‹ Le roman russeChapitre 14 sur 52 · AVANT-PROPOS. XIX · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS. XIX

du monde plus sincères, plus conformes aux enseignements des sciences positives qui gagnaient chaque jour du terrain; on voulut trouver dans leurs œuvres le sentiment de la complexité de la vie, des êtres, des idées, et cet esprit de relation qui a remplacé dans notre temps le goût de l'absolu. Alors naquit le réalisme; il s'empara de toutes les littératures européennes, il y règne en maître à cette heure, avec les nuances diverses que nous allons comparer. Son programme littéraire lui était tracé par la révolution universelle dont j'ai rappelé quelques effets; mais l'intelligence des causes qui avaient produit cette révolution pouvait seule lui donner un programme philosophique.

Quelles étaient ces causes? On s'est imaginé en France, avec une admirable fatuité, que ces grands changements de l'âme humaine étaient dus aux quelques philosophes qui écrivirent l' Encyclopédie, aux quelques mécontents qui démolirent la Bastille, et le reste. On a cru que la raison émancipée avait seule accompli ce miracle et déplacé l'axe de l'univers. L'homme de ce siècle a pris en lui-même une confiance bien excusable. Par un double et magnifique effort, son intelligence a pénétré la plupart des énigmes de la nature, sa volonté l'a affranchi de la plupart des gènes sociales qui pesaient sur ses devanciers. Le mécanisme rationnel du monde lui est enfin apparu; il l'a décomposé dans ses éléments premiers et dans ses lois génératrices; et comme, du même coup, il se proclamait libre de sa personne dans ce monde soumis à sa science, l'homme s'est cru destiné à tout connaître et à tout pouvoir. Jadis le petit domaine qui tombait sous ses prises était entouré d'une zone immense,

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