Le romancero du pays basque
Le vraisemblable n'ayant jamais besoin d'être vrai, il suit presque nécessairement qu'en ce monde il n'y a de vrai que ce qui n'est pas vraisemblable : vous devez donc croire à l'authenticité de la petite histoire que nous donnons comme préface à ces compositions littéraires, dont le lecteur ne peut manquer d'être charmé comme nous-même.
C'était un beau dimanche, seul jour de la semaine où il soit permis à quelques rares familiers de pénétrer dans le cabinet de V auteur ou du traducteur, comme il vous plaira. Après toutes les précautions les plus minutieuses pour ne pas déranger, ici les feuilles manuscrites d'un volumineux
ouvrage historique dont la France et la Grande- Bretagne ne tarderont pas à s'entretenir; là, les épreuves d'un monument religieux restitué dans son texte primitif par de savantes recherches ; plus loin, la pile de livres précieux dont un exemplaire ferait l'envie et l'orgueil d'une bibliothèque publique; sur une chaise, des autographes capables de tenter la cupidité d'un honnête homme; dans une corbeille, des lettres qu'on regrette de ne pouvoir emporter pour se faire aux frais d' autrui une réputation de feuilletoniste très- spirituel , j'avais fini par me frayer, à travers le dédale, une petite voie, et par trouver, près d'un carton entr' ouvert, une place dont on voulait bien m' accorder la possession pour un quart-d'heure.
Ce titre attrayant de Romancero du Pays Basque excita ma curiosité. Profitant du calme où me laissait la préoccupation du Maître, absorbé par quelque vieille chronique anglo-normande, je dévorai seize petits cahiers, dont chacun contenait une des nouvelles fraîches et poétiques que vous pouvez connaître aujourd'hui, grâce à mon heureuse indiscrétion.
— Sont-ce bien là des productions de vos terres?
dis~je en interrompant sans scrupule le Maître au milieu de ses travaux.
— Qu'est-ce à dire? Voudriez-vous leur appliquer le proverbe qui flétrit le vin du crû?
— Non, certes! mais il me paraît qu'au lieu de démontrer par bons arguments et raisonnements philosophiques que le peuple basque est aussi poétique que peuple du monde, vous auriez dû vous borner à publier ces ballades à la suite du livre qui vous a conquis un royaume en partage avec une tête quasi-couronnée.
— Sans doute; mais ces bluettes
— Ah! je comprends, vous macphersonnisez aussi; vous refaites l'Ossian basque, et vos prétendues traductions sont des originaux modernes. A force d'étudier les Basques, Basque vous-même vous voilà devenu, pareil à ces enfants du conte, qui, pour punition d'avoir singé les aveugles et les estropiés, devenaient eux-mêmes impotents et manchots.
Sa défense me parut faible; la peau du traducteur laissait par maint endroit percer un bout d'oreille, et la seule conclusion un peu certaine que je pus tirer de ce débat fut que, sans être absolument de provenance basque, ces poésies n'étaient
point cependant de pures imitations, mais, comment dirai-je? des études, où l'assimilation devenait parfois assez complète pour qu'il fût impossible de distinguer le passage traduit de la strophe imitée.
— Quoi qu'il en soit, repris-je, vous feriez de ces Muettes (pardonnez-vous à vous-même le mot) un charmant recueil, dont on penserait ce qu'on voudrait, mais qu'on lirait à coup sûr, qu'on relirait même sans songer à l'auteur, car on serait captivé par l'intérêt de l'œuvre. Je trouve à ces fleurs un sauvage parfum de montagne que je ne laisserais certes pas évaporer dans votre tiroir poudreux.
— Y pensez-vous? Moi qui, par de longs et pénibles travaux, ai conquis en Europe une place de savant et d'érudit ! Mais il suffirait du simple soup çon de poésie ou d'esprit pour renverser l'échafau dage élevé par trente ans de veilles. Une ballade euscarienne, dont je serais dûment convaincu d'être l'auteur, tuerait mon Pays Basque et me déposséderait de ce que vous vous amusez à nommer mon royaume. Puis, que de clameurs et d'attaques! Mille gens qui, par moi seul, ont su que les Basques existaient encore, acharnés sur ces poésies,
me convaincraient de pseudo-escuara dans les passages les plus authentiques ; on mettrait en pièces mon œuvre, hélas! bien fragile, et tous verraient dans les morceaux, qui du serbe, qui du danois, qui de l'arabe, qui de l'écossais, qui du basbreton. . . .
