‹ Le roman russeChapitre 26 sur 52 · AVANT-PROPOS XXXV · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS XXXV

qui ne l'ont pas. On nous a charitablement conseillé d'être gais, avec la candeur de ces médecins qui disent à un hypochondriaque : « Reposez votre esprit sur des idées riantes. » Parmi les docteurs qui nous donnaient ce conseil, certains auraient pu se demander s'ils n'avaient pas aidé quelque peu à l'envahissement du matérialisme sceptique; et le pessimisme en est sorti, comme le ver du fruit pourri. On a produit des arguments dont je reconnais l'efficacité indirecte ; ils sont de nature si joyeuse qu'ils devraient guérir nos humeurs noires par la vertu souveraine du rire. J'ai lu quelque part qu'il fallait bien de la mauvaise volonté pour être pessimiste après 89, après les grands principes, après quinze ans de république ; on nous a fait honte de notre découragement en nous disant que M. Thiers n'était pas pessimiste, ni M. Gambetta non plus. Voilà un grand réconfort pour l'éternelle inquiétude de l'âme ! D'autres ont traité la question avec plus d'ampleur, en la ramenant aux vastes problèmes du mal, de la douleur et de la mort ; — du péché, a même dit quelqu'un, et l'on s'est étonné, et l'on n'a pas compris ce qu'il y avait de neuf et de profond dans l'emploi scientifique de ce mot.

Je crois, pour ma part, que, sans remonter à des causes générales, permanentes, vieilles comme le monde, il suffit de dire, pour expliquer l'intensité de la crise actuelle, que le pessimisme est le parasite naturel du vide, et qu'il habite forcément là où il n'y a plus ni foi ni amour. Quand on en est là, on l'invente de soi-même, sans avoir lu Schopenhauer. Seulement, il en faut distinguer deux variétés. L'une est le pessimisme matérialiste, résigné pourvu qu'il ait sa pro vende de plaisir

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