‹ Le roman sentimental avant l'AstréeChapitre 30 sur 192 · Vers 794 et suiv · texte numérisé non relu

Vers 794 et suiv

Or avoumes l'uis et l'entrée De la tour veùe et moustree...

4. Des ténèbres « oscures et noires », des « serpentiaus menus » dont les morsures sont cuisantes :

Çou sunt les douces souvenances Des regards et des contenanches, Des simples fais et des biaus dis... (Vers 1151 et suiv.)

des serpents plus redoutables qui vomissent » feu et flame » :

Ce sunt embrasié desirier

De l'acoler et dou baisier... (Vers 1197 et suiv.)

puis tous les maux « qui d'amors vienent » :

... Complaindre, plorer, gémir,

Degieter, détordre et frémir,

Le geijner et le vellier,

Le crampir et l'estendillier,

Le tressuer, le tressaillir

Et l'amagrir et le pallir... (Vers 1455 et suiv.)

loyales amours. La conclusion même de cette intrigue a bien quelque rapport avec celle de la Belle Dame sans merci) d'Alain Chartier. Ce qu'il y a peut-être de plus personnel dans le roman, c'est la plainte de la mère de Leriano, cette protestation d'une tendresse vraie et humaine contre la tyrannie d'un amour artificiel : mais il ne s'agit là que d'un court épisode et qui passe presque inaperçu.

En somme aucun des éléments de la Prison à^ Amour n'est nouveau. Elle ne marque aucun progrès dans les idées; on pourrait même dire qu'elle recule, puisque, se présentant au seuil de l'âge moderne, elle a tous les caractères d'une œuvre du Moyen Age. Il nous semble cependant (et c'est la raison pour laquelle nous y avons insisté) qu'elle a rendu en France, comme en Espagne, un service très réel.

D'abord elle a fait accepter la fiction sentimentale en l'embellissant de quelques prouesses chevaleresques. Et, d'autre part, tout en conservant les caractères essentiels de l'amour courtois, elle a fait entrer dans cet amour resté jusque-là trop abstrait, trop impersonnel, un peu de réalité. Elle dessine d'une façon bien vague encore les figures des personnages, elle les situe dans les décors d'une géographie bien légendaire : pourtant elle les dessine et elle les situe; elle marque (au moins du côté féminin) les étapes de la passion, les circonstances qui la font progresser, ou qui la contraignent, ou qui la refroidissent. En un mot, l'amour n'est plus seulement un thème lyrique, il commence à avoir une histoire : il peut donc être raconté et raconté en prose.

Cette nouveauté rencontra d'autant moins de résistance qu'elle s'offrait plus enveloppée d'agréments conventionnels. Même le caractère lugubre de l'ouvrage s'accordait

heureusement avec la teinte uniforme de tristesse qu'avait répandue la poésie sur de semblables sujets. On peut croire enfin que le public français, tout nourri de l'idée chrétienne et qu'étonna sans doute un peu l'inspiration païenne de la Fiatnmette, était tout préparé à accueillir ce dogme du sacrifice à la foi amoureuse qui est, en somme, l'idée morale de la Prison (T Amour.

Nous avons dit plus haut que la traduction française de la Prison avait paru en 1526. Une seconde édition en est donnée l'année suivante*, une troisième en 1528^, une quatrième en 1533^.

En 1552 seulement est publié un remaniement de cette traduction, un peu meilleur et qui a sans doute été fait d'après l'original espagnol^. Le succès, on le voit, s'est un peu interrompu à mesure qu'a pénétré dans notre littérature un esprit plus moderne^. Mais bientôt la Prison d'Amour reparaît, avec le texte espagnol en regard du texte français % entrant ainsi dans cette série

1. La Prison d'Amours..., s. 1., in-8°, goth., 60 fif., fig. [Achev. d'imp. du 21 mai 1527.]

2. Lyon, Olivier Arnoullet, in-4°, goth., 32 £f., fig. [Achev. d'imp. du 11 avril 1528.]

3. Paris, A l'Enseigne de Sainct Nicolas, 1533, in-8°, lettres rondes, 84 ff.

4. Elle suit pourtant d'assez près la première, mais elle en rectifie assez heureusement le sens, ce qui n'était pas inutile,

5. ïl faut noter cependant qu'une édition du texte espagnol est donnée à Paris en 1548 (c'est un des premiers textes espagnols publiés en France) : Question de Amor y Carcel de Amor, en Paris, en casa de Hernando Caldera [Regnault Chaudière], 2 part, en 1 vol. in-8°, 1548 {La Carcel de Amor tient là 96 fF.). On connaissait également en France la version italienne : la Bibliothèque Nationale possède un exemplaire de la traduction de Lelio Manfredi (Venise, 1546), avec la signature de Montaigne.

