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CHAPITRE VI

Influences espagnoles : « La Prison d'amour »

et les « Amours d'Arnalte et de Lucenda »,

de Diego de San Pedro.

Notre roman sentimental doit beaucoup plus à l'Espagne qu'on ne serait tenté de le croire. Elle nous a familiarisés avec ce genre de fictions en nous les présentant sous la forme qui répondait le mieux aux conventions traditionnelles, c'est-à-dire enveloppées d'allégories ou enfermées dans un cadre chevaleresque. On peut dire que ces romans espagnols qui tout d'un coup pénètrent en France, de 1526 à 1539, en compagnie de l'immortelle Célestine^, ont été chez nous une transition nécessaire.

Le premier qui nous arrive est la Prison d'Amour de Diego Fernàndez de San Pedro.

De l'auteur nous ne savons que fort peu de choses : il vivait au temps des Rois Catholiques, il fut au service de Don Pedro Girôn, maître de l'ordre de Calatrava; il composa des vers amoureux et des poésies dévotes qui figurent dans les cancioneros. Sa Carcel de Amor, qu'il dédia h Diego ïlernàndez, gouverneur des pages, ne fut sans doute pas imprimée avant 1492 ^ Rééditée maintes

1. Traduite pour la première fois (sur une version italienne) en 1527. Paris, Gallioc du Pré, in-8°, goth.

2. La prenière édition connue est celle de Séville : Sevilla, por quatre alemanes coupaneros, 3 mars 1492, in-'i°, goth.

fois en Espagne^, elle fut traduite en Italie, dès 1513, par Lelio Manfredi^, et c'est sur cette version italienne que fut faite notre première traduction française publiée en 1526 ^

Le début du roman est d'un symbolisme étrange.

Un jour, s'étant égaré dans une sombre vallée, l'auteur voit venir vers lui un chevalier a l'aspect redoutable, tenant de sa main gauche un écu d'acier luisant et portant en sa main droite une image de femme gravée dans une pierre très claire. Derrière lui marchait un homme abattu, gémissant et tout embrasé par les rayons de feu qui partaient de l'image.

Cet homme parle à l'auteur avec un accent de mortelle angoisse et le supplie de le secourir en sa détresse. Touché de pitié, l'auteur se met à le suivre et après avoir longtemps marché par des lieux solitaires, il se risque à interroger le chevalier à l'air farouche :

Tu sçauras, répond-il, puis que le veulx sçavoir, que je suis principal officier en la maison du dieu d'amours, et me nomme par mon nom Désir, et avec la forteresse de cest ecu détiens les espe-

1. Burgos, 1496; Logrono, s. d.; Séville, 1509; Burgos, 1522; Saragosse, 1523; Séville, 1525 (pour ne parler que des éditions antérieures à 1526). Cf. D. Marcelino Menéndez y Pelayo, Tratado historico sobre la primitiva novela espanoîa. Madrid, 1905, p. 324.

2. Huit rééditions, au moins, de cette traduction italienne de 1515 à 1546.

3. La Prison d'Amours laquelle traicte de Vamour de Leriano et Laureoley faict en espaignol, puis translaté en tusquan et nagueres en langaige françoys; ensemble plusieurs choses siiigulieres à la louenge des dames. Paris, Galliot du Pré, 1526, in-8% goth., 87 fF., fig. [Priv. du 8 mai 1525. — Ach. dimp. du 6 mars 1526.]

Le translateur dit avoir reçu la traduction italienne de Manfredi de la main « d'un Ferraroys, mon bon et singulier amy, en le premier voyage que le roy Françoys premier du nom a fait en Lombardie pour la conqueste de son estât ultramontain (1515) ». Cette traduction ae peut donc pas être, comme on Va dit, de Gilles Corrozet (né en 1510). Elle est de François Dassy, dont la Bibl. Nat, possède un ms. (F. F., 24.382) : La Prision d'Amour (sur vélin, miniatures).

rances, avec la beaulté de ceste ymage cause les affections avec lesquelles je brusle et enflambe les vies, comme tu peulx veoir en ce prisonnier que je meine en la prison d'amour.

Cette prison est située au plus haut sommet d'une haute montagne et elle semble toucher le ciel. Elle est fondée sur une roche escarpée, soutenue par quatre piliers de marbre violet : trois statues de « métal painct » se dressent à son sommet : l'une « tannée )>, l'autre grise et l'autre noire, et chacune d'elles tient à la main une chaîne merveilleusement forte.

Le chevalier et sa victime pénètrent dans cette enceinte : après avoir roulé bien des « tristes et travaillantes pensées », l'auteur se décide à y entrer à son tour. Il s'engage dans un escalier très obscur, il passe par des portes de fer que non sans difficulté des gardiens lui ouvrent, il arrive enfin au plus haut étage et se trouve dans une vaste salle où il voit assis sur un siège entouré de flammes le captif qui l'a appelé à son secours. Il brûle sans se consumer et deux femmes dolentes, dont les yeux sont remplis de larmes, tiennent sur sa tête une couronne de fer armée de pointes qui le transpercent.

Quand l'auteur a tristement contemplé ce tableau, le prisonnier prend la parole et lui explique le sens de tout cet appareil symbolique.

