à la fin de sa vie, découragé, malade d'esprit, qu'il ressentait ce grand dégoût pour la banalité de l'action, pour la réclame philosophique. La situation de Sainte-Beuve n'avait rien de semblable : il vivait à une époque d'ardente foi sociale; quelques-uns voulaient que le christianisme fût la doctrine de l'avenir; on revenait aux grandes conceptions des Pères, et non content de découvrir dans l'Evangile une règle de conduite intérieure, on y reconnaissait avec enthousiasme la force, négligée depuis longtemps, qui transforme les sociétés. Seulement Sainte-Beuve ne pouvait accepter une doctrine; les prophètes qui lui parlaient d'ère nouvelle, et qu'il voyait vivre dans une monde déjà transfiguré par le miracle de leur foi, exigeaient de lui trop de constance; ses espérances ne pouvaient être à long terme, et la réalité immédiate l'arrêtait; son esprit ne supportait pas des spéculations aussi amples; il était fait pour l'analyse menue, pour l'action au jour le jour, sans suite, au caprice de l'inspiration, à la rencontre des âmes vers lesquelles un goût passager l'inclinerait. Il ne croyait d'ailleurs pas que l'homme pût embrasser par l'intelligence ni rassembler sous son énergie les forces impalpables et débordantes qui composent les grands événements sociaux ; et peut-être aurait-il volontiers soutenu que ces événements sont de simples thèmes à observation que se donnent, par un choix arbitraire, les savants et les hommes politiques; la réalité ne consistait pour lui qu'en faits de psychologie isolés, en destinées particulières; 1' « avenir de l'humanité » lui a toujours semblé une alliance de mots vide à peu près de

sens. Aussi quelle est selon lui la qualité par excellence du vrai chrétien? c'est la finesse de l'intuition psychologique. « Oui, faites circuler en sa veine, au besoin, un souffle de l'archange qui combat; faites aussi que sa pensée soit assez agile pour courir à travers les cœurs, assez fine pour passer, en quelque sorte, entre la lame intérieure du miroir et le vi[ argent qui y adhère » d). Ne dirait-on pas qu'il veut caractériser son propre talent? Et c'est parce qu'il ne sait pas résister à cette volupté de l'analyse, qui peut être une force, mais qui risque aussi d'être dissolvante, c'est par habitude dominante et manie de critique, qu'au lieu d'aimer chez les hommes d'action la bravoure et l'entrain de la lutte, il les chicane sur les mobiles cachés qui les incitent à la bataille, « l'ambition de se mettre en tête et de mener, le désir du bruit ou du pouvoir, la satisfaction d'écraser ses adversaires, de démentir ses envieux... » Voilà comment il ente sur je ne sais quel christianisme morose et déprimant sa tendance à dénigrer la nature humaine, à chercher la tare. On serait tenté de lui appliquer sa méthode et de lui demander si, en s'attribuant, à lui, retranché dans sa paix indifférente, ce brevet de supériorité sur ceux que la hèvre de la croyance a lancés hors d'eux-mêmes, il ne se console pas d'une secrète jalousie. Il est toujours aisé de se reconnaître des vertus d'abstention, de renoncement et de méfiance, pour cacher ses timidités ou ses impuissances. A vrai dire, Sainte-Beuve voit surtout dans le christianisme une élégance morale, l'état sentimental qui prête le plus à la complexité, qui se joue dans les nuances les plus subtilement fondues. Il n'est pas de sentiments alambiqués qui ne prennent une apparence de profondeur, quand on les interprète à travers ce christianisme délicat, qui parle bien par moments le langage des forts, mais en qui s'enveloppe et se berce la pensée d'un raffiné. Au moins la notion esthétique du catholicisme, telle qu'elle est en Chateaubriand, stimule la volonté en lui ouvrant un horizon sur de grands

•ensembles harmonieux et calmes. Mais pour Sainte- ;ouve, le christianisme n'est qu'un prétexte à petites relations d'àme à àme^ à sensiblerie ou à sensualité mystique. Et rien n'est plus déplaisant, rien ne fait mieux "Utir l'échec d'un esprit qui n'a pas l'audace de conclure ,'iatiquement et qui cherche la perfection dans l'extrême acuité de la critique, rien ne prouve mieux l'artifice et le voulu du christianisme de Sainte-Beuve, que sa prétention à déllnir, avec de minutieuses retouches, la vi'aie, i seule attitude cliiétienne. Il en disserte à loisir comme Il disserterait du gai savoir.

Déranger, qui faillit se reconnaître au portrait de Mauice (1), ne fut pas si docile que Lamennais. Ce portrait st en lui-même assez llatteur. iVlais, à la suite de ses trois analyses, Sainte-Beuve avait placé, sous couleur de les résumer, trois épigrammes très dures, son dernier mot sur chacun des patients. Est-ce avec intention qu'elles ne correspondent pas dans l'ordre aux portraits qu'elles visent ? Sainte-Beuve aurait voulu rendre sa malice moins directe en laissant à chacun le plaisir troublé d'y i etrouver son bien. En tous cas, il est évident que « la iiesquinerie un peu égoïste qui s'émiette et qui pointillé » lie peut convenir à Lamennais, et qu'elle s'accorde très i)ien avec ce caractère « de prudence insinuante » qui est prêté à Elle; au contraire, « la raideur vaniteuse et infatuée » pouvait toucher Lamennais; enfln le « propos déshonorant » ne peut être attribué qu'à Maurice, et c'est !e mot qui fâcha Béranger. Il est assez naturel qu'il ait 'jngé à se voir en Maurice. Il avait participé à la Révoiition de 1830, et, dans ses dernières chansons, il en avait élébré le triomphe avec un lyrisme qui lui avait valu les éloges dithyrambiques de Sainte-Beuve, dans un iiticlf c\o \H?>2. LnîiiPunni- i" '""nsidérait comme le plus

