CHAPITRE XIII Le style précieux
Le fait que ces romans ont été ainsi des manuels de civilité et de beau langage donne une certaine importance à la question de la forme. Par eux on peut voir quelle sorte de style était alors en faveur dans la société polie. Il est manifeste que les auteurs ont apporté à cette société les modèles qu'elle souhaitait : ils se sont visiblement appliqués h dépouiller leur expression de ce qu'elle pouvait avoir de personnel pour atteindre un certain idéal convenu et, à quelques exceptions près, on peut dire qu'ils ont tous parlé la même langue.
Le premier défaut de cette langue est donc la banalité. On chercherait vainement ici des accents de passion sincère comme nous en avons noté dans les Angoysses Douloureuses ou dans VAmant j^essuscité. Même lorsque les romanciers rapportent — cela arrive, nous l'avons vu — leur propre aventure, ils se font scrupule de rien laisser paraître qui trahisse leur souffrance intime, car une émotion vraie ne pourrait se soumettre à l'étiquette si bien réglée du cérémonial de la galanterie.
Cette langue se conforme encore au préjugé mondain en se dégageant de l'archaïsme et, d'une façon gêné- J raie, de tout ce qui sent l'érudition. Dans la bonne compagnie on juge déjà fort ridicules les femmes qui
FIN DU XVl^ ET COMMENCEMENT DU XVI l" SIECLE 319
{( pensent que c'est bien parler et pindariser que d'escorcher la langue latine^ ». On ne se moque pas moins de ceux qui essaient de se singulariser dans les conversations, « amenans des mots ou si antiques ou si nouveaux que peu de gens les cognoissent" )). « Il est requis qu'on use de termes usitez et communs^. » Les auteurs évitent donc tout ce qui pourrait donner à leur style une apparence érudite : termes de sciences*, mots et tours latins, allusions à la vie des Grecs et des Romains^, à leur histoire ou à leur mythologie ^ Cela paraîtrait maintenant le fait d' « un pédant evanté ' )>. Dans la forme, aussi bien que dans le choix des sujets, prévaut cet air de modernité qui a toujours plu aux gens du
1. Les Esguillons d'Amour, par L. D. G., S"" de Grivesne, Paris, A. du Brueii, 1599, in-12, Discours IV, f° 53, a.