‹ Le roman réaliste au XVIIe siècleChapitre 53 sur 188 · Aux lecteurs, p · texte numérisé non relu

Aux lecteurs, p

plus pures expressions du sentiment religieux, l'âpre naturalisme des frères Le Nain? Ces fils de paysans picards ont cherché leurs modèles dans la plus humble réalité; ils ont représenté les grandes plaines nues du pays natal, les attitudes lasses des travailleurs des champs, les épisodes de l'existence villageoise : une procession, un repas, le retour de la fenaison, des soldats arrêtés dans une auberge et qui jettent les dés, après boire, non avec une gaieté de bons compagnons, mais avec la passion sérieuse, hostile du joueur ; des scènes familières : un vieux musicien, un intérieur de forge, une école champêtre avec ses enfants déguenillés.

Même les plus grands maîtres idéalistes de ce temps s'attachent à la nature avec une. attention sérieuse. Admirable interprète des âmes, Philippe de Champaigne n'en reproduit pas moins bien les corps et leur enveloppe, costumes de chevaliers du Saint-Esprit, robe rouge de cardinal, robe blanche de religieuse, et, tout autour des personnages, la vraie atmosphère qui leur convient : derrière la mère Agnès Arnauld, l'austère paysage de Port-Royal-des-Champs. Le génie de Poussin traduit ses visions sereines par le dessin le plus probe et selon la plus exacte vérité. Vigneul-Marville raconte qu'il l'a vu souvent dans la campagne romaine esquissant un paysage qui lui plaisait : «Je l'ai rencontré, ajoute-t-il, avec un mouchoir rempli de pierres, de mousse ou de fleurs qu'il portait chez lui pour peindre d'après nature. » — Même après 1660, au moment où vont triompher dans l'école française F « embellissement », la décoration pompeuse et ce qi^'on désigne alors par le « grand goût», il se trouve encore en pleine Académie Royale un groupe important pour soutenir la doctrine

LE RÉALISME BOURGEOIS VERS 1620. i2l

d'art opposée «qu'on appelle naturaliste, parce qu'elle estime nécessaire l'imitation exacte du naturel en toutes choses», pour vouloir a assujettir le dessinateur à imiter les objets avec simplicité et précisément comme ils sont^».

L'on pourrait signaler encore dans le commencement du siècle ces fines et loyales interprétations de la figure humaine, les crayons d'un Dumoustier ou d'un Lagneau. Mais ici c'est à l'art de l'estampe qu'il faut surtout s'arrêter, art bourgeois, accessible à tous, dont peut s'orner l'intérieur le plus modeste. L'estampe s'offre partout aux yeux, dans les boutiques de la rue, . aux étalages des galeries ; elle décore les chambres et les parloirs. C'est là que la classe moyenne a aimé à retrouver son image et, avec son goût naturel pour la vérité, son image fidèle. Aux planches gravées d'après les tableaux flamands et hollandais, qui commencent à pénétrer en France, elle préfère les illustrations dont elle fournit elle-même les sujets. Dès le fin du xvi® siècle (voyez, par exemple, la large et grave scène domestique représentée par Robert Boissart dans le BénédicHé), une suite d'artistes plus ou moins adroits, mais tous sincères, comme Léonard Gautier, comme Crispin de Passe, ont reproduit par la taille-douce, en même temps que les grandes cérémonies publiques, les divers aspects de la vie privée : habitation, repas, costume, occupations et plaisirs. Mais c'est surtout sous le règne de Louis XIII qu'a pris tout son développement cette imagerie plus bourgeoise que populaire. Il faudrait citer vingt noms : mais deux maîtres s'imposent, et leurs talents très opposés

1. Conférences de l'Académie Royale de peinture et de sculpture, recueillies par Henry Jouin, 1883, in>8, p. 144, 145.

résument excellemment deux tendances du réalisme.

L'un, c'est Callot, réaliste épique, inspiré, puissant, prodigieusement varié.

Il embrasse la vie d'une époque : les beautés et les misères de la guerre, amples panoramas de sièges et de batailles où un souffle héroïque fait frissonner les étendards, et, comme contre-partie^ des voyageurs détroussés par des bandes de maraudeurs, un monastère dévasté, un village pillé, un arbre chargé de pendus, des soldats invalides mendiant à la porte d'une abbaye ; — la perspective d'une grande ville : la rivière de Seine, le Pont-Neuf, la Tour et l'ancienne porte de Nesles ; — des foules grouillantes comme dans cette Foire de V Impruneiia où cent trente-six figures, marchands, paysans, filous, gentilshommes, chacune en action, se pressent dans un mouvement qu'on devine bruyant et joyeux ; — gueux des carrefours, troupes de bohémiens et de soudards sur les grandes routes ; dames masquées, cavaliers en bel équipage, acteurs de la comédie italienne, types grotesques de Scapin, de Scaramouche, de Fracasse et de Francatrippa.

