XXXVI AVANT-PROPOS
quotidien, décidé à mépriser les hommes en tirant d'eux le meilleur parti possible pour ses jouissances. Nous le voyons s'épanouir dans notre littérature. L'autre est le pessimisme douloureux, révolté, et celui-ci cache une espérance sous ses malédictions ; dernier terme de l'évolution nihiliste, ilestenmême temps lepremier symptôme d'une résurrection morale. On a dit de lui avec raison qu'il était l'instrument de tout progrès, car le monde n'est jamais transformé ni amélioré par ceux qu'il satisfait pleinement.
Pour conclure, notre littérature réaliste ne nous a laissé que le choix entre ces deux formes du pessimisme, parce qu'elle a manqué du sens divin et du sens humain. Inaugurée par Stendhal, puisqu'on y tient, consommée par Flaubert, vulgarisée dans le même esprit par les successeurs de ce dernier, elle a failli à une partie de sa tâche, qui était de consoler les humbles et de nous rapprocher d'eux en nous les faisant mieux connaître. Au point de vue purement littéraire, elle a payé ses torts moraux en ne nous offrant qu'une représentation du monde partielle et déformée, sans air ambiant, sans perspectives lointaines. Du précepte de la création elle n'a retenu que la première moitié : elle a pétri le limon, elle l'a curieusement fouillé, elle en a tiré tout ce qu'il contient ; elle a oublié de lui inspirer le souffle qui fait <« une âme vivante ». Cette littérature a cru suppléer à tout par des raffinements d'art égoïstes; ce travers l'a conduite à se constituer en mandarinat, à s'isoler de la ?ie générale, dont elle devrait être la servante. Elle se dessèche et périt comme la verveine du poëte dans le vase télé d'où l'eau nourricière a fui.