LES ORIGINES. — LE MOYEN AGE. — LA PÉRIODE CLASSIQUE
Avant d'étudier les écrivains contemporains qui nous révéleront la physionomie actuelle du génie russe, il est indispensable d'accorder un instant d'attention à leurs prédécesseurs. Un coup d'œil sur la longue enfance de cette littérature nous aidera peut-être à comprendre la direction qu'elle a prise de nos jours. Dans notre enquête sommaire sur le passé, nous chercherons surtout la préparation du présent. Je voudrais montrer comment tout a contrarié cette pauvre pensée et retardé sa maturité.
On peut diviser la littérature russe en quatre âges bien distincts. Le premier ne finit qu'au règne de Pierre le Grand; c'est le moyen âge de ce pays, époque d'essais barbares et de poésie populaire, durant laquelle le fonds des traditions nationales s'est accumulé. La seconde période embrasse le dernier siècle, depuis le Réformateur jusqu'à Alexandre I"; c'est la plus stérile, malgré son faux air de progrès sur la précédente; elle est caractérisée par l'imitation servile de l'Occident. La
troisième, remplie par le romantisme, nous offre dans un court espace de temps une brillante éclosion de poésie; l'histoire générale des lettres tiendra compte de cette délicieuse floraison ; mais ce sont encore des fleurs de serre, le produit dune culture importée du dehors ; elles renseignent imparfaitement sur les propriétés natives de la terre russe. Depuis quarante ans, une quatrième époque a commencé ; la Russie a donné enfin quelque chose d'original et de spontané; avec le roman réaliste, le génie national a pris conscience de lui-même; il se rattache dans le passé à ses racines populaires, il balbutie son programme d'avenir.
Regardons ce génie sortir des ténèbres et monter du fond de l'histoire, toujours comprimé par la cruauté de cette histoire, déconcerté par ses brusques volte-face. Et d'abord, rappelons-nous les origines intellectuelles et les pérégrinations morales de cette race; nous compatirons mieux ensuite à tout ce qu'il y a dans sa littérature de triste, de confus et d'irrésolu
On découvre dans le cas du peuple russe une peine historique; elle provient en partie d'un mal héréditaire, dû aux premiers ancêtres, en partie de maux contractés durant la suite de l'existence. Le mal héréditaire, gardé des plus lointaines origines, c'est le penchant de l'esprit slave vers cette doctrine négative que nous appelons
aujourd'hui le nihilisme et qui s'est appelée du même nom chez les pères hindous, le nirvana. Si Ion veut bien connaître la Russie, il faut se remémorer tout ce que l'on a appris de l'Inde ancienne. Cette vue paraîtra peutêtre un peu trop nouvelle au lecteur français pour qu'il .accepte ; elle est familière au monde savant en Russie, où quelques philosophes se réclament directement de la doctrine du Bouddha et vantent avec fierté la pureté de leur sang aryen. Il n'est pas rare d'entendre un savant de ce pays dire à un étranger avec une certaine présomption: « Vous ne comprendrez jamais comme nous l'esprit des vieux Aryas ; vous n'êtes que leurs neveux éloignés; nous sommes leur lignée immédiate. »
Ceux qui parlent ainsi ne manquent pas d'arguments à l'appui de leur thèse. Ils ont d'abord le type physique, resté si pur dans les familles qui ne sont pas mélangées de sang tarlare; tel étudiant de Moscou, tel paysan de certaines provinces pourraient passer dans une rue de Lahore ou de Bénarès, sans que rien les distinguât, sauf le teint, des indigènes de la vallée du Gange. Ils ont surtout des raisons philologiques de premier ordre. Si l'on classe les langues indo-européennes d'après leur ordre de parenté avec le sanscrit, les idiomes slaves occuperont une place à part, plus rapprochée que les autres de la langue mère, ou de la langue sœur. Les jbles comparatives dressées par les linguistes qui font autorité dans ces questions accusent un parallélisme plus étroit entre le vieux slavon et le sanscrit, qu'entre cette dernière langue et le grec des plus anciennes époques. Les radicaux se sont à peine modifiés dans les mots essentiels; la grammaire obéit aux mêmes lois. Nommez à un
paysan russe le Vèda , il comprendra sans plus d'explication; le verbe vêdat1 est un des plus usuels de son parler Si ce même homme vous demande du feu, il se servira du mot primordial avec lequel ses ancêtres adoraient cet élément. On pourrait accumuler les exemples et montrer dans les lois qui régissent les deux idiomes des preuves plus rigoureuses de leur parenté; mais ces inductions philologiques sont moins décisives encore que celles tirées de l'étude de l'esprit russe.
Si l'on admet qu'il y a des types intellectuels particuliers aux grandes familles humaines, on reconnaîtra aisément dans le type intellectuel slave la survivance du type hindou. J'aurai occasion de revenir sur cette constatation à propos de l'état religieux et moral du peuple russe. Si l'on veut bien la tenir pour fondée, on comprendra les transformations historiques possibles en Russie en étudiant les révolutions de l'Inde. Demandez aux auteurs les plus compétents, à Burnouf, à Max Miïller, ce qu'a été la révolution bouddhique; ils vous diront qu'elle fut une réaction sociale, bien plus que religieuse, du sentiment populaire contre l'esprit de caste, contre l'organisation étroite et dure de la société, telle que l'avaient constituée les brahmanes. Comme le christianisme pour l'Occident, le bouddhisme fut pour l'extrême Orient la révélation de charité, de douceur, de liberté morale et sociale qui devait rendre la vie plus supportable à des multitudes d'êtres humains, courbés sous le joug dune théocratie implacable. Les meilleures doctrines doivent comporter, pour réussir, certaines exagérations qui ré-
1 lidat, savoir, connaître; feu, sanscrit agnî, russe ogma, au cas Oblique.
pondent aux prédispositions maladives des races; elles doivent tolérer certaines erreurs qui séduisent les imaginations faussées par de longues souffrances. A ces dernières, le christianisme offrit l'ascétisme ; le bouddhisme leur ménagea les joies de l'anéantissement, le nirvana. C'est pour traduire ce mot que celui de nihilisme a été, si je ne me trompe, inventé par Burnouf. Si vous voulez une définition plus précise du nirvana, Max Millier vous dira que le vocable sanscrit signifie proprement: « L'aclion d'éteindre une lumière en la soufflant1. «Cette définition ne convient-elle pas au nihilisme russe? N'estce pas la lumière de la civilisation qu il veut souffler, pour se replonger dans le néant?
