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CHAPITRE II

LF. ROMANTISME. — POUCHKINE ET LA POÉSIR.

Ce fut un beau printemps de siècle, en Russie et dans toute l'Europe : la trêve des poètes, une trêve de vingtcinq ans après les grandes guerres politiques, avant les grandes luttes sociales et industrielles. L'homme, ayant démoli sa vieille maison, se reposa un instant pour chanter avant de la reconstruire, comme fait l'ouvrier qui interrompt son travail. Durant ces années du romantisme, si courtes et si remplies, qu'on peut circonscrire entre 1815 et 1840, la Russie intelligente sembla ne vivre que d'idée, de passion et d'harmonie. La soudaineté est le caractère de toutes les éclosions dans ce pays ; il se couvrit de poètes comme ses prairies se parent de fleurs, en quelques jours, au premier rayon qui fond les neiges. Un temps, les vers furent la langue universelle : tout homme cultivé la parla naturellement. De ces poètes, beaucoup sont aimables, un seul est admirable, celui qui les absorbe tous dans son rayonnement, qui a donné son nom à cette époque, le glorieux Pouchkine.

Voilà pourtant une grande injustice et un exemple frappant de cette vérité, qu'en littérature la prioriré des

titres n'est rien, leur beauté est tout. Joukovsky, plus âgé de vingt ans, a précédé Pouchkine et lui a longtemps survécu ; qu'il soit le véritable initiateur du romantisme, aucun critique ne le conteste; le premier, il apporta d'Allemagne la doctrine nouvelle, et lui resta fidèle pendant un demi-siècle. Son œuvre est considérable: une version d'Homère où la langue russe, grâce à ses affinités avec la langue grecque, rend chaque nuance et chaque effet de cette dernière, aussi fidèlement qu'un surmoulage de cire molle ; des imitations nombreuses de Schiller, de Gœthe, d'Uhland; des compositions personnelles, élégies ou ballades, poésie mélancolique e languissante, toute colorée du bleu allemand, qu'on dirait empruntée au doux Novalis. Joukovsky prélude à la plupart des thèmes que reprendra Pouchkine, dans le même ton, sur le même instrument ; c'est le Pérugin de ce Raphaël ; à l'heure où l'élève est à peine au collège, son maître écrit déjà des ballades sur des sujets russes, Ludmila (1808), Svétlana (1811); prenez dans ces pièces une des bonnes strophes, glissez-la dans Rousslan ou dans le Prisonnier du Caucase; il faudra un œil bien exercé pour apercevoir la supercherie ; néanmoins, d'un consentement unanime, les Russes vous diront que la poésie nouvelle date de Pouchkine et reste identifiée avec son nom. Joukovsky fut de ces esprits timides qui naissent et demeurent satellites, astres de reflet, alors même qu'ils se lèvent les premiers ; si vive et si pareille à l'aube que soit la clarté de la lune, nous ne comptons le jour que de l'instant où le soleil ïa remplace.

Voici qu'il se déclare, le prédestiné, lumineux et insolent de bonheur. Il mène à la victoire toute une pléiade d'intelligences, groupées autour de lui au Lycée, maintenues sous sa domination à l'Arzamas. Ces deux berceaux du romantisme ont laissé un grand souvenir dans l'histoire de la Russie; leur légende remplit les travaux des critiques et des biographes que je résume ici. Pour apprécier l'importance de leur rôle, il faut se souvenir que dans ce vaste pays russe, où les multitudes humaines sembleraient devoir noyer les institutions et les individus, le monde intellectuel formait naguère encore un tout petit pays ; le plus mince groupe influait sur la direction générale ; une faible main de femme, un salon restreint, un pamphlet manuscrit ont souvent fait marcher le colosse obéissant et aveugle.

Au commencement du siècle, l'éducation de l'aristocratie moscovite était confiée aux Jésuites, très-soutenus par l'empereur Paul. Un des premiers effets de la réaction nationale fut de retirer l'enseignement public à ces maitres étrangers pour le remettre en des mains russes. Alexandre 1er fonda en 1811 le Lycée de Tsarskoé-Sélo, sur le modèle des lycées napoléoniens ; il fit de l'admission dans cet établissement une faveur accordée à la naissance et au mérite. La plupart des noms qui remplissent la première « promotion » du Lycée, celle de

1817, ont marqué dans le siècle, et en tête les deux plus illustres, Pouchkine, Gortchakof. Tsarskoé-Sélo ue fut point un foyer de fortes études. Les maîtres avaient été improvisés sans trop de choix. Je trouve parmi eux l'inspecteur des classes Piletzky, illuminé, martiniste, disciple d'une prophétesse alors fameuse, la Tatarinova ; le professeur de littérature, M. de Boudry • sous ce nom se cachait le propre frère de Marat ; il racontait à ses élèves comment l'Ami du peuple avait été méchamment mis à mort par Charlotte Corday, « un second tfavaillac ». On découvrit qu'un des maitres d'étude était un forçat évadé, et qu'il avait sur la conscience quatre ou cinq assassinats.

Les lycéens fusionnaient avec les régiments de la garde, cantonnés comme eux dans la résidence impériale; ils partageaient les soupers et les frasques des hussards, appliquant de bonne heure aux suivantes de la Cour les leçons de Faublas, leur classique de chevet. Cette éducation ne fit pas des savants ; mais il souffla tout à coup, sous les mélèzes du parc de Catherine, un vent de poésie qui réunit et attisa toutes ces flammes de jeunesse mal dirigées ; de poésie et de patriotisme. On interrompait les classes pour lire les bulletins de Borodino, de Moscou et de la Bérésina. Ces enfants devenaient hommes au lendemain de 1812, ils avaient vu la superbe levée de poitrines qui couvrit la patrie envahie; leur imagination était pleine de désastres et d'héroïsmes. Le nom de Napoléon reviendra souvent dans les vers irrités de Pouchkine. Si l'on savait le secret des gestations intellectuelles, il faudrait sans doute rapporter à cette « année terrible » de la Russie la naissance

morale de plus d'un élu, parmi les poètes, les penseurs, les politiques de ce pays.

Au sortir du Lycée, cette élite ardente, cimentée par de solides amitiés, se retrouva à l'Arzamas. On appelait ainsi uoe sorte de cercle ou d'académie qui a été pour le romantisme russe ce que le Cénacle fut pour le nôtre un peu plus tard: le centre d'attaque et de résistance contre les classiques. Les réunions de l'Arzamas devinrent fameuses à un autre titre; les joutes poétiques y dégénérèrent vite en discussions politiques; les têtes les plus chaudes du groupe, les amis de Ryléef, commencèrent d'y agiter les idées et les projets qui aboutirent au complot de décembre 1825. — Un puissant courant littéraire se répandit de là sur la société de Pétersbourg; société légère et choisie, avide du plaisir sous toutes ses formes, même les plus délicates, préparée à toutes les témérités par les grands événements qu'elle venait de traverser, ayant encore les élégances de l'ancien régime avec les illusions et les enthousiasmes du temps nouveau.

