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CHAPITRE II

Il faut parler de lui, à cette place, avant d'étudier la campagne bruyante qui fut entreprise, à partir de 1850, en faveur du réalisme. Cette campagne, en effet, fut l'œuvre des amis de Murger, mais il n'y prit point part et n'en subit guère l'influence ; on l'étiqueta néanmoins réaliste parce qu'il était bohème et que d'autres bohèmes se disaient réalistes ; il se crut lui-même réaliste, et essaya, par moments, de l'être tout de bon ; il y réussit quelquefois, contre ses goûts, contre son tempérament, car ses préférences n'étaient point là. Les hésitations de Murger, ses essais, ses repentirs sont intéressants pour l'histoire du roman réaliste ; ses œuvres, encore que^bien médiocres dans l'ensemble, eurent du succès ; elles nous montrent comment une partie du public fut amenée du romantisme au réalisme ; au prix de quelles contradictions, de quelles incertitudes, le passage put se faire d'une doctrine à l'autre.

Murger n'eut point, dans sa jeunesse, à cause de

sa condilion sociale, cette culture préliminaire d'art ou de littérature que reçurent, enfants, ou du moins surent se donner ensuite la plupart des gens de lettres, ses contemporains. Il était fils d'un concierge-tailleur, et certes destiné à toute autre carrière qu'à celle de rédacteur de la Revue des Deux Mondes ; c'est l'ambition de sa mère qui lui valut de franchir, après bien des misères, cette soudaine étape; on le mit au collège ; il pensait quelquefois sans enthousiasme à cette décision maternelle et adjurait les parents humbles de laisser les enfants à leur état. Ses études furent irrégulières, incomplètes ; l'enfant n'en eut guère de profit ; il lut surtout des poètes et commença à écrire des vers. Il ne songea jamais à refaire cette éducation manquée ; son ignorance fut très grande : il admirait avec respect et ingénuité un de ses amis qui avait lu Diderot, mais il ne songeait pas à l'imiôer. Son jugement, même avec l'âge, resta sans vigueur : ses réflexions, quand il frôle les questions sociales, politiques, religieuses, littéraires même, sont d'une singulière indigence. Où aurait-il trouvé le temps et les moyens de donner à son esprit une nourriture sérieuse? Dès qu'il se fut brouillé avec son père, et réfugié chez un des « j^uveurs d'eau », il fut aux prises avec la vraie misère, qui lui enleva bientôt sa santé, l'envoya plusieurs fois à l'hôpital, et le fit mourir à quarante ans, usé de privations. Le succès de ses livres, après dix très dures années, ne lui valut qu'une petite aisance, et le moyen de vivre seul à la campagne. Son expérience du monde fut aussi incomplète que son éducation ; en fait de réalité, il ne connut que sa propre vie de bohème, et ce qu'il put voir des mœurs paysannes, autour de sa maison de Marlotte ; aussi se répéta-t-il beaucoup. Il commença par peindre des aquarelles et par

écrire des vers, qui sont pour la plupart, on l'a vu, un pastiche, pas toujours bien adroit, à la manière de Musset, Quelques-unes des pièces que les Nuits d'hiver nous ont conservées sont plus originales ; du moins elles aident à comprendre comment ce poète sentimental et pleurard a pu devenir l'historien amusé et, par moments, véridique de la bohème. Champfleury, avec lequel il vécut assez longtemps avait entrepris de le dégoûter de l'aquarelle et de la poésie ; et il y réussit ; mais il n'était pas lui-même tout à fait insensible à certaines formes de poésie... en prose ; il aimait des ballades quelque peu macabres, ou des chansons populaires, imitées de poètes suisses et allemands, que son ami Max Buchon lui avait fait connaître ; il s'y essaya lui-même, vers 1845, et dut pousser Murger vers une sorte de poésie réaliste, dont on trouve quelques échantillons dans les Nuits dliiuer. Très remarquable à ce point de vue, le petit poème qui a pour titre Courtisane : le ton en est assez brutal et rappelle Baudelaire :

La poussière de riz blafarde sou cou maigre. Et ses cheveux, tordus dans un chignon épais, A râcre odeur du roux mélangent l'odeur aigre Des parfums éventés qu'on achète au rabais.

Ses yeux qu'ont fatigués les débauches hàtivcs, Dans le creux de l'orbite éteignent leur regard. Et semblent redouter les lumières trop vives, Comme ceux d'un enfant malade ou d"un vieillard.

Son haleine est fétide et vous souffle au visage La putréfaction de ses poumons malsains.

Je voulus à tout prix la renvoyer chez elle ; Elle me résista ; ce fut mon châtiment, Et, jusqu'au rayon bleu de l'aurore nouvelle, J'ai dû subir l'ennui de cet accouplement.

11 y a là une quarantaine de vers qui contrastent singulièrement avec les larmoiements ordinaires de ]\Iurger.

Quelques autres morceaux, — vers ou prose, — sont des petits tableaux, exacts et un peu attendris, de la vie quotidienne, des fantaisies rustiques, des légendes plus ou moins populaires ; l'imitation y est visible, quelquefois avouée. Mais Murger prend partout prétexte pour se livrer à son imagination et à sa rêverie sentimentale ; il néglige volontiers les détails typiques et vulgaires, que Champfleury appréciait surtout chez Hebel. Ainsi les Amours d'un grillon et d'une étincelle, la moins ignorée de ces ballades, ne dit guère la poésie de la chaumière, du foyer et de l'hiver ; un scarabée italien, coureur et sceptique, y exprime la joie de vivre ; un grillon allemand, poète et mélancolique, est amoureux d'une étoile ; il désespère ; les étincelles du foyer lui donnent un moment l'illusion de voir l'étoile ; désabusé, il se tait. Ce grillon paraît bien être encore un symbole des illusions amoureuses et poétiques de Murger.