Sans doute, des causes nombreuses et plus récentes ont donné à l'esprit national ce tour particulier de découragement, devenu dans les natures violentes la fureur de détruire tout ce qui est, parce que tout ce qui est est mauvais. En outre, le christianisme a prêté une formule nouvelle à ce qu'il y avait de bon dans les vieux instincts; son action a été profonde, elle suffirait pour expliquer les sentiments de fraternité et d'abnégation qui sont l'honneur de ce peuple. Mais je ne puis m'empêcher de croire qu'il faut remonter à des habitudes de pensée très-anciennes, dans cette race immobile, pour mieux pénétrer ses inclinations et le malaise dont elle souffre. Voyons maintenant par quelle série d'accidents ces dispositions premières ont été aggravées ou modifiées.
Je ne sache pas de peuple qui ait été plus que le peuple russe bouleversé dans ses destinées. Il nous apparaît
* Suait sur l'histoire de* religions, p. 381.
comme un de ces fleuves qui ont plusieurs fois changé de lit, sous l'action de brusques cataclysmes, comme un de ces hommes maltraités par la vie qui ont fourni plusieurs carrières dissemblables sans jamais arriver au but. Les nations d'Occident se sont développées dans des conditions bien autrement favorables; après l'établissement barbare et le recul de l'Islam, elles ont eu une douzaine de siècles pour travailler sur elles-mêmes dans une paix relative; les révolutions et les guerres ne les ont jamais jetées complètement hors de la voie où elles s'étaient engagées dès le début. En Russie, au contraire, l'histoire semble s'être réservé un champ d'expériences radicales ; elle y procède par grandes foulées; elle arrête et renverse tous les deux ou trois cents ans ce pauvre peuple, au moment où il s'essaye à marcher dans une direction quelconque. On a le vertige à regarder les balancements désordonnés de ce grand corps sous le choc des idées et des faits.
L'anarchie barbare et païenne, les luttes de tribu à tribu se poursuivent là-bas deux ou trois siècles après qu'elles ont cessé chez nous. Enfin, le christianisme arrive, mais de Byzance, de sa source la moins pure ; un christianisme vicié, énervé par l'esprit caduc du Bas- Empire oriental. Ces Slaves, ces Lithuaniens, ces Finnois doivent se faire Grecs par la religion, les lois, le gouvernement; ces âmes commencent une histoire: pourront-elles vivre sur le testament d'âmes séniles et épuisées, qui en finissaient une autre? C'est le germe de vie pourtant, le premier gage de la fusion avec les peuples d'Europe, élus à ce moment pour conduire l'humanité. Le germe aura-t-il le temps de mûrir? Deux cents
ans après les baptêmes de Kief, la Russie est submergée par l'invasion mongole; c'est le reflux de l'Asie qui reprend sa proie et retire à elle la jeune terre chrétienne, gravitant déjà vers l'Europe. Arrivés païens, les Tartares passent à l'Islam, restent Asiatiques, et façonnent aux mœurs orientales leurs sujets russes. On n'a jamais été impunément raïa : comme les Bulgares ou les Arméniens de la Turquie moderne, les raïas de la Horde d'Or garderont longtemps au cœur et au cerveau les stigmates du joug tartare.
Au quinzième siècle, alors que luit déjà pour nous l'aube de la Renaissance, les Russes commencent seulement à secouer ce joug. Une suite d'efforts généreux les délivre; l'Asie recule, lentement ; le croissant ne disparait du Volga qu'après 1550; mais son esprit est resté, l'empreinte orientale ne s'effacera pas de sitôt. Rendu à lui-même, le peuple russe est broyé sous un despotisme de fer, mélange de pratiques mongoles et d'étiquettesbyzantines. A peine émancipé de l'oppression étrangère, ce peuple est attaché à la glèbe; Roris Godounof le condamne au servage, et voilà toutes ses conditions sociales changées d'un trait de plume en un jour, ce jour néfaste de la Saint-Georges que le moujik maudira pendant près de trois cents ans. Au siècle suivant, nouvelle invasion, venue de l'Occident cette fois; les Polonais détiennent la moitié delà Russie et commandent à Moscou. On les chasse à leur tour; enfin, la nation pourra respirer et regarder devant elle . de quel côté? Vers l'Europe ou vers l'Asie? Ses traditions la feraient naturellement dévier vers cette dernière; on va les forcer encore une fois Un rude pilote surgit, qui donne son
coup de barre brutal à ce grand radeau, flottant à l'aventure, et le jette à l'Europe d'un seul elfort de sa volonté. A ce moment, avec Pierre le Grand, commence la plus curieuse peut-être, la plus anormale à coup sûr des expériences tentées par l'histoire sur la Russie. Figurez-vous, pour continuer la comparaison, un bâtiment où le capitaine et les officiers gouverneraient à l'ouest, tandis que le reste de l'équipage présenterait les voiles au vent qui porte à l'est. Tel fut le singulier état de choses qui dura cent cinquante ans, depuis lavénement de Pierre jusqu'à la mort de l'empereur Nicolas, et dont les mœurs témoignent encore. Ce furent d'abord le souverain et quelques hommes appelés par lui qui abjurèrent la vie orientale, se firent Européens par les idées, la politique, la langue, le costume. Peu à peu, la haute classe suivit l'exemple et l'impulsion, durant toute la fin du dernier siècle; dans la première moitié du nôtre, par la force des choses, l'influence européenne descendit plus bas, dans les sphères administratives, les écoles, la noblesse de province; quelques parcelles se détachèrent de la masse, entrainées par le mouvement ascensionnel; mais les couches profondes de la nation demeurèrent rebelles, immobiles, orientées vers le soleil levant, comme les chevets de leurs églises, comme la prière de leurs anciens maîtres tartares. Il y a quarante ans, les clartés de l'Occident n'illuminaient encore que les hauts sommets; les larges vallées restaient plongées dans l'ombre du passé, elles en sortent à peine.
