Le roman réaliste sous le second empire
Les écrivains réalistes ont été, entre 1850 et 1860, accusés de toute sorte de méfaits par les critiques ; niais une affirmation en particulier plaît à leurs adversaires, sans qu'ils se mettent d'ailleurs en peine de la justifier, tant elle leur paraît incontestable. Ils établissent une liaison étroite entre les premières tentatives du réalisme et les tendances d'un petit groupe d'écrivains, qu'ils appellent la Bohême. Sous le poids de ce vocable, d'avance discrédité, et de ces origines douteuses, on accable plus facilement des œuvres, auxquelles on a déjà, pour leurs mérites propres, distribué de suffisantes flétrissures. Nettement, âpre conservateur, voué par une sorte de mission à dénoncer les crimes du roman, estime que . la peinture de la bohème est le fond même du \i réalisme. A. de Pontmartin témoigne bien à Murger
une sympathie dont il a quelque honte, mais il lui en veut de son réalisme, qu'il attribue à une fâcheuse influence des bohèmes, ses compagnons de jeunesse. Hippolyte Babou, qui voit dans rachitisme un synonyme convenable de réalisme, explique que les réalistes sont les successeurs des bohèmes, ignorants et incapables de travail. G. Merlet écrit, dans les mêmes intentions, quoique sous ime forme plus polie : « Si la bohème ne doit pas être le tombeau du réalisme, elle en a été le berceau, et cette origine ne s'efïacera que difficilement. » Baudelaire, qui fut de la bohème, mais la renie, affirme que la jeunesse réaliste respecte Murger comme un classique. ^
Cette parenté, si vilainement reprochée, ne paraît pas d'ailleurs incommoder les écrivains réalistes, ni les quelques critiques qui consentent à les défendre. Ils l'admettent tout bonnement comme un fait d'histoire, ne voyant aucune gloire ni aucun désavantage à en tirer. Il ne faut pas, insinue Sainte-Beuve, convaincu, mais très prudent, dès qu'il s'agit de parler du réalisme, « il ne faut pas, à force de se mettre en garde contre la bohème^, s'abstenir de toute littérature actuelle et vivante ». Champfleuiy, qui, quelques années durant, fit du réalisme sa chose, se souvient qu'il fut en sa jeunesse « roi de la bohème », et il explique : « A cette époque, on pressentait déjà ce que nous deviendrions un jour ; on voulait nous classer ; mais le réalisme n'était pas inventé.... Non. fûmes déclarés bohèmes. »
Tous, amis ou ennemis, s'accordent à associer étroitement ces deux mots. Nous pouvons en être un peu surpris d'abord : on ne connaît guère aujourd'hui la bohème qu'à travers l'opéra, et comme un monde d'aimable fantaisie où d'invraisemblables étudiants vivent parmi les plaisirs, et dans la pauvreté, une
LE r.ROUPE DE LA BOHÊME. ;'»
existence enchanteresse, occupés surtout à poursuivre auprès de délicieuses griscttes des idylles sentimentales, passionnées, gaies ou naélancoliques, toujours très distinguées. Qu'est-ce que le roman réaliste et ses brutalités voulues peuvent avoir de commun avec ces blucttes attendrissantes? Pour le comprendre, il faut restituer au mot bohème le sens qu'il eut vers 1815, et esquisser ce que fut le petit groupe littéraire qui prit ou accepta ce vocable comme enseigne.
Le mot lui-même existait dès le Moyen Age, mais avec le sens plutôt géographique qu'a conservé aujourd'hui son synonyme bohémien ; ce n'est guère qu'au xviii^ siècle, semble-t-il, qu'on commença à appeler bohèmes « ceux qui menaient une vie vagabonde, déréglée », et c'est après 1830 seulement que. cette épithète fut attribuée à un certain nombre' d'écrivains et d'artistes. Il y eut en effet à Paris, après la révolution de 1830, quantité de jeunes gens sans fortune, sortis des milieux populaires de la capitale ou de la province, à qui les transformations politiques et sociales, lentement agissantes depuis près d'un siècle, permirent de tenter les carrières d'écrivain et d'artiste, jusque-là presque uniquement réservées à la bourgeoisie parisienne et à la noblesse. Les triomphes éblouissants du romantisme, les libertés consenties par le nouveau régime, une vive fermentation d'idées socialistes, une instruction secondaire plus largement répandue, bien d'autres causes encore contribuèrent à démocratiser le monde, jusque-là assez fermé, des gens de lettres, et bientôt la littérature elle-même.
