‹ Le roman russeChapitre 11 sur 52 · XVI AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XVI AVANT-PROPOS

nom, grouillant dans une flaque de boue. S'agit-il d'expliquer les transformations successives du globe? Les volcans, les déluges, les grands cataclysmes n'y ont plus qu'une faible part; c'est l'ouvrage des anonymes et des imperceptibles, le grain de sable roulé par la source durant des jours sans nombre, le rocher de corail qui devient continent par le travail des microzoaires," du petit peuple patient employé au fond de l'Océan. Si nous passons à notre propre machine, on a bien rabattu de sa gloire; tout ce merveilleux assemblage de ressorts n'est qu'une chaîne de cellules, homme aujourd'hui, demain tige d'herbe ou anneaux du ver; tout, jusqu'à cette pincée de substance grise où je puise en ce moment mes idées sur le monde. Consultée sur la dissolution de cette machine, la science médicale conclut comme les autres à l'explication universelle; ce ne sont plus de grands mouvements de nos humeurs qui nous détruisent; les petites bêtes nous rongent, les œuvres de la vie et de la mort sont confiées à une animalité invisible. La découverte est d'une telle importance, qu'on se prend à douter si l'avenir, au lieu de désigner notre siècle par le nom de quelque rare génie, ne l'appellera pas le siècle des microbes; nul mot ne rendrait mieux notre physionomie et le sens de notre passage à travers les générations.

Les sciences morales suivent le branle communiqué par celles de la nature. L'histoire reçoit la déposition des peuples et repousse au second plan les seuls témoins qu'elle écoutât jadis, rois, ministres, capitaines; en parcourant ses nécropoles, elle s'arrête moins volontiers aux monuments pompeux, elle va dans la foule des tombes oubliées, s'efforçant de ressaisir leur murmure.

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