Durant toute cette période, on vit ce spectacle unique: une petite classe dirigeante, étrangère par les
mœurs, les idées, par la langue souvent, au peuple immense qui vivait sous elle; cette classe recevant tous ses aliments intellectuels, moraux et politiques par importation, si l'on peut dire, tour à tour d'Allemagne, d Angleterre, de France, mais toujours du dehors; le gouvernement de la terre orthodoxe confié fréquemment à des étrangers, à des « païens », comme dit le paysan russe. Dans cette patrie de rencontre, ces étrangers ne voyaient qu'une large feuille d'impôt et de recrutement, destinée à leur fournir les instruments nécessaires pour faire prévaloir leurs combinaisons diplomatiques sur l'échiquier européen. Il y eut des exceptions, sans doute, de courts essais de politique nationale, d'apprentissage intérieur ; mais la règle fut l'ignorance du pays, l'expatriation intellectuelle pour tout ce qui était du bon ton. Des aïeules survivent encore, en Russie, qui brillent dans notre langue et sont incapables de parler ou tout au moins d'écrire celle de leurs petits-enfants. Ce fut depuis Catherine une série de générations aimables, vivant de la vie élégante du Paris de Louis XV, de l'Empire et de la Restauration, subissant nos souffles révolutionnaires, ouvertes à nos aspirations, façonnées par nos livres, grandes théoriciennes d'administration et d'économie politique ; mais ces administrateurs ne se demandaient même pas comment pense, existe et peine un moujik d Iaroslaf ou de Samara; ces économistes ignoraient comment pousse le blé russe, et Pouchkine affirme qu'il ne pousse pas comme le blé anglais. A l'ombre de ces plantes exotiques, le peuple abandonné à luimême végétait, se développait suivant les lois obscures de sa nature orientale
On devine le désarroi entretenu dans l'âme nationale par une pareille scission. Chez nous, des formations historiques plus lentes ont produit des classes moyennes, conductrices naturelles des idées dirigeantes entre le sommet et la base de la société. En Russie, ces classes moyennes manquaient, elles manquent encore; rien ne pouvait combler l'espace vide, le pérélom, comme on dit là-bas. On a compris toute la largeur de l'abime, le jour où les Russes éclairés se sont retournés vers la Russie. Les symptômes de cette évolution se manifestèrent dans les dernières années du règne d'Alexandre Ier. La fusion nationale s'ébaucha, comme toujours, sur les champs de bataille où l'on tombait côte à côte devant l'envahisseur. Mais les premières tentatives pour rétablir le contact furent isolées et stériles; chaque jour, des individus plus nombreux venaient s'agréger au noyau civilisé ; ce dernier grossissait, le rapprochement ne se faisait pas. C'est ce qui permet de prolonger la période où la Russie a vécu en partie double jusqu'à la mort de l'empereur Nicolas.
Depuis lors, le besoin d'une vie plus régulière fut éprouvé par tous, le sentiment russe fit explosion. Il se traduisit d'abord par une révolution sociale, l'émancipation des serfs. Secousse formidable, nouveau changement de direction dans la conscience populaire. Durant le dernier quart de siècle, toutes les bonnes volontés ont travaillé en commun pour constituer la patrie une et solide : mais que d'obstacles ! Comment abolir le passé et par où se reprendre les uns aux autres? On croit voir un de ces mondes qui cheminent là-haut, sollicités par des attractions contraires; il se brise, un
fragment court à l'étoile lointaine qui l'appelle, tandis que le gros de la planète continue à graviter vers les sphères plus voisines ; malgré tout, ces deux morceaux de monde tendent à se réunir; comment y parviendront-ils à travers le vide des espaces et à rencontre des forces acquises? Ainsi la Russie, faite de tant d'éléments dissemblables, attirée tour à tour par des pôles opposés, jetée à maintes reprises de l'Europe à l'Asie, de l'Asie à l'Europe, et en dernier lieu divisée contre elle-même.
Voilà ce que j'appelais la peine historique, le trouble et le découragement profond de ce peuple à qui Dieu n'a jamais dit clairement : « Va là ! »
Il faut ajouter aux malechances de l'histoire celles de la terre et du climat où se déroule le drame russe. De rigoureux, d'interminables hivers accablent l'homme, interrompent son travail, attristent sa pensée. Dans la partie septentrionale, une végétation indigente ne peut donner le vigoureux exemple de la nature, conviant la créature humaine à lutter avec elle d'énergie et d'expansion. N'est-il pas vrai qu'à la longue l'esprit se modèle sur le relief des lieux où il vit? S'il en est ainsi, comme je le crois, les contrées aux horizons tranchés, aux formes accusées, fortement différenciées, doivent aider au développement de l'individualité, à la netteté des conceptions, à la persévérance des efforts. Rien de pareil sur la terre russe, du moins dans la région centrale où la race dominante s'est formée ; un reste humide du chaos, où le Créateur oublia de faire l'opération première, la séparation des eaux; pas de pierres, pas de muscles dans ce corps
flasque; l'alternative monotone dont parle Tacite, aut silvis horrida, aut paludibus fœda ; une plaine qui court durant des milliers de verstes, semblable à elle-même, sans horizons distincts, sans contours arrêtés, avec des mirages de neige, de marais ou de sable. Nulle part la montagne qui dit à l'homme : « Arrête-toi ici ou lutte pour me gravir. » Partout l'infini qui trouble et attire sans but. Tolstoï l'a bien dépeint, « ce lointain sans bornes qui appelle à lui ».
Pays d'âmes vagues comme les âmes des gens de mer, concentrées, longuement résignées, avec des violences soudaines de désir; terre faite pour les tentes plus que pour les maisons, où les idées sont nomades ainsi que les hommes. Comme les vents qui portent le froid sans obstacles de la mer Blanche à la mer Noire, les invasions, les misères, les tristesses, les servitudes roulent rapides et invincibles sur ces étendues vides. On y va devant soi, au hasard. C'est le sol propice pour nourrir les aspirations confuses au néant que le cœur russe tient de ses origines ; ce n'est pas celui qui convient aux robustes productions de l'esprit, à la croissance des lettres et des arts. Néanmoins, sous le ciel trop rude et parmi tant de traverses, nous allons voir lever la semence obstinée; elle est si nécessaire à l'homme qu'il semble avoir apporté, on ne sait d'où, un printemps éternel pour la sauvegarder dans tous les climats.
Le moyen âge, — et l'on peut appeler de ce nom, en Russie, la période qui dure jusqu'à Pierre le Grand, — a déposé son esprit dans un double monument: la littérature ecclésiastique, sermons, chroniques, traités de morale et d'édification; la littérature populaire, épopées, chansons de gestes et légendes.