Les sociétés que formaient ces jeunes gens tournèrent plus d'une fois à la confrérie. Balzac, qui cherchait à noter dans sa Comédie humaine toutes les manifestations essentielles de l'activité de ses contemporains, ne manqua pas de s'en aviser; d'ailleurs, il
s'intéressait toujours à ce qui avait forme de groupement, de société ; il y voyait aussitôt une manière de conjuration où des affiliés mystérieux réalisaient artificieusement quelque grand dessein î Deux fois la bohème a pris place dans Son œuvre. Dans Un grand homme de province à Paris (1839), il a montré le cénacle de la rue des Ouatre-Vents ; neuf jeunes gens le composent, tous pauvres, obligés à une existence précaire, tous doués de qualités géniales, et ayant le culte de l'art, tous purs, malgré la dureté de leur vie, et incapables de se laisser entamer par la misère. Daniel d'Arthez est leur chef ; E)aniel de Rubempré^ au contraire, le grand homme de province, personnifie l'écrivain arriviste ; il lâche ce cénacle, trop idéaliste et trop vertueux, et devient journaliste ; il ne tarde pas à symboliser toutes les tares et les excès du journalisme en sa nouvelle puissance. Avec Un Prince de la bohème (1840), Balzac a voulu montrer un autre trait de cette bohème naissante ; les préoccupations galantes et la vie amoureuse de Rusticoli de la Palférine ne sont que le grandissement balzacien des prochains triomphes de Marcel et de Rodolphe sur une Mimi ou une Musette, désespérément faciles. Ce roman contient une définition grandiloquente de la bohème, et comme elle est, je crois, la première, il faut en citer au moins l'essentiel :
La bohème, qu'il faudrait appeler la doctrine du boulevard des Italiens, se compose de jeunes gens tous âgés de plus de vingt ans, mais qui n'en ont pas trente, tous hommes de génie dans leur genre, peu connus encore, mais qui se feront connaître, et qui seront alors des gens fort distingués ; on les distingue déjà dans les jours de carnaval pendant lesquels ils décliargent le trop-plein de leur esprit, à l'étroit durant le reste de l'année, en des inventions plus ou moins drolatiques. A quelle époque vivons-nous 1 Quel absurde pouvoir laisse ainsi se perdre des forces immenses? Il se trouve dans la bohème des diplomates,
capables de renverser les projets de la Russie, s'ils se sentaient appuyés par la puissance de la France. On y rencontre des écrivains, des administrateurs, des militaires, des journalistes, des artistes 1 Enfin tous les genres de capacité, d'esprit, y sont représentés. C'est un microcosme. Si l'empereur de Russie achetait la bohème moyennant une vingtaine de millions, en admettant qu'elle voulût quitter l'asphalte des boulevards, et qu'il la déportât à Odessa, dans un an Odessa serait Paris. Là se trouve la fleur inutile et qui se dessèche de cette jeunesse française que Napoléon et Louis XIV recherchaient, que néglige depuis trente ans la gérontocratie sous laquelle tout se flétrit en France.,.. Ce mot de bohème vous dit tout. La b hèmc n'a rien et vit de ce qu'elle a. L'espérance est sa religion, la Foi en soi-même est son code, la Charité passe pour être son budget. Tous ces jeunes gens sont plus grands que leur malheur, au-dessous de la fortune, mais au-dessus du destin. Toujours à cheval sur un si, spirituels comme des feuille ons, gais comme des gens qui doivent, oh 1 ils doivent autant qu'ils boivent 1 enfin, c'est là où j'en veux venir, ils sont tous amoureux, mais amoureux I... Figurez-vous Lovelace, Henri IV, le Régent, Werther, Saint-Preux, René, le maréchal de Richelieu, réunis dans un seul homme, et vous aurez une idée de leur amour 1
A la même époque George Sand, dans la Dernière Aldini (1838), et Alphonse Karr, dans Ge/iey/èye (1838), mettaient en scène des milieux de bohème, plus ou moins artistique et littéraire.
Mais ce sont là des bohèmes imaginaires, celle de Balzac tout à fait fantastique. La bohème de Th. Gautier, au contraire, et celle de Murger, ont fait assez parler d'elles, en leur temps, pour qu'on puisse aujourd'hui avoir idée de ce qu'elles furent. A vrai dire. Th. Gautier et ses amis Camille Rogier, Gérard de Nerval, Arsène Houssaye, Ed. Ourliac, Célestin Nanteuil, Jehan du Seigneur, Pétrus Borel, etc., ne s'avisèrent pas tout de suite, dès 1833, qu'ils fussent bohèmes ; ils se contentaient de s'appeler « Jeune France », et d'être quelquefois confondus avec les
bousingois. Leur pauvreté était relative; ils s'amusaient de leur vie excentrique, de leurs pseudonymes barbares et des costumes extravagants qu'ils imaginaient. La maison de la rue du Doyenné, tout enrichie de belles peintures, « retentissait de... rimes galantes, traversées souvent par les rires joyeux ou les folles chansons des Cydalises » ; on donnait des bals, des soupers, des fêtes costumées ; toujours, comme il convenait à d'enthousiastes romantiques, l'orgie était « folle, échevelée, hurlante », et le bol de punch l'éclairait diaboliquement î Plus tard seulement, après qu'une nouvelle bohème eût commencé à faire quelque tapage. Th. Gautier et Gérard de Nerval s'avisèrent que leur existence, libre et aisée, avait été de la bohème :
Aux vents capricieux qui soufflent de Bohême, Sans les compter, je jette et mes nuits et mes jours, Et parmi les flacons, souvent l'aube au teint blême M'a surpris dénouant un masque de velours.
Plus d'une m'a remis la clef d'or de son âme ; Plus d'une m'a nommé son maître et son vainqueur ; J'aime, et parfois un ange avec un corps de femme Le soir descend du ciel pour dormir sur mon cœur.
On sait mon nom, ma vie est heureuse et facile.
Cette bohème avait besoin d'une épithète qui relevât ce que le mot a d'un peu mesquin : ce fut la « bohème galante » ; c'aurait pu être la « bohème dorée». D'ailleurs, au point de vue littéraire, san histoire ne se sépare pas du tout de celle du romantisme.