1) - Et cet autre, ce Maurice, egainneiii si bon, si pauvre en tout temps, 1 désintéressé, il croit à une idée supérieure à lui, II s'y dévoue comme .1 une chose autre que lui. Il vous convie tout d'abord à vous y dévouer, t't il oublie que c'est lui qui a engendré cette idée et qui chaque matin la défait, la refait et la répare. S'il vivait un peu moins en cette plénitude confuse et tourbillonnante qui vous repousse, que serait-Il, sinon plus éveillé sur lui-même, sinon plus chrétien. »

grand poète lyrique du siècle, le sublime évocateur de rame populaire. Aussi quand Amaury parle de « ce Maurice si bon, si pauvre en tout temps, si désintéressé » et qui « croit à une idée supérieure à lui », qui « s'y dévoue comme à une chose autre que lui », Béranger pouvait bien s'imaginer qu'il était désigné. Quant à la critique froissante, il ne s'en plaignit pas directement à Sainte- Beuve; et il semble bien ressortir d'une lettre que celui-ci lui écrivit le 9 décembre 1834 que l'offenseur prit les devants, en offrant des explications qui n'étaient pas sollicitées. L'offensé les accueillit d'un air un peu pincé (1) : « Un mot seul, dans les lignes qui me semblaient résumer les trois caractères, a pu, a dû me faire froncer le sourcil; ce mot, vous le savez. Mais on m'a assuré que, dans un autre dictionnaire que le mien, qui n'est pourtant pas celui de l'Académie, ce mot n'avait pas le même sens que je lui ai toujours donné. Vous dirai-je toute ma pensée ? On m'avait insinué que ce portrait n'était pas le mien, mais celui d'un homme qui me semble valoir bien mieux que moi, et qui est loin d'être aussi heureux. Or ceci me tracassait pour vous et déroutait les idées que je m'étais faites de votre caractère... Mais même votre lettre répond à l'idée fausse qu'on m'avait donnée, en indiquant au portrait un autre original que moi. J'en suis donc doublement heureux. » Sur l'identité du personnage visé dans Maurice, on ne peut donc faire que des conjectures; Sainte-Beuve paraît bien avoir permis à Béranger de s'y retrouver; mais il est tout aussi vraisemblable qu'il s'agisse de Pierre Leroux; le portrait lui conviendrait assez, et les commentaires de Béranger s'apphqueraient à lui très justement. Il ne serait pas fort étonnant que Sainte-Beuve se fût défendu de l'avoir eu en vue. Il a dû sentir que ses procédés, en laissant accès aux soupçons du public, n'étaient ni généreux, ni amicaux; et il lui en coûtait d'autant plus de se rétracter que chez lui la sincérité était toute en nuances, en réserves, et gardait par devers soi le droit de se contre-

v'i) Correspondance de Béranger, II, pp. 205-20fi.

du c. i'iei rc Leroux a pu lui suggérer tel trait de la physionomie de Maurice, qu'il a complétée selon sa fantaisie. On ne peut penser sérieusement qu'il ait voulu peindre Maurice de Guérin; il l'avait bien rencontré à La Chênaie, mais il n'avait pu sentir chez lui cette ardeur inquiète d'apostolat, a cette plénitude confuse et tourbillonnante » dont parle Amaury.

l'n doute analogue reste sur le portrait d'Elie. Serait-ce Liie de Kertanguy, un des disciples de Lamennais, et son futur neveu, que Sainte-Beuve avait aussi connu à La Chênaie ? Si Hervé est bien Lamennais et si Maurice est bien P. Leioux, peut-être n'est-il guèi-e vraisemblable que Sainte-Beuve ait mis auprès d'eux un personnage si peu connu. Peut-être est-il question de l'abbé Gerbet; je n'ose avancer le nom de Lacordaire, avec qui Sainte- Beuve était alors assez lié pour lui demander sur la vie de séminaire des notes destinées à être transcrites dans son roman. Le reproche « d'habileté propre » d) qui se ménage dans des buts lointains et secondaires » pourrait cependant porter sur la timidité observée par Lacordaire dans ses relations avec Lamennais. Il ne se livra jamais complètement, comme s'il avait senti le danger ; et peut-être l'a-t-il jugé plus tard avec un peu de pitié éloignante et justicière. Les qualités de séduction de Lacordaire sont en ces mots : « Nature tendre sans mollesse, ouverte et facile d'intelligence, égale pour le moins à toutes les situations, aumônière et prodigue avec grâce. Son abord encliante comme s'il était de la race des rois. » Il se peut aussi que Sainte-Beuve ait senti chez

icordaire « une glissante surface qui s'interpose entre buu âme et vous ». Lacordaire ne se montrait pas aisément, dans ce milieu composite de La Chênaie. Il sentait probablement que beaucoup, parmi ceux qui le traversaient, y apportaient une curiosité passagère, et qu'il ne

1 Lacordaire quitte Lamennais en 1832. Pendant qu'il collaborait à

renlr. il écrivait à un ami de séminaire (p. 122) : « Abonne-toi, tu feras

un-ii et tâche de le répandre... Mais ne te porte pas comme un défenseur

ardent de nos doctrines; la modération est la meiUeure manière d'honorer

ses opinions. »

fallait pas faire grand fond sur des conversions de littérateurs. Il a pu se défendre contre Sainte-Beuve avec d'autant plus d'adresse qu'il lui savait plus d'indiscrétion pénétrante dans l'offensive. A son ascendant, peut-être opposait-il, pour couper court aux entretiens poursuivants, (( des jugements légers, indifférents. » Mais que veut dire Sainte-Beuve en parlant de ses opinions W « contradictoires sur des matières où il s'agit de droit inviolable et d'équité flagrante pour le grand nombre ? » Il en viendrait sans doute à parler avec un peu de dépit d'une iime qui se réservait, qui n'osait se fier à une doctrine étroite par le nombre de ses adhérents, qui en appelait à l'antique expérience de l'Eglise et se rassurait dans son autorité traditionnelle, en jugeant d'un peu haut certaines impatiences de justice et des essais prématurés. Sainte- Beuve interprétait en ambition latente ce qui fut surtout, pour qui se rappelle la carrière de Lacordaire, scrupule d'intelligence, docilité dans l'attente, et crainte de l'exaltation factice.