Ces quelques tentatives vers une poésie réaliste n'aboutirent en somme à rien du tout ; Murger n'y trouva pas sa voie, pas plus que Champfleury, d'ailleurs. Du moins dut-il à l'influence de Champfleury de se dégoûter de ses pastiches romantiques; il se découvrit un autre talent, une certaine verve comique, une aptitude à raconter drôlement ses propres aventure , après les avoir péniblement idéalisées.

Olivier, a-t-il écrit de lui-même, s'installe (dans un fauteuil) pour y faire ses ronrons élégiaques, qui commencent à devenir un peu monotones ;.... je trouve que ses vers parlent de trop de choses qu'il ignore encore : cela ressemble parfois au bavardage des enfants précoces ; bref, je crois qu'il commence ù se

fatiguer lui-même d'égrener toujours le même chapelet mélancolique ; au milieu de son chagrin, il a parfois des bouffées de grotesque, qui indiquent en lui une source de comique, bien plus franc que son sentiment mélancolique, qui est plutôt un écho que le vrai cri d'un cœur profondément atteint. Léon lui a dit l'autre jour qu'il finirait par jeter sa muse par la fenêtre, et qu'il écrirait des vaude\dlles. Olivier a protesté avec indignation. — C'est égal, a persisté Léon, tu en feras, et tu deviendras puissamment riche.

Effectivement Murger « jeta sa muse par la fenêtre », et, s'il ne devint pas « puissamment riche », il « fit des vaudevilles ». En 1847, il se décida, ou on le décida à raconter dans le Corsaire, sur le mode comique, ses aventures amoureuses, et les principaux incidents de la vie de bohème. Chaque épisode lui était payé quinze francs ; il les écrivait péniblement, la nuit, excité par de nombreuses tasses de café. Champfleury, dans les Aventures de Mlle Marielie, racontera, plaisamment dans quel dessein précis furent composées ces Scènes de la vie de bohème :

Streich (Murger) avait un singulier talent : il n'écrivait que sa vie, ses amours et les amours de Rose (Mimi). De temps en temps, il découpait une aventure de sa vie, comme une tranche dé pâté, et en portait un morceau à AL de Saint-Gharmay (au Corsaire), qui recevait avec plaisir ces sortes de biographies de poète et de grisettes ; les infidélités de Rose procuraient une aventure par semaine à Streich, qui en publiait presque régulièrement quatre par mois. Ainsi la disparition de Rose produisit un feuificton d'un sentiment comique et exagéré, les chagrins domestiques de Streich se tournaient on mots plaisants. Il excellait surtout dans la peinture des courses à l'argent. Mlle Rose, ainsi que toutes ses amies, s'était frottée do littérature dans un tel milieu et lisait les journaux, surtout les feuilletons de Streich. Ayant surpris son secret de découdre un feuillet de sa vie pour le mettre en roman, quand elle avait commis quelque escapade, elle ne rentrait qu'après avoir étudié le récit imprimé de cette fuite afin d'être sûre de sa réception. Le Petit Journal (le Corsaire), à l'insu du rédacteur en chef, servait ainsi de boîte à lettres aux amours de Streich. Mais

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cette poste n'était pas toujours fixe : il arrivait quelquefois que le feuilIcLon ne paraissait pas le lendemain de la brouille. Mlle Hose, ne voyant rien sur son compte, croyait que Strcich, lassé d'elle, ne voulait plus la recevoir. Le récit des aventures demandait deux nuits de travail. M. de Saint-Cliarmay se faisait prier pour insérer le feuilleton ; chaque brouille éloignait donc Mlle Rose pendant quelques jours.

Ces clironiqiios du Corsaire, réunies en volunae, formèrent les Scènes de la vie de bohème et les Scènes de la vie de jeunesse, qui furent le début de Murger comme romancier (1851). Ces deux livres ont été accueillis avec presque de l'enthousiasme : on leur reconnut une originalité, qu'il nous est bien difficile d'apprécier aujourd'hui. Là encore Murger imitait Miisset : après avoir pastiché tant bien que mal ses poésies amoureuses, il décalquait maintenant ses Nouvelles. Enimeline, les Deux Maîlresses, Frédéric et Berneretle, le Fils du Titien, Margot ne sont que le récit, plus ou moins voilé ou embelli, d'aventures d'amour réellement échues à Musset ; ces aventures étaient transportées dans un monde infiniment élégant : l'héroïne était comtesse, duchesse, baronne ; le héros riche ou noble ; il y a bien une grisette, Bernerette, mais elle se tue plutôt que d'avoir à gagner sa vie comme lingère ; point de détails vulgaires, point de précision sur les personnages ou les milieux ; l'auteur disserte sur des complications de sentiment, et s'entretient aimablement, quelquefois sur un ton badin , avec le lecteur ; ce sont des causeries de bonne compagnie et de charmantes confidences d'amour.