De la première, il n'y a rien à dire qui ne puisse s'appliquer à l'Occident. C'est la même veine, retardée et plus pauvre. Comme dans toute la chrétienté, l'Église demeure longtemps l'éducatrice unique; hors de son giron, tout est barbarie; moine et homme de lettres sont synonymes. Au début, l'écrivain n'est qu'un ouvrier matériel, un scribe chinois; avec les roseaux de la Grèce il copie laborieusement les Évangiles, la Bible. On respecte en lui le dépositaire d'un secret de vie; un miracle si difficile ne peut être accompli que par une grâce spéciale d'en haut. Bien des générations de moines ont passé avant que l'idée leur vint, à ces humbles copistes, d'utiliser leur art pour la notation d'impressions personnelles. Ce sont d'abord des homélies, à l'imitation des Pères de Byzance, puis des vies de saints, la légende dorée qui se fixe et s'enrichit dans la Laure de Kief, le grand centre de prière et de* travail du monde slave. C'est le roman de ce temps-là, le premier effort de l'imagination pour réaliser l'idéal qui séduit toutes les
âmes. Enfin viennent les chroniques, le registre des guerres et des misères qu'on subit. Nestor, le père de l'histoire russe, a sans doute prêté son nom à une légion d'annalistes; il voit et raconte comme notre Grégoire de Tours.
L'invasion tartare étouffe ces faibles germes de culture ; à peine si l'on discerne leur progrès du treizième au quinzième siècle. La traduction de la Bible en slavon ne s'achève qu'en 1498. En 1518, Maxime le Grec arrive à Moscou; c'est un moine de l'Athos, qui a vécue Florence près de Savonarole, un ami d'Aide Manuce; il apporte les premiers imprimés, réforme les écoles, groupe autour de lui un cercle de gens curieux d'apprendre. Vers cette époque les « diacres civils », embryon du tchinovnisme futur, commencent d'aider les clercs dans leurs traductions du latin et du grec. Le pope Sylvestre écrit le Domostroï, traité de morale courante et d'économie domestique, encyclopédie pratique du seizième siècle russe.
Dans la seconde moitié de ce siècle, Ivan le Terrible dote son pays de l'imprimerie, il bâtit à Moscou l'a Hôtel des Imprimeurs », vénérable maison qui subsiste encore en partie. Le tsar avait essayé d'attirer d'Allemagne des gens habiles dans l'art nouveau; on les lui refusa; les souverains gardaient avec un soin jaloux les maîtres du grand arcane, comme de bons alchimistes ou d'adroits forgeurs d'épées. Un clerc de Moscou, Ivan Fédorof, fondit des caractères slavonset se mit à l'œuvre; il donna en 1564 les Actes des apôtres, le plus ancien monument de la typographie nationale. Accusé d'hérésie, le premier des imprimeurs russes dut s'enfuir; sa vie misérable semble le
symbole prophétique des destinées réservées à la pensée dans son pays. Fédorof erra chez les magnats de Lithuanie, imprima quelques livres dans leurs châteaux ; ses protecteurs l'arrachèrent à ses presses pour l'assujettir au travail de la terre. — « Je n'avais pas affaire de semer le grain du blé, mais de répandre dans le monde les semences spirituelles, de donner à tous la nourriture de l'âme », écrit cet homme1. Il se réfugia à Lemberg et y mourut de misère, ayant engagé ses caractères à un Juif. On reconnaît sa tombe, dans le cimetière de l'église Saint-Onuphre, à cette ligne gravée par la main pieuse de quelque disciple : « L'imprimeur de Moscou, qui imprimait des livres inconnus avant lui... »
Au dix-septième siècle, nous rencontrons quelques essais de littérature séculière ; l'heure n'est guère favorable; c'est le « temps des troubles », des usurpateurs et de l'invasion polonaise. Sous le règne d'Alexis Michaïlovitch, avec la première aube de la civilisation occidentale qui point en Russie, la vie intellectuelle se réveille. Le tsar fonde l'académie Slave-gréco-latine, il fait venir des troupes de comédie et de ballet pour représenter les mystères de Siméon Polotzky. Mais la théologie reste souveraine maîtresse de l'Hôtel des Imprimeurs; les polémiques engagées pour ou contre le schisme, le raskol, absorbent l'activité du patriarche Nikon et des canonistes. Jusque sous Pierre le Grand, les écrivains de marque sont des théologiens, Féofane Procopovitch et Stéfane Yavorsky; les livres s'intitulent: « Le Règlement spirituel», « La Pierre de la Foi », « Les Signes pré-
1 Appendice de V Apôtre, imprimé à Lemberg, 1573.
curseurs de l'Antéchrist ». La Russie suit fidèlement les évolutions de l'esprit occidental, mais avec un retard de plusieurs siècles; son développement au dix-septième offre beaucoup d'analogie avec le nôtre au quinzième; encore ne trouverait-on à Moscou ni un Froissard ni un Commines.
Bien autrement riche est la littérature populaire. Chez aucun peuple la Folk Lore n'est aussi vivante et aussi variée que chez les Slaves. La nature et l'histoire leur faisaient une condition trop médiocre, la face réelle des choses leur apparaissait trop chagrine; leur imagination se réfugia dans ce monde de secours, ébauché au-dessus de l'autre par un jeu divin du Créateur, pour que l'homme y refasse sa vie libre et charmante, sur le modèle fantastique de ce qui aurait pu être. Le critique Biélinsky traduira le sentiment de sa race, le jour où il dira avec tant de justesse : « Notre patrie est un mirage.» Le poëte Tutchef sera entendu de tous, quand il écrira ces vers mystérieux :
Comme le globe terrestre Est enveloppé par l'Océan, Ainsi la vie terrestre Est entourée de songes...
Le cycle des bylines embrasse et transmute en rêves toute la vie nationale : mythes de dieux déchus et d'hommes fabuleux, souvenirs de merveilles qui poursuivent la race humaine et qu'elle se trausmet à travers les âges, sous des vêtements toujours changeants; épopées des ancêtres, chansons héroïques ou tendres, complaintes des chétives misères, rhapsodies où reviennent tous les nems que le peuple a aimés ou hais; c'est la
LB ROMAN RUSSB. 17
musique de l'histoire; depuis huit siècles, plus peut-être, elle se chante chez les pêcheurs des grands fleuves, chez les Cosaques d'Ukraine. Voilà les eaux profondes, les eaux mères des perles. Plus tard, quand la Russie enfantera de vrais poètes, ils n'auront qu'à puiser à ces vieilles sources pour emplir leur écrin. Ils ne feront jamais aussi bien. Ah! la pauvre besogne, le travail du lettré qui ciselle péniblement son bijou d'apparat! H y a plus de magnificence dans l'imagination de cet auteur anonyme, le peuple, et dans son humble cœur plus de poésie, parce qu'il y a plus de foi, de simplicité et de douleur.