Quoi qu'il en soit, ces trois portraits, avec les pages qui les suivent, témoignent curieusement de l'attitude prise par Sainte-Beuve dans ce milieu d'apôtres, de voyants et de prophètes, où son étoile l'avait conduit. Il s'est laissé quelque temps emporter par leur enthousiasme, mais l'esprit de critique veillait chez lui; il a senti tout de suite que l'action immédiate exigeait un sacrifice intellectuel, qu'il fallait se résoudre à devenir fhomme d'une idée, batailler pour la maintenir, et par là peut-être

(1) Dans le paragraphe final, Sainte-Beuve parle de « cette mesquineile un peu égoïste, qui émiette et pointillé, qui retranche à la moindre action. » H se peut que Sainte-Beuve n'ait saisi chez Lacordaire que le souci extrême de la correction vis-à-vis des chefs hiérarchiques de l'Eglise à tous les degrés; il n'était pas assez son confident pour connaître le point que sa dignité lui interdisait de dépasser. Quant au soupçon de « politique» que Sainte-Beuve insinue, — plus tard, dans sa correspondance avec M"' Swetchine, Lacordaire laisse voir par où les apparences de sa conduite y donnent prise (25 juillet 1836, Rome) : « Vous me faites entendre qu'il y a dans mes actes isolés un désaccord qui fait qu'il n'est pas facile de saisir le résultat général : il est vrai qu'il me faut du temps pour tracer une ligne droite, et j'admire moi-même comment, avec quelque chose de si subit, la Providence permet cependant que ma conduite se suive, et que certaines gens me croient très habile et très fin... ».

peidre un peu de ce vaste don de sympathie, d'où il tirait ses meilleures jouissances. Puis il aurait fallu risquer quelque chose, et l'aventure n'était pas de son goût. Ce qui était surtout épicurisme d'esprit, il essaie de le repréater comme un scrupule de christianisme. Et en même temps, dans l'ordre de l'action, comme en amour, il sentait qu'il perdait inliniment à toujours demeurer obser- \ateur, raisonneur, se concentrant bien pour un temps Hir l'objet de son admiration, mais d'ailleurs trop disrsé et d'instinct trop mobile pour jamais dépasser . adhésion spéculative. Ainsi Amaury se montre « inlirme, dépareillé ». « J'avais hâte de m'attacher et de m'appuyer... Je me serais fondu corps et âme en quelque destin valeureux... Il est ainsi des âmes tendres^ des âmes secondes qui épousent une âme illustre et s'asservissent à une gloire... » C'est quelque chose comme ce séidisme qu'analyse A. de Vigny dans Servitude et Grandeur militaires. Il suflit de lire les Consolations pour voir que l'ascendant de Hugo sur Sainte-Beuve fut, un moment, immense. Sainte-Beuve était incertain, désemparé, il subissait le prestige de son bonheur autant que de son talent; mais nous savons que la déception vint de bonne heure. Elle lui vint en même temps de tous ceux dont il avait cru faire « les guides turbulents de sa vie extéi'ieure ». 11 n'a pas lencontré son « grand homme ». <Vest par découragement qu'il s'est rendu le disciple des maîtres invisibles, inconnus, absents ou déjà morts », le disciple de Port-Royal. Cette soumission lui pesait d'autant moins qu'elle n'astreignait nullement sa \ ic extérieure, et fort peu sa vie intérieure. En se prêtant I l'étude des doctrines, son esprit restait maître de lui et uverain du domaine où il promenait sa pensée indépendante. Il devait d'ailleurs se lasser aussi des Messieurs de Port-Hoyal bien avant d'achever l'œuvre qu'il ur consacrait.

Les idées d'Amaury sur l'homme d'action, sa mission t son caractère, sont à diverses reprises exprimées dans olupté, à propos de M. de Couaën. Et tout ce qui s'y Utache serait bien le Roman d'un Enlant du Siècle.