Ce fut là le modèle de Murger, il l'a lui-même gentiment avoué : « 0 Mademoiselle Musette ! vous qui

êtes la sœur de Bernerette et de Mimi Pinson ! il faudrait la plume d'Alfred de Musset pour raconter dignement votre insouciante et vagabonde course dans les sentiers fleuris de la jeunesse, et certainement il aurait voulu vous célébrer aussi. « Sous la conduite de jMusset, Murger conta, en prose comme il avait fait en vers, les infidélités de sa maîtresse, et détailla sa propre psychologie amoureuse. Seuls les acteurs et leur milieu furent changés, et encore pas toujours ; mais la qualité des personnages comptait au fond pour bien peu dans de telles nouvelles : il suffisait qu'ils fussent amoureux et bien disants ! L'entreprise n'avait certes rien qui pût faire crier au réalisme : aussi lit-on avec quelque stupeur des affirmations comme celle-ci, qui est de Pontmartin : les Scènes de la vie de jeunesse ne seraient « qu'une seconde épreuve de son premier livre, épreuve poussée au noir, et où les tendances réalistes devenaient si excessives que l'auteur, au lieu d'interpréter la nature ou même de la copier, semblait vouloir ne nous donner que des études d'amphithéâtre, d'après le cadavre ou l'écorché ». On ne parlera pas autrement de Madame Bovary et de Germinie Lacerlenx !

Ce qui nous frappe au contraire dans les Scènes de la vie de bohème et les Scènes de la vie de jeunesse, c'est précisément tout ce qui en fait des romans point du tout réalistes. Murger n'écrit plus en vers, mais il continue à faire métier de poète, d'autant plus librement qu'il n'est plus entravé et retenu dans ses élans par les difficultés de la rime ou de la strophe. Les confidences personnelles débordent de partout ; toute la biographie de sa jeunesse y passe : les années d'enfance, la mère enthousiaste du fils, la brouille avec le père, la cousine Angèle, etc., toutes les amitiés et toutes les amours, même de menus détniU

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d'existence. Presque toujours Murger est le héros de son conte : il s'appelle Rodolphe, Olivier, Mclchior, Jacques. Quand il se tait sur lui-même, ou du moins qu'il passe au second plan du récit, c'est encore de sa propre existence qu'il parle, de « la vingtième année » ; plusieurs épisodes commencent : « X... avait vingt ans, il était amoureux », et amoureux à la manière de Murger. C'est un thème sans cesse repris; les circonstances seules varient, et elles admettent toujours les mêmes lieux communs sur la vie et sur l'amour dus à Musset. Ces aventures d'amour, empreintes d'une philosophie doucement spiritualiste, sont franchement romanesques ; point de vraisemblance gênante ; quelquefois c'est du pur mélodrame : dans le Souper des funérailles, le héros, très byronien, mène, sous trois noms, trois existences successives ; il est comte et devient ouvrier ; il est miraculeusement sauvé du suicide, mais il disparaît après la révélation d'un secret qui le désespère. Toutes les scènes de la vie de jeunesse ou de bohème ne sont certes point aussi corsées, et en dehors de la réalité ; l'une d'elles s'appelle même la Maîtresse aux mains rouges, mais le titre est ce qu'il y a de plus réaliste dans cette nouvelle, et elle n'est pas, par ailleurs, moins romanesque que les autres.

D'ailleurs, après les confidences d'amour, ce qui importait le plus à Murger, dans ces petits contes, c'était le style, et il se vantait de le travailler beaucoup ; or ce style est, à l'ordinaire, purement poétique, tout à fait romantique ; les développements de pure rhétorique, « l'orchestration des thèmes lyriques », y sont monnaie courante. Murger s'est peint sous le nom de Rodolphe : « Quand on avait eu le malheur de lui laisser prendre cette corde (l'amour), il en avait pour une heure à roucouler des élégies sur le bonh(îur

d'être aimé, l'azur du lac paisible, chanson de la brise, concert d'étoiles, etc., etc. Cette manie l'avait fait surnommer Vharmonica. » Sans cesse l'instrument vibre ; la nouvelle devient une petite ballade en prose, la phrase tourne à la strophe. Une grisette meurt : aussitôt les meubles de sa chambre prennent la voix et chantent plaintivement son souvenir ; un refrain : « Où donc est-elle? Ne reviendra-t-elle pas? » marque les temps de cette plainte. Les bohèmes partent à la campagne avec leurs amies par un beau jour de soleil ; c'est aussitôt une ballade précieuse, sentimentale et mignarde sur le soleil de mai . Mimi s'est enfuie vers de riches amants ; elle sera baronne, vicomtesse, marquise ; son amant se console un peu à dérouler en deux pages les images successives des belles toilettes qu'elle portera.... Rodolphe s'attarde devant les souvenirs qu'il garde d'elle et s'encourage à les brûler en des phrases rythmiques, qui sont comme les couplets d'une romance d'adieu, etc. Partout d'ailleurs abondent les expressions précieuses, les mots recherchés, les concetti, dont, paraît-il, Murger avait pris le goût à la lecture de Shakespeare: la clef oubliée sur la porte du cœur, les yeux plénipotentiaires du cœur, les louis qui sont comme un clocher dans la poche, etc. ; c'est un jaillissement perpétuel d'images, souvent burlesques, mais souvent gracieuses et poétiques. Toutes ces gentillesses de style n'ont rien à voir évidemment avec la manière réaliste, plutôt sobre, et volontiers brutale.

