Trad. de 1585, VII, f° 452, a
LE ROMAN SEMTIUBKTÀL.
l'inconnu que le sort a mis sur leur chemin, elles se sentent incapables d'échapper à son prestige, elles se rendent sans lutte à sa merci. Fiammette se donne, à la première occasion : l'occasion seule manque à Hélisenne.
Que l'amour ait été pour toutes deux une source de douleurs et d'angoisses, en peut-on douter, puisque c'est justement là le thème essentiel des deux ouvrages? 11 est visible aussi que, comme celui de Fiammette, l'amour d'Hélisenne est une fièvre des sens (elle l'avoue plus naïvement que sa sœur italienne quand elle parle de ses regards impudiques, de ses rêves voluptueux) : c'est l'âpre morsure du désir physique dont Vénus définit si bien la force irrésistible dans le premier chapitre du roman de Boccace.
Au point de vue de l'expression des sentiments les deux ouvrages présentent encore des analogies assez frappantes. Cette expression, dans l'un et dans l'autre, parait assez vite monotone, parce que les sentiments eux-mêmes manquent de nuances. Comme ils atteignent presque dès le début leur paroxysme, toute progression est impossible et la plainte ne peut pas devenir plus émouvante.
Les deux auteurs essaient de réveiller l'intérêt par des procédés analogues. Comme Boccace, la dame de Crenne abuse de la rhétorique et surtout de l'érudition. Pour exprimer, par exemple, l'intensité de sa passion, elle ne trouve pas de meilleur moyen que de la comparer (III, vu) à celle de Démétrius pour Almya, de Léander pour Héro, ou de Jupiter pour Europa. Quand elle veut rendre le dernier degré du désespoir, il faut qu'elle évoque le souvenir de Portia, « qui fina sa vie par avaller des charbons ardens », de Bérénice, « qui se précipita et jetta en bas de la haulte tour de Crète », et
même celui, moins attendu, des « Sagontes et Abidiens qui, craignans Hannibal de Carthage et Philippes roy de Macedone, bruslerent et ardirent leurs biens et maisons et eulx mesmes ». Si d'ailleurs elle est sur ce point un peu plus discrète que Boccace, c'est moins par peur de sembler pédante que par insuffisance de culture et elle s'excuse, comme d'une infériorité, de sa « condition fœminine qui n'est tant scientificque que naturellement sont les hommes* ».
Pour la mythologie, l'auteur des Angoysses en use autant que Boccace : mais tandis que Boccace la fait volontiers intervenir sous forme de songes ou de visions, Madame Hélisenne l'emploie surtout à colorer d'une teinte poétique certaines réalités de la vie, les phénomènes naturels, les changements de l'heure ou de la saison ^. Elle confond aussi librement que lui le paganisme et le christianisme. Fiammette, après avoir invoqué Vénus, allait à l'église demander le retour de son Pamphile au « très grand gouverneur du haut Ciel et gênerai arbitre de tout le monde ^ », puis elle revenait à Jupiter, c( très souverain guide » et au lumineux Apollo^. De même Hélisenne cite comme des autorités de valeur égale saint Augustin, « monsieur Sainct Grégoire » et le Timée du divin Platon; elle appelle en même temps à