Ce vaste champ d'observation ne lui suffît pas : il le dépasse, son imagination l'emporte en des rêveries étranges, en des «caprices»; il fixe des visions fantastiques, des cauchemars risibles et troublants comme cette fameuse Tentation de Saint Antoine, vraisemblablement imitée des diableries de Hieronimus Bosch et dont Hoffmann plus tard s'est inspiré. Même lorsqu'il reproduit des images vues, il lui arrive de les interpréter d'une façon très personnelle, dans le sens d'un sentiment ou d'une idée : on voit bien quelle pensée domine les dix-huit gravures des Misères de ta

guerre ; rironie et la pitié se mêlent dans ses évocations de gueux errants, « ces pauvres gueux pleins de bonaventures, ne portant rien que des choses futures». Il n'est donc pas un réaliste pur^ c'est-à-dire indifférent. II va tantôt vers la fantaisie bizarre, tantôt vers le burlesque copieux tantôt vers l'héroïque, comme un Saint-Amant : c'est bien d'ailleurs sur des écrivains comme Saint- Amant ou Scarron qu'il a pu avoir une influence.

Il n'en reste pas moins que toute une partie de son œuvre garde, même sous l'interprétation poétique, un caractère frappant de vérité : il y apporte autant de soin dans le plus menu détail que dans l'ordonnance des grands ensembles, dans l'arrangement des plis d'un manteau que dans la disposition, admirée par les tacticiens, de ses régiments hérissés de piques.- Nous voyons d'ailleurs par ses carnets d'esquisses sur quelles patientes préparations s'appuyaient ses improvisations les plus magnifiques.

Tandis que Gallot n'a fait à Paris que de rares et courts séjours, Abraham Bosse, quoique né à Tours, s'est de bonne heure naturalisé parisien. Son œuvre immense, qui va jusqu'à quinze cents pièces, comprend des estampes de toute nature, sujets satiriques, sujets religieux, tableaux historiques, modèles de décoration, allégories : mais son fond essentiel, c'est la reproduction du train quotidien de l'existence de la capitale, des occupations et des usages de la noblesse, des gens du peuple et surtout de la bourgeoisie. Abraham Bosse est lui-même un bourgeois, un bourgeois protestant, sérieux, un peu rigoriste, d'une conscience admirable, non dépourvu, semble-t-il, d'esprit critique, mais le réprimant pour rester dans le rôle qu'il

m LK ROMAN RÉALISTE AU XVII^ SIÈCLE.

s'est proposé, d'interprète très fidèle. Il n'a rien des envolées, d'un Callot. Son art, honnête, réfléchi, robuste et sain, est tout k fait à la mesure de cette classe moyenne qui achète ses estampes et qu'il représente avec prédilection parce qu'il est avec elle en communion de sentiments et de goût.

Tout ce que voyait passer devant ses yeux un artisan flânant sur le seuil de sa boutique. Bosse l'a gravé : des Gardes françaises qui défilent précédés du fifre et du tambour ; des ouvriers qui offrent leurs services, le ramoneur, le récureur de puits ; les petits marchands ambulants, ceux qui crient leurs fagots, leur eau-de-vie, leurs oublies, leur mort-aurat, le vinaigrier avec sa brouette, le pâtissier avec sa corbeille, le porteur d'eau équilibrant ses seaux de bois ; les mendiants, les aveugles, les soldats infirmes : toute la rue est dans ses planches. Il a pénétré dans le magasin et dans l'échoppe ; dans l'atelier du cordonnier, tapissé de brodequins, de bottes à revers et de patins, il a montré un client essayant des chaussures, tandis qu'un ouvrier enfile une aiguille et que l'autre tire le fil ; il a représenté un chirurgien saignant un malade, un barbier accommodant sa pratique. Ailleurs c'est le procureur dans son étude recevant des deux mains les cadeaux des plaideurs, une école de petites filles et une école de garçons, des artistes au travail, un peintre achevant un portrait, un sculpteur, des graveurs en taille douce, à l'eau-forte et au burin, les acteurs de l'Hôtel de Bourgogne sur leur scène ; Gautier, Guillaume et Turlupin. L'estampe de la Galerie du Palais serait l'illustration qui conviendrait à la comédie de Corneille : on y voit, comme au premier acte de la pièce, les trois étalages du libraire, du mercier et de la lingère ; des promeneurs passent ;

dans un groupe, un cavalier montre un éventail à une dame ; un gentilhomme examine le livre du jour, dont le titre est visible : la Mariamne de Tristan; quelques éditions nouvelles sont annoncées sur un tableau, œuvres sérieuses et œuvres très profanes : Boccace à côté de Godeau, le Moyen de Parvenir à côté de Sénèque, VAstrée, V Ariane de Desmarests....

