Ibid., f 43, b
4. C'est tout à fait une exception que Myrtille parlant des « estoilles erratiques, des planettes et de la Sphère » (P 8, a) : Les Amours de Lydamas et de Myrtille sont de 1594, et l'œuvre d'un provincial.
5. L'auteur des Amours de Palemon appelle, une fois, le couvent : « le cloistre des vestales » (f" 5, a); mais ces façons de parler sont devenues très rares.
6. Il faut, bien entendu, mettre à part les deux ou trois romans dont le cadre, légendaire ou mythologique, est pris de l'antiquité. 11 faut encore faire une réserve pour une des premières oeuvres de cette période, La Mariane du Filomene (1596), où l'on trouve, par exemple (f" 43, b), cette poétique invocation au « luisant flambeau de la nuict » : « 0 blanche claire Diane ! o belle fille de Latone, combien est grand cet avantage que tu as sur toutes les puissances célestes d'estre seule exempte du joug fascheux de ce cruel enfant de Venus, à qui tous les autres Dieux et Déesses de l'Olimpe fleschissent le genoil et rendent obéissance... Là où tu t'esgayes à ton plaisir en la troupe de tes Nymphes, plus gentilles parmi les bois et forests, eux se tourmentent et travaillent après leurs folles amours, leurs passions et jalousies, avec mille inquiétudes, mille peines et langueurs, »
7. L'expression est de Pierre de Deimier dans son Académie de l'Art Poétique (1610), p. 281. Il ajoute : « Geste façon d'escrire ainsi, avec telle abondance d'allégation de fables, avoit faict haïr aux Seigneurs et aux Dames de la Cour les Poësies qui portoyent les noms et les discours de ces Deïtez antiques. •
monde et particulièrement aux assemblées féminines.
Mais pour parler à la moderne, les héros et les héroïnes de nos histoires n'en parlent pas plus simplement. Ce langage « usité et commun )>, au moins dans les matières de galanterie, manque singulièrement de naturel. Ce n'est pas la seule fois que l'exagération de la politesse ait conduit à TafFectation. Mais il est curieux de trouver dès la fin du xvi*" siècle l'exemple d'une société qui ayant aristocratisé, raffiné pour son usage le sentiment si ordinaire qu'est l'amour, a cru encore l'ennoblir en en compliquant l'expression.
L'affectation du style n'est évidemment pas pareille chez tous les romanciers : mais je ne vois que l'auteur de ce charmant petit roman allégorique, La Monophile^ qui y échappe tout à fait. Certains l'exagèrent à plaisir : ce sont principalement des provinciaux^ qui, pour bien faire voir qu'ils n'ignorent rien du bel usage, atteignent aux dernières limites du mauvais goût. Mais les plus modérés, ceux qui racontent avec une relative simplicité les incidents de leurs courtes histoires, ceux-là mêmes ont leurs pages ridicules, et ce sont toujours celles où ils reproduisent les lettres et les conversations de leurs amants"-. C'est là qu'il faut surtout se faire valoir, se distinguer à tout prix du parler vulgaire, dépasser en ingéniosité ses prédécesseurs ou ses rivaux. On arrive ainsi tout droit à la préciosité.
Des tendances à la préciosité, on en peut rencontrer bien avant cette époque. La métaphore prolongée, par
1. Spécialement les auteurs gascons, les de la Mothe, les du Périer, les d'Intras, etc.
2. On pourrait donner comme exemple La Constance d'AIisee et de Diane (1602), où le ton du récit est assez naturel et où les conversations (p. 24 et suiv.) sont du plus fâcheux galimatias. Même remarque pour Le Bouquet de la Feintise (1610), de Bernard Astier.
exemple, n'est pas absente du Roman de la Rose, ni même des poèmes antérieurs; elle fleurit, comme on sait, à la fin du xiii^ siècle et au xiv^; on la trouve en plus d'un passage des Illustrations des Gaules. Au xvi*^ siècle on n'aurait pas de peine à relever des exemples de style maniéré ou figuré*. Mais jamais ces défauts ne s'étaient répandus auparavant d'une façon si générale ni si continue. Ils étaient jusque-là plutôt exceptionnels, tandis que nous voyons, sous le règne de Henri IV, toute la littérature mondaine envahie presque subitement par le mauvais goût.