On m'a conté une belle folie d'Alexis Tolstoï, un des derniers poètes de la pléiade romantique. Un jour, il avait promis des vers à la femme qu'il aimait; il ne trouvait dans son âme rien d'assez triste, rien d'assez beau; il se souvint alors d'un Kirghiz rencontré durant un voyage par delà l'Oural, dans la steppe d'Orenbourg: un de ces chameliers qui tirent d'un long roseau leur vieille mélopée d'Asie. Tolstoï écrivit qu'on lui fit venir cet homme de l'autre bout de la Russie ; il l'envoya jouer chez celle qui lui demandait un poème; il savait que tout son art n'égalerait pas ce chant, fait par tant d'àmes et tant de siècles.
Quel morceau lyrique pourrait-on opposer à cette explication du monde, dans le « Livre de la Colombe » (quinzième siècle)?
« Le soleil est le feu de la face de Dieu; les étoiles tombent de son manteau... La nuit est noire des pensées du Seigneur : l'aurore matinale sort de ses yeux... »
Et les romanciers de la pitié sociale que nous allons
étudier, trouveront-ils des traits plus tendres et dIus amers que ceux du vieux fabliau, « l'Ascension du Christ »f — Jésus va monter au ciel, il dit adieu aux pauvres gens qui l'entourent, navrés :
« Père, qui nous nourrira? Qui nous protégera dans la nuit sombre? » Le Christ les console : « Ne pleurez pas, mes petits frères, je vous donnerai une moniagne d'or, une rivière de miel, je vous laisserai des jardins plantés de vignes, des fruits et la manne du ciel... » Mais l'apôtre Jean l'interrompt : « Ne leur donne pas la montagne d'or, les princes et les boyards la prendront, ils la partageront entre eux et ne laisseront pas approcher nos petits frères. Si tu veux qu'ils soient nourris, vêtus et abrités, eux les misérables, laisse-leur ton saint nom, afin qu'ils aillent par le monde en le glorifiant. »
Au-dessus de la poésie populaire du moyen âge, un monument se dresse, le plus ancien et le prototype de tous les autres : le DU de la bande d'Igor. Cette épopée symbolise et célèbre la lutte nationale contre les Polovtzi, les hordes païennes du sud-est, comme la chanson de Roland les luttes des Francs contre les Maures. Le chantre anonyme d'Igor est de fort peu postérieur à notre Théroulde, il peut lui disputer une part de l'héritage d'Homère. De la donnée habituelle à tous les chants épiques, il a tiré un poëme tragique où la nature entière est associée aux gestes des héros russes : ce profond sentiment naturaliste fait l'originalité de son œuvre. N'y cherchez pas la piété chrétienne des épopées occidentales, la dévotion à la Vierge et aux saints, le ciel intimement mêlé à l'action. L'âme de l'aëde slave n'est chrétienne que de nom; il donne aux Polovtzi l'épithète
de païens, mais il est lui-même un païen baptisé de la veille. Les puissances auxquelles il croit, ce sont les forces élémentaires, la vie obscure de l'univers ; ses invocations s'adressent aux fleuves, à la mer, aux ténèbres, aux vents, au soleil « trois fois saint ». L'opposition constante entre la lumière bienfaisante et les méchantes ténèbres rappelle les hymnes égyptiens, avec leur dogme fondamental, la lutte du jour et de la nuit.
Jamais, par des moyens plus simples et plus naïfs, on n'a produit une plus poignante impression d'horreur fantastique. Les animaux néfastes suivent et guettent l'armée d'Igor; on entend toujours derrière le récit leur chœur lugubre, le croassement des corbeaux flairant la chair morte, le jacassement des pies, le hurlement des loups. Dès le début, l'effroi de la steppe déserte vous saisit, avec ses grands bruits d'herbes agitées, ses voiles de brouillards, ses inquiétudes vagues. Par moments, ces plantes s'attendrissent, ces arbres se penchent sur les jeunes héros frappés de mort. Igor remercie le Don de l'avoir caché dans ses eaux, sous les roseaux humides; la légende des Roussalki est là en germe, avec cette pénétrante poésie des rivières qui tiendra tant de place dans l'imagination slave. Et tout cela peint en quelques traits rapides et loris, relevé d'images personnelles qu'on n'a vues nulle part.
Le chant d'Igor contient en puissance toute la poésie lyrique du dix-neuvième siècle russe. Les érudits discutent son authenticité, on a attribué le manuscrit trouvé en 1795 et brûlé en 1812 à quelque émule de Macpherson, l'inventeur d'Ossian ; je me range à l'opinion de Pouchkine , dans son étude sur l'épopée nationale :
« Tous nos poètes du dix-huitième siècle n'avaient pas ensemble assez de poésie pour comprendre, à plus forte raison pour imaginer deux lignes du chant d'Igor. »
Issu de cette origine, le cycle des bylines grossit durant le cours du moyen âge; il se prolonge jusqu'à nos jours avec la végétation incessante des légendes et des chansons populaires. Tout ce qui passe sur la terre et dans le ciel russes lui appartient. Je n'ai pas à insister sur son développement; ce chapitre d'histoire littéraire n'a été traité nulle part mieux qu'en France et par un des nôtres'. Je me borne à faire observer combien cette poésie épique est représentative de la race, par son mode d'accroissement, par son caractère cosmospolite et œcuménique. Elle plonge ses racines dans l'antiquité asiatique, dans les mythes hindous et persans; plus tard on reconnaît sur plusieurs des branches quelle jette la marque d'une greffe étrangère. Les héros nationaux, Ilia de Mourom, Vladimir, Ivan le Terrible, Mazeppa, coudoient ceux de Byzance, de la Table ronde et des Mille et une Nuits, Alexandre le Macédonien, Salomon, le tsar Kitovras, le sage Akir, le beau Deugène du roman de chevalerie grecque. Dans ces apports alternés de l'Orient et de l'Occident, on retrouve l'oscillation perpétuelle de l'esprit russe entre les deux pôles qui l'attirent. Il se souvient et il imite plus qu'il ne crée; mais les images étrangères qu'il réfléchit prennent en le traversant des contours plus larges, une teinte mélancolique, un accent de plainte et de pitié fraternelle.