Ghampfleury, le meilleur anù de Murger, et son compagnon de travail, l'a dit un peu grossièrement. « Son œil ne le portait pas à l'observation des choses extérieures. Peut-être Murger n'eût-il pas remarqué sur le trottoir, en face de lui, la figure d'un hoinmr à nez crochu, le crâne recouvert d'une perruque de

chiendent ! Toute la curiosité du poète était tournée au dedans de lui-même. »

Cette incuriosité du monde extérieur, cet idéalisme de parti pris sont bien caractéristiques des deux premiers volumes de Murger. Pourquoi donc a-t-on si unanimement parlé de réalisme, lors de leur apparition? Le mot était nouveau, et pas encore de sens bien précis : c'était les amis de Murger qui le mettaient à la mode; Et puis, si obstinément lyrique que se montrât Murger, il ne pouvait pas tout à fait idéaliser ses personnages et ses intrigues ; des moments de verve comique lui faisaient même accuser violemment le contraste entre ses exaltations poétiques et leurs piètres occasions. On se scandalisa de ces nouvelles où paraissaient non plus les ordinaires héros de romans, mais des bohèmes et des grisettes ; le public et la critique étaient prudes; ils se laissèrent émoustiller à ces peintures qu'ils jugeaient un peu libertines, rassurés d'ailleurs et rassérénés à chaque instant par les lieux communs poétiques et les passages sentimentaux. On aima, en s'en effarant un peu, cette sincérité de l'auteur, et le côté légèrement canaille de l'œuvre. V

Il y avait bien, par surcroît, quelques lointaines velléités d'un réalisme plus sérieux. Des caricatures avaient trouvé place dans les deux livres, celles des ennemis traditionnels de la bohème : le bourgeois, le propriétaire, le concierge : M. Mouton, le bourgeois stupide, qui émiet péniblement des opinions grotesques sur les journaux ; Monetti, l'oncle poêlierfumiste, garde national, si dur à obliger son neveu. Tel épisode où Murger s'est amusé à reproduire les propos vulgaires d'une commère devant un lit de mort est presque de l'Henry Monnier. Mais ce ne sont là que de rares indications, et je ne crois pas

d'ailleurs que les critiques y aient pris garde sur le moment.

Pour si bienveillants qu'ils se fussent montrés aux débuts de Murger, ils n'en avaient pas moins formulé d'importantes réserves ; ils avaient été surtout sensibles à ses qualités poétiques, et, à cause d'elles, ils lui faisaient crédit ; ils toléraient ces premiers sujets un peu risqués, mais sollicitaient le jeune écrivain de sortir du cercle des grisettes et des bohèmes, et d'en venir à des personnages d'un meilleur monde, à des intrigues plus distinguées. « S'en tiendra-t-il toujours aux horizons du Luxembourg et aux mansardes du quartier latin? Ne cherchera-t-il pas des modèles plus sérieux, plus dignes de la maturité d'un esprit fécond, offrant de plus hautes perspectives, de plus larges échappées? C'est une question que nous lui adressons avec toute la sympathie que nous inspire son talent. » En même temps, ses anciens compagnons de bohème, Champfleury et Courbet, qui commençaient à prêcher le réalisme, les sujets populaires, la peinture des humbles, l'invitaient à suivre leur exemple. Il ne renonça pas tout d'un coup, ni tout à fait, aux scènes de la vie de bohème qui lui avaient donné la notoriété, mais il déféra peu à peu aux invitations expresses et contradictoires qu'on lui adressait ; il tenta de nouvelles œuvres ; / quelques-unes d'entre elles pourront véritablement être dites réalistes.

La soUicitation lui vint principalement de la Revue des £)eiixi\/o/i(/es, qui l'attira dès l'année même où il venait de publier ses doux premiers volumes. Il y collabora jusqu'à sa mort et assez régulièrement :

c'est là qu'ont paru ses œuvres les plus importantes, Buloz, si habile à recruter ses collaborateurs, et si prompt à les régenter, entreprit la conversion de Murgcr; il lui toléra d'abord ses grisettes, bien amendées, il est vrai, et ses bohèmes, mieux habillés; mais il l'invita bientôt à choisir ses personnages dans un autre monde, dans « le monde », ce qui lui valut, paraît-il, cette réplique : « N'êtes-vous pas la revue des deux mondes? » D'ailleurs, en dehors même de ces invites directes, et de la nécessité où Murger so trouva d'agréer à un nouveau public, cette entrée dans la grande revue bourgeoise modifia tout à fait son existence ; elle le posa et lui assura des revenus réguliers, une petite aisance ; il parut dans quelques salons, et put parler du monde, qu'il ne connaissait jusque-là que par les livres, par les nouvelles de Musset surtout ; il put vivre à la campagne, la plus grande partie de l'année, et voir de près les mœurs des paysans. Son expérience s'étendait un peu : de toute façon il était soustrait à la bohème.

Les résultats n'en furent pas très heureux d'abord. Le Pays latin et le Dernier Rendez-vous, qui furent les premiers romans de cette nouvelle manière, témoignent que l'eiïort de Murger vers la distinction n'alla pas au début, sans gaucherie. Le Dernier Rendez-vous surtout est caractéristique ; les personnages et la matière sont repris d'une des Scènes de la vie de jeunesse {les Amours d'Olivier), où les déceptions amoureuses du héros étaient doucement comiques, encore qu'il manquât d'en mourir. Murger imagine que, après dix ans, Olivier, qui n'est plus bohème, retrouve Marie, devenue une femme tout à fait élégante ; Urbain qui, autrefois, trompa vilainement Olivier, s'excuse longuement sur la neurasthénie de ses années de jeunesse, et se donne mélodrama-