Je suis, lui dit-il, Leriano, fils du duc Guersio, né dans ce royaume où tu es, qui se nomme Macédoine. Mon malheureux destin m'a rendu amoureux de Lauréole, fille du roi aujourd'hui régnant. Au lieu de combattre les premiers mouvements de mon cœur par la raison, je les ai confirmés par ma volonté, et c'est ainsi que j'ai été vaincu par Amour, lequel m'a fait conduire en cette sienne maison. La pierre sur laquelle la prison est

fondée est ma fidélité; les quatre piliers de marbre sont mon entendement, ma raison, ma mémoire et ma volonté. Des trois images que tu as vues sur le haut de la tour, peinte chacune de sa couleur, l'une est Tristesse, l'autre Angoisse et la troisième Travail : les chaînes qu'elles ont sont leurs forces, par lesquelles elles tiennent mon cœur attaché, afin qu'il ne puisse recevoir aucun soulagement. Le siège de feu où je suis torturé, est ma juste affection. Les deux dames qui font peser sur mon front la couronne du martyre sont l'une Peine et l'autre Passion.

Maintenant, ajoute-t-il, que tu connais ma misère, je te supplie d'aider à ma délivrance en faisant connaître à Lauréole l'état dans lequel tu m'as vu.

Ici s'interrompt la partie allégorique du roman. Une partie sentimentale commence, dont le thème est la conquête d'un cœur par les procédés et selon les règles de l'amour courtois.

Le zèle infatigable de l'auteur, que n'effraient pas les périls des longs voyages, permet au prisonnier d'échanger avec Lauréole une suite de messages. La tendre humilité de ses lettres adoucit peu à peu les rigueurs de la princesse. Elle s'accoutume insensiblement à un amour qui l'avait d'abord offensée : son trouble, qu'elle ne dissimule pas toujours, sa parole hésitante, ses rougeurs subites laissent deviner que sa sensibilité s'éveille. Leriano comprend que le moment est venu pour lui de reparaître à la cour de Macédoine. Les conversations continuent alors l'œuvre que les lettres avaient commencée, jusqu'au jour où Lauréole laisse échapper un aveu pudique, presque aussitôt regretté.

Là la narration change pour la seconde fois de caractère et nous nous trouvons jetés en pleine aventure chevaleresque.

Un rival, Persio, dénonce au roi les amours de Leriano et de Lauréole. Le roi fait enfermer sa fille dans un château. Combat en champ clos entre Leriano et Persio. Leriano, vainqueur, coupe la main droite de son ennemi.

Persio, chevalier déloyal, se venge bassement. Il produit de faux témoins qui jurent avoir vu les deux amants parler ensemble en des lieux suspects et à des heures déshonnêtes. Lauréole est condamnée à mort. Leriano, prévenu, arrive h temps pour la délivrer, il l'emporte dans une forteresse qu'il défend contre toute l'armée royale.

Le siège est interrompu par la confession d'un des faux témoins qui avoue son mensonge. Le roi reconnaît publiquement la vertu de Leriano et de Lauréole : il est prêt à leur accorder les réparations qui leur sont dues.

Mais une fiction dont le commencement était si lugubre ne pouvait se terminer heureusement. Le dénouement en est à la fois douloureux et raffiné : on y reconnaît le goût de l'Espagne.

Au moment où Lauréole serait libre de suivre l'inclination de son cœur, elle se persuade que son honneur lui défend d'être heureuse. Cet honneur est si scrupuleux, d'une telle délicatesse qu'il ne peut pardonner à Leriano d'avoir été l'occasion, même innocente, d'injustes soupçons : il commande à Lauréole de ne plus revoir son amant.

L'auteur, qui a été de ces amours le confident attendri, reçoit en pleurant le dernier message de la princesse. Il le porte a Leriano comme un ordre de mort : car il n'ignore pas qu'en bonne galanterie on ne doit pas survivre à de pareils coups ^

1. « Quant me veiz seul commençay tant fort a plorer que d'envoyer hors très grant gémissement ne me povoye contenir : pour certain

Leriano l'entend bien ainsi : il a eu de l'amant courtois l'humilité et le discrétion, il en montre maintenant la patience et la soumission aveugle. Il est content de mourir, parce qu'il peut ainsi donner à sa dame une preuve de son obéissance ^

Il se couche donc sur un lit où il ne veut manger ni boire, « ne s'ayder de chose qui peust substanter la vie, se nommant tousjours bien heureux pource qu'il estoit venu a temps de faire service a Laureole puis qu'il la privoit d'ennuy et de fascherie ^ ».

La nouvelle que Leriano va se laisser mourir se répand à la cour et dans le royaume. Tous ses parents et amis viennent le voir et tentent de le détourner de son dessein. Son fidèle compagnon, le chevalier Theseus, essaie de lui prouver que son sacrifice est déraisonnable « en lui recitant maulx infinis des femmes ». Mais alors, sur son lit d'agonie, devant un cercle nombreux de gentilshommes et de dames, Leriano « se recordant que Laureole estoit femme » entreprend l'apologie de ce sexe à l'honneur duquel il immole sa vie.

Il énumère en bon ordre, avec la logique pédante du temps, les arguments qu'on peut invoquer, qu'on avait déjà tant de fois invoqués pour la défense des femmes^.

j'eusses esleu pour le meilleur demourer mort en Macédoine que retourner vif en Castille... Et quant j'arrivay a Leriano luy donnay la lettre [et] après lavoir reue [je luy dy] qu'il ne se resjouyst et ne receust consolation, puis que tant de raisons luy estoient pour lesquelles il deToit mourir : lequel me respondit que plus que devant me tenoit pour sien (pource que pour son bien lui donnoye conseil). » (Ed. de Paris, 1526, î° 68, b.)

1. « Il se monstroit amy des douleurs, sesjouyssoit avec les tourmens, aymoit les tristesses, iceulx nommoit ses biens pour estre messagiers de Laureole, il les logeoit en son cueur et festoyoit en son entendement..., les pryoit que tost achevassent ce qullz voyoient a faire : affin que Laureole fust servie. » {Tbid., t° 69, a.)

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