I Dix ou quinze ans après, vers 1843, il y eut une i nouvelle bohème, — sans épithète, — la vraie ; * Tlu Gautier, Gérard[^de__Nervalj Arsène Houssaye
approchaient alors de la quarantaine ; Murger et ses amis n'avaient pas vingt-cinq ans. Ce fut cette fois un véritable prolétariat intellectuel ; Murger était fils d'un concierge tailleur ; le père de Ghampfleury était secrétaire de mairie à Laon ; celui de Barbara, un petit marchand d'instruments de musique ; celui de Bonvin, garde champêtre ; celui de Delvau, tanneur au faubourg Saint-Marcel ; la famille de Courbet était à demi paysanne. Tous ils vinrent à Paris sans ressources ou presque ; pour vivre, ils durent souvent se résigner à des métiers qui n'avaient que des rapports indirects avec la littérature et les arts : Ghampfleury et Ghintreuil firent des paquets chez un libraire ; Bonvin fut ouvrier typographe. Il y eut là quelques dures années de vraie misère ; les « scènes de la vie de bohème » furent fréquemment des scènes d'hôpital : Murger, qui parut résister longtemps « contre cette vie en révolte avec l'hygiène du corps et de l'âme », mourut à quarante-deux ans, « n'ayant plus assez de vitalité pour souffrir et ne se plaignant que de cette odeur de viande pourrie qui est dans la chambre et qu'il ignore être la sienne ». Pour beaucoup de bohèmes ces souffrances furent inutiles ; ils restèrent ignorés ; quelques-uns d'entre eux, Murger,! Ghampfleury et Gourbet, au premier rang, se tirèrent! d'affaire entre 1845 et 1855 et conquirent une certaine notoriété, en même temps qu'une modeste aisance. Geux de leurs anciens camarades qui avaient moins bien réussi, ou qui n'avaient pas réussi du tout, ne surent pas s'interdire toujours la jalousie : ils affectèrent le dédain pour ces littérateurs arrivés. Il y eut ainsi, pendant quelque temps, de grands débats ; chacun voulut accaparer la bohème à son profit ; ce fut une fureur de raconter les épisodes de cette jeunesse misérable et d'en tirer des livres. Nous pouvons,
race à ces témoignages divers, nous représenter ce que fut la bohème de 1845.
Nous sommes avertis d'abord qu'elle n'est pas une. « Comme tout état social, la bohème comporte des nuances différentes, des genres divers, qui se subdivisent eux-mêmes, et dont il ne sera pas inutile d'établir la classification » ; la préface des Scènes de la vie de bohème, qui est comme une sorte de manifeste officiel, nous enseigne les distinctions nécessaires. Il faut éliminer d'abord « les bohèmes qu'on pourrait appeler amateurs », ceux, qui, sans aucune vocation artistique, ont été tentés par les séductions romanesques de cette existence de hasard : ils abandonnent leur famille ou leur situation, ils renoncent quelque temps à leur aisance ordinaire ; bientôt, lassés par la dureté de cette vie, « ils s'en retournent épouser leur petite cousine et s'établir notaire dans une ville de trente mille âmes ». Il n'y a guère à faire état non plus des jeunes gens « qu'on a trompés ou qui se sont trompés eux-mêmes », qui ont cru à la « vocation » et aspirent à la vraie misère et au lit d'hôpital qui leur donnera le génie ; peu à peu ces « médiocrités impuissantes », qui ne veulent pas savoir que la bohème n'est qu'un « stage », glissent à la paresse et au parasitisme ; bientôt ils vont rejoindre une « bohème voisine, dont les mœurs appartiennent à une autre juridiction que celle de la physiologie littéraire », le monde de « tous les industriels ingénieux et vagues dont la principale industrie est de n'en point avoir, et qui sont toujours prêts à tout faire, excepté le bien ».
LE GROUPE DE LA BOHÊME. il
Plus intéressante est la « bohênae ignorée » ; ce sont surtout des artistes, enthousiastes, pleins de foi dans leur art, et qui travaillent passionnénaent, quelquesuns très renxarquablcs ; naais ils « attendent que l'admiration publique et la fortune entrent chez eux par escalade et avec effraction » ; ce sont des « disciples de l'art pour llarl » ; en un naot, ils sont trop naïfs pour se faire valoir et meurent pour la plupart de misère. Quelques-uns d'entre eux formaient la société des « Buveurs d'eau ». Murger avait fait un moment partTë'de leur groupe, et il est revenu souvent à parler d'eux avec des sentiments très mélangés : une admiration sincère pour leurs talents et leur courage ; le désir de se défendre contre les reproches que lui avaient valu de la part de ses anciens amis des succès littéraires trop faciles ; par instants même une amertume vertement exprimée sous forme de vives représailles. Il a consacré une nouvelle entière [Francis dans les Buveurs d'eau) à raconter, sous une fiction très transparente, comment il se brouilla avec eux.
Enfin il y a « la vraie bohème, la bohème officielle », celle naturellement de l'écrivain qui signe le manifeste, et de ses plus proches amis ; la seule définition que Murger en donne est que ceux qui la composent ont cessé d'être bohèmes, et qu'ils ont réussi, grâce à leur habileté, là où les autres ont échoué : c'est la bohème arrivée.
.... Ceux qui en font partie ont constaté publiquement leur existence... ils ont signalé leur présence dans la vie ailleurs que sur un registre d'état civil ;... pour employer une expression de leur langage, leurs noms sont sur l'afTiche,... ils sont connus sur la place littéraire et artistique, et... leurs produits, qui portent leur marque, y ont cours à des prix modérés, il est vrai.