6. Carcel de Amor, la Prison d'Amour en deu.T langages, Espaignol et François, pour ceulx qui fouldront apprendre Vun par l'autre. Anvers, Jehan Richart, 1556, in-16; — Id., ibid., 1560, in-16; — Id. Paris, Corrozet et Robert le Mangnier, 1567, in-16. [A la fin, quelques Epitaphes de plusieurs Dames Illustres, tr. d'ital. en fr.] ; — Id. Paris, R. le Man-

d'éditions bilingues qui ont tant servi en France à la difî'usion des langues étrangères et où n'ont jamais figuré que des livres vraiment populaires.

L'on admet généralement que Diego de San Pedro avait écrit avant la Carcelde Aîiior son autre petit roman : les Amours d'Arnalte et de Lucenda : on en a une édition espagnole datée de 1491 S par conséquent d'une année antérieure à la première édition connue de la Carcel. Comme au point de vue de la composition les deux ouvrages présentent des analogies assez frappantes, l'on suppose qu Aimalte et Lucenda a été la première ébauche de la Carcel^ l'œuvre définitive.

On peut trouver cependant que l'histoire d'Arnalte et Lucenda est d'apparence sensiblement plus moderne : en tous cas elle n'a été mise en français que treize ans après la Prison d'Amour^; elle ne doit donc venir ici qu'en second lieu.

L'auteur nous rapporte qu'ayant entrepris un voyage, il s'égare dans un désert : après avoir erré longtemps, il arrive à une forêt et, guidé par une fumée qui s'élève, parvient à la maison d'un gentilhomme, « laquelle il avoit nouvellement en cest endroit fait édifier, et estoit entièrement painte de couleur noire, depuis le fondement jusques à la summité d'icelle ».

gnier, 1581, in-16 ; — Id. Lyon, B. Rigaud, 1583, in-16; — Id. Paris, N. Bonfons, 1594, in-12; — Id. Paris, Galiot Corrozet, 1595, in-12; — Id. Lyon, Rigaud, 1604, in-12. En tout, une édition espagnole en France; quatre éditions de la première traduction et neuf de la traduction remaniée.

1. Tractado de aniores de Arnalte e Lucenda enderesçado a las damas de la reyna nuestra senora [dona Isabel]. Burgos, Fadrique Aleman, 25 nov. 1491, in-4'', goth., non folié.

2. L'Amant mal traicté de s^amye [tr. par Nicolas de Herberay, seigneur des Essarts]. Paris, 1539, in-16 [Envoi par Tautheur au Seigneur de Saint-Gelais, abbé du Reclus, son bon seigneur et singulier amy : un buitain].

Auprès de la maison il ne voit que des gens accablés de tristesse et parmi eux un plus triste encore : c'est le maître et seigneur, qui s'avance au-devant de l'hôte et l'introduit chez lui en le prenant par la main.

Le soir est venu : le voyageur se couche et s'endort. Mais à plusieurs reprises d'étranges bruits le réveillent : dans la demeure mystérieuse on pleure, môme la nuit, on y chante « en pitoyable musique, complaintes et gémissements mortelz * ».

Le lendemain, le seigneur conduit l'étranger dans la chapelle où se dresse un « monument couvert de noir » qui est « le dernier logis » qu^il s'est préparé, et là il lui raconte son histoire afin qu'il la fasse entendre aux dames « non moins sçavantes que discrètes » et qu'ainsi elles sachent le mal qu'une d'entre elles lui a fait souffrir sans raison.

Le chevalier est né à Thèbes et il y a longtemps séjourné en la cour du roi Cadmus.

Un jour qu'il avait été assister aux obsèques d'un des principaux de la ville, il y remarque la douleur de la fille du mort « laquelle se monstroit tant triste que sans repos avoit entre ses mains et ses cheveux une mortelle guerre : tellement que la plus part d'iceulx estoient sur ses espaules arrachez et espars ». C'était Lucenda.