1 A. IUMBAUD, la Russie épique.
Il n'en sera pas de même dans la période où nous allons entrer. Pourtant Biélinsky a dit, dans ses études sur le dix-huitième siècle : « Notre littérature commence en 1739, à l'apparition de la première ode de Lomonosof. » C'est le : « Enfin Malherbe vint... » de Despréaux. Ce jugement est fondé, si l'on entend par littérature, au sens restreint du mot, la pratique professionnelle d'un art cultivé pour lui-même et suivant certaines règles. Dans l'édifice reconstruit de toutes pièces par le charpentier de Saardam, l'écrivain devient un serviteur de l'État, un mandarin qui a sa tâche et son tchine comme les autres, soldats, administrateurs, magistrats; comme ceux-ci, il va tout rapprendre à l'école de l'Occident. Toujours en retard, la Russie fail au dix-huitième siècle ce que nous avons fait au seizième. Elle crée lentement sa langue littéraire; jusqu'alors le vieux slavon d'Église était seul en usage dans les livres- on le déroidit, on le sécularise, on le soude au langage populaire, élevé à la dignité du « style soutenu » ; dans cette combinaison des deux idiomes, on fond les termes étrangers; ils affluent de partout avec les innovations empruntées au dehors. Comme la langue, la pensée sort de l'Église, elle aborde la science et la poésie mondaines, définitivement séparées des choses de la foi; elle va chercher ses modèles dans l'antiquité classique et chez
des peuples plus avancés. On le voit, c'est le travail de Rabelais, d'Amyot, de Ronsard, poursuivi avec infiniment moins d'énergie et de bonheur. Ce qui fut chez nous travail national, résultat d'une révolution intellectuelle déjà mûre dans les esprits, ne fut en Russie que l'effet d'une volonté unique, l'œuvre artificielle d'un homme qui sonnait la diane avant l'heure à des gens endormis. On ne crée pas une littérature comme une armée ou un code, d'en haut et par ukase. Imaginez la Renaissance décrétée par Philippe le Bel; voilà ce qu'on tenta en Russie, voilà pourquoi le succès fut si chétif.
Un autre trait de ressemblance, commun à toutes ces époques de rénovation, c'est l'union du savant et du lettré chez les ouvriers de la pensée. Tout est à fonder dans un champ encore étroit; les pionniers qui s'y aventurent doivent tout savoir, ils sont à la fois physiciens, géomètres, grammairiens, poètes. Pierre a institué une Académie des sciences à Pétersbourg; c'est à elle que viennent ressortir toutes les choses de l'esprit. De par la volonté du fondateur, les académiciens seront les sergents-instructeurs de son peuple pour toutes les disciplines intellectuelles. On les envoie d'abord s'instruire eux-mêmes à l'étranger. Il en est ainsi durant un siècle; ce haut professorat absorbe et hiérarchise les talents pour un service d'utilité publique.
Le plus mémorable de ces initiateurs fut Lomonosof. Fils d'un pêcheur de la mer Blanche, enfant de peuple et de misère, à force de volonté, ce petit mendiant de savoir fait son intelligence, puis sa situation. Il marque dans une école, l'État le prend; on l'adjoint à une de ces bandes d'étudiants qu'on expédie en Allemagne, sauf
à les y laisser vivre d'aumônes dans les Universités. Revenu à Pétersbourg, il retrouve ses maîtres allemands installés dans l'Académie, qu'ils tiennent à fief; il lutte contre eui, entre dans la place, et y fait enfin triompher l'élément russe; le premier, dans ses odes, il assujettit le vers à un mètre raisonné; enfin il lègue à son pays le poëme épique de rigueur, la Pétriade. Que reste-t-il de tout cela? Rien qu'un nom justement vénéré. Durant ces périodes de préparation, les hommes les mieux doués sont comme des architectes condamnés au travail ingrat des fondations; leur génie demeure enfoui sous terre; pour être équitable envers eux, il faut se souvenir que le monument élevé par de plus heureux porte tout entier sur les travaux de ce génie sacrifié.
Il semblerait que le règne de Catherine II eût dû ajouter la gloire littéraire à toutes les autres. Cette femme extraordinaire stimula les goûts délicats dans la petite élite dont elle était l'âme; elle-même brochait des comédies pour son théâtre de l'Ermitage et des traités d'éducation pour ses petits-enfants, tandis que son amie la princesse Dachkof présidait les séances de l'Académie. L'Impératrice eût voulu montrer à ses illustres courtisans du dehors, les philosophes français, des rivaux dignes de se mesurer avec eux; elle ne put qu'en imposer à Voltaire en lui vantant les pâles imitateurs de ses œuvres. Le fond était trop pauvre.
Chéraskof rime la Rossiade, une épopée suivant les recettes classiques. Soumarokof fournit la Cour de tragédies; ses contemporains l'avaient surnommé le Racine russe; ils auraient dit plus exactement : le Campistron. Von Vizine mérite davantage de survivre; on relit encore
sans ennui ses deux comédies, le Brigadier et le Mineur: l'intrigue est faible, le trait grossier et trop appuyé pour notre goût, mais il y a de la saveur dans ce fruit vert, une curieuse satire des mœurs du temps, une verve âpre et franche, et, comme on dit aujourd'hui, un tempérament».
Le nom de Derjavine domine cette époque et éclipse tous les autres. Les Russes placent très-haut le « Chantre de Catherine », le Pindare officiel qui façonna leur langue à la poésie lyrique; je crois qu'on donne toujours cette appellation de courtoisie aux productions des Jean-Baptiste Rousseau et des Lefranc de Pompignan. Derjavine ne fut ni pire ni meilleur que ses modèles français; il atteignit comme eux cet enthousiasme correct qu'on peut trouver en s'échauffant à son bureau, à l'heure où l'on fait habituellement son ode. Le bénéfice du genre, c'est qu'il amène fréquemment à paraphraser les psaumes; un habile ouvrier donne l'illusion de la grandeur, quand il est porté par cette poésie souveraine. Derjavine eut la bonne fortune de vivre très-vieux et d'être bien en cour sous plusieurs règnes; avènements, victoires, anniversaires, tous les sujets de dithyrambes qui caressaient l'orgueil national lui revinrent de droit. C'est la gloire de la vieille Russie et la grande mémoire de Catherine qu'on respecte dans son œuvre, plus que la
» On a traduit récemment un petit volume de lettres écrites par Von Vizine de Montpellier, durant un séjour qu'il y fit pour la santé de sa femme. Ces observations d'un étranger sont pleines de détails piquants sur notre vie provinciale au siècle dernier, sur la session des États de Languedoc à laquelle il assista. Cette correspondance offre pour nous un intérêt historique au inoins aussi grand que celle de Karamsine, datée de Paris, dont on nous a également donné une traduction.
rhétorique ampoulée de ses vers. Pouchkine ne s'y trompait pas; alors que sa génération s'inclinait encore devant l'idole, il écrivait à son ami Delvig : « Ce phénomène n'a connu ni la grammaire ni l'esprit de notre langue, et voilà en quoi il est inférieur à Lomonosof... Quand avec le temps on traduira Derjavme, l'Europe sera stupéfaite, et par fierté nationale, nous n'oserons pas dire tout ce que nous pensons de lui... Il faudrait conserver huit odes et quelques fragments de Derjavine, puis brûler le reste. ■
On peut rattacher à cette période le fabuliste Krylof, bien qu'il ait vécu fort avant dans notre siècle. Celui-ci imita la Fontaine, dans le genre littéraire où il est le plus difficile d'être original. La fable est une vieille monnaie, usée à force d'échanges, refrappée dans chaque pays, mais jamais refondue. Krylof eut le talent de lui donner une apparence vraiment russe, une bonhomie rude et populaire, différente de la douce bonhomie du modèle.