tiquement des airs de René, de Didier, ou d'Antony malgré lui. Olivier et Marie essaient de recomnaencer l'ancien amour, mais leur dernier rendez-vous leur dit l'impossibilité de ce recommencement. C'est un débordement de psychologie amoureuse, de spiritualisme dans l'amour, de paysages romantiques, une Tristesse d' Olympia infiniment délayée, que ne relèvent plus, cette fois, des détails pittoresques sur les incongruités du costume ou sur la pénurie d'argent. Toutes les velléités poétiques de Murger, jusque-là combattues, réfrénées par ses amis, finalement abandonnées par lui-même, ont eu un dernier éclat. Le Pays latin laisse paraître le dessein, encore bien confus, de représenter la réalité. Jusqu'alors Murger n'avait pas su, ou pas voulu composer réellement un roman ; il n'écrivait que de petites nouvelles sans intrigue, ou plutôt de légers épisodes tant bien que mal rattachés les uns aux autres. Il lui fallait maintenant prendre l'habitude du grand roman, découpé également entre quatre ou cinq livraisons de revue. Le bohème devient un étudiant très sérieux, Claude Bertolin, qui a laissé en province une petite fiancée ; à Paris, il vit d'une existence à peu près monacale jusqu'au jour où il rencontre Mariette, l'éternelle Mariette des bohèmes. Mais ^lariette, elle aussi, a changé : elle se souvient d'avoir été Marianne, une petite paysanne, compagne des jeux de Claude, et elle conte longuement par quelles aventures elle s'est muée enunegrisetteplusque volage. Du moins elle a eu des amants distingués : elle a appris à écrire, elle a lu toute la littérature contemporaine, elle joue admirablement du piano, elle parle grec au besoin. Si elle a tant fait soutïrir ses amants par ses infidélités, c'est qu'elle a elle-même beaucoup souffert. D'ailleurs elle veut se réhabiliter, elle entre dans un

atelier, et devient une grisette tout à fait vertueuse Si elle reprend un amant, c'est que Claude avait fini par l'aimer, et que, en le désespérant, elle veut le rendre à sa petite fiancée et à ses bons parents. La vertu et le sentiment triomphent donc, après le temps de lutte convenable, et comment en vouloir à Marianne d'être quelquefois Mariette !

Rien qu'à cette brève analyse du roman, on devinerait combien les types sont convenus, les aventures sans vérité ; la peinture du « pays latin » est délibérément supprimée, l'essentiel étant les beaux sentiments des héros et les longs discours nécessaires à les faire valoir. A peine, par moments, de courts développements pour nous dire ce que sont dans la réalité les grisettes et les étudiants. Mais, grâce à quelques personnages accessoires, un nouveau monde commence, avec ce roman, à paraître dans l'œuvre de Murger : ce sont les types de province, petits bourgeois d'abord, paysans ensuite, dont il ne s'était pas fait par avance une image conventionnelle ; il les ignorait tout à fait. Il y a, dans le Pays lalin^ un curé de campagne, joueur de dames et bon enfant, et un docteur athée et collectionneur d'elzéviers, deux grands amis, peints assez heureusement dans le laisser-aller de leurs conversations familières. Murger témoignait là qu'il saurait, au besoin, représenter exactement les existences de braves gens de province, où il ne se passe rien, et que pourtant de menues occupations, ponctuellement accomplies, et de petites sensations, soigneusement dégustées, remplissent convenablement. Ce sera là une des voies qu'il va suivre — et d'autres réalistes s'y engagèrent aussi.

Cependant les bohèmes «criaient à la trahison.... Leur grand homme... passait armes et bagages aux

lettrés, gens du monde ». Miirger lui-même s'apercevait bien de la transformation que le succès réalisait peu à peu en lui, et il eut assez d'esprit pour le proclamer et s'en amuser. Il imagina une nouvelle personnification de lui-même, Francis Bernier, et, sous son nom, analysa son état d'esprit de romancier arrivé, les qualités nouvelles et les défauts que cet état comportait : il vaut la peine de citer quelques fragments de ce portrait, c'est celui de "Murger aux environs de 1855 :

.... Il avait connu les angoisses de la nécessité, le duel fatigant du doute et de l'espérance, et il avait souffert plus qu'un autre, ayant à combattre les instincts d'une nature ardente en convoitises et en jouissances, que la fortune ou tout au moins l'aisance, seule, peut procurer. Faible à lutter contre les obstacles, il s'était associé, pour prendre courage, à un groupe de jeunes gens rigides, mais il les avait quittés bien vite, emportant sur le dos le froid de leur misère. De sa faiblesse même il se fit uneforce. Pesant sa valeur, il avait reconnu, tout en se faisant bon poids, que son talent ne pourrait jamais lui conquérir une place acceptée sérieusement ni même sérieusement discutée. Ayant eu à une exposition un début que la critique avait encouragé sans engager l'avenir, Francis, qui connaissait sa mesure, comprit que ce qui fait le succès de la médiocrité, c'est sa perpétuité. Il ne s'épuisa point en de vains efforts. Le moule où il avait coulé sa première œuvre avait donné une bonne épreuve ; il conserva le moule et ne lit ni mieux ni plus mal.... D'heureuses relations avec des jeunes gens de famille le firent pénétrer dans quelques salons, où les articles de journaux lui donnaient une apparence de notoriété. 11 commença donc par tailler un habit noir dans son ancienne vareuse de rapin et soumit ses manières d'être, un peu accentuées, à une orthopédie morale dont l'heureux résultat lui permit de faire croire quil était venu au monde sous cet habit noir. Il apprit à marcher sur les tapis, à s'asseoir sur tous les sièges et à danser toutes les danses nouvelles. Ses progrés dans la science des puérilités furent rapides. Enhardi par ses premiers succès, il convoita une société plus choisie et redoubla d'efforts pour y être accueilli avec la même bienveillance.... Expurgeant de son dictiomi lire toutes les locutions un peu

colorii'os, il étnit parvenu à se mettre dans 'la bouche un langaj^e onctueux et parfumé connue un sirop de fleurs de rhétorique, idiome complaisant qui ne fatigue ni celui qui parle ni celui qui l'écoute. Reniant tous les souvenirs de sa jeunesse, il avait fait de son Inimoar d'artiste un enjouement bénin, et si les dames le priaient derrière un écran de raconter quelque épisode de sa vie d'atelier, Judas du passé, il s'exprimait avec le dédain d'un sceptique ambitieux qui médit de sa patrie indigente pour se faire naturaliser dans un pays plus riche.... l'nc coterie féminine se mit à l'œuvre et profita du passage d'un miuislre, ([ui eut à peine le temps de s'asseoir, pour signer le brevet qui conférait à Francis le grade do chevalier 1