Dès qu'il l'a regardée, Arnalte se sent vaincu par l'amour. Il rentre en hâte chez lui pour cacher son trouble : quelque temps après, il écrit une lettre que Lucenda déchire sans la lire sous les yeux du messager. La veille de Noël, ayant appris que Lucenda devait aller à matines, il « s'accoustre en damoyselle » et « avec tel habit conforme au sien » ayant eu facilité de s'appro-

1. Ed. de Paris, Jean Longis, 1546, in-16. Edition non foliée.

cher d'elle, il risque un timide aveu qui n'est pas mieux accueilli. Une seconde lettre reste sans réponse. Découraofé, il s'enferme dans sa maison et il continue à v (( ramer la galère de ses passions ».

Cependant il ne peut si bien dissimuler son mal « qu'il ne soit descouvert par les fumées de ses soupirs et l'embrasement de son cueur ». Sa sœur Belisa s'émeut de ce désespoir, elle va parler à Lucenda qui refuse de l'entendre. Arnalte se résout h quitter pour toujours la cour de Thèbes.

Lucenda l'apprend et alors — est-ce un mouvement de coquetterie qui change subitement les dispositions de ce cœur insensible? — elle se décide à écrire, mais non sans se reprocher une si prodigieuse audace, capable de « maculer son honneur » :

O quantesfois j'ay retiré ma main de ce papier pour ne t'escrire ! Mais, helasl qui seroit celle qui de tes importunitez se pourroit défendre? Tu as doncq' maintenant repos en ton travail, asseurance en tes doutes, et dequoy te glorifier, sans aucune occasion de te contrister. J'ay sceu de ta sœur que tu f'en voulois aller. Ma lettre t'asseurera de l'ennuy que ce me seroit. Car qui ne peult estre cause de nul bien, ne doit moyenner aucun mal. Encores qu'à te dire vray, j'ay plustost soupçonné estre tromperie qu'asseuree départie. Toutesfois si tu as pensé me décevoir, je t'avise que tu Tas fait.... Ta sœur m'a tant asseuree de ton tourment, et ses pleurs m'en ont donné tel tesmoignage, que non seulement je l'ay creu : mais en ay esté tres-ennuyee et dolente. En manière que je ten ay voulu aviser par ceste letre : de laquelle je te prie te contenter, sinon tu pourras perdre en moy ce que tu y as conquis... »

Belisa apporte la lettre à son frère.

Et de son sein tira la letre, qui m'aportoit respit de la mort, laquelle je prins et longuement la tins es mains, sans me pouvoir persuader qu'il fust possible qu'un tel heur me peust estre avenu : ains pensois estre enchanté. Toutesfois mon cueur s'asseura, et

reprins mes espritz. Puys baisant ceste letre tant heureuse et les mains de celle qui l'avoit aportee, me mis à en faire lecture. Et qui m'eust à l'heure regardé au visage, il eust peu aysément juger le plaisir dont j'estois surprins : car la vertu de la letre m'avoit aporté un nouveau taint, et un bien si grand, qu'il seroit impossible le pouvoir estimer : veu que de trop grand ayse l'ame presque ravie cuyda habandonner mon corps pour laisser plus de place à ce nouveau plaisir.

Un peu après, Arnalte obtient une faveur plus rare encore : Lucenda consent à le voir.

Mon angustie fut muée en toute ioye, cognoissant avoir obtenu une si grande victoire. A l'heure l'ame et le cueur festoyoient ces heureuses nouvelles, à l'heure Amour me caressoit : de sorte que n'ayant rien, je ne desirois plus.

Le rendez-vous est donné dans la chapelle d'un couvent. Arnalte implore la faveur de baiser les belles mains de sa dame. Lucenda ne se défend pas trop et comme elle se persuade que cette dernière concession a définitivement (( navré son honneur )>, on peut prévoir que, n'ayant plus rien à sauver, elle se laissera mener plus loin encore :

Las ! dit-elle, combien ton importunité a eu plus de pouvoir que ma defence. Qui seroit celle qui pour croire à toy n'eust esté à soy mesmes infidèle. Helas que la persuasion des hommes envers nous autres femmelettes est dangereuse!... Ah! triste Lucenda, tu es maintenant la serve, et toy, Arnalte, triumphant de ceste victoire...

Fier du succès présent et rassuré sur l'avenir, Arnalte croit pouvoir s'éloigner pour quelque temps de la cour. Il se rend dans un domaine de sa sœur très voisin de la ville, il y reprend ses jeux, ses exercices favoris, il y retrouve son teint clair, sa force et sa première santé.

