LA SIRÈNE
» La terre où je le conduirai, s'il se confie à moi, est au contraire un vrai paradis. Le maïs y croit sans culture; l'or, les pierres précieuses jonchent la terre et brillent dans l'air sur les ailes des oiseaux et des papillons.
y> Les perroquets parlent tous Yescuara, la langue de nos premiers parents dans le paradis; il est doux, le soir, de leur en entendre raconter les merveilles, après une journée sans fatigue.
» Mais il est encore plus doux de revenir au pays, la bourse pleine, auprès de ceux que Ton a aimés. Bonne fille, la sirène ramène le Basque qui s'est donné à elle. »
Bernât, l'oreille tendue, l'œil en feu, s'élançait vers l'enchanteresse, quand elle s'enfonça dans les flots comme pour ressaisir une forme humaine qui se montrait à la surface.
Pâle et verte était sa figure, ses mains étaient jointes, et des haillons cachaient à peine sa nudité. A bien considérer cet homme, on eût dit Salaberry, de Garris ;
Salaberry, qui, dit-on, revenait d'outre-mer, chargé d'écus et qui n'a pas même pu s'acheter ce qu'au village le dernier des mendiants obtient pour rien, un tombeau où il reposât en paix.
C'est lui; oui, c'est lui. Le malheureux! comme il a dû souffrir! — • Bernât s'approchait, quand la marée, s'avançant sur lui comme un cheval fougueux, le couvrit d'écume.
Saisi d'épouvante, il prit la fuite, et ne s'arrêta que sous des pins, où une palombe, dans son langage, répétait sans fin que l'absence est mortelle pour les amoureux.
Il lui sembla reconnaître le chant de l'oiseau qu'il entendait le soir dans le bois où il se rencontrait avec DoHiinica, et le passé effaça de son esprit l'avenir qu'il avait un instant rêvé.
Il reviendra au pays et demandera au travail ce que l'on obtient rarement sans lui. Travailler pour obtenir ce que l'on aime, n'est jamais pénible.
Il est revenu avant le soleil. Va-t-il frapper à la porte de son père? Non; il regarde par la fenêtre et le voit accoudé sur un lit qui n'est pas défait.
Sa mère, à ses genoux, semblait crier merci et toucher le vieillard. S'il eût pu voir également dans la maison d'Etcheverry, Bernât aurait vu une jeune tille couchée, en proie aux ardeurs de la fièvre.
A quinze jours de là, une procession bruyante traversait la commune de Garris : c'étaient les émigrants pour les mers du Sud, qui se rendaient à Bayonne. Des vieillards, des femmes, des jeunes filles surtout, les suivaient en pleurant.
Le lendemain, au contraire, la joie semblait générale. C'était Bernât, tenant par le bras Dominica, qui n'avait jamais manqué à ses serments, et la conduisant à l'église pour les entendre et y joindre les siens en présence de Dieu.