Abraham Bosse ne s'en tient pas à cette existence

extérieure de la capitale : il nous introduit dans

les maisons particulières, il fait voir la disposition

et la décoration des appartements : ici un riche

intérieur bourgeois, tapisseries, solides fauteuils,

lit monumental sur lequel un baldaquin de soie

moirée élève ses houppes de plume ; là un très

modeste ménage avec sa table de bois blanc, son

mui" nu et, pour tout ornement, un crucifix entre

deux vases de fleurs. C'est dans ces décors très

précis qu'il évoque les grands événements de la vie

familiale. Du mariage, par exemple, il représente,

non le défilé dans la rue ou la pompeuse cérémonie

de l'église, mais les scènes domestiques qui le

précèdent et qui le suivent, et il les enveloppe d'une

atmosphère d'intimité. C'est le contrat, dont les

quatre parents et le notaire discutent les clauses,

assis autour d'une table, tandis qu'au premier plan,

se tenant par la main, les fiancés échangent des

douceurs. C'est le soir des noces : la mariée montrant

à ses amies les dentelles et les bijoux de la corbeille,

le marié reprenant à un garçon trop hardi un des

patins de l'épousée et faisant un geste de la main

comme pour congédier cette assistance importune.

Plus tard, c'est Taccouchement, le retour du bap-

tême^ la visite à l'accouchécj la promenade chez la

nourrice. Une grave et belle image, la Bénédiction

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de la iahle^ exprime avec un rare bonheur le sérieux et la dignité de la vie bourgeoise.

Abraham Bosse est tellement attiré par la réalité présente que même les sujets moraux ou religieux, les paraboles ou les thèmes généraux : les saisons, les cinq sens, les âges^ sont interprétés par lui dans le sens le plus précis et le plus contemporain. Ses, Vierges jolies, ce sont des dames de son temps jouant aux cartes, touchant du luth, s^ajustant devant un miroir ; le plaisir du goût est représenté par une riche collation, l'enfance par des jeux de petits garçons et de petites filles autour du berceau d'un nourrisson ; son Élé n'a rien d'allégorique : c'est pour lui l'occasion de dessiner un groupe d'hommes et de femmes en costumes clairs prenant le frais sous un portique, devant une perspective de perrons, de terrasses, de promenoirs dont un petit bois forme le fond. Là comme ailleurs, il a ofTert à la société de son temps une image d'elle-même où elle ne pouvait prendre d'autre plaisir que de s'y voir reproduite avec une admirable exactitude.

Chez bien d'autres graveurs contemporains, Claude Mellan, Michel Lasne, Pierre Daret..., on pourrait retrouver le même goût de la réalité présente. Il est intéressant de relever ainsi des tendances analogues dans la littérature bourgeoise et dans l'art bourgeois. Il n'est pas douteux qu'ils ont agi l'un sur l'autre ; on en pourrait, s'il le fallait, fournir des preuves : Abraham Bosse reproduisant dans une de ses pièces du Mariage à la ville une scène des Caquets de V accouchée, sans oublier Tauditeur indiscret caché derrière une tenture, ou encore Scarron décrivant Tentrée au Mans des comédiens du Roman comique d'après la première planche des Bohémiens de Callot.

Chose curieuse, ce courant réaliste dont nous avons relevé des manifestations assez diverses ne correspond pas du tout, comme il était arrivé, par exemple, au xv® siècle, à une diminution de l'idéalisme. Bien au contraire. Cette période de 1620 à 1640, où paraissent les satires d'Auvray, de Courval Sonnet, les Exercices de ce temps, les Caquets de Vaccouchée, Francion, le Berger extravagant, où Callot grave la Grande Foire de Florence, les Bohémiens, les Gueux, les deux Grandes Vues de Paris, les Grandes misères de la guerre, Abraham Bosse le Mariage à la ville, le Mariage à la campagne et les Cris de Paris, c'a été aussi un des moments les plus brillants de l'Hôtel de Rambouillet et des salons de la Place Royale, le temps des tragicomédies, des Bergeries de Racan, de la Sylvie de Mairet et de la Silvanire ; VAstrée s'achève et maintes fois se réédite; Desmarests donne son Ariane^ Gombauld son Endymion, Gomberville son Polexandre ; c'est l'époque romanesque des nobles galanteries, des bravoures emphatiques, des duels, des conjurations, des équipées, où partout éclatent, bien avant le Cid, les sentiments généreux et hautains auxquels Corneille va donner leur expression supérieure. Rien de plus varié, rien de plus vivant que cette société de transition, où l'unité est loin d'être faite et où s'opposent, sans se nuire, l'imagination la plus hardie et le bon sens le plus positif.

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