Mais le roman est au second plan ici, et se compose d'épisodes détachés qu'il faut assembler pour leur trouver un sens. Amaury est trop soucieux d'ailleurs de son cas unique^ il insiste trop sur l'exceptionnel et sur le rare de sa destinée, il s'intéresse trop superficiellement à la vie générale des hommes de son temps pour reconnaître volontiers dans sa souffrance l'expression personnelle d'un état de choses universel, affectant de la même manière toute la jeunesse contemporaine. Et puis il reste trop romanesque dans ses tentatives d'action, pour que l'échec nous en émeuve beaucoup. Jamais nous ne sentons dans Volupté ce qu'il y a de poignant et de désolant dans l'attitude de cette génération ardente mais sans principes clairs, dévorée du besoin d'agir, mais incapable de s'en partager l'initiative, faute d'une croyance pratique, et cherchant désespérément l'homme des temps nouveaux qui lui révélerait sa carrière. La hantise du héros, du « surhumain », depuis l'Empire la remplit de dégoût pour les essais humbles et tâtonnants, où la volonté accepte des tâches mesquines. Elle est impuissante parce qu'eUe n'imagine pas l'action autrement que par une sorte de fascination; et elle cherche, moitié sincère et moitié sceptique, le magicien qui transformera les choses par la merveille de sa pensée et de sa hardiesse. Or Sainte-Beuve ne voit dans l'action qu'une occasion nouveUe de faire des expériences intellectuelles. Il observe ce que deviennent les idées au moment d'agir; il regarde, lui chétif, quel est le secret ressort des grands énergiques : il se demande si c'est bien d'un principe qu'ils tirent leur ténacité, ou si plutôt ils ne veulent pas imposer leur caractère. Voyez M. de Gouaën et les propos qu'il tient à Amaury (III, VI). Il nie la force progressive des idées et afflrme uniquement des volontés. L'individuahsme va si loin chez lui qu'il ne veut pas même traiter la coutume, la tradition comme une valeur à mettre en œuvre : cela étonne d'un gentilhomme royaliste; mais c'est bien là l'idée romantique du héros; c'est aussi toute la métaphysique du génie selon Hugo : Les Feuilles

d'automne, en 1831 (D, et sans doute bien des conversations privées avec Hugo, suggéraient à Sainte-Beuve l'image de l'homme qui se croit un géant vaincu sans avoir lutté. Il montre donc le génie méconnu, étranger au milieu des petits intérêts dos hommes, traînant ses grandes pensées comme une malédiction, et comptant seulement sur la puissance de sa volonté condensée pour attirer à lui, dans une occasion complice, les forces en attente partout disséminées. L'homme d'action ainsi entendu n'est pas fort parce qu'il est la conscience de la foule; Hugo non plu? ne faisait pas encore « son métier de flambeau »: il l'entraîne malgré elle, il ne se repose jamais sur elle. Aussi est-il amèrement triste dans son attitude boudeuse : il ne se prend pas pour l'homme providentiel appelé à concourir au plan divin: il ne voit dans la réussite qu'un hasard : « S'il est un effet général que l'humanité en masse doive accomplir par rapport à l'ensemble de la loi éternelle, je m'en inquiète peu. » Pourquoi donc agir ? Par ennui, par horreur de ce sentiment de non être qui vient aux désœuvrés. Ajoutez-y que M. de Couaën a suivi, dirait-on, les cours de Lamarck : « L'espèce domine et les individus sont broyés ». Et il a lu aussi Voltaire : « Un remuement de rats, à quelque fond de cale, se rattache-t-il au cours de la lune, aux moussons de l'Océan... » Sainte-Beuve, parla bouche d'Amaury, reproche à M. de Couaën et par ricochet à Hugo, de n'avoir pas le sentiment des temps modernes, parce qu'il déplore l'abondance des grandes volontés refoulées sur elles-mêmes. Il trouve un motif d'optimisme à constater que la masse (( ainsi mue des plus généreux ferments » peut prendre a une importance croissante et bientôt dominante ». \ vrai dire, il n'y a guère là, de sa part, qu'une spéculation sur une idée saisie à la volée: il a voulu, comme toujours, donner un correctif à une théorie excessive, aristocratique et pessimiste. Il faut d'ailleurs se souvenii' qu'en 183'! ses relations avec Hugo étaient plus que gênées: les conseils qu'il lui adresse

1) Voir notamment la pièce intitulée Dédain.

par allusion manquent d'aménité, et ce n*est pas, assurément, par une intention flatteuse, qu'il montre M. de Couaën possédé par une idée flxe, tournant à la « manie » et à « l'outré », et manquant sa destinée.

En Cadoudal, Amaury Sainte-Beuve sent au contraire l'homme sans personnalité réfléchie, mais avec beaucoup de race, et qui garde une foi absolue dans une tradition qui impose d'agir, avec « je ne sais quoi de rude, de peu humanisable, d'anciennement féroce ». Et c'est encore pour lui une occasion de revenir à sa conception du chrétien. Après s'être demandé si Georges n'aurait pas pu se dépouiller, par la culture, de ce fond instinctif et brutal, (( aux dépens de la partie forte de son caractère » (XIII), il conclut que le but élevé de l'individu n'est pas de réaliser et de maintenir le type de sa race, mais de se rapprocher d'un idéal humain, le même pour tous en sa perfection, et que tous conçoivent intégralement : (( Qu'ai-je là à regretter, dit-il en se comparant à cette nature puissante. Il ne doit rien survivre de l'Hébreu, du Celte ni du Scandinave dans le chrétien. » Tout ce qui limite la personnalité, en la déterminant et en la fixant, est ainsi traité par Sainte-Beuve comme une diminution. C'est chez lui une forme du sentiment de son impuissance à agir. Pour un moment d'enthousiasme, et parce que la joie de l'action prochaine l'a déhvré de l'obsession de lui-même. Amaury croit appartenir corps et âme à une cause; mais il se reprend; dès que la conscience entre en jeu, elle va contre la volonté spontanée; Amaury n'a pas assez de race pour vouloir être ce qu'il serait selon sa nature et son hérédité; son moi conscient et réfléchi se développe en dehors des voies de son moi inconscient, et au besoin contre lui. Il croit voir que sa flèvre de danger n'est qu'une nouvelle manière d'être, audacieuse et fière. de la volupté. Ainsi Sainte-Beuve, séduit un moment par des hommes de pensée ardente et de tempérament apostolique, s'est consolé de ne pouvoir être des leurs en se disant que le grand devoir humain était loin d'eux, dans une vie sans projet, mais pénétrée d'intention

chrétienne. Instinctivement, il réduit le christianisme à n'être que son talent sublimé.