' Adeline Proiai (1853) et le Saboi rouge (1860) sont les deux tentatives de Murger dans le roman champêtre ; la scène de l'un et de l'autre roman est placée auprès de la forêt de Fontainebleau, à quelques kilomètres de Marlotte. Adeline Protal a eu du succès ; il a été moins parlé du Sabol rouge.

La donnée même d' Adeline Protal est évidemment quelque peu fantaisiste et poétique : un rapin, qui ressemble au romancier, rencontre une jeune fille, une paysanne, très simple et très pure ; il s'éprend pour elle d'un amour fort sentimental ; de beaux paysages forment un cadre gracieux; le rapin épouse la paysanne. La nécessité d'écrire un roman de trois cents pages a essoufflé un peu Murger et l'a induit à user d'un romanesque passablement banal; rivalités t d'amour, tentative de suicide, secrets volés, dévouement de l'héroïne qui risque la mort par amour, etc. Heureusement les hors-d'œuvre abondent. Murger a été extrêmement intéressé par les spectacles rustiques dont il était le témoin à Marlotte, et au cours de ces tournées de chasse où il se préoccupait de

tout, excepté de prendre du gibier : il a tâché de reproduire les scènes qu'il vit et les sentinaents qu'il crut deviner. C'est de ce côté-là qu'il a détourné cette verve coniique, dont les Scènes de la vie de bohème avaient été le premier jaillissement. Presque tous les épisodes réalistes d'Adeline Protat sont légèrement caricaturaux, ou du moins plaisants ; ce n'est que par ce biais, semble-t-il, que Murger peut s'imposer une vision exacte des choses et se garder des trop faciles idéalisations. La même tendance sera bien nette chez d'autres réalistes : chez Champfleury, chez Duranty, et même chez Flaubert, il y a souvent de la caricature. L'introduction, dans la maison du père Protat, d'une cafetière dernier modèle déplaît à la routine de la cuisinière, Madelon, et provoque des manifestations violentes de sa mauvaise humeur » en même temps qu'une scène assez drôle, c'est un tableau, minutieux jusque dans les détails, du ménage, de la maison d'un riche paysan et de ses habitants. Les voisins du bonhomme Protat n'existent pas seulement à l'état de vague fond de tableau ; les vanités et les haines villageoises, les petites conjurations contre l'étranger ou le voisin enrichi qu'on jalouse, les charivaris bruyants auxquels elles aboutissent quelquefois, et aussi les superstitions rustiques, les jeux populaires, etc., tout cela — des documents, selon la doctrine réaliste — tient une grande place dans Adeline Protat.

Ces qualités, dues à une observation plus attentive en même temps qu'à une bonne humeur amusée, sont surtout manifestes dans deux des personnages à' Adeline Protat. Les protagonistes, le trio sentimental, Adeline, Lazare, Zéphyr, encore qu'ils aient été dessinés par moments avec de jolies indications, sont dans l'ensemble flou et romanesques ; mais

il y a deux types excellents, la vieille mère Madelon, la servante, et son maître le père Protat, Madelon, avant de s'engagera dix francs par mois, a été riche; mais, ruinée, elle a dû devenir gardeuse municipale de vaches, et ensuite exercer toute sorte de petits métiers où elle est aidée par son chien Caporal ; elle arrive, après bien des années, à ramasser le peu d'argent qui lui est nécessaire pour vivre ; et, si elle s'engage comme servante, c'est qu'on a tué méchamment son chien, et qu'elle s'ennuie d'être seule. Chez le père Protat, elle apporte sa vraie bonté, qui n'est guère apparente, et une humeur enragée; son franc-parler, ses mauvais propos, sa passion de tout gouverner dans la maison, sa langue incorrecte. C'est un excellent type de vieille servante d'autrefois, aussi vraie certes que la Nanon d'Eugénie Grandet. De même le père Protat, avec sa solide honnêteté, sa fmauderie en affaires, ses violences contenues, son adoration respectueuse pour sa fille, parce qu'il a été trop dur pour elle autrefois, et aussi parce qu'elle a des manières de demoiselle.

S'il y a, malgré tout, dans Adeline Proîaî, bien des pages qui tendent à en faire tout le contraire d'un roman réaliste, le Sabot rouge, par contraste, mériterait l'épithète de « naturaliste » ; et s'il provoque en nous des souvenirs de lecture, ce sera plutôt à la Terre de Zola qu'aux Paysans de Balzac que nous serons tentés de l'apparenter : la passion de l'argent et de la terre y mène tout ; un père vole son fils, et tue sa future bru ; le fils dupe son père ! C'est le dernier volume que Murger ait publié : il est d'une observation plus minutieuse et comme plus acre ; presque plus de pastorale dans ce roman champêtre ; à peine quelques couplets sentimentaux ;