Aussitôt apparu dans ce milieu, Pouchkine y est acclamé comme un maitre, reconnu chef par ses émules, Delvig, Baratinsky, Yazikof, par ses aines, Joukovsky, Batiouchkof. A toutes les époques littéraires, un de ces privilégiés surgit et accaparée lui seul le peu de chances heureuses dispensées à sa génération ; sur la table de jeu où tous tremblent et doutent, c'est le joueur souriant et certain de lui-même qui asservit à touies ses audaces l'inexplicable laveur du hasard, fuyante entre les mains des autres, prisonnière dans les siennes. En 1817, il arrive du Lycée, déjà célèbre, enjant sublime, lui aussi:

il a juste l'âge du siècle. Le vieux Derjavine, en lui remettant les couronnes scolaires, le sacre son héritier. On s'arrache ses vers encore inédits ; ils sortent sans effort de cette âme d'avril, toujours partie pour fleurir. Pouchkine les jette dédaigneusement aux salons; il n'a pas besoin de ce luxe pour se faire bienvenir d'eux ; il porte un nom historique, qui a sonné fièrement durant tout le moyen âge, au travers des guerres polonaises et des tragédies du Kremlin. Il a mieux encore, le don de plaire et d'éblouir. Pour pénétrer son génie, il ne faut pas perdre de vue sa double origine; le fils des vieux boyars avait pour aïeul maternel un nègre abyssin, Abraham Hannibal, cet esclave volé au Serai de Constantinople, jeté en Russie par un corsaire, adopté par Pierre le Grand, qui le fit général et le maria à une dame de la Cour l. Un caprice d'atavisme reproduisait chez le poète les traits du général noir ; ils étonnent tout d'abord, quand on regarde ses portraits ; remarquez, dans cette laideur spirituelle et charmante, les grosses lèvres, les dents blanches, les cheveux crépus. La goutte de sang d'Afrique tombée dans les neiges russes peut expliquer bien des contrastes, la fougue et la mélancolie mariées dans cette nature extrême.

La jeunesse de Pouchkine, c'est un poème comme celle de Lamartine et de Byron : le rêve de tous les adolescents réalisé par un seul, qui semble avoir volé foute l'aurore du siècle. On la retrouve, racontée, persiflée, pleurée, dans Oniéguine et dans les Élégies. Ses journées sont seigneuriales et folles : jamais enfant ne se préci-

* Joukovsky était, lui aussi, le fils naturel d une esclave turque.

pita dans le monde d'un bond plus furieux, ramassant toute la vie sur son cœur pour la brûler plus vite. Il dira sans mentir : « J'ai joui de tout et pleinement". « En vain les portes de fer de la gloire, si dures pour les autres, lui cèdent et l'invitent ; ce qu'il veut, c'est de la passion; au début, pour lui comme pour tant d'autres, la renommée poétique n'est qu'un moyen de conquête ou de vengeance au service de la passion.

« Si je veux de la gloire, c'est pour que mon nom — frappe à toute heure ton oreille ; afin que tu sois entourée — par moi ; afin qu'en rumeurs éclatantes — tout, tout retentisse de moi autour de toi; — afin qu'en écoutant dans le silence la voix fidèle, — tu te souviennes de mes dernières supplications, — au jardin, dans l'ombre de nuit, à la minute des adieux», *

Tout lui réussit, ses folies mêmes le gardent. Frondeuf et libertin d'idées, intimement lié avec les conjurés de décembre, il semblait fatalement dévoué à conspirer et à sombrer avec ses amis. Son bonheur veut qu'il encoure à l'avance la colère impériale; des vers impertinents et une incartade avec des images de saints renouvelée d'Alcibiade lui valurent cette disgrâce. Il en fut quitte pour un léger exil sur les bords de la mer Noire, quelques saisons d'aventures radieuses au Caucase, en Crimée, en Bessarabie. Sur ces côtes enchantées, l'Orient se révèle à lui et le transporte; il travaille, il grandit; cet heureux exil, en l'arrachant à l'Arzamas, lui épargna sans doute celui de Sibérie. Il revient, guère plus sage, mais avec un talent en pleine maturité à vingt-cinq ans

' Oniégume, chant VI.

• Désir Je gloire, 1825

Ri LE ROMAN RUSSE.

Durant ces courtes années, les chefs-d'œuvre se pressent sous sa plume, les grands projets bouillonnent dans son cerveau, tandis qu'il dépense son cœur à tous les hasards d'amour, ses gros gains littéraires sur toutes les tables d'auberge où un hussard lui offre un brelan. On le vit un jour, à Moscou, en plein théâtre, dans un accès de jalousie, mordre à l'épaule la femme du gouverneur gé. néral, la comtesse Z..., dont il était alors occupé. Il fut ainsi jusqu'au bout, toujours éperdu, exhalé, demandant à ce pauvre arbre de la vie plus de fruits qu'il n'en peut porter sans rompre.

11 rompit avant l'heure, abîmé dans une tragédie mystérieuse. Le poète avait épousé en 1830 une personne aussi célèbre par sa beauté qu'il l'était par son génie: femme de simple race humaine, elle comprit mal ce génie et la passion du dieu qui l'avait ravie. Cet amour africain inspira à madame Pouchkine un épouvantement dont elle ne revint jamais. — « Il m'avait entourée de flammes », disait-elle plus tard, remariée à un honnête colonel qui la rendait fort heureuse. Elle fut la cause innocente de la mort de son mari. Harcelé par des ennemis invisibles, victime d'une intrigue obscure dont on n'a jamais découvert le secret, le poète prêta l'oreille aux calomnies qui rampaient autour de son foyer; on sait l'histoire du duel où il tomba, à trente-sept ans, sous la balle d'un officier aux gardes russes, futur sénateur du second empire français

Son bonheur l'avait donc abandonné? Non, je le reconnais encore. Le déclin, triste à chacun, est surtout douloureux au poète; pour lui, il n'y a pas de grâce à vieillir. Pouchkine l'a rencontrée, cette balle que des

admirateurs ont osé souhaiter à Lamartine. Il disparut jeune, en pleine force, en pleine gloire, avec le crédit de chefs-d'œuvre espérés que nous faisons volontiers à de telles morts. 11 ne vit pas l'agonie de sa doctrine, la trahison des disciples qui en cherchent une nouvelle; il avait suscité le romantisme, il l'avait conduit à travers toutes les étapes que cette forme de l'art comportait; comme elle allait expirer, il l'cntraina dans sa tombe; on demeura persuadé qu'elle n'avait vécu que par lui. Faut-il plaindre ceux qu'on ensevelit dans leur drapeau ou ceux qui lui survivent?