— Et tous peut-être auraient raison. Mais les juges sensés n'ignorent pas que les poésies primitives offrent un fonds commun d'idées, d'images, et même de tours et d'expressions, qui permettent des rapprochements, et peuvent même autoriser des confusions à dérouter les plus habiles. Qui vous empêcherait de répondre que....
— J'ai plus et mieux à faire, mon ami; mais si ces ballades vous ont plu, ce dont je suis du reste enchanté, car je me sens moi-même un faible pour ces traductions, tendresse aveugle de père pour ses enfants moins favorisés de la nature, eh bien ! substituez-vous à moi; mettez-les en lumière, je vous devrai le plaisir de les lire; car, depuis longtemps, je me prive d'y jeter les yeux pour ne pas céder à la tentation.
Il me faisait encore mille recommandations ; me conseillait des retouches, dés additions, des sup-
pressions surtout; — je n'entendais déjà plus, et j'emportais ces feuilles, que je vante avec toute la liberté d'un homme qui n'a fait que les présenter à l'imprimeur.
On voit bien que ces ballades, si ballades vous voulez les nommer, ont été composées avec une certaine vue d'ensemble, et qu'elles prétendent faire envisager, sous ses divers aspects, l'existence du peuple basque. Chaque nouvelle incarne, pour ainsi dire, sous nos yeux des traits de mœurs intéressants, et change en personnages vivant, dansant, faisant l'amour, jouant à la paume et maudissant la douane, des remarques historiques dont la profondeur serait, à coup sûr, moins pittoresque et moins frappante que le drame lui-même et le spectacle de la vie.
Le Basque est avide, curieux, entreprenant; mais il aime son pays avec l'énergie du montagnard, qui ne veut faire fortune que pour revenir en grand seigneur étaler son opulence au pied de ces Pyrénées dont l'air pur gonfle son âme. Aussi, prête-t-il d'abord une oreille attentive aux chants de cette sirène qui lui conte qu'au-delà de l'Adour il est des terres où l'or se mêle aux pierres du
chemin, où les diamants étincellent sous la pioche du laboureur; mais tout à coup la pensée qu'il pourrait mourir loin du champ qui Ta vu naître, qu'il n'aurait pas sa place à l'humble cimetière où dorment ses parents, amollit son courage, et la cloche de Garris sonne le mariage de Bernât avec la douce et belle Dominica, que le départ de son ami pouvait conduire au tombeau \
Un jour pourtant la tentation fut trop violente; le Basque s'est arraché au pays natal; mais il y revient fidèle, et malgré ses dollars gagnés outremer, il préfère aux riches héritières de Garro ou d'Echaux, Graciosa la Basquaise, qui ne porte qu'aux grands jours des bas blancs et des souliers à rubans2.
La contrebande est plaisir de frontière : jamais l'habitant de la vallée de Baïgorry ne pourra comprendre que voler le public soit un crime, que le pauvre douanier qui meurt à son poste, en héros ignoré, porte un cœur d'époux et de père que devrait respecter la balle du fraudeur ; aussi , les jeunes filles répètent-elles à la veillée les exploits
1 La Sirène, p. 19.
2 Graciosa, p. 23.
12 préface.
de Mendi ; plus d'une envierait le bonheur de Margarita , qui , proscrite avec lui , préfère le sombre abri du bois vert à la riante maison du syndic, qui tourne si coquettement au soleil ses contrevents rouges1.
Adam, le fils de Mendi, né sous les lièges de la forêt maudite, sera contrebandier lui-même; mais l'éducation, ce feu qui purifie les alliages les plus grossiers, va développer chez lui le héros qui se trouve au fond de tout homme d'aventures, et nous ne sommes pas bien sûrs de ne pas nous apitoyer nous-mêmes sur le sort du contrabanclista qui lutte avec énergie contre le sort de sa naissance, aussi méritant peut-être, par quelques vertus chèrement acquises, que le pieux ermite, vainqueur de lui-même après beaucoup moins de combats2.
Aussi ne manque-t-il pas d'avoir le sentiment de son mérite et l'orgueil de son courage. Comme il voit de haut! comme il méprise les broderies et la clef d'or du chambellan , les épaulettes constellées du général ! comme il a peu de souci
1 Le Bois vert, p. 27.
5 Adam le contrebandier, p. 35.
de l'amour même d'une duchesse! La main de la reine d'Espagne n'est pas trop fine et trop blanche pour Ganis. A si noble cœur il faudrait une épouse royale, et pour elle il se résignerait peut-être à changer contre un sceptre son bâton de néflier * .
