‹ Le roman sentimental avant l'AstréeChapitre 146 sur 192 · Melite et Statiphile, V \, b · texte numérisé non relu

Melite et Statiphile, V \, b

moderne et, pour donner un exemple de cette ce libre imitation » des anciens dont l'Arioste, dit-il, a offert aux Français le modèle, il choisira justement le IV® livre de V Enéide^.

Dans V Açertissement et dans la Préface des Amours de Lintason et de Pallinoé, le sieur de la Regnerye expose tout un programme de la nouvelle école romanesque où se marque très nettement la même tendance. Pourquoi emprunter des sujets chez autrui? Est-ce qu'ils manquent chez nous? « Ordinairement nous adjoustons plus de foy et donnons plus d'auctorité à quelque histoire estrangere ou fabuleuse, vuide de toute utilité qu'à celles de nostre pays : bien qu'il n'y aye aujourd'huy nation au monde de laquelle le François en doive mandier, pour les rares evenemens qui naissent tous les jours parmy nous, tant des effects de la fortune que de l'Amour. » Il

1. V Académie de V Art Poétique, Paris, Jean de Bordeaulx, 1610, in-S», p. 253 et 254 : « Ainsi donc, si je Toulois imiter en ceste façon la fortune et les Amours d'Enee et de Didon, en la personne d'un Prince que je nommeray Lisimont, je diray que ce Prince estant en Mer avec une armée de cent Galères, pour aller guerroyer et conquérir quelque Royaume sur la coste de Barbarie, seroit contrainct par les vents qui s'oposeroyent à son voyage de prendre autre route et d'aller mouiller l'ancre en un bord de qui le Païs seroit commandé sous le règne d'une Princesse encore fille et laquelle ayant receu Lysimont en sa principale ville maritime et en estant devenue esprise d'amour, comme luy aussi d'elle, l'auroit espousé. Que quelque temps après, Lysimont par les charmes d'un faux rapport reputant sa femme infidelle se r'embarqueroit au desceu d'elle, et luy envoyeroit pour tout adieu et confort une lettre, en laquelle il la taxeroit cruellement de luy avoir esté desloyale, et luy attesteroit qu'il ne reviendroit jamais vers elle. Lors cette Princesse entrant au desespoir et au dueil extrême par ceste fausse accusation et pour l'absence de son mary feroit briser un Diamant qu'elle auroit eu de luy pour la foy de leur mariage, et le beuvant avec du vin, elle s'en empoisonneroit ainsi, dont il s'en ensuivroit sa mort, après plusieurs plainctes qu'elle auroit faictes contre la rigueur et légère inconstance et opinion de son mary. »

Remarquons, en passant, que, dans cette transposition de la légende, c'est une raison humaine (un faux rapport) qui se substitue à cette forme de la fatalité qu'est l'inflexible volonté des dieux.

suffit donc de regarder autour de soi : « Ce n'est pas que nous n'ayons des yeux, mais peu s'en servent. )>

La suite de ce développement nous conduit à une seconde idée, non moins importante.

11 ne suffit pas que les sujets soient français et modernes : il faut encore qu'ils aient, sinon un fondement réel, au moins les apparences de la vérité. Le goût est passé des invraisemblances et du merveilleux excessif des fictions chevaleresques. Le sieur de la Regnerye déclare donc qu'il a voulu raconter « une histoire très véritable, et si récente qu'elle sera cogneue d'un chacun^ », et cette histoire, il s'est fait un devoir de la dire aussi simplement, aussi « naïvement » qu'il l'a pu. S'il l'avait jugé à propos^ il aurait bien été capable de « faire voir sa Pallinoé eschaufaudee sur un théâtre, habillée à la Grecque ou à la Romaine ». Il a préféré <( représenter sa malice d'un style bas et germain de la vérité »; car il sait « qu'un langage affecté oste beaucoup de foy d'une histoire ».

Il y a là évidemment une intéressante préoccupation de réalisme. Bien peu des écrivains du temps ont profité de cette dernière leçon : on n'en trouve guère qui se soient avisés de donner de la vraisemblance à leurs récits par la simplicité et le naturel du style. Mais presque tous ont eu le même souci de ne raconter que des histoires contemporaines et la même prétention de les faire passer pour véritables.

« Histoire autant véritable et advenue qu'agréable à lire », dit Rezé du Désespéré Contentement (Tamour (1599); « histoire, non seulement véritable, mais presque sceue de tout le monde », dit Du Souhait des Amours de

LE ROMAN SENTIMENTAL. lO

Poliphile et MellonimpJie (1599); Les Proprietez d'Amour (1601)^ du même, s'annoncent comme une « Hystoire véritable )> ainsi que \ Erocaligenesie ou la Naissance d'un bel amour (1602). « Ce n'est point un compte fait il plaisir, dit l'auteur à^Yrion et Pasithee (1601), et despourveu de vérité : aussi j'ose me promettre que la seule certitude vous le rendra assez recevable. »

En tête de La Vivante Filonie (1605), Faure assure qu'il n'a pas usé « de la liberté d'une invention fabuleuse », mais que sa narration est fondée « sur une vérité que ses yeux et son ouye peuvent tesmoigner )>. Il est certain, en effet, que le principal personnage de ce roman, Florixlaux, « seigneur de la plus illustre maison des Comtes de lAllemaigne », n'est autre que le comte de Furstenberg, protecteur de l'écrivain : « c'est lui, ditil, qui m'a mis la plume en main pour lui représenter ses flames ».

