‹ Le roman sentimental avant l'AstréeChapitre 11 sur 192 · Déjà traité dans LEscoufle, Le Busant, etc · texte numérisé non relu

Déjà traité dans LEscoufle, Le Busant, etc

d'abord parce qu'il se répandit peu et ne put être connu que par les manuscrits * et aussi parce qu'on n'y voit guère transparaître sous la forme allégorique, sensiblement imitée du Roman de la Rose, l'histoire réelle que l'auteur a voulu, dit-il, y représenter « par paraboles ».

Si charmant que soit le Petit Jehan de Saintré'^, si finement qu'y soient déduites les leçons d'amour et de salutaire doctrine données par la Dame des Belles Cousines au gentil « enffant d'honneur », il est trop évident qu'on ne peut rattacher au genre qui nous occupe ce roman où le sentiment a si peu de peu de place, ce pittoresque et ironique tableau de la société chevaleresque. La seule chose qu'il nous faille retenir de l'œuvre d'Antoine de la Sale, c'est qu'elle marque un point important dans l'évolution du roman, puisqu'il s'y dégage nettement du merveilleux, sinon de l'aventure, et se préoccupe de situer la fiction dans un cadre réel.

Par le ton, comme par le sujet, le Romani de Jehan de Paris ^ s'oppose bien plus nettement encore au genre sentimental. Quel que soit d'ailleurs l'intérêt des Illustrations de Gaule et Singularités de Troie^ et quoiqu'on y trouve contés, en un épisode d'une grâce souvent poétique, les amours pastoraux de Paris et d 'Œnone, on

1. Le plus ancien, et le plus beau, est celui de la Bibliothèque Impériale de Vienne. (Voir P. Durrieu, Blhl. École des Chattes, LUI, p. 138.) Celui de Paris sur lequel a été fait l'édition Quatrebarbes (Paris, 1845, 4") est postérieur. Personne n'a vu une prétendue édition de 1503,

2. Composé en 1459, imprimé pour la première fois en 1518 : VUystoyre et plaisante cronicque du petit Jehan de Saintré et de la jeune dame des belles cousines sans autre nom nommer. Paris, Micbel le Noir, f", goth.

3. Composé dans les dernières années du xv® siècle : la première édition connue est celle de Lyon, Pierre de Saincte-Lucie, 4°, goth., s. d. [avant 1532].

4. Les deux premiers livres ont paru à Lyon, Estienne Baland, 1509- 1512; la première édition des cinq parties semble être celle de Paris, Ph. le Noir, f°, s. d. [vers 1520].

ne peut non plus s'arrêter à la diffuse et pédante composition de Jean le Maire.

La courte Hystoire de Messij'e Floridan et de la belle Ellinde publiée en 1518, chez Michel Le Noir*, à la suite du Petit Jehan de Saintré, mais rédigée bien des années avant ^, n'est que la première de nos « nouvelles tragiques ».

Au début, un petit roman d'amour, à peine esquissé. La gente pucelle Ellinde a donné son cœur k Messire Floridan ; mais par ses parents elle a été « promise à mariage sans son sceu à ung vieil seigneur ». Floridan l'enlève : et là la narration change aussitôt de caractère. Dans la campagne les fugitifs sont attaqués par quatre « mauvais garçons ». Ils tuent Floridan, ils entourent Ellinde, vont lui faire violence. Elle tire à part l'un d'entre eux, lui promet de lui céder s^il renvoie les autres et quand elle est seule avec lui, pour sauver son honneur, elle se frappe mortellement « avec un petit cousteau qu'elle avoit ».

C'était là, paraît-il, une histoire véritable. Maître Nicolas de Clamenges en avait fait mention en une de ses Epîtres, et Rasse de Brinchamel assure que cette « adventure piteuse » lui « a été baillée et récitée par gens notables dignes de foy et de credence ».

Un autre récit en prose, imprimé à peu près dans le même temps, La Conqueste du Chasteau d'amours coîiquestee par Vumilité du beau doulx^, est une sorte de

1. Cy commence la ires piteuse hystoire de messire Floridan jadiz chevalier et de la très bonne et vertueuse damoyselle Ellinde et de leurs

piteuses fins, f, 8 ff.

2. L'auteur, Rasse de Brinchamel, était le contemporain et l'ami d'Antoine de la Sale : c'est sur sa demande, nous dit-il, qu'il avait entrepris la publication de cette « histoyre honorable ».