Pour arriver à leur but, qui est parfaitement déterminé, tous
les chemins sont bons, et les bohèmes savent mettre à profit jusqu'aux accidents de la route. Pluie ou poussière, ombre ou soleil, rien n'arrête ces hardis aventuriers, dont tous les vices sont doublés d'une vertu. L'esprit toujours tenu en éveil par leur ambition, qui bat la charge devant eux et les pousse à l'assaut de l'avenir : sans relâche aux prises avec la nécessité leur invention, qui marche toujours mèche allumée fait sauter l'obstacle qu'à peine il les gêne....
Les bohèmes savent tout et vont partout, selon qu'ils ont des bottes vernies ou des bottes crevées. On les rencontre un jour accoudés à la cheminée d'un salon du monde, et le lendemain attablés sous les tonnelles des guinguettes dansantes....
Telle est en résumé cette vie de bohème, mal connue des puritains du monde, décriée par les puritains de l'art, insultée par toutes les médiocrités craintives et jalouses qui n'ont pas assez de clameurs, de mensonges et de calomnies pour étouffer les voix et les noms de ceux qui arrivent par ce vestibule de la renommée en attelant l'audace à leur talent.
Le dernier chapitre des Scènes de la vie de bohème ne laisse d'ailleurs aucun doute : Marcel entre dans « le monde officiel » ; Schaunard et Rodolphe arrivent « devant le public qui fait la renomraée et la fortune » ; Barbenauche a « depuis longtemps renoncé à la bohème » ; Colline a « hérité et fait un mariage avantageux » !
Ce n'est pourtant pas dans ce livre officiel qu'il nous faut chercher l'image de la « vraie bohème » ; il contient de-ci, de-là, quelques traits réels, mais, pour l'ordinaire, c'est simplement le recueil des meilleurs calembours et des farces les plus réussies dont Murger et ses amis avaient tiré un peu de gloire ; c'est aussi l'album des souvenirs amoureux de Murger, et, vers la fin, le livre est presque exclusivement cela. Mimi et Musette y apparaissent poétiquement transfigurées ; tous les événements auxquels elles ont pris part s'idéalisent, et leur lyrique amoureux ne sait que détailler avec préciosité les sentiments délicats que
lui inspirèrent les muscs de la bohème ! Bien plus véridiqucs sont les œuvres de Champfleury, dont le tempérament n'était point de magnifier ses souvenirs, et qui, par commodité d'abord et plus tard au nom de ses théories, reportait dans ses romans, sans rien corriger de leur vulgarité quotidienne, tous les menus détails de son existence. Les Aventures de Mlle Marielte sont aux Scènes de la vie de bohème ce que le Journal de Julien, domestique de M. de Chataubriand, est à V Itinéraire de Paris à Jérusalem. Certes l'œuvre est médiocre, son seul intérêt est de nous parler de la bohème, « d'un monde particulier qui n'avait pas encore trouvé de biographe sincère », — c'est l'auteur lui-même qui nous en avertit ; et il confesse, avec des réserves honnêtes de style, mais non sans jargon, que « des lois autobiographiques ont présidé à l'enfantement du roman ». De fait, le déguisement des noms et des aventures est si peu discret qu'il est facile d'en donner presque toutes les clefs. — * Gérard (Champfleury), correcteur et rédacteur au Petit Journal {Le Corsaire), vit avec Valentin (Fauchery), qui est graveur, mais bientôt il le quitte pour aller habiter rue des Canettes, dans la maison de Streich (Murger). Mariette est sa maîtresse ; c'est une aimable personne, vive, spirituelle et très prenante, mais légère et menteuse à l'excès, en réalité fort peu sentimentale et très éprise de l'argent ; elle a réellement existé, et elle joua dans la bohème un grand rôle ; elle « servait de trait d'union entre la poésie et la peinture, entretenant entre ces arts des liens si amicaux et si adroitement tissés que personne n'en soupçonnait la trame ;... la science apparaissait quelquefois sous les traits d'un jeune étudiant. » Mariette s'appelle ^lusette dans les Scènes de la vie de bohème, et Marianne dans le Pays Içilin : Gliampfleury, dans ses Souvenirs,
l'évoquera discrètement sous le nom de Mlle M..., Gérard connaît bientôt les amies de Mariette, Mlle Rose en particulier, dont les infidélités ressemblent beaucoup à celles de Mimi, — et surtout les amis de Mariette, qui sont ses anciens et ses nouveaux amants : le peintre Thomas (Bonvin), le chanteur populaire Giraud (Pierre Dupont), le poète de Villers (Th. de Banville), Streich, le poète qui ne sait écrire que ses amours (Murger), etc. Si l'on ajoute à ces noms ceux de Schaunard (le musicien Schanne), de Colline (J. Wallon) et de Barbemuche (Barbara), on aura presque tout le personnel de la haute bohème littéraire. Le roman, c'est la vie commune, infiniment plate, de Gérard et de Mariette, les frasques renouvelées de la maîtresse, la condescendance peu jalouse de l'amant, la pénurie perpétuelle, les ruptures, les reprises, et enfin la séparation définitive.