Citerai-je encore d'autres noms, célèbres il y a cent ans ? Ce serait accorder bien du temps à des exercices de collège. Littérature artificielle, qui se traine sur des idées banales et fanées, à l'heure où le monde est en travail d'idées nouvelles. De leur communication intime avec les écrivains français du dix-huitième siècle, les disciples russes ont retenu surtout les petits vers, la tragédie, la défroque mythologique et les grâces flétries. Ils nous prennent la perruque et presque rien du cerveau. On dirait que ces amis de Voltaire, de Montesquieu et de Diderot n'ont lu que Chompré, Crébillon ou Chaulieu. Catherine réservait la philosophie pour sa corres-
pondance avec les étrangers; en Russie, elle maintenait ses poêles domestiques sur un terrain moins dangereux. A lire la prose et les vers qu'ils déclamaient à l'Ermitage, on croit entendre de beaux esprits, réunis pour un jeu de société qui les distrait de leurs véritables affaires. C'est de peu d'intérêt.
Il faut arriver à Karamsine pour trouver du moins un courant nouveau dans l'imitation. Enthousiaste de Jean- Jacques, ce gentilhomme rapporte de ses voyages en France le condiment littéraire à la mode, la « sensibilité. » Poëte, critique, économiste, romancier, historien, il prend le gouvernement des lettres à la fin du dix-huitième siècle et au début du nôtre, durant les dernières années de Catherine et les premières d'Alexandre. Il est l'anneau intermédiaire entre les classiques et les romantiques, à la fois le Rousseau et le Chateaubriand de son pays. Son nom demeure surtout attaché à la grande Histoire de Russie qui absorba la seconde moitié de sa carrière. Elle a vieilli par la forme, une narration oratoire trop tendue, et par le fond : l'historien réduit arbitrairement toute la vie nationale aux développements du grand-duché de Moscovie; son patriotisme l'égaré, il ennoblit dans des tableaux flatteurs le plus cruel despotisme qui ait pesé sur un peuple chrétien; les documents mis au jour depuis l'époque où écrivait Karamsine détruisent ses assertions sur bien des points. Mais cette histoire a le plus incontestable des mérites, celui d'être la première, la seule où l'on ait pu s'instruire jusqu'à ces derniers vingt ans, jusqu'à ce que M. Soiovief eût publié sa laborieuse compilation. Encore est-ce affaire aux érudits de préférer dans celle-ci un amas
consciencieux et indigeste de citations, amoncelées sans souci de l'ordonnance ni du style; ceux qui cherchent dans l'histoire un art autant qu'un enseignement peuvent soutenir que jusqu'à ce jour Karamsine n'a pas rencontré de rival.
Il ne dut point d'abord sa renommée à ce grand ouvrage ; elle lui vint de quelques petits romans du genre sentimental, d'un surtout, La pauvre Lise. C'est le cas d'Atala, entraînant dans sa fortune le Génie du Christianisme. La comparaison est d'autant plus de mise, qu'au même moment et par des causes semblables, les deux opuscules révolutionnaient de même Pétersbourg et Paris. On sera peut-être curieux de savoir ce qui fit tant pleurer les grand'mères des lecteurs du roman réaliste. Voici la fable en deux mots. La « tendre et sensible Lise, une villageoise belle d'âme et de corps », fait impression sur le cœur d'Éraste, riche gentilhomme; « ce cœur lui avait été donné bon par la nature, mais il était faible et inconstant ». Au sein de l'idylle champêtre, Éraste « se reporte par la pensée à ces temps où les humains erraient sans soucis dans les prairies, se baignaient dans les pures fontaines, s'embrassaient comme les colombes et reposaient dans une heureuse oisiveté sous les roses et les myrtes ». Éraste a oublié les préjugés de sa caste » et promet à Lise d'être son époux; mais il devance le moment dans l'une de ces minutes « où l'ombre du soir nourrit les désirs et où aucun rayon n'éclaire les erreurs ». Trompée, la pauvre Lise renonce à la vie, elle se noie dans un étang, « sous les antiques ombrages naguère témoins de ses transports ». On imagine assez les développements du thème; ce qu'on ne
peut imaginer, c'est la fureur d'attendrissement et d'admiration qui accueillit cette historiette. Comme Atala, la pauvre Lise inspira tous les artistes, depuis les peintres jusqu'aux porcelainiers. Les pièces d'eau reçurent son nom, dans les parcs des gens sensibles; que de flaques d'eau saumâtre j'ai encore vues, au fond des campagnes russes, qui gardaient ce baptême de quelque aïeule! Sourions, mais pas trop; demain peutêtre on retrouvera des larmes pour des livres semblables; tant les modes littéraires tournent dans un cercle fermé !
Je prends encore quelques lignes au hasard dans un essai de Karamsine sur les sciences : « Les fleurs des Grâces embellissent toutes les conditions; le laboureur instruit s'assied après son travail sur les tendres gazons, avec son aimable compagne, et il n'envie pas la félicité du plus luxueux satrape. »
Maintenant, rapprochez ce passage, dans une lettre de l'historien à son frère : « Il n'y a plus moyen d'acheter un bon cuisinier; on ne vend que des ivrognes et des voleurs de la dernière catégorie. »
Entendez-vous l'ours dans la bergerie? Toute la Russie d'alors tient dans cee deux citations, avec ses moujiks déguisés en villageois de Florian, sa barbarie native sous un vernis d'élégance empruntée.