L'orgueil de diriger les âmes restera en lui, après qu'il se sera cru débarrassé de « l'orgueil d'émouvoir » (XIV). L'âme qui lui a semblé passive à souhait, c'est M°® de Couaën. Il y a de tout dans ce personnage, dont le modèle nous est apparu déjà dans les Consolations; il y a même de vagues réminiscences de Clarisse Ilarlowe, et beaucoup de l'inspiration que Sainte-Beuve avait si vivement goûtée chez les poètes lakistes. C'est une quintessence de toute? les amours littéraires de Joseph Delorme; elle est presque irréelle; elle vient d'un pays un peu mystérieux et frappé par le malheur: et tout en elle semble aussi loint.un. A force de nostalgie on la dirait absente, hors de la vie. D'un peu plus près, on lui trouve à la fois une exaltation douce et ce sens très droit de la réalité qu'il est de tradition, dans le roman français, de reconnaître aux femmes; on devine en elle, dans son accent souffrant, une déception profonde, et une attention vive à ne la pas laisser voir, une manière loyale et simple d'accepter la vie comme elle est, avec ses devoirs clairs. Cette nature si discrèteinent héroïque et rêveuse demande des attachements parfaits et chimériques, purs d'égoïsme. Amaury s'essaie à en être l'objet. L'idéal chevaleresque entrevu, qu'il s'engage à réaliser, le sacrifice mystique à une cause sacrée et perdue, qui prendiait pour symbole l'absolu dévouement à sa dame et maîtresse, cett^. allure sublime, affermie contre toutes les séductions, qui se voit aux héros de légendes, ne pouvaient convenir à la nature inquiète et raisonneuse d'Amaury. C'est ici la partie du roman où Sainte-Beuve a pastiché la manière de M"* de Souza et de M"* de Kriidener : c'est plus ingénieux que vigoureux, plus artificiel que vraiment vécu. Balzac « refaisant » Volupté dans Le Lys dans la vallée, a voulu

faire de l'héroïne une femme très réelle. NP® de Mortsauf a vécu, c'est une maîtresse femme; elle sait la douleur et elle sait le monde; elle peut donner à un homme jeune d'excellents préceptes pour la conduite de sa vie. Et elle entend bien que son amour, au Ueu d'être une distraction dans la carrière de ce débutant ambitieux, tardivement apparu à son cœur malheureux, lui soit une exhortation perpétuelle et un soutien effectif. Au contraire, M""® de Gouaën, voyant que les instincts actifs d'Amaury l'éloigneraient d'elle, ne sait que le supplier de rester auprès d'elle: « Vous ne nous quitterez jamais » (VIII). Elle s'absorbe et s'étiole dans une idée fixe « pâle et d'une monotonie de pensée qui tendait à la stupeur ». On la croirait initiée à un autre monde, d'une vie intérieure si concentrée qu'elle semble avertie par un sens mystérieux des accidents voilés encore de son destin; elle perçoit des harmonies ou des discordances, où un esprit ordinaire ne voit rien, que d'indifférentes banalités. Elle semble sans volonté; elle ne résiste à rien, ne se promet rien : mais sa délicatesse d'impressions la préserve aussi de toute complaisance pour les tromperies des autres : elle ne sait rien se suggérer, ni rien se dissimuler de ce qu'elle a découvert chez eux. Amaury s'aperçoit vite qu'il ne peut fixer cette sensibihté sous sa main; il y a un refuge, en elle, de tristesse et de sérénité, qu'Amaury, maître en émotions, ne peut troubler. Et c'est lui qui ploie sous son ascendant. A sa casuistique amoureuse, 011 le jargon dévot ne parvient pas à cacher le fond brutal, à ses théories sur lui-même, grâce auxquelles il pense la toucher de pitié, elle répond par une parole de bon sens qui a raison de lui : « Vous vous tourmentez avec les dires de vos philosophes. » Après un bref consentement au marivaudage métaphysique, elle retient en face de cet esprit enlaçant et compliqué une telle assurance de simplicité qu'elle lui échappe et le ramène, une dernière fois charmé, dans le cercle de sa vie. Puis, quand elle l'a bien éprouvé, elle le tient loin d'elle; les adresses d'Amaury pour la ressaisir ne sont plus que de prétentieuses gaucheries. « Elle ne concevait, dit Sainte-Beuve, d'autre infi-

aeiiie que celle du cœur ». et c'est pourquoi elle n'admet pas les recommencements : les arrangements, la suavité de langage d'Amaury ne peuvent rendre pur ce qui a été une fois altéré. Elle mourra, certaine que la mort de son fils Ta châtiée « pour avoir désiré quelque chose hors du cercle tracé ». Ame scrupuleuse, elle interprète contre elle tout son malheur.