presque plus d'intrigue non plus : c'est une série d'épisodes guère rattachés les uns aux autres. « Le Sabot rouge » est une auberge qui rassemble commodément les principaux personnages du récit, des paysans et des braconniers. L'épisode principal, et le plus intéressant, met aux prises le fermier Derizelles et son fils Isidore. Le fermier est veuf ; toute la fortune est à son fils, et, pendant des années, le père use d'une diplomatie finassière pour l'on frustrer ; Isidore, passionné uniquement pour la chasse, laisse son père administrer ses biens :pour le mieux tenir, Derizelles entreprend de lui faire épouser une fille de rien, qui n'aura aucune autorité dans la maison et sera toute soumise au beau-père : il pousse donc son fils dans les bras de la servante Lison. A force de roueries et de filandreux propos, il arrive à donner à Isidore l'idée d'épouser sa maîtresse, et à Lison cellQ de ne consentir à ce mariage que si son amant fait donation à son père de la moitié de ses biens. Isidore finit par consentir à cette donation, d'autant qu'elle est révocable en cas de naissance d'un enfant ; or Lison est enceinte. Derizelles, se voyant ainsi berné, se débarrase de Lison, en la faisant piquer par des mouches charbonneuses. Le père et le fils seront d'ailleurs convenablement punis, puisque, dans une nuit d'hiver, Isidore, par mégarde, tue son père : tous doux sont dévorés par les loups.

Les exploits des contrebandiers, leurs luttes contre les gardes, les beuveries et les propos des clients du « Sabot rouge », les haines villageoises forment autour de cet épisode un ensemble très pittoresque. A part un type idéal de jeune fille, Mélie, cousine d'Isidore, les personnages n'ont rien do romanesque ; ^ ce sont des instincts bas et violents qui les mènent: Isidore est une brute, la Lison ignore les beaux

MURGER. il)

sentiments, et le père Derizelles n'a d'intelligence et de passion que pour les arpents de terre qu'il veut posséder. Le style lui-même est, en général, plus simple, presque partout dépouillé des oripeaux romantiques et des lieux communs spiritualistcs chers à Murger : il y a un effort réel pour faire parler les personnages selon leur condition et leui* état d'esprit. Bref, dans ce petit roman, Murger, à une époque oij la doctrine réaliste, prêchée par ses amis, avait un plein succès, a concentré toutes les observations qu'il avait pu faire pendant dix années de vie à la campagne, et il ne les a pas trop atténuées en les utilisant.

Mais il ne renouvela pas souvent cette tentative. Dans les années qui séparent Adeline Prolat du Sabot rouge, Murger a préféré présenter au public ses éternels bohèmes, si bien accueillis d'abord, et les a gens du monde » nécessaires alors aux fictions romanesques ; dans de tels sujets, il se trouvait bien embarrassé d'être vrai : l'image fantaisiste qu'il avait donnée autrefois de la bohème était maintenant trop généralement acceptée comme son portrait véridique pour qu'il fût commode, et même tentant, de la retoucher ; quant au « monde », . Murger ne venait que d'apprendre à « marcher sur les tapis » et à « s'asseoir sur tous les sièges », et, s'il commençait à « avoir accès dans les meilleurs salons parisiens », il y était moins préoccupé d'o-bserver que de se conformer tout à fait au *« savoir-vivre mondain » ; il était un parvenu fort respectueux. Toutefois, malgré ces graves empêchements, quelques-uns des romans que Murger publia alors témoignent, par moments.

des mêmes intentions réalistes que nous ont révélées les romans rustiques.

Les Buveurs d'eau (1853-1854) contiennent trois épisodes : deux d'entre eux, Francis, Lazare, sont proprement des « scènes de la vie d'artiste », une sorte de recommencement de la Vie de bohème ; mais il n'y a plus guère de fantaisie : « Cette fois, tout était précis comme un procès-verbal » ; on lit des détails de lamentable misère ; le mobilier des buveurs d'eau est compté avec minutie ; une vieille grand'mère qui vit avec ses petits-enfants est obligée de se faire femme de ménage ; l'héroïsme des buveurs d'eau est mélangé de quelques mesquineries. Il est vrai que Murger, parlant d'une autre bohème que la sienne, se sent moins gêné sans doute à être sincère et sévère. Hélène n'est que bien indirectement un épisode de la vie d'artiste : c'est une petite histoire d'amour sur le même thème qu'Adeline Protat : un rapin, sentimental comme Murger (peu importe qu'il s'appelle ici Antoine plutôt que Lazare ou Rodolphe), rencontre, au cours d'un voyage au Havre, une belle jeune fille, Hélène, qui, paraît-il, fut dessinée à la ressemblance de la fameuse cousine Angèle ; les jeunes gens s'aiment et se le disent, mais les nécessités matérielles, qui décident souverainement de la vie des pauvres gens, les obligent à se séparer aussitôt et pour jamais ; ils ne garderont de ce beau rêve que le souvenir de quelques heures d'amitié et de paroles d'aveux émues. Là encore les héros sont des humbles; la médiocrité de leur existence pèse sur leurs actes et nuance leurs sentiments ; ils discutent les notes d'hôtel, mangent dans les petits restaurants et rognent sur les pourboires ; l'héroïne est une petite institutrice, très simple, très courageuse, résignée à sa dure vie : une bottine

déchirée ou un châle perdu sont de grands événements pour elle ; après quelques heures d'exaltation romanesque, elle sait bien qu'il lui faut chercher une place et la trouver, oublier son trop aimable compagnon de voyage. De-ci, de-là, l'imagination et surtout le style de Murger retrouvent leur intempérance accoutumée, mais l'ensemble de la nouvelle est très suffîsamnaent gris et terne.