On vient d entrevoir l'homme; si l'on jugeait de son œuvre par induction, on la croirait désordonnée et violente, faite uniquement de cris de passion. Ce serait une grande erreur. Près de ce cœur de fou résidait l'esprit littéraire le plus sage, clair et mesuré, classique dans la meilleure acception du terme. Chose étrange ! ce romantique n'estimait chez nous que les écrivains classiques; dans ses lettres, ses essais critiques, il est dur et méprisant pour les poètes qui accomplissent en France une révolution analogue à celle qu'il dirige en Russie; il se déclare contre eux, pour Racine et Boileau. Dès qu'il arrive à la pleine possession de son talent, le dessin l'emporte chez lui sur la couleur. Dans ses poèmes plastiques, on surprend la réaction continue de la raison contre le sentiment lyrique, l'effort obstiné de l'artiste, contrariant et contenant sa nature. Cette nature est mobile, impressionnable à l'excès ; moins bien gouvernée, ce serait une plaque trop sensible à toutes les vibrations lumineuses, qui ne rendnit pas des images nettes du monde extérieur. Voyez-le quand il s'aban-

donne à sa spontanéité d'impressions; par exemple, dans ce fragment, écrit à un bivouac du Caucase; il lisait Dante, un tambour vient à battre :

« On bat la diane... de mes mains — mon vieux Dante est tombé ; — sur mes lèvres, le vers commencé — a expiré sans que j'aie achevé de le lire... — Le son s'envole au loin... — Bruit familier ! bruit vivant ! — Que de fois tu as retenti — là-bas, dans la retraite où j'ai grandi, — là-bas, pour moi,., en ces jours lointains1! »

Voilà le poète à l'état libre, si l'on peut dire, quand il ne se garde pas : une lyre frémissante à tout ce qui passe. Mais l'artiste sévère intervient aussitôt pour régler le diapason; il a reçu ce qu'il faut le plus souhaiter à l'écrivain, une éducation tout à rencontre de ses instincts; il la doit à ses premiers maîtres français, surtout à Voltaire; de là l'équilibre de ses facultés. Quand il se prendra à un sujet historique, Poltava, Boris Godounof, son goût acquis refrénera sans pitié les dons innés ; ce lyrique saura être impersonnel, il s'effacera derrière les personnages qu'il crée.

Cet équilibre parfait, Pouchkine le doit aussi à sa gaieté. Car il est gai, ce poète qui a jeté quelques-unes des plaintes les plus pénétrantes d'une époque où l'on s'est tant plaint. Nul n'a mieux fait à la vie son procès de mensonge, nul n'a remué d'une main plus lasse les cendres des joies mortes ; que de fois et sous combien de formes il a retourné ces vers d'Oniéguine :

« Celui qui a vécu et pensé, celui-là ne peut pas — ne point mépriser les hommes dans son âme ; — celui qui

> La Diane, 1829.

a senti sera toujours tourmenté — par le mirage des jours irréparables. — Pour lui plus d'enchantements; — pour lui la vipère du souvenir1. »

Il le dit, et sa bonne humeur reprend le dessus, car elle est la santé de son esprit. Il a cet illogisme désirable auquel on doit atteindre pour n'être ni imbécile ni impuissant; il voit clairement la piperie, et il consent à en être dupe ; il sait que le monde sonne creux sous les pieds, et il continue de marcher. Les contradictions et l'unité de sa personne morale sont bien reflétées dans ce poëme d'Oniéguine, compagnon de toute sa jeunesse, lentement développé avec elle durant huit années. On croit entendre tantôt Mardoche et tantôt Childe-Harold. Qui nous parle ainsi? Est-ce un gamin, un philosophe, un sceptique, un enthousiaste? Tous ensemble, un être vivant. La séduction de Pouchkine est dans sa prodigieuse intensité de vie; car la vie a un magnétisme tout-puissant sur les hommes; ils viennent à vous comme les pauvres vont au riche, d'autant plus nombreux et soumis qu'ils vous sentent plus favorisé de ce grand bien.

Il faut étudier le poète dans ses lettres. Quel torrent d'eau vive! quelle variété d'aperçus! quel naturel ! Oui, telle est bien sa qualité maîtresse : le naturel. Voilà pourquoi sa « tristesse poétique », son « vague des passions » ne nous ennuient jamais; chez lui, le cri d'âme blessée est sincère, presque involontaire; il fait vite place à l'entrain habituel , à la griserie de l'esprit qui cherche à s'étourdir. Nos grands attristés et leurs imitateurs ne sortent que vêtus de noir; ils ne se mettent à

1 Omégutne. chant I.

l'aise qu'à huis clos; ce deuil perpétuel nous excède, parce qu'il n'est pas vrai, pas naturel.

Voilà aussi pourquoi cette figure nous apparaît si contrastée, si malaisée à emprisonner dans un de ces cadres qui satisfont le critique et le lecteur. Ceux, — et ils sont nombreux, — qui se donnent une attitude, une pose, comme on dit si bien, ceux-là sont commodes à saisir. Le secret de la célébrité facile est peut-être de ne pas bouger : on a pour soi tous les photographes. Celui qui possède une attitude nous semble logique, nous le comprenons, cai le génie qu'il montre est une création humaine, de celles qui tombent sous notre sens; nous lui sommes reconnaissants de le si bien comprendre; nous le croyons plus fort, innocents que nous sommes. Au contraire, l'homme naturel laisse se faire en lui l'œuvre divine; celle-là nous échappe, nous ne la comprendrons jamais; et notre courte logique s'irrite d'être déconcertée. Pour concilier les contradictions de Pouchkine, on invoque sa double origine, africaine et russe, son éducation, son milieu; c'est le devoir de la critique d'emprunter ces faibles secours, je m'y essaye, mais j'en connais les limites. En parlant d'un poète surtout, la prétention de tout expliquer ne sied guère; il tient de la femme, mieux vaut l'aimer comme elle, sans chercher à les trop comprendre; le regard qui scrute n'est déjà plus un regard aimant. Et Pouchkine mérite d'être aimé.

Je n'en puis fournir la preuve. Pour les raisons indiquées plus haut, je n'entrerai pas ici dans le détail de son œuvre. Il faudrait citer, traduire cette langue de diamant; c'est une gageure à rendre fou de désespoir.

Lui-même l'affirmait : « A mon avis, rien n'est plus difficile que de traduire des vers russes en vers français ; vu la concision de notre langue, on ne peut jamais être assez bref1. » Mérimée a fort justement observé que le lai inpourrait seul rendre autant de pensées en aussi peu de mots, avec le même éclat, les mêmes tours, .le me souviens d'avoir vu, entre deux feuillets d'un exemplaire d'OmVguine, une luciole rapportée de Naples par une jeune voyageuse ; de l'étoile des nuits italiennes, il restait un triste vermisseau; tout son charme, fait de sa lumière, s'était évanoui dès qu'on y avait touché. Ainsi mourrait cette poésie, si je la transportais sur ces pages. D'autre part, l'objet principal de ce volume est de rechercher comment le génie particulier du peuple russe se manifeste dans l'œuvre de ses écrivains : je ne crois pas que Pouchkine puisse nous avancer beaucoup dans notre étude. Cette opinion hétérodoxe indignera les compatriotes du poète, fort susceptibles à son endroit. Je dois m'en expliquer.

Certes, il serait souverainement injuste de voir en lui un imitateur servile, comme ceux qui nous ont occupé jusqu'ici. Les modèles dont il s'inspira auraient pu répéter ce que Goethe disait de Byron : « Lord Byron m'a pris mon Faust et l'a fait sien; l'œuvre est entièrement renouvelée. » Il n'en est pas moins vrai que Pouchkine, dans les manières successives qui ont caractérisé son talent, se rattache toujours et directement aux grands courants de la littérature européenne. Enfant, son esprit fut formé par des émigrés, MM. deMontfort, Rousselot, Xa-

1 Lettre au prince Galitzine, 1831.

vierdeMaistre; son père savaitpareœurMolière, sononcle mourut en lisant Béranger Quand il entre au lycée, il écrit à peine sa langue maternelle, mais il est nourri de Voltaire, il raffole de Parny et d'autres sires de cette espèce. A leur exemple, il trousse galamment des polissonneries ou des bouquets à Chloris en vers français, et ses premiers vers russes ne sont que des thèmes sur les madrigaux de ces rimeurs. Bousslan et Ludmila, le poëme de jeunesse qui engagea la bataille romantique, est imite de l'Arioste. Un vieil enchanteur, le Merlin de la légende slave, tourmente les deux amants, le héros délivre sa belle à grands coups d'épée; c'est delà fantasmagorie du genre troubadour : nous avons peine à comprendre aujourd'hui l'enthousiasme qu'excita cette machine puérile, artificielle, vraie composition d'écolier. Dans le Prisonnier du Caucase (1824), l'influence de Byron apparaît ; elle sera prédominante désormais ; Pouchkine se livre d'abord sans réserve à celui qu'il appelle « le maître de ses pensées ». Peu à peu sa personnalilé se dégage, on la voit grandir dans les chants successifs à'Oniéguine, un Childe-Harold qui se sépare lentement de son sosie anglais pour conquérir une originalité propre; mais il est certain que sans Byron, Oniéguine, les Bohémiens, les poèmes orientaux et même cet admirable Poltava n'auraient jamais existé.