Les Aventures de Mlle Mariette disent'toute la vulgarité de ces unions, poétisées à bon compte par Murger : Mimi est une «petite noceuse », c'est Schaunard qui ose l'écrire ; Musette « à tout propos... se mettait en tenue d'atelier » ; Phémie, « mal embouchée, débagoulait aux gamins de la rue tout le dictionnaire de l'argot... montait volontiers derrière les voitures ». A côté de la grisette, on voit paraître les entremetteuses, les tireuses de cartes et surtout les parents ; il n'est que de regarder l'intérieur de Gérard, quand Mariette a décidé d'installer chez elle sa mère, sa sœur et sa cousine ! Quand les bohèmes se réunissent, leurs maîtresses les entendent, bouche bée, parler littérature et arts, et elles se reposent en des propos qu'on eût peut-être trouvés trop plats chez la portière d'Henry. Monni'er. Dans ces intérieui'S, sales et encombrés, tout travail est impossible ; le poète et le peintre vont s'installer où ils peuvent, dehors, au
tafc. D'ailleurs le besoin d'argent est perpétuel, il ul)lige à des dénaarches qui ne ressemblent en rien à cette amusante chasse à la pièce de cent sous, que les héros de Murgcr semblent parfois entreprendre par divertissement. Les budgets sont difficiles, la prose et la peinture se vendent peu, les vers pas du tout : l'amour des grisettes n'y résiste pas ; de riches amoureux passent à portée, et le bohème est trop souvent dans de délicates situations d'amant de cœur. Bref ces unions, sans poésie, risquent de détruire toute énergie chez ceux qui en sont victimes : les grisettes sont un « boulet au pied » des bohèmes ; la maison de la rue des Canettes entend plus souvent des querelles de ménage, de méchants propos, que des controverses littéraires ou des chansons amoureuses.
La littérature et l'art devaient se réfugier dans des académies de fortune : le livre de Champfleury nous les fait connaître. Ce furent des salles de bal public, des gargotes, des cafés, le café Momus surtout, où la bande des bohèmes s'installa un temps, accaparant les journaux, le tric-trac, le billard, apportant des instruments de musique, des chevalets, des planches à graver, chassant peu à peu tous les autres habitués. Ce furent aussi les salles de rédaction des petits journaux, où ils trouvèrent à placer leurs premiers articles ; le Castor, organe des chapeliers, et VÉcharpe d'Iris ne sont pas tout à fait de la légende. Le Corsaire-Satan, vers 1845, groupa les principaux écrivains de la bohème. Singulier journal, surtout consacré à recueillir les menus scandales du monde et du demimonde, où l'enthousiasme n'était point permis, mais seulement V ère internent, et où, paraît-il, des chantages profitables se dissimulaient derrière des articles d'art et de littérature. Lepoitevin de Saint-Alme (le Saint- Gharmay des Aventures de Mtle Mariette), qui le
dirigeait alors, groupa autour de lui, pendant quelques années (1845-1849), une douzaine de jeunes rédacteurs qu'il payait fort peu, et auxquels il ne demandait que des récits légèrement égrillards, des bons mots, des « propos de ville et de théâtre », des «nouvelles à la main», et surtout des histoires compromettantes. Murger y fit passer peu à peu toutes les Scènes de la vie de bohème ; Ghampfleury y donna ses premières histoires comiques de bourgeois et ses premiers portraits d'excentriques ; c'est au Corsaire que la bohème littéraire se fit jour. L'Artiste aussi, grâce au libéralisme d'Arsène Houssaye, ouvrit quelquefois ses colonnes, mais il lui fallait plutôt des articles d'art ; et ce n'était point une spécialité de la bohème ; elle n'en eut jamais qu'une au surplus : la peinture de la vie de bohème, plus ou moins réelle ou idéalisée.
On est bien embarrassé à discerner quelques tendances littéraires générales dans ce monde de la bohème, qu'on peut seulement définir par les conditions extérieures de l'existence ; il y en a pourtant quelques-unes, qui ressortent assez nettes, et qui expliquent les liens mystérieux de la bohème et du réalisme.
Les opinions philosophiques et politiqiK> >o devinent plutôt qu'elles nc^ont exprimées ; l'indifférence est de règle : il est vrai que c'est une opinion, et si elle s'exprime dans un argot violent et imagé comme l'était celui de la bohème, ce sera vite une opinion séditieuse. Il eût été bien étonnant, surtout aux approches de 1848, qu'une réunion do jeunes gens acculés à la misère, et par état oniiomis férooos
(lu l^nirgcois, acharnés à se faire ouvrir les portes du monde littéraire et artistique, eussent un grand respect pour les idées consacrées et les institutions établies. De fait, la bohème est plutôt matérialiste ; la/ religion n'y compte guère, elle est souvent prétexte à \ plaisanteries ; on y raille le sentiment, l'idéal, l'amoux; ' Murger lui-même n'hésite pas à se moquer de ses propres enthousiasmes. On tend vers une sorte d'impassibilité brutale : chez les « buveurs d'eau », l'amour n'est considéré qu'en tant que sujet d'étude, ou à tout le moins comme stimulant à la production artistique ; l'œuvre passe bien avant le sentiment.
En poHtique, les affirmations sont plus nettes ; certains petits cénacles sont républicains et ne se réunissent qu'autour d'une statuette de la Liberté : quelques bohèmes vont en prison pour des délits politiques. Les bohèmes en général manquent
évidemment de sympathie pour le pouvoir ; ils
accueilleront avec joie la République, avec hostilité TEmpire ; Courbet affiche ses opinions révolutionnaires ; Ghampfleury ne reniera pas tout à fait sa ferveur républicaine de 1848 ; même sous l'Empire il tiendra des propos compromettants ; Baudelaire lui-même, si féroce en 1846 contre les républicains, si enthousiaste pour les sergents de ville qui les « crossaient», devient avec Ghampfleury directeur d'un journal révolutionnaire où il approuve le régicide; il donne quelque temps dans le socialisme, mais se réduit bientôt à une indifférence dédaigneuse pour tout ce qui n'est pas l'art et la poésie. Ces vagues aspirations démocratiques se manifestent dans les œuvres ; peintres ou écrivains, les bohèmes affectent d'étudier les miheux populaires, les pauvres, les humbles, par réaction contre les héros distingués, et aussi parce que ce sont les seuls qu'ils aient connus
pendant leur jeunesse à Paris. Certes, les Goncourt exagéraient beaucoup en écrivant : « Sans qu'on s'en doute, cet avènement de la bohème, c'est la domination du socialisme en littérature », mais il y avait réellement dans le monde de Murger, de Champfleury, de Courbet, d'es tendances libérales, auxquelles, quelques années après, la littérature réaliste donnera un plein développement : le réalisme, sous l'Empire, fut une littérature d'opposition.