3. Impression goth., 10 fF. non chiffrés. Sans lieu ni date. Figures. La Bibliothèque nationale possède le seul exemplaire connu. (Rés. p. Y2 215.)

conte de fées où paraît sans cesse l'intention morale. Le Château d'amour et le cœur de la Dame, offerts pour récompenses au chevalier qui viendra à bout de trois entreprises très difficiles, ne sont ici que dejs symboles. L'auteur veut, dit-il, faire entendre que bonté et humilité sont les vrais moyens de gagner les biens de ce monde et d'entrer plus tard « au royaulme de paradis ». Ces deux exemples paraissent assez significatifs. D'une part, le fait divers; de l'autre, le conte moral; tous les deux présentés sans originalité et sans art : voilà à quoi peut s'élever, en dehors du roman chevaleresque, la fiction en prose de ce temps. Les auteurs semblent incapables de développer soit par l'étude directe de la vie, soit par l'interprétation des œuvres antiques, pourtant lues et admirées, cet élément sentimental que justement alors laisse se perdre le roman d'aventures.

Sur ce point, comme sur tant d'autres, la rencontre de la France et de l'Italie a été féconde. L'Italie a apporté les idées et elle a fourni les modèles. A la longue tradition de notre littérature bourgeoise qui ne voit dans l'amour que ses réalités brutales ou ses conséquences comiques elle oppose une passion ardente, frémissante, dangereuse, ennoblie par l'image toujours présente de la mort. Aux monotones abstractions de nos poètes de cours féodales, à ces « Amants », à ces « Dames », si impersonnels qu'on jugeait même inutile de leur donner des noms, elle oppose son individualisme intense et profond. Elle oppose enfin à une existence étroite, diminuée, contrainte par la discipline religieuse, l'idéal d'une vie plus large, plus complète, où tout l'être s'épanouit et se développe librement selon la nature et selon la beauté.

A notre point de vue, l'action de Boccace a été particulièrement décisive. De lui procède, à n'en pas douter, un des genres les plus considérables du roman moderne. C'est surtout par lui que nos auteurs et notre public ont compris ce qu'il peut y avoir d'émotion délicate, voluptueuse ou tragique dans de simples histoires du cœur.

On verra bien en quel sens s'est exercée son influence personnelle — et, d'une façon plus générale, celle de l'Italie — si l'on compare à l'histoire de Troïlus et de Briséida, telle que Benoît de Sainte-More l'a rapportée, non sans vigueur, mais un peu sèchement, dans le Roman de Troie, le poème de Filostrato, composé par Boccace sur la même aventure, où l'amour s'exprime avec une couleur, une éloquence, une puissance de séduction jusque-là inconnues, où tout respire, malgré la monotonie des plaintes, la lièvre contagieuse de la passion. Nous ne pouvons insister ici sur ce rapprochement. Entre 1442 et 1445 le Filostrato a bien été mis en prose française, et avec une ardeur convaincue, par Louis de Beauvau, sénéchal d'Anjou; le succès de cette traduction nous est même attesté par le grand nombre des manuscrits qui l'ont reproduite : mais, comme les premiers imprimeurs n'ont pas recueilli ce Troïlus ^, rien ne nous prouve que le xvi^ siècle l'ait connu.

C'est par d'autres œuvres que s'est faite l'initiation.

Dès 1414, Laurent de Premierfait avait achevé, avec la collaboration du frère cordelier Antonio d'Arezzo, la

1. On en trouvera le texte, précédé d'une étude très nourrie sur les variations de la légende, dans les Nouvelles Françaises du XI V^ siècle, publiées par L. Moland et C. d'Héricault, en 1858, dans la Bibliothèque Elzévirienne. Les éditeurs avaient attribué la traduction à Pierre de Beauvau, père de Louis ; cette thèse a été combattue par A. Lecoy de la Marche {Le Roi René, 1875, II, p. 177) et définitivement réfutée par M. Henri Hauvette {Bulletin italien, 1907, fasc. IV, p. 21 et suiv.).

traduction du Dec amer on ^ . Elle est imprimée une première fois en 1485 ^, une seconde fois vers 1503 : elle n'est plus rééditée jusqu'à l'année 1521^. Il faut croire que notre public n'était pas encore assez familiarisé avec les mœurs italiennes pour en aimer chez Boccace l'exacte et vive peinture, et surtout qu'il n^avait pas le goût encore assez formé pour goûter l'esprit et la grâce légère dont il relève les contes les moins nouveaux ou sauve les situations les plus risquées. La grosse gaieté du Pogge convenait bien mieux à ces âmes peu subtiles. Quoiqu'il loue, dans les Cent Nouvelles Nouvelles, « le très orné langaige » de Boccace, c'est aux Facéties qu'Antoine de la Sale emprunte des sujets, plutôt qu'au Décaméron.

Deux contes cependant se détachent de bonne heure du gros recueil et, pour des raisons différentes, deviennent assez vite populaires.

L'un est le dixième récit de la dixième journée : l'Histoire de Grisélidis.

On sait que Pétrarque, gravement malade, tout proche de sa fin, retiré dans sa maison d'Arquk, y lut pour la première fois le Décaméron. Il fut si touché par le dernier conte qu'il Tapprit, nous dit-il, par cœur et que, pour la joie et le profit de ceux qui n'entendaient pas

1. Antonio avait traduit en latin le texte italien et Laurent avait mis le latin en français. Les « deux translacions » avaient été commencées en mai 1411 : elles furent « acomplies » le 15 juin 1414 (B. N., F. fr. 129, — Arsenal, ms. 5070). Cf. Henri Hauvette, De Laurentio de Primofato. Paris, 1903, 8°.