Dans la dernière partie de sa vie, le poète se prend de passion pour l'histoire; il se tourne alors vers Shakspeare, il lui demande les procédés du drame historique. on en trouve l'aveu dans les deux lettres qui servent de préface à Boris Godounof. Pouchkine ne se méprend pas sur son œuvre ; il a fait un drame shakspearien sur un

sujet moscovite. Dans les Nouvelles de Bielhine, la Fille du capitaine, la Dame de pique, et surtout dans V Histoire de la révolte de Pougatchef, nous retrouvons un prosateur qui a reçu l'empreinte ineffaçable de Voltaire; l'ordonnance du plan, le choix des détails, la phrase claire et courte, un peu sèche, tout cela semble pensé en français, et ce style n'a pas d'analogue dans la prose russe.

.lésais bien où m'attendent les slavophiles, qui veulent voir quand même en Pouchkine l'évocateur mystique de l'âme russe : aux Chants des Slaves d'Occident. Hélas! c'est mystifié qu'il faut dire! Le pauvre poëte traduisit de confiance les chants « serbes » de la Guzla, composés par Mérimée, d'après les notes de l'abbé Forti : et tous les contemporains de s'écrier que la poésie nationale était ressuscitée ! Les slavophiles, il est vrai, ne se tiennent pas pour battus; ils assurent que par le seul fait d'avoir été retraduite en vers russes, la plaisanterie impertinente d'un Français est redevenue un monument sacré, habité par le dieu de la race. C'est une douce hallucination; il y aurait cruauté à insister sur cet épisode.

Voici, je crois, la vérité. Si Ion met à part les dernier! chants d'Oniéguine, qui encadrent la délicieuse figure de Tatiana, et quelques pièces d'un sentiment très-particulier, la Route d'hiver, la Roussalka, YOurse, il faut reconnaître que l'œuvre de Pouchkine, prise dans son ensemble, ne nous révèle aucun caractère ethnique. C'est un romantique, pénétré de l'esprit qui anime au même moment ses frères d'Allemagne, d'Angleterre et de France; il exprime des sentiments universels, il les applique à des thèmes russes; mais il regarde la vie nationale du dehors, comme tous ceux de son monde, en

artiste libre de toute influence de race. Comparez ses descriptions du Caucase à celles de Léon Tolstoï, dans les Cosaques; le poëtede 1820 voit la nature et les hommes d'Orient du même œil qu'un Byron ou un Lamartine; c'est pour lui un décor splendide, peuplé d'êtres poétiques, qui aiment, souffrent et pensent à la mode européenne de ce temps. Pour l'observateur de 1850, au contraire, ce coin de l'Asie est une ancienne patrie retrouvée; il s'ingénie à comprendre ces demi-frères, il nous les montre réels et exacts, avec leur conception de la vie si différente de la nôtre, mais qui est un peu la sienne. Si vous voulez un autre exemple, prenez le beau poëme les Deux Frères bandits, rapprochez-le des portraits de forçats peints d'après nature par Dostoïevsky. Dans le tableau romantique, les bandits russes sont des bâtards de Lara, vus de haut et de loin par un grand seigneur, qui leur fait un large crédit de poésie; rien au monde n'empêche qu'ils ne soient Catalans ou Siciliens; tandis que les forçats de Dostoïevsky sont des paysans du Dnieper ou du Volga, et celui qui les peint, on le sent de reste, assassinerait et expierait comme eux, si sa mauvaise étoile l'y poussait.

Enfin, et c'est là le nœud du débat, vous ne trouverez chez Pouchkine aucun des traits communs à ses successeurs : pas l'ombre de mysticisme, ni d'inquiétude philosophique; le sentiment religieux n'est pour lui, je le crains, qu'un moyen poétique. Ce Slave a sur toutes choses les idées claires d'un Athénien. Sa mélancolie ne lui vient point de l'écrasement russe, de l'épouvante morne sous un ciel livide, triste de voir tant de misère en bas; elle lui vient du « mal du siècle» et de tous les

siècles, de ce que la vie, qui était bonne, a le tort de fuir trop vite, l'amour celui de finir. Par contre, il a toutes les qualités littéraires qu'on ne reverra plus chez les écrivains de son pays; il est aussi concis qu'ils sont diffus, aussi limpide qu'ils sont troubles; son style châtié, alerte, est élégant et pur de son comme un bronze grec; en un mot, il a le goût, un terme qui après lui n'aura plus guère d'emploi dans les lettres russes.

Est-ce diminuer Pouchkine que de l'enlever à sa race pour le rendre à l'humauité? .ie ne le pense pas. Disons, si l'on veut, qu'il représente une petite classe de ce grand pays, l'aristocratie cosmopolite à laquelle il appartenait, et dans cette classe une aptitude dominante, son incroyable souplesse à sortir d'elle-même, à se modeler sur tous les patrons. Ce jugement contiendra une part de vérité, il ne sera pas toute la vérité. Le hasard qui fit naître cet homme en Russie eût pu le jeter dans toute autre contrée ; son œuvre n'en eût guère été modifiée; elle fût restée ce qu'elle est, un miroir simple et fidèle où se reflètent tous les sentiments humains, sous le vêlement adopté vers 1830 par la société polie d'Europe. Ces mêmes vers qui célèbrent la nature russe, l'amour russe, le patriotisme russe, changez-y quelques mots, et ils chanteront les mêmes choses pour l'Anglais, le Français ou l'Italien. Encore une fois, j'en demande pardon aux slavophiles que je contriste; mais s'il est beau d'être fils de Rurik, il est encore plus beau d'être fils d'Adam; et s'il y a, comme ils le pensent, un grand mérite à n'être compris que dans Moscou, il y en a peutêtre un plus grand à faire penser, pleurer et sourire partout où respire un homme; Pouchkine y réussit. lia

bien servi ce pays auquel il ressemble si peu ; plus que tout autre écrivain, il l'a suscité à la vie intellectuelle, ce n'est pas trop de l'appeler le Pierre le Grand des lettres. La reconnaissance nationale ne s'y est pas trompée; elle a donné raison à ces vers, où le poëte disait fièrement :

« Le monument que je me suis élevé n'est pas fait de main mortelle; — et l'herbe ne croîtra pas dans le sentier populaire qui y conduit. »

Autour et au-dessous de Pouchkine, la forêt romantique est touffue ; ils se pressent à son ombre, tous ces poètes, comme les bouleaux qu'on voit groupés auprès d'un chêne dans les landes humides de Russie; légères visions blanches, frêles et gracieuses, toutes semblables d'aspect, chantant la même chanson au même vent qui emporte les feuilles de leur rapide été. Parmi tant de noms qui ont eu leur éclair de fortune, deux surtout méritent de nous arrêter : ceux de Griboïédof et de Lermontof. Ceux-là sont hors de pair; le temps seul leur a manqué pour réaliser de magnifiques promesses; ils ont été enlevés, avant l'heure des grands travaux, par la fatalité de mort violente acharnée sur tous ces écrivains.