Pour interpréter Ténigmatique M"* R*** (XIV, XV, XyiII), il faut rapprocher d'elle cette « âme charmante » dont parle U. Guttinguer dans son roman; Sainte-Beuve en parle avec la fatuité et la désinvolture d'un héros de Laclos : « J'éprouvais un flatteur mouvement d'orgueil... de les satisfaire toutes les deux, et moi de n'être pas rempli. » Le dernier mot est de style : il rappelle l'abîme intérieur de René, oii toutes les passions répandues ne feraient pas le plein; de même, les « inquiets scrupules » suscités par la pensée de M™® de Couaën, sont là pour répondre au plan général du roman, qui est moral. Cela mis à part, la « tristesse amollie » de M™* R***, ce « désabusement précoce », cette « langueur d'âme » et ce loisir de se regarder et de s'observer jusqu'au seuil du trouble, ' font bien pendant à l'âme de l'héroïne d'Ulrich, « légè- Mient gâtée, non pas au fond, par la fortune et les plaiis; un mélange de tendresse facile et d'esprit français du meilleur temps avec des ouvertures de cœur singu- ^^♦^res vers la religion », sachant jeter sur « les sentiments nbarrassés » de son amant « des mots pénétrants avec sa supériorité d'expérience ». Entre M"* R*** et Amaury, c'est une lutte de fmesse, et c'est elle qui déjoue ses confidences adroites, en y démêlant la vérité qui s'y dé- "^be en nuances à l'infmi. L'amour-goût, dirait Stendhal - a unis, et quand la jalousie vient mettre de la passion dans la coquetterie, il peut faire illusion. M™' R*** ressemble aussi à ces femmes qui tenaient les premiers les dans les romans du XVIIP siècle, détachées de très •nne heure de la vie par une épreuve qui les a déçues fond, et se laissant distraire de leur ennui par une loration qu'elles appellent et qu'elles découragent. Seuuient Sainte-Beuve l'a romantisée encore; il a vnulu

qu'elle s'appelât Herminie; s'il la peint quelquefois en touches dures qui nous désenchantent, il lui a donné ailleurs la dolente faiblesse d'une victime. Voici successivement les deux manières : « A la soie onctueuse et cendrée de son front, à l'ivoire net et tiède de sa joue, succédait une légère et dure verdeur comme métallique. » Après les pages où il a poussé à Texcès les brutalités de la vanité sensuelle et déçue, il nous la montre qui « aurait eu besoin de s'appuyer et de croire ». Elle est « douce, sensible, courageuse ». Amaury, comme il convenait dans une confession, se donne généreusement les torts. Et si nous mettons, auprès de M""^ R***, M"^ de Liniers et M""^ de Gouaën, il semble que Sainte-Beuve ait voulu dire que toutes les femmes, si différentes soient-elles, sont liées par une sorte de solidarité secrète, où elles se reconnaissent, se liguent, même rivales, pour se défendre contre les hommes, vulgaires et trompeurs, et leur infliger un dépit douloureux jusqu'au désespoir. Et cet instinct de défense, nous l'avons vu déjà dans les romans féminins du XVIIP siècle.

Pour ce qui est de la conversion d'Amaury, Sainte- Beuve n'a nullement voulu y mettre une continuité intellectuelle. Il s'est détaché sans crise violente; contre les théories de Lamarck, où il avait pu observer la même imagination froide et désolée que chez Sénancour, ce n'est pas la pensée chrétienne qui protestait en Amaury, mais « un sentiment abondant de création et de brusque jeunesse ». Quand il traverse, — symbole de Sainte-Beuve traversant assez rapidement le milieu doctrinaire, — la société d'Auteuil fmissante, on sent que son esprit est sans inquiétude et sans souffrance. Il n'y a pas, ici. d'étude du tourment intellectuel. D'ailleurs, si Sainte- Beuve n'explique pas non plus comment la pensée d'A-

niaury se réconcilie avec le christianisme, c'est qu'il lui a prêté toujours un tour d'esprit mystique. Sa méthode tend à préciser des rapports purement spirituels : la vie de l'àme est pour lui absolument originale, et irréductible à des termes scientifiques. Rien de plus contraire aux tendances de la société d'Auteuil; dans son livre sur Les Rapports du physique et du moral de Vhomme, le dessein de Cabanis était d'empêcher la science morale de se i>erdre dans le vague métapliysique en liant a les phé- ' mènes intellectuels et moraux aux mêmes lois et aux mêmes propriétés qui déterminent les mouvements vitaux )). Amaury essaie de réaliser un état de sensibihté idéale, un compromis raffiné entre l'amour humain et la possession la plus prochaine de Dieu. Cabanis, dans le même ordre d'idées (2^ Mémoire), n'étant pas de ces amateurs de sentiments précieux qui emploient des procédés d'artiste patient et fin à tisser des trames ténues, se contente de noter chez les consciences faussées par une éducation artificielle certaines confusions et substitutions de sentiments : « Dans le sein des familles pieuses et sévères, où l'on dirige l'imagination des enfants vers les idées religieuses, on voit souvent chez eux la mélancolie noureuse de la puberté se confondre avec la mélancoUe • étique; et pour l'ordinaire aussi, elles acquièrent l'une l'autre dans ce mélange un degré considérable de ice; quelquefois même elles produisent les plus fuites explosions, et laissent après elles des traces ineffaçables. » Les vrais maîtres d'Amaury-Sainte-Beuve, ce sont les descriptifs plutôt que les raisonneurs, — Vauvenargues, Saint-Augustin; il accepte les logiciens pour- •;int, quand ils appliquent la rigueur de l'esprit à la mare fuyante du cœur : ainsi de Bourdaloue. Amaury lime la difficulté vaincue; épris de Saint-Martin, fi se met dans l'attitude intellectuelle la plus propre à combiner en variations habiles les fornmles du Philosophe inconnu; il y fait entrer des sentiments finement ouvrés : plaisir de décrire facilement des conceptions difficfies, traduire en mots nets et de déduire en idées distinctes •^ intuitions d'un esprit extatique, le ramènent à Saint-

Martin même quand il a connu Port-Royal, M. Hainon, et accepté la direction de l'abbé Carron.