Ce défaut nous est-il venu, comme on l'a dit si longtemps, de l'Italie ou de l'Espagne? En vérité rien ne le prouve. A la date où nous sommes on ne peut faire intervenir l'influence, d'ailleurs si exagérée, de Marino et de Gôngora. Marino n'est venu en France qu'en 1615. Gôngora n'a été connu, même en Espagne, qu'en 1605, lorsqu'on a pu lire quelques-uns de ses vers dans les Flores de poetas ilustres d'Espinosa. D'ailleurs à ce moment sa poésie était encore claire, vive et facile, d'un tour familier et naturel. Vers 1600, en Espagne, l'école du culteranismo n'existe pas encore. L'Italie a peut-être agi
1. Pour ne citer que des fictions en prose et des plus voisines de notre époque, la Camille^ de Pierre Boton (Paris, J. Piuelle, 1573, in-16) est un modèle de style emphatique, précieux et contourné. — Dans le tome 1°'' des Histoires Tragiques (1568, nouv, xviii*), Belleforest appelle les sourcils d'une dame : « ceste belle voûte de deux arcs distinguez également et teints d'une couleur d'ebene » ; il écrit un peu plus loin : « Ceste-cy defermant quelquefois le serrail de ses lèvres decouvroit deux rangs de perles si finement blanches que l'Orient deviendroit honteux... » — Dans Le Printemps d'Yver (1572), où d'ailleurs ces traits-là sont rares, on trouve déjà quelque chose qui ressemble à « l'effronté qui ne rougit pas »:«... vous faire entendre mon angoisse par lettres, qui ne rougissent point, comme j'eusse peu faire » (f° 346, a); on lit un peu après (f° 347, a) : « Durant ces propos, Amour, qui s'estoit mis en embuscade, plongeoit ses aisles aux larmes de l'amant et les dessechoit en la bruslante poictrine de la Damoyselle ».
LE EOMAN SENTI3fE:*TAL. 21
davantage : les galanteries compliquées et les concetti des pétrarquistes du xv^ siècle et de leurs successeurs avaient pénétré chez nous et par nos poètes et par la cour à demi italienne des Valois et l'on sait combien, justement à la fin du xvi^ siècle, un Desportes ou un Bertaut et, avec eux, les versificateurs des Muses Ralliées ou de V Académie des modernes poètes françois, Sponde, Porchères ou Motin, ont donné dans ces grâces afifectées*. Il est possible que par là et peut-être aussi par certains recueils de Lettere Amorose la contagion italienne nous ait quelque peu atteints.
Mais cette corruption du goût peut s'expliquer autrement que par une influence étrangère. L'absence d'idées et de grands sentiments, la limitation étroite des sujets^ la banalité des thèmes imposés, le désir impatient d'assurer le triomphe de Tesprit de politesse, l'importance démesurée attribuée ainsi à la forme, tout cela devait conduire presque fatalement à la préciosité des auteurs et des gens du monde, médiocrement cultivés d'ailleurs, épris de modernisme, affranchis de toute
1. Dans les vers amoureux qui abondent dans nos romans on rencontre un assez grand nombre de développements qui semblent calqués sur ceux des strambottistes italiens; nous en avons déjà cité un (p. 299); en voici deux autres que nous trouvons dans Les Amours de PoUphile et Mellonimphe (1599), de Du Souhait :
F" 69, b, ce début d'un sonnet :
Mes vers, enfans d'humeur, humeur de mon esprit, Allez haiser la bouche et le sein de ma dame, Baisez lui ces beaux yeux, dont la flamme m'apprit La froideur de sa glace et l'ardeur de ma flamme.
Baisez lui ces cheveux où l'amour me surprit, Lui laissant en ostage et mon cœur et mon ame...
F° 89, i, ce fragment de stances :
Vous estes tout de feu, et je suis tout de glace. Comme glace je fonds aux raions de vos yeux r Mais vouu avez ainsi que le soleil des cieux La glace dans le cœur, et les feux à la face.
admiration à l'égard des grandes œuvres antiques ou étrangères^ et que rien par conséquent ne préservait des excès et des maladresses.
Tous les procédés ordinaires du style précieux se retrouvent dans les romans de cette époque, aussi bien que dans ces manuels de conversation et ces recueils de lettres qui ont, avec les romans, fourni les modèles du <( bien dire » :
Les alliances de mots : « une façon farouchement douce ^ », « une douce rudesse^ », « une main audacieusement craintive* », « un déplaisant contentement », « faiblement fort », « agréablement fascheux" ».
Des termes retournés, pour le plaisir de produire un vain cliquetis de mots : « l'un la merveille des beautez, l'autre la beauté des merveilles »; « ses beautez font naistre autant de fiâmes que de désirs, et de désirs que de flames »; « ils naissent en mourant et meurent en leur naissance^ »; « elle est l'honneur de l'Orient, l'Orient de l'honneur; elle est le Soleil de la beauté, la beauté du Soleil ' » ; « adieu, soleil du monde, ou plustost monde de soleils* ».
Les pointes et le bel esprit : « Pour ne brusler mon papier à tant de diverses flammes, je tairay les siennes ^ ».