Mais, un jour qu'il partait pour la chasse, de sinistres

présages viennent l'inquiéter. L'air, de pur qu'il était, devient « nubileux et plein d'orage » ; ses lévriers hurlent; un faucon qu'il portait sur le poing subitement tombe mort. Comme il se trouvait alors sur le haut d'une colline d'où il pouvait apercevoir la demeure de Lucenda, il croit y remarquer une agitation inaccoutumée et jusqu'à lui montent des bruits « de tabourins et de hauxboys » ; cela lui paraît étrange, « d'autant que la saison n'estoit convenable a telz esbatz », et longtemps il reste là, pensif, regardant de loin cette maison.

La chasse ne le tente plus; il revient à petits pas vers sa sœur et il lui trouve « la face tant triste que c'estoit merveille » ; elle a à lui apprendre un cruel malheur : « A l'heure me déclara que ce jour Lucenda avoit esté mariée avecq' Yerso, que je tenois tant à amy. »

A ce coup, Arnalte « tumba en la place si rudement que ceulx qui estoient présents l'estimèrent transi ».

« Puys, ajoute-t-il, aussi tost que je peus respirer, je prins les letres que j'avois receuës de Lucenda et les mis en pièces, entrant en tel desespoir que je m'arrachois la barbe et les cheveux. »

Il fait vêtir ses serviteurs de deuil, il pense à mourir. Mais une servante de Lucenda étant venue lui dire de sa part qu'on l'a mariée contre son gré, la colère l'emporte sur la douleur et il envoie un cartel au traître Yerso, à l'ami déloyal à qui il avait si souvent confié ses peines d'abord, puis ses espérances.

Le combat a lieu sous les yeux du roi, Yerso est tué : Lucenda est veuve. Arnalte a le droit de penser qu'elle va disposer à son profit de la liberté qu'il lui a rendue. Mais les sentiments de cette étrange fille sont encore une fois changés : elle pleure maintenant l'époux que ses parents lui avaient imposé, elle regarde Arnalte comme

« son mortel ennemy » et, pour être sûre de ne plus le revoir, elle s'enferme dans un monastère.

C'est depuis ce jour que le triste chevalier, au fond des bois, dans sa maison « painte de couleur noire », se lamente en attendant la mort.

On voit que les deux œuvres de Diego de San Pedro sont bien, en réalité, disposées d'après le même système : d'abord un préambule funèbre, où se marque déjà le caractère douloureux de la fiction ; puis une histoire d'amour, dont les péripéties sont à peu près pareilles : découragement, espoir, confiance, une première épreuve après laquelle tout n'est pas encore perdu, un retour d'espérance, puis le désespoir absolu, définitif.

Mais on voit aussi comme dans Arnalte et Lucenda l'intrigue est dégagée de ces éléments disparates qui compliquent et alourdissent la Prison d'Amour. Ici ni tableau allégorique, ni digression inutile (comme la Défense des Dames); un seul épisode chevaleresque, et très court : le combat en champ clos. L'intérêt est concentré sur l'action sentimentale.

Sans doute tout n'y est pas également intéressant : l'entière soumission du chevalier à la dame est une attitude consacrée; la tradition imposait presque à l'amant cette humilité plaintive, à la dame cette humeur capricieuse et hautaine. Mais ce qu'il y a de remarquable dans cette action, c'est qu'elle est extrêmement simple (la plus simple peut-être qu'on eût encore vue, la Fiammette mise à part) et qu'elle est encore très affranchie des circonstances extérieures. Le seul obstacle matériel que rencontre Arnalte, il l'écarté vite en supprimant son rival : c'est contre une force morale, la volonté de sa dame, qu'il se heurte au début et, à la fin, se brise.

Assurément la psychologie est encore là trop som-

maire, et particulièrement cette Lucenda, dont les variations font tout le sujet, reste pour nous trop mystérieuse. Sa résolution dernière est tout à fait inexpliquée. A-t-elle aimé Yerso, le jour où il est devenu son mari? Comme Lauréole, a-t-elle été offensée dans son orgueil si susceptible par le scandale d'un combat public dont elle a eu l'air d'être l'enjeu?