2. Bocace, Des Cent Nouvelles, translaté en françoys par maistre Laurens du premier fait. Paris, Anth. Yerard, f°, goth. (28 nov. 1485).

3. Le livre Cameron (sic) aultremeut surnommé le Prince Galllot qui contient cent nouvelles recomptées en dix jours par sept femmes et trois jouvenceaulx... Nouvellement imprimé à Paris en la grant rue Sainct Jacques à l'enseigne de la Roze blanche couronnée [1521], 4°, goth. — Id. Paris, 1534, 1537, 1540, 1541, 8°, goth.

« le vulgaire thuscan », il l'adapta en langue latine ^ Ce fut cette version de Pétrarque qui se répandit d'abord chez nous, bientôt multipliée par l'art nouveau de l'imprimerie ^.

Elle passa en français au moins dès 1484^ et fut réimprimée plusieurs fois dans cette langue*".

L'histoire était bien connue en France, et depuis longtemps Marie de France l'avait dite : un fabliau l'avait plus longuement rapportée. Mais elle revenait d'Italie, transformée par un art savant qui avait su marquer les étapes de l'invraisemblable épreuve, en faire un petit drame poignant, mettre en vive lumière ce miracle unique de douceur. Les cœurs les plus durs n'y pouvaient rester insensibles; il semble pourtant que, dans la version nouvelle comme dans l'ancienne légende, on ait cherché alors moins une source d'émotion qu'un exemple à proposer. En cette fin du xv^ siècle, époque réaliste où le rôle des femmes était rabaissé, les maris trouvaient là un modèle de résignation féminine qu'ils

1. Notons en passant que le nom de Grisélidis est de l'invention de Pétrarque. Boccace avait appelé son héroïne Griselda. La lettre latine de Pétrarque sur la patience de Grisélidis est datée du 4 juin [1373]. C'est de Pétrarque que Chaucer dit tenir cette fable qu'il a appelée la Fable du Clerc dans les Cantorbery Taies.

2. Une première édition sort, vers 1470, des presses d'Ulrich Zel : Epistola Francisci Petrarche laureati poète de historia Grisélidis mulieris maxime constantie et patientie, 4°, goth.. 11 fF. — Id., vers 1470, 4°. — Id., 1473, K — Id., après 1480. Lutetiae Parisiorum, P. Gandoul, 4°, s. d., 16 ô'., etc.

3. Par conséquent, avant l'impression de la traduction des Cent Nouvelles par Laurent de Premierfait : Cy com.mence la histoire et pacience de Grisélidis..., s. 1. n. d. [Vienne en Dauphiné, Pierre Schenck], 8°, goth., 20 fF. — L Histoire et patience de Grisélidis, s. 1. n. d. [Lyon.'] 8°, goth., 14 fif. — V Histoire de la constance et patience d^une famé la quelle se nommait Grisilidis, tr. du lat. de Franc. Petrarcha en françois, à Brehant Lodeac par Robin Foucquet, 1484 (18 janvier), 4°, 14 S.

4. La patience Grisélidis Marquise de Salaces. Paris, à l'Enseigne de TEscu de France, s. d., 4°, goth. — Id. Paris, Jehan Trepperel, 1500, 4°, goth., 11 ff. — Id. Paris, Noël le Coq, s. d., 8", lettres rondes, etc.

avaient plaisir h mettre sous les yeux de leurs compagnes. Tout le talent de Boccace n'a pas réussi à changer à leurs yeux la signification du conte : il est resté comme une leçon de doctrinal^; il figure dans le Parement des dames, à l'article de « l'espinglier de patience - )> ; au milieu du xvi^ siècle il portera encore ce sous-titre : le Miroiter des femmes çei'tueuses ^. Le jour où dans la société aristocratique la condition des femmes se relève, la nouvelle, en tant qu'épisode détaché, se classe nettement dans la littérature populaire où se maintiendra si longtemps le principe de l'inégalité des sexes. Au commencement du xvii® siècle, elle est encore de ces livres dont on recommande la lecture aux fils de bourgeois et marchands* et Charles Sorel nous dit, dans ses Remarques sur le Berger Extravagant, que « les gens de village la lisent et les vieilles gens la racontent aux enfants, encore qu'elles n'ayent jamais ouy parler du Decameron ny de son auteur^ ».

1. Le titre d'une édition [vers 1495] est assez explicite : Singulier et proufitable exemple pour toutes femmes mariées qui veullent faire devoir en mariage envers Dieu et leurs marys et avoir louenge du monde, hystoire de dame Grisilidis, s. 1. n. d., 4°, goth.., 14 £F.

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