Le premier n'a laissé qu'une comédie, mais cette comédie est le chef-d'œuvre du théâtre russe et l'une des plus fortes œuvres du théâtre universel. Griboïédof est

intéressant parce qu'il échappe à toute classification, à toutes les influences régnantes; contemporain de Pouchkine, il ne lui doit rien; il ignore la révolution qui s'accomplit. Cantonné dans l'étude des vieilles mœurs moscovites, hostile aux livres étrangers qu'il fait maudire par un de ses personnages, Griboïédof est Russe, il l'est jusqu'aux moelles; ce sont les gens et les humeurs de son pays qu'il porte sur la scène; il s'est si bien approprié la fibre populaire que chacun de ses xers a passé en proverbe ; on les retrouve sur toutes les lèvres, fort au-dessous des milieux lettrés. Et pourtant Molière est son maitre. Le Mal de trop d'esprit a pins d'une analogie avec le Misanthrope, auquel l'ambitiuii un peu hardie des critiques russes l'a souvent comparé ; Tchatzky est un frère cadet d'Alceste, plus amer, plus révolté, conscient de son impuissance, comme le seront certains héros de Tourguénef, un Roudine, par exemple. Qu'il était noir et brouillé de bile, le regard qui a vu la société humaine telle qu'elle apparaît dans ceite comédie! Mais qu'il était malicieux et pénétrant ! Nous retrouverons dans le Reviseur cette gaieté cruelle, assaisonnement ordinaire de la comédie russe, qui semble toujours une protestation : mais l'œuvre de Griboïédof est, à mon avis, bien supérieure à celle de Gogol; à la fois plus large et plus fouillée, la verve est d'une qualité plus fine. Elle éclate surtout au premier acte, comme un feu de mitraille; ces vers se hâtent, coulés d'un se^l jet, chargés de pensées : chacun d'eux fait balle et en fonce dans l'esprit du spectateur un trait de satire, une observation ingénieuse, un cri de bon sens. Le troisième acte s'achève sur un effet de scène d'une rare puissance

et qui ne déparerait pas Hamlet : Tchatzky, le misanthrope patriote, est au milieu d'un bal, il tonne contre les singeries françaises des gens de Moscou et plaide pour le bon vieux temps; on l'écoute d'abord, mais peu à peu les groupes de danseurs se reforment, les violons reprennent, tandis qu'il poursuit sa véhémente apostrophe; il se retourne, s'interrompt, regarde : les jeunes couples dansent gaiement sans l'entendre, l'air de valse emporte les vérités moroses qu'il débitait.

Maintenant encore, alors que les plus belles pages des romantiques ont un relent de fleurs fanées, le Mal de trop d'esprit n'a pas vieilli d'un jour. La satire contemporaine ne peint pas d'une autre couleur les travers, les rancunes, les passions qu'elle continue d'observer dans la Russie actuelle. Faudrait-il tirer de là une triste conclusion? La peinture des laideurs de l'homme seraitelle moins sujette à vieillir que les efforts de son imagination pour embellir la vie? — Quand le manuscrit de driboïédof commença de circuler, en 1824 (la censure en interdit la publication, et l'auteur ne vit jamais sa pièce imprimée), sa gloire naquit d'un coup, comme elle naissait alors, dans les cercles choisis qui imposaient leurs admirations à la masse ; elle balança un instant celle de Pouchkine. Celui-ci devait être trop vite rassuré, et de la façon la plus douloureuse pour son noble cœur. En 1829, comme il voyageait au Caucase, il rencontre un chariot au bac d'une rivière. — « Deux bœufs attelés à ce chariot gravissaient la côte. Quelques Géorgiens les accompagnaient. D'où venez-vous? leurdemandai-je. — De Téhéran. — Et que portez-vous là?— Griboiédof. — C'était le corps de Griboïédof qu'ils rame-

naient à Tiflis1. » L'auteur du Mal de trop d'esprit, ministre de Russie auprès du schah, avait été assassiné en Perse, à trente-quatre ans, par un parti de maraudeurs.

Restons au Caucase pour y attendre Lermontof. C'est le poète attitré de ce beau pays. Durant la première moitié du siècle, le Caucase fut pour la Russie ce que l'Afrique était pour nous, une terre d'aventures et de rêves, où les plus fous et les plus forts allaient jeter leur gourme de jeunesse. Mais tandis qu'Alger ne nous renvoyait que de bons officiers, Tiflis rendait des poètes. On comprend la fascination de cet Éden; il offrait aux jeunes Russes ce qui leur manquait le plus : des montagnes, du soleil, de la liberté. Là-bas, tout au bout de l'accablante plaine de neige, l'Elbrouz, « la Cime des Bienheureux», dressait dans l'azur ses glaciers étincelants. Par delà la montagne, c'était l'Asie et ses féeries, nature superbe, peuples pittoresques, torrents chantant sous les platanes, filles de Kabarda dansant dans les aouls du Térek; la vie large des bivouacs dans la forêt, la gloire ramassée sous le drapeau des héros légendaires : Paskévitch, Yermolof, Bariatinsky. Tous ceux qui étaient blasés ou croyaient l'être dans les ennuis de Pétersbourg couraient là; on les y exilait parfois, comme il arriva à Pouchkine et plus tard à Lermontof. Officier dans un des régiments qui faisaient la conquête du Caucase, ce dernier a passé sa courte vie dans les montagnes lesghiennes, il y a placé la scène de tous ses poèmes; il y est tombé, lui aussi, tué en duel à vingt-cix

1 Pouchkine, Voyage à Erierowm.

ans, comme son aine Touchkine, et au moment où la voix publique lui décernait la succession de cet aine (1841).

Avec Lermontof, nous rentrons au plus fort du courant romantique. Il a reçu l'instrument façonné par son devancier, mais il se rattache surtout à leur maitre commun, à Byron. Le créateur d'Oniéguine n'avait pris à celui de Childe-Harold que sa poétique ; Lermontof lui a pris son âme. Il peut revendiquer ce qui a été dit de Byron : ■ Les sources vives dans ce cœur étaient trop pleines et dégorgeaient le bien, le mal au moindre choc1. » Peu de bien. Concentrés et bouillants dans ce sombre jeune homme, tous les sentiments se changent pour lui en poison. Il a les passions forcenées de Pouchkine sans l'heureux naturel qui les corrige : ses contemporains s'accordent à nous le représenter vindicatif et hargneux, un méchant compagnon. Ils disent que pour peindre Lucifer, l'auteur du Démon n'eut qu'à regarder au dedans de soi.