Ce caractère énigmatique du personnage nous déconcerte un peu: mais il ne semble pas avoir choqué les contemporains. Peut-être même ont-ils eu plaisir à exercer Ik-dessus leur sagacité, et c'était là pour les conversations une assez belle matière.

On trouvait, d'autre part, dans ce petit roman des lettres, des déclarations, des plaintes, des prières souvent pathétiques qui devaient être pour les amoureux d'excellents modèles. — Enfin et surtout dans Arnalte et Lucenda, comme dans la Prison d'Amour, comme dans la Fiammette^ on avait la satisfaction de voir quelqu'un souffrir par l'amour. Autrefois on avait aimé et plus tard on aimera à voir représenter des âmes tendrement unies, obstinément fidèles, luttant ensemble contre les coups du sort. Pour le moment, ce qui paraît touchant pardessus tout, c'est lïnfortuoe, la détresse d'un amant qui n'est pas payé de retour ; que ce soit la femme, comme dans la Fiammette, ou l'homme, comme dans les deux romans de San Pedro. Le titre qu'avait choisi pour cette histoire le premier traducteur est déjà assez significatif : X Amant mal traictè de samye\ mais nous avons sur ce point un témoignage encore plus net. Nous le trouvons dans un roman de 1555, sur lequel nous aurons à revenir et où l'influence ai Arnalte et Lucenda est d'ailleurs manifeste : V Amant ressuscité de la mort d'amour :

Dans le préambule du III'^ livre *, une dame demande à l'auteur de lui réciter les histoires et amours d'Eneas et de Dido et aussi, ajoute-t-elle, « de ce paovre amant duquel j'ay oublié le nom : tant y a qu'il me semble que quelquefois vous l'appelliez le mal traitté de s'amye ».

C'est Arnalte, ma dame (dy je), et celle qu'il aymoit s'appelloit Lucenda. La fortune des quelz je suis prest de ma part vous conter.

L'auteur commence donc à faire à l'assistance « le discours de ce petit traité » :

En quoy j'aperceuz je ne sçay quautefois presque toute la compagnye en larmes et pleurs, mèmement à l'endroit du mariage de Lucenda avec Perso [sic), des aparances qu'en eust Arnalte; aussi sur la departye d'Arnalte et de sa sœur, et pareillement en quelques autres lieux au commencement.

Non certes qu'eu mon oraison eust aucune force ou vertu d'éloquence qui exprimast ou tirast ces larmes : ains pour la grande pitié et compassion de l'amour de ce paovre amant et de son traittement et recompense.

Et, comme on va passer au récit de Virgile :

Or ça, dit un autre interlocuteur, sera il possible que vous nous puissiez faire une Dido plus amante qu'estoit Arnalte? Sera il possible que vous nous descriviez un Eneas plus cruel et rigoreux, plus mal traittaut s'amye Dido, que Lucenda a esté envers Arnalte ?...

On faisait sans doute un honneur excessif au Traité (TArnalte et de Lucenda en le rapprochant ainsi du lye livre de VEnéide. Mais il faut bien reconnaître que peu de livres furent alors aussi populaires que ce petit roman simple et pathétique.

1. V Amant resuscité de la mort d'amour, en cinq livres, par Theodose Yalentinian. Lyon, M. Roy et Loys Pernot, 1555, in-4°, p. 98 et 99.

La qualité de la traduction ne fut sans doute pas étrangère à ce succès. On sait quel cas fit le xvi^ siècle du style de Des Essarts. Sans parler du témoignage assez postérieur d'Estienne Pasquier*, en 1565, dans son Premier Dialogue^, Jacques Tahureau le nomme « avecques révérence et honneur, tant pour un coulant langage, liaison de propos, que pour une douceur et fluidité de parolles dont il a usé outre tous ceux qui se sont meslez devant luy d'écrire en nostre vulgaire ». La « grâce et naïfve beauté de l'expression » fit donc valoir Arnalte et Lucenda, comme elle allait faire valoir V Arnadis .

La traduction, faite directement sur l'espagnol, parut, nous l'avons dit, en 1539, un an avant les quatre premiers livres de YAmadis de Gaule. Deux nouvelles éditions en 1546^, une quatrième en 1547*, une cinquième en 1548% une sixième en 1550^. — En 1553, une septième édition ", bilingue celle-là, portant en face de la traduction française, non la rédaction originale, mais la version italienne du florentin B. Maraffi faite sur le français de Des Essarts. Toutes les éditions qui suivent

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