Beaucoup d'autres déclarent pareillement qu'ils ont été les témoins des incidents qu'ils rapportent et qu'ils ont dû changer les noms de leurs héros « pour reprimer aucunement la trop grande curiosité^ ». Beaucoup encore citent leurs sources. Tel récit est « authorisé de plus de dix personnes ». La victime de La Perfidie d'Amour (1594) est, nous apprend Joseph de la Mothe, M. de l'Espinasse, « gendarme de la compagnie du Sieur de Castelnau, mou frère, et natif de Bazas »; il nous donne la date exacte de sa fin tragique ^, dont il a été si bien le témoin que son habit a été teint « du sang valeureux du mort^ ». Quelques-uns même laissent

1. Les Amours de Ly damas et de Myrtille (1594); Le duel de Tithamante (1603).

2. « Evénement très véritable survenu à la ville de Marmande le vingtiesme du moys de may mil cinq cens quatre vingts treze. »

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entendre qu'ils ont mis en roman leur propre aventure.

Pour bien marquer l'authenticité de leurs histoires, les auteurs ont grand soin de les localiser avec précision : ils ne manquent pas de nous dire de quel pays, de quelle ville leurs personnages sont originaires et il les font se mouvoir en des milieux très déterminés.

Un petit nombre situent leur intrigue amoureuse dans une cité italienne, principalement à Venise : dans ce cas, ils ont visité le pays ^ et sont capables d'établir exactement le décor. Nous avons ainsi, dans Le Martyre d'Amour (1603} et dans l'Histoire première de L'Enfer (T Amour, une description assez colorée de Venise, de (( la place de Realto », du Grand Canal sillonné de gondoles, des tournois, des mascarades, des « mille desbauches » du Carnaval, qu' « autorise une coutume vieille de plusieurs siècles », des défilés que font dans les petites rues, montées sur des genêts d'Espagne et suivies d'estafiers à leur livrée, les dames en bonnet de velours, en camisole de satin et en gregues à la matelotte brodées d'argent et de perles'.

Dans la très grande majorité des romans le cadre est bien français. Les événements sont représentés, souvent dans les lieux mêmes où ils se sont réellement produits, toujours au moins dans des coins de France parfaitement connus des auteurs, où ils ont pu guider leurs personnages avec une sûreté qui donne confiance.

La principale histoire de La Mariane du Filomene (1596) se passe dans une rue de Paris et dans une

1. ■ En France, dit J. Corbin dans Le Martyre d'Amour, on faict beaucoup d'estat des gentilshommes qui ont veu l'Italie et autres pais où l'on perfectionne son esprit et ses mœurs. »

2. JJEnfer cV Amour (1603). — L'action de Patrocle et Philomele (1602) et celle de La Chiaramonie (1603) se passent également à Venise.

petite île de la Seine « revestue d'arbres hauts et toufus et toute jonchée de plusieurs belles fleurs ».

C'est à Tours que commence l'amour d'Alisee et de Diane % d'abord au bal du gouverneur, puis « en la Forest d'Amour qui est une place proche d'une Eglise appellee sainct Martin, laquelle est remplie d'arbres, où tous les Gentilshommes et Damoiselles se vont promener après le souper en Esté )). Des Escuteaux place la première partie des Amours de Lydiam et de Floriande (1605) dans le château des parents de Floriande « sis en un petit enclave entre l'Anjou, la Touraine et le Maine ». La Chasteté s>iolee (1604), du sieur de la Place, nous transporte dans la « province de Poictou, non moins recommandable pour sa fertilité que fameuse par sa noblesse », et dans quelques riches demeures dont on déguise le nom « pour le respect du rang » de leurs propriétaires. Philopiste et Mizophile sont « tous deux de la belle Avignon- ». Les parents de Marilinde et ceux de Clidamant^ ont leur hôtel à Arles et la jeune fille est enlevée sur la grande promenade qui est « le long du Rosne », où il y a toujours « une infinité de noblesse ».

C'est dans Toulouse, sa ville natale, que Cloridon, revenant de la Cour, voit la charmante Melliflore et le récit de leurs premières rencontres est mêlé de quelques intéressants détails sur la vie mondaine en province. C'est dans le couvent des Feuillantines de Toulouse que Melliflore veut s'enfermer quand elle croit avoir perdu son amante

1. La Constance d'Alisee et de Diane, par E. G. Lyon, Cl. Morillon, 1602, in-12.

2. Les Généreuses Amours de Philopiste et de Mizophile, tous deux de la belle Ai'ignon, 1603, in-12.

3. Les Véritables et heureuses Amours de Clidamant et de Marilinde, par des Escuteaux, 1603, in-12.

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