L'œuvre d'un poëte mort à vingt-six ans est nécessairement bien réduite ; elle a des parties éclatantes et durables comme ces glaciers de l'Elbrouz qu'il a chantés. Son poëme le plus célèbre, le Démon, rappelle parle sujet ÏÈloa d'Alfred de Vigny8; mais pour la magnificence des descriptions et la force des sentiments, c'est à Milton qu'il faudrait comparer Lermontof. On a écrit peu de vers plus beaux que ceux où l'ange déchu, descendu •ar la terre, dit son amour à la fille de Géorgie :

1 Taine, Littérature anglaise.

* Il y eut rencontre et non imitation. Éloa est de 1828, le Démon de 1829. La renommée discrète de Vigny n'était certainement pas parvenue au Caucase à cette époque.

« Mod paradis et mon enfer sont dans tes yeux. — Je t'aime d'une passion inconnue ici-bas, — et comme tu ne pourrais pas aimer; — de toute l'ivresse, de toute la puissance — d'une pensée et d'un rêve immortels. — Dans mon âme, dès l'origine du monde, — ton image était gravée; — elle flottait devant moi — dans les déserts de l'éther primordial... «

On a retrouvé et publié récemment un poëme inconnu de Lermontof, Sachka, sorte d'autobiographie, où cet esprit tourmenté se montre tout entier, avec son mélange d'imaginations grandioses et d'amères railleries. Ces fragments en donneront une idée :

« Tout disparaîtra. Je suis porté à croire — que notre monde sans lumière propre n'est que la cendre funéraire — d'un autre; une poignée de terre qui dans la lutte des siècles — s'est conservée par hasard et a été violemment — jetée dans le tourbillon éternel des mondes. — Les étoiles sont ses cousines, — quoique vêtues de robes aux traînes de feu, — et parfois, aux heures clémentes, elles ont — une bienveillante influence sur nous... — Mais qu'il y ait rencontre, la danse commencera, — on boxera, et adieu notre planète!...

« Éternité, éternité! que trouverons-nous là-bas, — par delà cette frontière d'outre-terre? — Un océan trouble et désordonné, où pour les siècles — il n'y a plus de chiffre et plus de nom; où sans asile — les étoiles rôdent à la suite d'autres étoiles. — Jeté parmi leurs chœurs silencieux, — que fera l'orgueilleux roi de la création? »

Le morceau finit en rappelant à ce roi qu'il est « terriblement pareil à un singe ». — L'inspiration est

proche parente de celle qui nous donnait à la même époque Rolla et Namouna; un lyrisme effréné, tournant soudain au persiflage; toujours le procédé byronien. Où le poëte me parait inimitable, c'est dans telles petites pièces, faites d'une larme, chefs-d'œuvre de tendresse brûlante ou de mélancolie. Moins harmonieux et moins parfaits que les vers de Pouchkine, ceux de Lermontor" ont parfois des vibrations plus douloureuses,

Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.

Quand il ne devrait rester de toute la poésie du siècle qu'une anthologie de quelques pages, il y faudrait conserver certains de ces quatrains qui demeurent en Russie dans toutes les mémoires, ceux-ci, par exemple :

« Nous nous sommes quittés, mais ton portrait, — sur mon cœur je le garde; — comme un pâle fantôme des années meilleures — il réjouit mon âme. — Abandonné à de nouvelles passions, — je n'ai pas pu le désaimer; — ainsi le temple déserté est toujours un temple, — et l'idole renversée, toujours un dieu1. »

Mais j'enfreins ma résolution de ne pas citer de vers. Je me la rappelle en voyant que ces petites perles, tombées dans une prose étrangère, y paraissent mortes et n'ont plus d'orient.

Le prosateur vaut le poëte chez Lermontof. Ceux qui ont lu, dans la traduction de M. X. Marmier, la Prin-

1 La pensée appartient à Chateaubriand : ...Le dieu n'est point anéanti parce que le temple est désert... » — Lettre sur la mort du duc d'Engbien, Uim. d'outre-tombe.

cesse Marie, se rappellent sans doute le charme délicat de ce récit. C'est une des brèves esquisses de la vie caucasienne réunies sous ce litre : Un héros de notre temps. Ce héros, Petchorine, personnifie l'âme de sa génération; il promène son désenchantement au travers de paysages qui l'enchantent pourtant, puisqu'il les décrit si bien; il reparait sans cesse pour apporter la note satanique et désolée qui date ces pages. Petchorine oublie que même au Caucase, surtout au Caucase, le pessimisme n'est pas d'un effet nouveau. Sur ces rochers, il y a bien des siècles, Prométhée exhalait déjà sa plainte contre la vie et les dieux.

Après 1840, on cherche vainement le chœur des poètes qui faisaient écho à la voix de Pouchkine ; ils sont dispersés, silencieux ou disparus. Batiouchkof s'est éteint dans une maison de fous. Delvig a osé se prononcer en faveur de la révolution de Juillet : la disgrâce impériale l'a frappé, et l'on en meurt, comme Racine mourait d'un regard de Louis XIV. Baratinsky se débat contre les soucis, il ne chante plus. Yazikof et Joukovsky sont stérilisés par le mysticisme où ils s'enfoncent. Lermontof a jeté les derniers cris romantiques et les plus stridents. Montée à ce paroxysme, la fièvre byronienne devait tomber; la poésie surmenée va languir et déchoir.

En vingt-cinq ans, le romantisme a traversé les trois étapes qu'il était destiné à fournir, en Russie comme partout ailleurs. Au début, l'enfant candide et crédule apporte d'Allemagne les contes de sa nourrice : ballades, élégies sentimentales, légendes merveilleuses, douces histoires de chevaliers et d'ondines. Bientôt les orages de l'adolescence surviennent, on ajoute à la lyre des cordes personnelles et douloureuses; c'est l'Angleterre qui les a touchées la première, la voix de son poète va mener le concert des malédictions. Mais le désespoir tout seul n'est pas un aliment pour une littérature. Le romantisme ne pouvait guère durer sous sa forme lyrique, pas plus que ne dure une crise de passion; sous cette forme, il avait été surtout une réaction inconsciente contre l'idéal philosophique du dix-huitième siècle. A la fin de ce siècle, des prophètes et des apôtres étaient venus, qui annonçaient aux hommes le bonheur fondé sur la raison, le règne de la vertu et de la liberté, organisé par un miracle métaphysique. Les hommes avaient cru au nouveau mythe, ils en avaieut poursuivi le fantôme à travers les ruines ; comme ils ne pouvaient Tétreindre, comme leurs passions continuaient de leur déchirer le cœur et de les tenir en esclavage, malgré la grande promesse de bonheur et de liberté, ils tombèrent en mélancolie ou se révoltèrent contre la fatalité. De là le sanglot des René, des Childe-Harold, des Oiympio, de toute la famille éplorée. Certes, ils n'apercevaient pas encore la source de leur mal ; seul peut-être, ce grand fou de Rolla y vit clair. Aujourd'hui même, après cent ans d'expériences qui ont crevé le mensonge, nous commençons à peine à comprendre que notre pessimisme et

notre découragement proviennent de cette immense banqueroute de l'idéal philosophique.