N'oublions pas encore le contrebandier Figaro, ce Benito Zubiri qui, près de la potence, médite de nouveaux tours, se joue de ses gardiens, les prend à l'appât de l'or, et finit par les enrôler dans sa bande. Risquer sa peau pour de bonnes prises, ne vaut -il pas mieux que la perdre pour rien? Que peuvent répondre les oarabineros à cette logique 2 ?
Et les histoires d'amour, sont-elles assez touchantes et mélancoliques? Les sentiments du cœur y sont approfondis et traités avec une vérité et une grâce qui peut nous surprendre dans un homme que nous croyons volontiers desséché sous la poudre des manuscrits de la Bodléienne. Mais l'analyse déflore; il faut que le lecteur jouisse lui-même de tout le charme de ces poétiques nouvelles.
1 Ganis, p. 419.
5 Benito Zubiri, p. 49
Batista Larréguy , dédaigné par Mlle de Sainte- Claire, préfère celle qu'il aime à son amour même. Il lui sauve la vie, l'unit à son rival, mais réclame au moins le droit d'ensevelir ce corps, de veiller sur cette poussière qui fut son amante, et le voilà fossoyeur par amour1.
Saubade aime mieux les chansons et l'amour de Martin de Baraztégui que les doublons du vieil Idiart, et jette au blessé, devenu soldat pour elle, la clef de cette chambre virginale que le vieillard voulait faire parer comme une chapelle \
Si l'amour est ardent au pays Basque, le désespoir est prompt à briser le cœur. Manuel Iturriaga serait bien près de jeter son âme au vent, s'il ne découvrait vite que sa belle Maria n'a quitté la maison à la nuit que pour aller chercher le souper de sa vieille mère. Une sardine tombée dans les cendres! en rirons-nous assez demain, Maria, au retour de l'église, quand nous saurons que pour un pareil motif Manuel tourmentait déjà le manche de son couteau catalan3 ?
» Le Fossoyeur par amour, p. 57.
2 Saubade V orgueilleuse, p. 97.
3 Manuel Iturriaga, p 401.
PRÉSAGE, lô
Pas plus que le Castillan , le Navarrais ne sait dévorer un affront, et tout ce que l'Espagne a produit de vaillants ne l'épouvante pas s'il faut venger la blessure de son honneur. D'un coup de corne, Gori , le beau taureau au poil roux , a défoncé la poitrine du rival de son maître : bravo toro ! Pascual Muxica, seul au milieu de l'arène, et l'épée à la main , défie le cirque tout entier ; mais les Guipuscoans sont généreux , et Pascual , avec son fauve compagnon, reprendra le chemin de cette demeure où le signe de l'outrage sera pour l'avenir un blason glorieux !.
Ecoutez le marchand de chansons ; en voulant nous émouvoir par une romance, il n'en peut trouver d'autres que le triste récit de sa propre aventure, et malgré lui rouvre à nos yeux la plaie de son cœur2.
N'ai-je pas aussi gémi sur cette jeune fille séduite qui pleure chaque jour, au milieu du luxe de Paris, ses belles montagnes, et le vent du sud qui lui portait les parfums de l'Espagne? Elle revient mourir, elle la belle hétaïre, idole de toute la jeu-
* Gori, p. W.
- Le Marchand de chansons, p. 407,
nesse dorée , heureuse d'entendre à son agonie le marteau du rude Allandé, le forgeron qu'elle aurait pu jadis avoir pour mari dans l'église de Mauléon1.
On est frappé, dans ces ballades, non-seulement du fond, mais de la forme dramatique, qui révèle chez l'auteur une puissance d'invention tout à fait supérieure. Je ne m'étonnerais pas qu'il se fût autrefois trouvé , comme Hercule entre la Volupté et la Vertu, à l'embranchement fatal du roman et de l'érudition, et que courageusement il eût pris la route la plus aride, pensant y trouver une réputation plus solide et plus durable. Ces petites nouvelles basques sont un souvenir, un regret peut-être de ce qu'il a jadis rebuté. Les deux histoires du seigneur d'Urruty, meurtrier de sa mère, de son fils, et dévoré par ses chiens 2, prouvent que si la plume lancée au vent eût volé vers la gauche, nous pourrions compter un romancier de plus.
— Oui, mais enfin vous ne nous prouvez pas que tout cela soit du basque?