Le seul lien véritable qui rejoignait tous les bohèmes, vers 1845, c'était leur romantisme ; et tous, quelque voie qu'ils aient prise par la suite, l'ont confessé. « La bohème est fille de la Révolution de 1830 et du romantisme. » — « Nous étions d'épileptiques admirateurs quand même de Victor Hugo », a écrit l'un d'eux, et cette admiration était bruyante et belliqueuse. Au moment de la chute des Burgraves et du succès de Lucrèce, la bohème manifesta et voulut renouveler les exploits des « Jeune France », le soir d'Hernani ; le Corsaire poursuivit de brocards plus ou moins spirituels « le notaire » Ponsard, et l'école du bon sens ; Champfleury fut mis à coups de crosse à la porte du théâtre, où il exprimait de manière trop gênante pour le public son hostilité à l'égard de la tragédie et de la « poésie monotone»; comme Zola, il commença par adorer dévotieusement ce qu'il devait brûler plus tard avec tant d'acharnement, les intrigues invraisemblables, les personnages grandiloquents et symboliques, les vers à la parure prestigieuse.
Aussi les bohèmes ployèrent et déformèrent à leur propre usage tous les lieux communs du romantisme : la liberté dans l'art, qui justifiait toutes les audaces et tous les sujets, tous les styles aussi ; le
jeune homme fatal, le poète méconnu par la société, Gilbert, Chatterton, Malfilâtro, Didier; — la glorification de la courtisane, \d rénovation par l'amour, etc. Ces thèmes hnir permettaient de rehausser singulièrement leur propre existence et de transfigurer les banales grisettes en d'incomparables inspiratrices. Murger a lui-même dessiné, sans beaucoup charger, le type du « poète de gouttières ».
Melchior... habitait... une chambre de cent francs dans laquelle il faisait de la poésie lyrique.... Ce fut à la suite d'un premier amour très fécond en orages qu'il s'était décidé à prendre la lyre. Ses amis l'encouragèrent dans cette déplorable manie en le comparant à Lamartine.... Il avait d'ailleurs une foi inébranlable en lui-même et croyait au nasciintur poetœ de l'orateur romain. Si parfois il lui venait quelques doutes sur sa vocation, il se hâtait de les dissiper par la lecture d'un de ses poèmes, et devant cette œuvre de son cœur, il entrait en des ravissements infinis. Il pleurait, sanglotait, il battait des mains.... Au reste ces ridicules n'étaient pas inhérents à la nature de Melchior. Ils lui avaient été inoculés par les amis avec lesquels il vivait, et qui lui assuraient chaque jour qu'il était appelé à de hautes destinées poétiques. Si les personnes sensées qui s'intéressaient à lui essayaient de lui montrer dans quelle voie fausse il s'engageait aussi gratuitement, Melchior se récriait. Il répondait qu'il avait une mission à remplir, que les poètes sont les prêtres de l'humanité, et que, dût-il mourir en route, il ne renierait pas son culte, etc. Melchior avait d'ailleurs une idée fixe. Il voulait élever à la mémoire de son premier amour un superbe monument poétique, au front duquel il placerait le nom de sa maîtresse, pour le faire passer à la postérité à côté des noms de Laure et de Béatrix. Depuis deux ans il travaillait à ce poème et n'écrivait pas deux strophes où il ne plantât deux saules et n'allumât une auréole. Chaque fois qu'il avait ajouté une centaine de nouveaux vers à son poème d'amour, il réunissait ses amis dans des soirées où l'on buvait de l'eau non filtrée, et il leur hsait ces nouvelles élégies qu'on applaudissait avec fureur.... C'était un spectacle vraiment bien curieux que ces réunions où un tas de gueux, paresseux comme des lazzaroni, jouaient sans rire avec les plus graves questions d'art, et se drapaient prétentieusement dans le manteau de
leur sainte misère ; ces soirées se terminaient ordinairement par une lecture à haute voix du Chatterton de M. Alfred de Vigny. C'est avec ce livre que Melchior avait achevé de se griser l'esprit, et combien de jeunes gens comme lui ont bu le poison de l'amour-propre dans ces pages brûlantes 1
C'est son portrait que Murger a dessiné là ; en effet, pendant ses années de bohème (de 1840 à 1850), il n'eut d'autre dessein que d'être un grand poète romantique à la manière de Musset et accessoirement de Lamartine. Le volume des Nuits d'hiver, posthume, mais dont il avait corrigé les épreuves avant de mourir, contient les meilleurs vers qu'il a composés de 1841 à 1860 ; c'est un bien petit bagage, une quarantaine de pièces, dont les sujets et le style sont du pur Musset. Tous les thèmes connus repassent : rien ne vaut que l'amour... il faut vivre pour aimer... après avoir juré de vivre sans maîtresse, j'ai fait serment de vivre et de mourir d'amour... la jeunesse n'a qu'un temps... Dieu est complaisant aux amoureux... un hymne confus sort de la nature c{ui dit : Aimez-vous..., etc. Cette poésie « bohème» n'est point du tout libertine comme on eût pu s'y attendre : Murger paraît assoiffé de pures jeunes filles, de cousines vertueuses, d'épouses fidèles, d'amours idéaux, de marguerites qu'on effeuille, de fleurs qu'on ranime avec des larmes ! Il y a aussi la poésie des trahisons — le pastiche des Nuits ; la poésie philosophique à l'instar de Rolta ; les luttes contre le doute et la désespérance.... Qu'on lise seulement A ma cousine Angète, le Requiem d'amour, la Battade du désespéré ; avec ces trois pièces on connaît toute l'inspiration poétique de Murger, qui est fort pauvre et toute d'emprunt ; l'on sait du même coup à quoi s'employait une partie de la bohème.