Sainte-Beuve a placé toute cette période de la vie d'Amaury dans un milieu qu'il avait entrevu au beau temps de ses relations avec Lamennais. L' « ecclésiastique remarquable », ami de l'abbé Carron, est sans doute l'abbé Teysseyre U) : c'est par lui et par Lamennais qu'il put entendre parler de l'abbé Carron. Le personnage réel, que Sainte-Beuve n'a donc jamais connu directement, hérita dans sa pensée de toutes les vertus qui font un directeur idéal. Il permet à Amaury toutes les formes de la sentimentalité religieuse, et il le laisse se lixer dans une religion où les langueurs et les tendresses de Fénelon s'harmonisent aux riantes interprétations de la vie qui l'enchantent chez Saint-Martin. Il tolère enfin chez son pénitent, cet indulgent directeur en qui le vrai abbé Carron aurait peut-être hésité à se reconnaître, une interprétation de la grâce qui coïncide à mervehle avec son penchant à s'adorer soi-même. Il semble que l'âme ait le loisir de se laisser prendre et de se refuser en sécurité : la volonté ne cherche pas Dieu en tremblant, elle n'a pas à ciaindre son abandon; Dieu désire son retour avec une éternelle patience. Et Amaury ne se réfugie en lui qu'après avoir été partout rebuté. Alors tout vient s'anéantir dans son mépris; mais il se soucie encore, au heu d'avoir l'élan éperdu des grands mystiques, leur grand oubli précurseur de la résurrection intérieure, il se soucie de maintenir la continuité de sa vie intime; degré par degré, avec une finesse d'observation qui prête à la Providence plus d'ingéniosité et d'esprit que de force, il décrit l'action de Dieu sur lui; et vraiment on admire que Dieu ait si complaisamment adapté ses voies aux détours d'une nature si peu sûre. Au dernier moment, pour nous bien faire entendre que se convertir n'est pas se méconnaître, Amaury s'écrie : « J'avais hâte de mettre l'idée de M""^ de Couaën en toute sûreté et pureté derrière l'autel. »

(1) Voir Sa Vie par Paqueile de Pollenay.

Amaury prêtre demeure le virtuose attentif aux fluctuations harmonieuses de son âme. La règle religieuse est pour lui une culture d'âme égale; il n'en marque pas l'intention mortiiiante. Pour décrire la vie de séminaire, il a fait appel à des impressions conservées par Lacordaire : mais que n'a-t-il imaginé ce que dut ressentir dans ce milieu « innocent et frugal » le jeune homme complexe et orageux qu'avait été Amaury ? Il a bien changé d'habit; mais son grand effort chrétien est moins de dépouiller le vieil homme que de sublimer son passé. Dans le parc • •M il médite selon la règle, il n'est pas hanté par M'"^ de aiaën : il dédie une pensée à trois allées. Au milieu de ^es exercices spirituels, il apprend que M"* de Liniers se marie; et il tient à penser qu'elle y met « un sentiment particulier de délicatesse », pour lui « alléger un remords ». Et nous voici repris par le train du roman; nous n'en saurons jamais plus sur la vie intérieure du jeune prêtre. Il retourne en Bretagne pour se retremper une dernière fois au pays de son enfance; il « étouffe de pleurs », suffoque de souvenirs : et malgré tout il n'attire pas la sympathie parce qu'il a toujours abordé la vie tiop prudemment; il est incurablement calculateur et élégant. Pour que le livre fût parfait et de composition impeccable, il fallait bien qu'Amaury revînt auprès de M'"*" de Couaën mourante, et qu'auprès d'elle il fût prêtre en môme temps qu'amant. C'est la trouvaille que Saintelieuve reprochait à Delécluze de n'avoir pas faite dans n petit roman. Toute cette fln est d'un romanesque idié; les moindres détails recèlent de minutieux sym- 'les; tout nous prépare à cette scène pénible, presque ritante, de rextrême-onction donnée par Amaury. Et ce ril faut noter, c'est que Sainte-Beuve, en suivant à trais ces moments difhciles l'état d'âme d'Amaury, ne it pas de la psychologie directe : il évoque des souvenirs littéraires, il rappelle des analogies, il associe des images puisées dans les livres ; mais l'abondance et la variété

• la culture, on le voit bien ici, ne suppléent jamais à

• spontanéité créatrice d'une imagination féconde. Il est pas jusqu'à la Bible qui ne prenne, avec Sainte-

Beuve, l'air d'un recueil de jolies moralités; c'est un littérateur à l'affût des allusions, des questions épineuses aussi, pour faire preuve d'un talent qui sait tout dire. Le problème de Foubli, qui est la grâce du prêtre confesseur, n'est pas négligé : n'y a-t-il pas là quelque chose de piquant ? Puis que de volupté encore dans la scène de l'onction : il a beau faire, Amaury songe à lui surtout, et c'est à lui qu'il fait songer, plus qu'à elle, plus qu'à la majesté de la mort, qui s'efface complètement.

La conclusion (D, qui fait pressentir l'activité apostolique d'Amaury dans le Nouveau-Monde, ne peut faire illusion. C'est sans doute une intéressante dissertation sur l'avenir spirituel et matériel des Etats-Unis; mais elle n'est rattachée par rien à la ligne directrice du roman. Si Amaury voulait agir, que ne se résolvait-il à dire clairement l'attitude qu'aurait prise en France son catholicisme ? Il était plus aisé de déclarer que les sociétés européennes sont de celles où l'individu d'élite ne peut se frayer un chemin qu'en marge de l'activité universelle, et plus romanesque de transplanter Amaury dans l'Amérique de Chateaubriand : dénouement plaqué ; ce hvre n'en reste pas moins la confession de l'inutile qui ne sait pas même être amoureux généreusement, ni joindre à son amour la fierté d'une tâche humaine accomplie. — En avril 1833, après avoir refusé un poste dans le haut enseignement, Sainte-Beuve écrivait à Lerminier : « Etre et rester en dehors de tout, c'est là, je crois, mon vœu et ma destinée. » Et il ajoutait que s'il était capable d'action, ce serait « dans un sentiment de guerre ouverte, dans une pensée révolutionnaire... se produisant hors de l'enceinte. » Cette effervescence incapable n'a pas duré.