Cependant, par le travail successif de tous ces écrivains secondaires, la langue se fait. C'est là leur véritable service, leur meilleure contribution au progrès intellectuel du pays. Karamsine s'en est acquitté pour la prose, commf Derjavine pour le vers; en moins de cent ans, l'idiome littéraire a été créé; il n'attend plus
que d'être manié par Pouchkiae pour fournir l'un des plus puissants instruments dont une littérature ait jamais disposé. — Est-ce à dire que rien dans cette période n'ait décelé les inclinations propres du génie russe, préparé ses évolutions futures? J'y trouve deux symptômes qui méritent notre attention : un premier soubresaut de réaction nationale, une violente poussée de mysticisme.
Ce même Kararasine joua un rôle politique bien différent de son rôle littéraire. Par une contradiction fréquente chez ses compatriotes, le lettré qui copie Rousseau est en politique un Vieux-Russe intransigeant. C'est avec des arguments tirés de Montesquieu qu'il combat les velléités libérales d'Alexandre. Opposé à l'émancipation des serfs, déjà agitée dans les conseils de l'Empereur, il se fait le champion de ce système qu'on pourrait appeler le moscovitisme, qui se nommera quarante ans plus tard le slavophilisme. Alors comme aujourd'hui, le cri des conservateurs, demandant qu'on se repliât sur le passé, partait de Moscou, où résidait l'historiographe de l'Empire. Karamsine lutte contre Spéransky, le ministre novateur et constitutionnel; au moment où celui-ci est ébranlé, en 1811, son adversaire adresse au souverain un mémoire fameux, De l'Ancienne et de la Nouvelle Russie, qui retourne l'humeur mobile d'Alexandre et porte le coup de grâce à Spéransky. On devance, dit l'auteur, les besoins de la Russie, « où il n'y a peut-être pas actuellement cent personnes sachant l'orthographe ». Il faut revenir aux traditions nationales et rompre avec les idées importées d'Occident. Aucun Russe ne comprendra les fictions constitutionnelles, la limitation du
pouvoir autocratique. L'autocrate puise sa sagesse en lui-même et dans l'amour de son peuple, conclut le mémoire.
De nos jours, M. Aksakof ne parlera pas autrement; toutes les revendications futures de l'école moscovite sont contenues en germe dans l'Ancienne et la Nouvelle Russie; Karamsine est l'ancêtre direct des slavophiles, du parti qui tiendra pour non avenues les réformes de Pierre le Grand, qui se proposera pour idéal la reconstitution d'une Russie autochthone, en dehors du mouvement européen. Comme ce programme politique deviendra avec le temps un programme littéraire, il importait d'en marquer la première apparition.
J'en dirai autant pour le mysticisme, cet élément essentiel de l'esprit russe, qui fait explosion sous le couvert de la franc-maçonnerie. Durant le règne de Catherine, les doctrines des théosophes, apportées de Suède et d'Allemagne, s'infiltrent en Russie; avidement accueillies par le petit cercle de littérateurs et de gens du monde que dirige Novikof, ces idées troubles prennent corps dans l'affiliation maçonnique. Les loges se multiplient à Pétersbourg et à Moscou; Novikof fonde la « Société amicale », un cénacle où passent la plupart des écrivains et des hommes d'État destinés à marquer sous Alexandre ; Karamsine en était Ces jeunes gens traduisent et répandent dans les écoles les ouvrages de philosophie piétiste qui foisonnent à ce moment en Europe. La Révolution française éclate; Catherine s'effraye des progrès de l'illuminisme, elle fait fermer les loges, saisir les livres suspects ; le mouvement est enrayé en 1792 par le procès et la condamnation de Novikof.
LE BOMAN RISSE. 31
Il reprend avec plus de force sous le règne d'Alexandre, encouragé cet(e fois par le souverain. On sait quel attrait ressentait l'ami de madame de Krudener pour tout ce qui confinait au mysticisme; on sait moins que cet engouement fut commun à toute la Russie intelligente de ce temps. Il n'y avait de faveur que pour les sociétés bibliques, les martinistes, les rose-croix, les swedenborgiens. Les plus vigoureuses intelligences cèdent à la contagion; Spéransky, le ministre réformateur, l'auteur du Code, le Russe qui eut le plus de génie après Pierre le Grand, Spéransky se console dans son exil en lisant Saint- Martin et Swedenborg; il écrit à Zeier pour lui recommander « la contemplation mystique en fixant un point, plutôt le nombril ' ». L'état d'esprit des hautes classes est fidèlement dépeint dans le roman historique de Léon Tolstoï, Guerre et Paix, en la personne de Pierre Bézouchof. Voyez le chapitre où est racontée l'initiation de Pierre à la franc-maçonnerie.
Sans doute cet état d'esprit n'est pas spécial au pays qui nous occupe : toute l'Europe de la fin du dix-huitième siècle en fut obscurcie, comme d'un brouillard avant l'orage; mais il trouva son terrain d'élection en Russie, dans une société déjà détachée de l'orthodoxie, possédée du besoin de croire à côté, profondément remuée par le grand effort de 1812, ne sachant plus que faire des forces secrètes déchaînées en elle. Chez un Novikof, un Spéransky, le mysticisme est la profesiation confuse de l'àme contre la philosophie négative des encyclopédistes, contre l'envahissement du rationalisme :
• Lettre de 1817, dans Y Archive rutte, année 1870.
nous retrouverons chez nos contemporains, un Tolstoï, un Dostoïevsky, cette même protestai ion opposée de nouveau à la dureté des sciences positives. Sous ce rapport comme sous bien d'autres, le règne d'Alexandre I" offrirait le sujet d'une curieuse étude, encore à tenter: c'est le point de formation de tous les grands courants qui agitent la Russie actuelle, après avoir disparu et cheminé sous terre pendant la compression de Nicolas. Inoffensives au début, les loges maçonniques n'avaient été que des laboratoires d'alchimie religieuse ; insensiblement, elles s'entr'ouvrirent à la politique, elles fournirent après 1815 les cadres d'une société célèbre, calquée sur le Tugendbund allemand, « l'Alliance de la Bienfaisance ». De là sortit la conspiration libérale des décembristes, écrasée en 1825. La crainte de nos idées révolutionnaires et les cruels souvenirs de 1812 déterminèrent un brusque changement dans l'orientation de la Russie ; un éloignement momentané succéda à la docilité qu'elle témoignait jusqu'alors aux influences françaises. L'Allemagne, l'alliée avec qui l'on avait combattu pour la délivrance commune, hérita de notre magistère. Ce revirement devait être d'une grande conséquence pour la littérature. Pendant tout le dix-huitième siècle. nous avions dressé l'esprit russe à l'imitation classique ; il s'en détourne en même temps que de nous ; les Allemands vont l'instruire au romantisme.