La Russie n'avait élé associée que de bien loin à nos espérances et à nos désillusions; chez elle la désolation lyrique d'un Oniéguine, d'un Petchorine, semblait plus qu'ailleurs factice et empruntée; on devait vite s'en déprendre. Le nouvel état d'âme avait créé une rhétorique particulière qui demandait à s'essayer sur des objets plus substantiels. Las de planer trop haut dans les espaces imaginaires, le romantisme chercha dans l'histoire un terrain plus solide où se poser. Les faiseurs d'élégies et de ballades se tournèrent vers le drame historique, vers les côtés pittoresques de la vie populaire. On recula de Byron à Shakspeare, qui apparut comme le docteur universel. Les Russes découvrirent leur moyen âge à l'heure même où nous exhumions le nôtre. Pouchkine se donna tout entier à cette résurrection du passé avec Boris Godounofet les poèmes de sa maturité. Ses disciples le suivirent dans cette voie, comme on suivait chez nous les inventeurs de Henri III, de Marion Detorme et de Notre- Dame de Paris. La parfaite simultanéité des deux mouvements exclut toute subordination de l'un à l'autre; dans toute l'Europe, les mêmes causes produisaient les mêmes effets. Mais comme la rhétorique de la nouvelle école était aussi conventionnelle que celle des périodes classiques, elle faussa les images qu'elle évoquait. La personnalité exaspérée qui faisait le fond de l'esprit romantique ne sut pas s'effacer pour laisser parler les gens d'un autre temps et d'une autre condition; les écrivains soufflèrent aux acteurs qu'ils mettaient en scène leurs doctrines et leurs sentiments. Us avaient invoqué contre

les vieilles règles le besoin de vérité ; ce besoin devait se retournera leurs dépens et réagir contre leurs emportements d'imagination.

Il y avait une autre raison pour que la succession du romantisme s'ouvrit à bref délai. Le mouvement littéraire de 1830, en Russie, était purement esthétique; confiné dans les jouissances d'art, les querelles de forme, il n'offrait aucune satisfaction aux besoins moraux et sociaux d'un pays affamé de réformes, d'idées, de solutions pour tous les problèmes qui commençaient de se poser. Le romantisme donna l'illusion d'une guerre de principes : quand on parcourt les Revues de cette époque (les journaux ne comptaient pas encore), on est d'abord assourdi par un fracas de bataille. Pouchkine joignait à tant d'autres passions celle du journalisme; dans les organes qu'il dirigea à plusieurs reprises, le Messager de Moscou, la Gazette littéraire, la polémique est vivement menée contre les tenants de la tradition classique. Mais ce sont là des controverses bonnes pour le loisir des beaux-esprits, des diletfanti; elles ne touchent pas aux intérêts généraux, aux soucis plus sérieux.

Pourtant les écoles philosophiques divisent et passionnent la jeunesse; la question de l'émancipation des serfs, soulevée sous Alexandre Ier, pèse lourdement sur la conscience nationale; bien des gens s'inquiètent de savoir enfin quelle part la Russie va prendre dans le progrès humain. De tout cela, le romantisme n'a cure; il gémit et décrit; il ne légifère que sur l'émancipation du style et sur la constitution du drame. Un peuple, surtout un peuple qui souffre et attend, ne se nourrit pas longtemps de rhétorique; il laisse ce luxe aux salons et aux

lettrés. Le romantisme fut un divertissement à l'usage de ces derniers; il passa au sommet de la société russe sans jeter des racines profondes dans le sous sol. La première voix qui allait faire entendre une parole plus virile devait sonner le glas de ce phénomène aristocratique et artificiel.

Ce fut celle de Tchaadaief, dans la fameuse Lettre philosophique publiée en 1836. Tchaadaief était un homme du monde, instruit, élégant, répandu, un de ces philosophes de salon, nombreux à Moscou, amis du paradoxe et de la fronde, soucieux de ne pas trop se compromettre, habiles à se rétablir. L'idée fondamentale de la Lettre, c'est que la Russie a été jusqu'alors une branche parasite de l'arbre européen, pourrie parce qu'elle a tiré sa sève de Byzance, inutile à la civilisation, étrangère à la grande formation religieuse du moyen âge occidental, puis à l'affranchissement laïque de la société moderne. Au dire de l'auteur, l'Église d'Orient est morte, sans force pour la direction de la vie nationale. — « Solitaires dans le monde, nous ne lui avons rien donné ni rien pris : nous n'avons pas ajouté une idée au trésor des idées de l'humanité, nous n'avons aidé en rien au perfectionnement de la raison humaine et nous avons vicié tout ce que cette raison nous communiquait.. Nous avons dans le sang un principe hostile et réfractaire à la civilisation... Nous poussons, nous ne mûrissons pas. » — La voilà qui sort de la bouche d'un Russe, l'accusation tant de fois portée contre la Russie par ses détracteurs. Et il n'est pas seul à penser ainsi; avant peu d'années, des échos multipliés vont lui répondre. Biélinsky dira : « Nous sommes des gens sans patrie;

pis que cela, des gens qui ont un mirage pour patrie. » Et Tourguénef prêtera à l'un de ses personnages cette amère boutade : « Nous n'avons su donner au monde que le samovar, et encore se peut-il qu'il ne soit pas de notre invention. »

Jamais on ne s'était dit à soi-même d'aussi dures vérités. Le philosophe s'abstenait de toutes criliques contre la « Russie officielle' »; mais le soufflet retombait forcément sur celle-ci. L'émoi fut vif à Moscou et ailleurs; le Télescope, qui avait inséré la Lettre, fut supprimé, l'éditeur exilé à Vologda, le censeur destitué; quant à l'auteur, l'arrêté rendu contre lui portait que « la Lettre n'ayant pu être écrite que par un Russe qui ne se trouvait pas dans son bon sens, Tchaadaief serait confié aux soins d'un médecin aliéniste qui le visiterait chaque jour ». Cette étrange punition se continua pendant un mois. — Par la suite, Herzen et l'opposition libérale réclamèrent Tchaadaief comme leur père légitime; on força le sens de la Lettre philosophique, qui était surtout un aveu d'angoisse religieuse, pour la travestir en pamphlet politique; on fit de l'auteur un sceptique et un révolutionnaire. Il passa pour avoir jeté le « premier cri ».

A ce même moment, on traduisait Kant, Schelling, Hegel; une grande partie de la jeunesse allait chercher le rationalisme à ses sources, dans les universités allemandes. La génération de 1840 reçut ce baptême d'eau

1 Euphémisme consacré pour désigner le gouvernement, quand on n'a rien d'agréable à lui signifier; il s'emploie dans les cas où l'on disait chez nous, il y a quinze ans, • le pouvoir exécutif * au lieu de dire ■ l'Empereur •.

trouble, elle en revint transformée. A l'ivresse du sentiment, qui avait caractérisé la génération précédente, succéda l'orgie de la métaphysique; la mode délaissa le « vague des passions » pour la « raison pure »; on étreignif cette nouvelle marotte avec la fureur d'engouement habituelle aux Russes; les cheveux que les Allemands coupaient en quatre, on les recoupa en huit à Moscou. Ce fut une période de doctrinarisme transcendantal. On verra plus loin comment il fournit également des armes, pour défendre des thèses contradictoires, aux deux écoles qui naissaient à cette date et se partageaient la Russie. Un écrivain nourri des idées nouvelles, et qui va bientôt prendre la direction de l'école libérale, apparaît alors et exerce une influence prépondérante sur la littérature : c'est le critique Riélinsky.