Volupté ne ht pas grand bruit, et n'eut surtout pas le succès de sympathie qu'espérait Sainte-Beuve. J.-J. Am-

(1) Elle a pu être suggérée à Sainte-Beuve par un fait de la vie de Lacordaire, qui faillit partir pour l'Amérique comme vicaire de Mgr Dubois, archevêque de New-York. La révolution de 1830 arriva là-dessus.

pdie lui consacra un article plutôt élogieux^^). Il note la continuité du mouvement lyrique à travers l'analyse : en effet, \ olupté prétend au poème, et il est sûr aussi que le mouvement de prière, l'effusion religieuse des Co/i/es- >ns de saint Augustin ont souvent été le modèle de tinte-Beuve. Encore Ampère trouvait-il qu'il y avait ns la « portion lyrique » trop de développement : le public était « blasé et pressé »; de même il blâmait un fini trop curieux dans le détail. Mais il louait la moralité 1 rétienne du roman, en un temps qui glorifiait le mal, 5 héros de l'adultère et de la séduction; c'était en littélure, pour la première fois, « le jour du confessionnal », dénonçajit à la fois le côté défectueux du cœur, qui cherche à se satisfaire par la volupté, et le vice de la lonté, qui veut commander. Ampère ne fait pas d'al- .asion plus précise à toute la partie du roman qui critique les hommes d'action contemporains, et il ne semble pas être choqué des procédés tout profanes dont use Sainte- Beuve, avec des prétentions chrétiennes. Il ne dit pas que dans cette confession, comme dans la vie réelle de son auteur, les influences littéraires sont au moins pour autant que les impressions recueillies ; assurément, 'olupté répond bien mal au souhait que Charles Nodier, 1 1831 2;, énonçait à la Cm d'un article où il déplorait i L'sprit sectaire, 1' m impassibilité automatique », le manque de naïveté dans la foi politique de la génération nouvelle : « Je ne vous conjure de sauver ni le sentiment religieux qui n'est peut-être plus, ni la liberté qui ne sera jamais : sauvez Vmnour^ si vous le pouvez. » Balzac, qui s'est assez cruellement moqué de Sainte-Beuve dans Un pnnce de la Bohême, en imitant son langage précieux de psychologue, a étudié résolument cette nouvelle jeunesse qui avait la frénésie d'arriver, mais il a aussi cru l'amour. Il n'est que G. Sand qui ait pris Sainte- Beuve pour une « créature angélique », et il fallait

1) Revue de Paris. 1834.

■2) Revue de Paris, de l'Amour et de son Influence comme sentiment

r la société actuelle.

que l'illusion fût bien forte pour ne pas s'en aller à la lecture de Volupté. Le caractère artificiel de ce livre, la maturité précoce du héros, son esthétisme troublé de scrupules religieux et survivant à tout, sa facilité à changer de personnaUté séduisent aujourd'hui la curiosité par une imparfaite mais saisissante ressemblance avec de plus modernes esthètes, plus méthodiques, plus sereins aussi dans leur perversité. Le symbolisme amoureux de Volupté se développe avec une splendeur incomparable dans les Vierges aux Rochers de G. d'Annunzio. De la psychologie tranchante, mathématique, à la Laclos, des élégances morales telles que les offrent les romans féminins selon l'ancien ton, une volonté tendue à suivre Fondoiement de la vie intérieure; des vues de mysticité inspirées par la fréquentation de quelques livres de piété choisis; et, mêlée à tout cela, une affectation de force et d'expérience dans le mal, qui survit, avec les ménagements du goût, au naturalisme des premières années : grâce à un rare talent d'expression, Sainte-Beuve a formé de ces éléments un ensemble très bien fondu. Si toutes les œuvres autobiographiques que nous avons rencontrées valent par la sincérité humaine de leur fond, celleci intéresse surtout comme une œuvre de virtuosité, et elle témoigne d'un souci de virtuosité dans la vie réelle. Sainte-Beuve a donné dans Volupté le premier exemple d'une littérature amorale, malgré l'enseigne édifiante, morbide, prétendant valoir la science par la sûreté des méthodes et l'infaillibilité des pratiques, et rivaliser avec l'art par la vie de l'expression.

L'autobiographie s'éloignait, avec Sainte-Beuve, de ses voies traditionnelles. Le mal décrit dans Volupté est un mal raffiné et rare, et il faut pour le produire la rencontre de bien des éléments et une culture savante. Que René nous semble naïf, simple et peu averti auprès d'Amaury! Volupté demeure une œuvre isolée, et s'il faut la mettre dans une école, c'est aux adeptes de l'art pour l'art qu'elle appartient. Ciseler des sentiments exquis, unir le travail du style à la recherche psychologique, et bien souvent inventer studieusement des complications

iilimeiilales pour prolonger le prétexte des habiletés

l'bales, c'est là ce qu'a fait l'école parnassienne; et c'est elle qui a créé une mode romanesque nouvelle, en éliminant de Tait toute préoccupation morale et en poursui-

uit Texceptionnel. De même que la grande poésie ly- I ique, sous la Restauration, a donné les plus larges développements aux sentiments que l'autobiographie avait mis au jour, l'école parnassienne, et Baudelaire surtout, avec sa haine de l'éloquence, a élaboré les états d'âme

tiguliers d'une génération énervée, en leur donnant uue précision et une perfection de forme qui tend à l'impassibilité.

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