Mais, par une singuhère conséquence, et paradoxale
au premier abord, cette poésie élégiaque, tant bien que mal pastichée, a acheminé les bohèmes et Murger lui-même vers un certain réalisme. Il y avait un contraste vraiment trop plaisant entre les envolées sublimes du poète et la vie précaire du bohème. Il voulait récrire le Lac, la Trislesse d'Olympio, les Nuits, chanter une Elvire, une Béatrix, une Laure ; mais sa muse inspiratrice était une muse pour rire. Musette ; les anges auxquels il destinait ces auréoles s'appelaient Mariette, Mimi, Phémie teinturière ; elles touchaient les casseroles plus souvent qu'il n'eût été souhaitable, bien souvent embarrassées d'ailleurs d'y mettre quelque chose à cuire ; elles écorchaient le français, lâchaient des cuirs ; leurs trahisons n'étaient point sanglantes, et leur fréquence y avait accoutumé les victimes ; leurs rêves, c'était de sortir en chapeau ou d'avoir un cachemire.... Evidemment on pouvait bien s'illusionner quelque temps :
Les femmes que nous aimons, lorsqu'elles deviennent nos maîtresses, cessent d'être pour nous ce qu'elles sont réellement. Nous ne les voyons pas seulement avec les yeux de l'amant, nous les voyons aussi avec les yeux d'un poète. Comme un peintre jette sur un mannequin la pourpre impériale ou le voile étoile d'une vierge sacrée, nous avons toujours des magasins de manteaux rayonnants et des robes de lin pur, que nous jetons sur les épaules de créatures inintelligentes, maussades ou méchantes, et quand elles ont ainsi revêtu le costume sous lequel nos amantes idéales passaient dans l'azur de nos rêveries, nous nous laissons prendre à ce déguisement ; nous incarnons notre rêve dans la première femme venue, à qui nous parlons notre langue et qui ne nous comprend pas.
Cependant que cette créature aux pieds de laquelle nous vivons prosternés s'arrache elle-même la divine enveloppe sous laquelle nous l'avions cachée, pour mieux nous faire voir sa mauvaise nature et ses mauvais instincts ; cependant qu'elle nous met la main à la place de son cœur où rien ne bat plus, où rien n'a jamais battu peut-être ; cependant qu'elle écarte
son voile et nous montre ses yeux éteints, et sa bouche pâle, et ses traits flétris, nous lui remettons son voile et nous nous écrions : « Tu mens ! tu mens î...»
Puis à la fin, oh 1 bien à la fin toujours, lorsque, après avoir eu beau nous mettre de triples bandeaux sur les yeux, nous nous apercevons que nous sommes nous-mêmes la dupe de nos erreurs, nous chassons la misérable qui la veille a été notre idole, nous lui reprenons les voiles d'or de notre poésie.
Au sortir des exaltations poétiques, le bohème revenait un peu brusquement à la réalité, et par goût de confidence quand même, par amusement aussi de ce contraste, il racontait sa vie et ses amours à peu près comme ils étaient, de banales rencontres d'étudiants et de grisettes ; hors des lieux communs de la poésie, il est impossible de trop idéaliser. Même dans son joli Requiem d'amour, Murger ne pourra tout à fait oublier l'importance que le goût des bottines, des perles et de la dentelle eut dans la destinée de l'amie envolée ; il se rappellera que sa main ne fut pas toujours blanche ! Quand les bohèmes se décidèrent à conter en prose et non plus seulement en vers les principaux incidents de leur vie, ils se trouvèrent réalistes, sans le savoir, et introduisirent dans le roman des scènes et des personnages dont la critique olTicielle se scandalisa. Les Scènes de la vie de bohème et les Aveidures de Mlle Mariellr, qui n'éljiient après tout que des Confessions d'un enfant du siècle^ furent les premiers romans réalistes.
' Le principe romantique de la confidence amoureuse Conduisait donc les bohèmes à la peinture de ce qu'on appellera plus tard « les bas-fonds )> ; ils y étaient amenés aussi, et plus directement, par le respect d'une autre doctrine romantique, celle du grotesque. Le mot lui-même n'avait jamais été bien expliqué, et sa principale utilité, dans la Préface de Cromwell, fut de servir d'imprécise antithèse à un
aublitnej lui aussi hioii mal dciini ; mais ceLLc imprécision était avantageuse à la doctrine ; le grotesque pouvait être, sans l'accompagnement de son partenaire le sublime, un « élément de l'art » : le fossoyeur, la sorcière, le fou méritaient de n'être pas que des contrastes. Quasimodo intéressait plus qu'Esmeralda.Delà une recherche du laid, de l'étrange, ' de la monstruosité, qui est la caractéristique de ^/ toute une partie de la littérature romantique.