Le « réalisme » se décèle moins dans la conception essentielle du roman que dans les hors-d'œuvre et les personnages de second plan ; c'est assez habituel alors. Il y a un portrait de bourgeois ridicule assez bien venu, — presque tous les romans réalistes, vers 1855, en contiennent au moins un ; M. Homais est comme la synthèse de tous, — iM. Bridoux, dont l'intimité est facile; il bavarde sans réserve sur ses affaires et ses malheurs, critique le gouvernement et les institutions, et étale une tranquille admiration de lui-même ou des siens, qui s'accorde à merveille avec un sens parfait de ses intérêts et de la réclame bien entendue. Ses propos tiennent une grande place dans le récit. L'intrigue, d'ailleurs, est fort secondaire. Murger a utilisé, — et ceci encore est tout à fait un procédé que l'école réaliste de 1850 mit à la mode, — tous les incidents d'un voyage personnel au Havre : c'est une série dé tableaux, de scènes : un wagon de troisième classe, des auberges, la descente de la Seine sur un remorqueur, les curiosités de la route, le phare de La Hève, la rencontre d'émigrants qui viennent s'embarquer, la vue d'un paquebot quittant le port pour l'Amérique, etc.. Tous ces renseignements sont certes bien inutiles à l'histoire sentimentale d'Antoine et d'Hélène ; ils n'ont que l'intérêt de descriptions exactes ; et nous pouvons y apprendre aujourd'hui comment on allait au Havre

vers 1850, et ce qu'on y voyait : c'est presque du roman documentaire.

Les Vacances de Camille (1857) sont intitulées « scènes de la vie réelle », et ce sous-titre semble avouer un dessein réaliste. A vrai dire, l'œuvre est un roman romanesque, — une nouvelle genre Musset, fort étirée, — qui conte la rupture d'une liaison et un riche mariage. Murger y a rapproché dans une commune intrigue des bohèmes très bien élevés et des gens du monde fort délicats, comme il convient, des grisettes et des marquises qui rivalisent de distinction morale et de manières élégantes. Les « scènes de la vie réelle » sont un peu clairsemées : il y en a cependant : toutes celles qui préparent et enfin amènent la rupture de Léon d'Alpuis et de Camille ; le rôle des amis, les arrangements financiers, les consolateurs qui s'offrent aussitôt ; point de crises pas- /Sionnelles, ni de grands éclats ; ce sont aussi quelques /scènes de la vie des grisettes, dîners au restaurant, bal masqué, soirée chez une amie plus ou moins entremetteuse, nécessités matérielles qui entraînent vite la grisette vers une assez vulgaire prostitution.

Ici encore, les personnages principaux sont singulièrement idéalisés par Murger, car il se plaît à vivre successivement par l'esprit, en leur lieu et place, les événements qu'il imagine ; mais les personnages de second plan, qui, par leur âge ou leur condition, se prêtaient difiicilement à cette espèce de métempsycose littéraire, sont d'une tout autre facture ; il y a une vieille tante célibataire et romanesque, très émue par les malheurs de Camille, la rivale de sa nièce, et fort aise de prendre part indirectement à des intrigues amoureuses ; un père indulgent aux fredaines de son fils ; un garde-chasse féru des droits de son maître, passionné par ses rivalités avec les autres gardes,

ravi do pouvoir, à l'occasion, lâcher son chien sur les chasses du voisin ; une servante de grisotte, très madrée, qui voudrait voir sa maîtresse moins soutimcntale et plus acueillante, et qui escompte déjà les profits qu'elle tirera personnellement des futurs amants ; personnages épisodiques évidemment, profils très légèrement dessinés, mais qui empêchent le sous-titre d'être tout à fait menteur. L'ensemble est recouvert par ce « langage onctueux et parfumé comme un sirop de fleurs de rhétorique » que Francis Bernier avait tant travaillé à acquérir, et contre lequel Murger avait peine à se défendre ; la couleur générale est d'un rose tendre, fade parfois, jusqu'à agacer, dont l'effet gagne jusqu'aux scènes les plus vraies et les personnages les plus typiques.

en voit ce qu'il en est du « réalisme » de Murgei^ "^i rquoi ses contemporains l'appelèrent réaliste, et iment cette épithète, même aujourd'hui, peut, malgré tout, lui convenir par moments. Il est resté ,. jusqu'au bout un poète sentimental, plus disposé à ; rêver à propos de ce qu'il voit qu'à le bien regarder; 1 mais il conservait dans ces exaltations de l'esprit une verve assez comique, un certain don de la cari- \ cature, qui suppose à tout le moins une vraie aptitude à l'observation, même passagère. Il n'avait guère de convictions littéraires, pas plus que politiques ou que philosophiques ; il subit des influences qui le tiraillèrent : Champfleury qui l'entraîna vers les sujets médiocres, Buloz qui le poussa vers les héros distingués. Romancier romanesque, avant tout, il fut conduit par eux vers un réalisme ambigu : tantôt un réalisme tapageur et superficiel, celui que ses contemporains remarquèrent, et qui était simplement l'audace d'avoir installé dans le roman des

héros qui s'habillaient mal, parlaient irrespectueusement de tout, et ne se souciaient guère dans leurs actions des convenances ordinaires ; tantôt un réalisme un peu grisaille, la peinture, sympathique et discrètement poétique, des existences tranquilles, des âmes sans passions. Mais jamais il ne mena ses tentatives jusqu'au bout, embarrassé par de vieilles habitudes de sentimentalité et de bavardage lyrique, tourmenté aussi par le code nouveau des bienséances mondaines que le succès lui imposa. Encore une fois, l'école réaliste élabora sa doctrine et fit sa campagne tout à fait en dehors de Murger.

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