Pour dissiper vos doutes, bienveillant lecteur,
1 Le Retour au pays, p. 65.
2 La Légende du seigneur d'Urruty, p. 7-3,
comparez ces nouvelles ballades avec le Chant d'Altabiscar et la romance d'Abarca, dont personne avant M. Antoine d'Abbadie n'avait contesté la provenance \ Ne sont -elles pas de la même farine? Nous vous les présentons à la fin du recueil, où nous avons été tenté d'introduire aussi l'Enéide de Virgile, attribuée par je ne sais quel acharné sceptique aux moines du Xe siècle. Qu'importe, après tout? Ai-je besoin d'être sûr que la Guzla soit du serbe? Quand vous serez attendri par les aventures, ravi par ces strophes originales où parfois l'image se déploie avec une hardiesse shakespearienne, où nous sentons passer le souffle de la grande et vraie poésie, de la poésie primitive, celle qui planait sur la harpe du Psalmiste et faisait résonner la lyre de Tyrtée * ; si vous me récla-
1 Voyez The Gentleman' s Magazine, etc., March, 4859, Miner correspondence. — M. Francisque-Michel, qui avait publié la chanson d'Abarca, avec une traduction anglaise, dans le cahier d'octobre 4858, p. 382, a répondu à l'attaque de M. d'Abbadie dans celui d'avril 4 859.
2 Lisez dans la ballade du Bois Vert la malédiction contre le douanier; n'y reconnaissez-vous pas le thème de Psaume CVIII, v. 8 à 43, et les beaux vers du chantre athénien : « Il est dur » de quitter sa patrie pour aller au pays de l'étranger, traînant » après soi sa vieille mère, sa jeune épouse et ses petits enfants, » et de promener dans les villes le spectacle de sa misère? »
i8 Î>RÉPâCE4
mez à toute force du basque, c'est que vous serez ennemi de votre propre plaisir, et j'aurai le droit de vous accuser d'ingratitude envers moi, qui pouvais fermer ma main, et qui l'ouvre toute grande pour en laisser tomber ces fleurs presque dérobées au parterre d'un jardinier trop avare ou trop modeste.
LA SIRENE
Sur les bords du golfe de Gascogne sont assises deux enchanteresses, Saint-Jean-de-Luz et Bayonne; toutes deux sollicitent la visite de F étranger.
La vieille Lohitzun, plâtrée et fardée, s'arrange de son mieux pour cacher ses rides; Bayonne, au contraire, la guerrière toujours jeune, repousse de son sein les jeunes hommes qui voudraient s'y endormir. La mer est là qui les réclame .
Bernât est errant sur la grève ; à ses longs cheveux flottant sur ses épaules, à ses espadrilles couvertes de poussière, à son paquet suspendu au bout de son bâton, on reconnaît le montagnard venu de loin.
Il regarde l'Àdour et les bâtiments que le flot balance, et parfois il s'arrête comme pour écouter ce qu'ils pourraient lui dire des terres de là-bas.
Mais ils sont muets, et l'étranger, sous l'impression
d'une peine profonde, reprend plus vivement sa marche en serrant le poing.
Un chien accourt et saute comme pour saisir ce qu'il y croit enfermé. Bernât l'ouvre; l'animal, ne voyant rien, s'arrête et prend une autre route.
« Image de ma vie! s'écrie le pauvre Basque. Dominica semblait m'aimer, je l'ai demandée à son père ; mais le vieil Etcheverry est riche , et quand sa fille a su que le mien ne voulait rien me donner, elle m'a tourné le dos.
» J'ai pleuré comme aujourd'hui, et n'ai voulu être consolé que par un homme de la ville, qui m'a promis qu'après un voyage de quelques années au-delà des mers, je reviendrais riche et verrais revenir Dominica tendre comme autrefois. »
Le jour finissait, et l'on ne voyait plus à l'horizon que les cils de son œil qui se fermait. L'extrémité du fleuve était masquée par un navire enveloppé de brouillard.
A la proue se dressait une sirène, un miroir à la main. Ses longs cheveux, sa gorge orgueilleuse, tout attirait le regard. Bernât s'arrêta pour la considérer.
En ce moment, une voix se fit entendre, voix éclatante, et qui, portée par les flots dans le calme de la nuit, n'avait rien d'humain. Ecoutez-la.
« Je suis la reine des mers, et mon cœur appartient au Basque intrépide qu'un attachement grossier ne retient pas au sol natal, semé de roches et d'épines.