Les bohèmes y vinrent d'autant mieux que leur existence leur offrait quotidiennement ce grotesque, que d'autres se fatiguaient à imaginer ; les inventeurs méconnus, les charlatans à demi détraqués par leur art, les fondateurs de religions nouvelles, les rêveurs d'utopies sociales, les sorciers et leurs victimes, les fous enfin de toutes les sortes, comiques ou pitoyables, bénins ou dangereux, bref « les excentriques » et les « grands hommes du ruisseau » étaient sans cesse mêlés à la vie du bohème littéraire, et traités par lui comme des « frères ». Ghampfleury, bien qu'il ne s'interdît pas d'écrire, par moments, à la manière de Murger, la confidence de ses banales amours, préféra conter la vie de l'excentrique que celle de la grisette ; c'est à ces modèles qu'il dut ses premiers succès littéraires. Le conte bizarre de Chien Caillou fut un événement \ dans le monde du romantisme ; Victor Hugo écrivit à Chaniptleury, pour le féliciter, une lettre grandiloquente ; Ghampfleury, qui devait tant médire de lui, lui dédia, par reconnaissance, son premier . volume. Or Chien Cailloii^est un épisode de la vie der / bohème la plus lamentable, où est tout bonnementx/ portraicturé un « excentrique », Chien Caillou (le graveur Bresdin) et deux misérables filles, qui ont réellement existé. Chien Caillou vit dans une mansarde extraordinairement étj'uite, en compagnie d'un lapin
blanc ; malgré son talent de graveur, il est misérable, il partage des carottes avec son lapin. Dans la même maison, deux filles, Amourette et Nini, n'ont ni de quoi se vêtir, ni de quoi manger. Amourette devient la maîtresse de Chien Caillou, qui en oublie son lapin ; un jour elle disparaît; de désespoir, il tue son lapin ; sa misère et sa folie deviennent plus lamentables encore. /Ce conte bizarre, hautement romantique, ne fût-ce que par cette antithèse poussée jusqu'à l'extrême de la démence et du génie, — mais, par endroits, d'une vérité assez brutale, — donne le ton de la plupart des productions de Champfleury entre 1845 et 1850. Quand il délaisse l'étrange, c'est pour le macabre. « A cette époque, a-t-il lui-même écrit, je me promenais effrontément dans Paris, sans rougir d'avoir signé de mon nom je ne sais quels essais de prose particulière que j'intitulais Ballades, et qui étaient un dernier reste de la littérature de cimetières, de Montfaucon, d'âne mort et d'abattoir, que, j'espère, on ne lit plus du tout aujourd'hui.» Il faisait parler des croque-morts, il exécutait des variations sur la Morgue ou sur une tête de mort ; sa prose funèbre disait l'hiver désastreux pour les misérables..., tout cela piteusement écrit et sans verve, intéressant seulement par le réalisme de quelques petits détails, mais d'inspiration purement romantique.
Champfleury ne fut pas le seul bohème engagé dans la littérature étrange ou macabre, et conduit, par la condition misérable de ses modèles, à un réalisme parfois assez cru. Barbara « cherche dans l'horreur son principal élément littéraire, et il n"a souci que de donner le frisson au lecteur » ; Nadar, dans ses nouvelles, retrace quelques-uns des types étranges ou raconte les aventures bizarres qu'il a connues pendant sa vie d'étudiant.
Mais il n'est pas utile de nous arrêter plus longtemps à ces productions fort médiocres ; il suffît d'avoir marqué par quels chemins principalement les bohèmes romantiques de 1845 commencèrent à s'acheminer vers le réalisme ; les œuvres ultérieures, plus intéressantes, de Murger et de Ghampfleury,nous montreront ce qu'il advint de ces aspirations, encore bien vagues vers 1850. Ce réahsme ne s'exprime pas sous forme d'une théorie générale d'art; ce n'est pas une certaine 1 manière de voir et de rendre, ni un dessein ferme de vérité ; le réalisme est tout bonnement dans le choix des sujets, « la bizarrerie des personnages, leur condition de bas étage, le côté malsain de leur intelligence ». Les premiers réalistes, qui furent des bohèmes, ont choisi ces sujets et ces personnages, non pas de dessein prémédité, mais parce qu'ils n'en avaient guère d'autres à leur portée; ils commencèrent par vouloir les embellir et les dramatiser, mais ils durent y renoncer, tant la matière qu'ils mettaient en œuvre était de soi plate et vulgaire.
Le réahsme, au moment où on commença à employer ce mot, n'eut qu'un sens : l'apparition dans le roman de personnages jusque-là méprisés, ou mieux la peinture, plus ou moins voilée, de la vie vagabonde et excentrique, de la vie de bohème, — • la peinture aussi du demi-monde. Le réalisme, — la Bévue des Deux Mondes l'affirme, — c'est « la peinture des mondes spéciaux et des demi-mondes. » La Dame aux Camélias et le Demi-Monde suffiront à faire classer Alexandre Dumas dans l'école réaliste, bien qu'on reconnaisse expressément que sa manière n'est point celle des autres réalistes. Granier de Gassagnac trouvera naturel d'étudier Madame Bovary dans un article intitulé la Bohême dam h roman^