Ses ennemis l'ont appelé « un rêveur ivre d'encre ». Ce jugement n'est pas trop sévère, si on l'inflige à l'homme politique, — Dieu ! que le mot est gros pour Riélinsky, pour la Russie de Nicolas! — au philosophe versatile, jouet de son imagination abstraite, que nous suivrons plus tard dans ses évolutions à travers un radicalisme nuageux. Mais à ses débuts, alors qu'il appartenait encore à la « droite hégélienne » et qu'il restait sur le terrain littéraire, il a rendu de grands services. Biélinsky est peut-être le seul critique digne de ce nom dans son pays. L'esprit russe est naturellement enclin aux travaux critiques; il y apporte rarement la méthode, l'impartialité et la largeur de vues auxquelles nos maitres nous ont habitués. Dans toutes les « recensions », comme on dit là-bas, qui emplissent les journaux, c'est miracle de trouver un juste milieu entre le froid compte

rendu, la dissertation pédante du professeur, le plaidoyer passionné de l'avocat. La faute en est peut-être à la politique; sous couleur de discussions esthétiques, on ne raisonne et l'on ne déraisonne que d'elle; comme elle n'a pas le droit de se montrer à visage ouvert, elle s'insinue dans les thèses littéraires et les fait aussitôt dévier.

Biélinsky, lui aussi, a donné dans ce travers; il le corrige du moins par un vif amour des choses de l'esprit, par un grand fonds d'intelligence, d'érudition et d'équité. Ce travailleur infatigable a laissé une œuvre volumineuse, vérilable encyclopédie des lettres russes; œuvre encombrée et prolixe dans certaines de ses parties, mais riche de savoir et d'idées, informée des moindres manifestations du génie national dans le passé et dans le présent. La besogne que se partageaient chez nous, vers le même temps, un Villcmain et un Sainte- Beuve, il l'a faite à lui tout seul en Russie; il a déblayé le chaos de l'ancienne littérature et marqué, avec une rare sagacité, les tendances de la nouvelle. Le premier, cet audacieux renversa beaucoup de vieilles idoles et détruisit le fétichisme qu'on professait de confiance pour les écrivains de la période classique. Malgré son admiration pour Pouchkine, il mit le doigt sur les points faibles du romantisme, il jugea ce cadavre, encore chaud, en des termes auxquels nous aurions peu de chose à reprendre aujourd'hui. Enfin il eut vraiment la divination des besoins intellectuels de son temps; cette « école naturelle » d'où sont sortis les grands romanciers de la Russie moderne, il l'a fondée, encouragée de ses conseils; en lui traçant son programme aussitôt

après 1840 — et ceci est capital — il a montré pour la première fois un Russe en avance sur les évolutions littéraires de l'Occident.

J'emprunte quelques lignes aux études sur les poètes romantiques écrites en 1843; elles marquent les dispositions du public à cette époque, la lassitude et l'attente d'un art nouveau. J'avoue mon arrière-pensée en citant Biélinsky , son autorité indiscutée me couvrira contre la réprobation des Russes, s'ils trouvent excessives mes réserves sur le caractère national du génie de Pouchkine.

« La tristesse, le désenchantement, l'idéal, les vierges célestes, la lune, la haine du genre humain, la jeunesse perdue, la trahison, les poignards et les poisons, — il y a beau temps que tout cela a été dit et redit mille fois, et dans les belles créations de Pouchkine, et par la foule de ses imitateurs. Maintenant, on ne vous lira même plus, si vous voulez étonner par la hardiesse de la phrase, par les sonorités éclatantes du vers, par les dithyrambes enflammés en l'honneur des jeunes filles aux yeux noirs et des orgies de jeunesse... Il est passé, le temps des enthousiasmes juvéniles; celui de la pensée est venu. Le public est plus exigeant. A la vérité, il ne se rend pas un compte exact de ce qu'il demande, mais il ne se contente plus de ce qu'on lui offre. Il n'est pas encore arrivé à la pleine conscience de lui-même; il est bien près d'y atteindre. Les prosopopées magnifiques et les phrases à effet ne fascinent plus personne, on n'en veut pas entendre parler. »

« Personne ne doute qu'il existe une littérature russe, mais chacun a le droit d'exiger qu'on en fasse l'inven-

taire de sang-froid, qu'on l'apprécie à sa valeur vraie; chacuD a le droit de sourire, quand on la compare prétentieusement aux littératures étrangères. Que nous ayons une littérature, il suffit pour s'en convaincre de savoir que Pouchkine a existé, et qu'en dehors de lui nous pouvons citer quelques noms avec orgueil. Elle a son histoire et son enchaînement logique, cela est certain: cependant uous ne devons pas oublier que cette littérature a été d'abord une fleur transplantée, qu'elle a longtemps vécu d'une vie artificielle, derrière le vitrage d'une serre. Il y a peu, très-peu de temps qu'elle a commencé de jeter des racines dans le sol russe; qu'il est petit, jusqu'à présent, le champ où elle peut croitre1! Quel rapport y a-t-il entre notre poésie contemporaine et la poésie populaire? Non-seulement elles ne sont pas apparentées, mais elles s'ignorent l'une l'autre. Lisez une pièce de Pouchkine, je ne dis pas à un moujik, mais à un marchand de la première classe ; vous verrez ce qu'il vous en dira...1.» — Biélinsky dit ailleurs : « Les contes de Pouchkine témoignent d'un effort pour imiter la poésie populaire; il y a fait fausse route ». ■

Les premières Nouvelles de Gogol, qui coïncidaient avec les derniers vers de Lermontof, révélèrent au critique cet art nouveau dont il prédisait la naissance. Biélinsky déclara aussitôt que l'âge de la poésie lyrique était passé sans retour, et que le règne du roman

1 Biélinsky donne plus loin un détail qui a son prix. — • chez nous, le succès exceptionnel d'un livre se chiffre par la vente de cinq cents exemplaires, de sept cents au maximum; si le livre est publié dans les Revues, il peut trouver un millier de lecteurs. •

* Dt la littérature en 1843, tome VIH des Œuvres, pasiim

' Étude tur Pouchkine, tome VIII, p. 700

commençait. Toute la suite a justifié cette prophétie.

Avec le grand écrivain qui a fait se dresser toute vivante la Russie, avec l'œuvre qui porte dans ses flancs toute la littérature de l'avenir, nous touchons au véritable objet de ces études; il convient d'y appliquer une attention plus soutenue.

Dans l'esquisse rapide que j'ai conduite jusqu'à Gogol, on a vu les efforts de l'esprit russe pour se trouver luimême, ses imitations maladroites, ses premiers succès. Longtemps il a couru après nous; enfin il nous a rejoints; bientôt il va nous précéder sur certaines routes. La Russie nous est apparue comme un immense miroir, capable seulement de refléter les images que nous lui envoyions, images souvent confuses et mal venues, quelquefois lumineuses et charmantes. A partir de Pouchkine, elles subissent des transformations magnifiques, si bien que nous commençons à soupçonner dans cette glace une puissance de création qui lui est propre. Mais ce phénomène nous laisse hésitants; nous reconnaissons encore nos traits et nos gestes sur les visages étrangers que le miroir propose à notre admiration. Dorénavant il nous montrera des figures inconnues; celles ci ne viendront plus du dehors, elles monteront du sol natal, elles témoigneront qu'il existe une terre nourricière sous cette neige où nous n'avions vu qu'un stérile pays de mirage; et comme l'annonçait Riélinsky, c'est le roman qui va les évoquer.

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