‹ Le romancéro populaire de la FranceChapitre 127 sur 160 · Ille-et-V., Baslieux et Anjou (... le grand S. N · texte numérisé non relu

Ille-et-V., Baslieux et Anjou (... le grand S. N

SAINT NICOLAS ET LE NOURRISSON BRULE 389

8 « Où vas- tu donc, nourrice, où vas-tu de ce pas ? »

9 — « Je vai à la rivière laver les draps du Roi. »

10 — « T'en as menti, nourrice, te noyer tu t'en vas.

1 1 Retourne-t'en bien vite ! Ton enfant est chez toi :

12 Dans les bras de la Vierge tu le retrouveras. »

13 Voilà les gratis miracles que fait Saint Nicolas.

8. Indét., Anjou (... donc si tard ?), Ille-et-V. (... t'en v. t. si tard?); cf. Provence 1 et 2, Dunières, Retoumaguet .

9. Dunières, Retour -naguet, Anjou (... d'Isa); cf. Languedoc, Ille-et-V., Baslieux.

10. Anjou, Ille-et-V. (... t. y v.), Baslieux (... car noy...); cf. Languedoc.

11. Anjou -f- Ille-et-V.; cf. Baslieux, Indét., Retoumaguet, Dunières. — « Toi », prononcé toa ou ta.

12. Anjou, Ille-et-V. (... qui le divertira); cf. Indét. Ici, Baslieux met ce vers narratif :

Tout en ouvrant la porte, l'enfant cria : Mama(n) !

1 3 . Baslieux ; cf. Anjou.

Cette chanson de nourrice fut composée dans la France d'oïl, et probablement en Lorraine, aux environs du bourg de Saint- Nicolas-du-Port, qui est, comme je l'ai dit précédemment, le centre du culte de ce saint. Toutes les versions méridionales sont secondaires, d'autant que le Ier vers n'y rime pas et que la fin en est complètement altérée. Pour la date, elle ne saurait être antérieure au xvne siècle avancé.

Il n'y a trace du prodige du nourrisson brûlé et ressuscité dans aucune vie de saint Nicolas, ancienne ni moderne. Mais il existe d'ailleurs une chanson catalane fort répandue (Briz, Cans. de la Terra, I. — Milâ, Romancerillo catalan, n° 33,

quinze versions), où l'évêque de Myre n'intervenant en aucune sorte, le même miracle est formellement attribué à la Madone. Si, comme il y a tout lieu de le croire, l'une des deux chansons est imitée de l'autre, la catalane circonstanciée plus ingénieusement que la française, et où l'accident essentiel se motive mieux, doit être tenue pour la primitive. Justement la Catalogne possède un des sanctuaires de Notre-Dame les plus fameux qui soient dans la chrétienté : c'est l'abbaye de Montserrat, près Barcelone, où une vierge noire, portant l'enfant Jésus, attire depuis le xme siècle un grand concours de pèlerins1. Il est probable que le chant catalan a dû partir de ce sanctuaire et rayonner alentour. Quant à son introduction en France, il se peut également qu'un pèlerin catalan l'ait importé à Saint-Nicolas-du-Port, ou bien qu'un paumier lorrain soit allé le chercher à Montserrat. Quoi qu'il en soit, il appert qu'un dévot au grand saint Nicolas a, un jour, insinué son saint favori dans le miracle du nourrisson brûlé, sans pourtant oser en déposséder tout à fait la Sainte Vierge (v. 12), de qui l'évêque de Myre apparaît plutôt comme le coopérateur ou le messager. Il y a ainsi plusieurs exemples de ces miracles volants, qui, suivant les temps ou les lieux, s'attachent à l'un ou à l'autre thaumaturge.

1. Saint Ignace, qui n'était encore que Inigo de Loyola, fit en 1522, après sa conversion, le pèlerinage de N.-D. de Montserrat ; et en partant, il y suspendit à l'autel de la Vierge son épée de chevalier.

CATALOGUE DES VERSIONS

France d'oïl

Recouvrance (faubourg de Brest) : Bléas, Poés. pop. de la France, I,

mss. B. N., réd., 1854.

Givet (Ardennes) 1 et 2 : Nozot, iM, I, r. 1854. — La ire version

publ. par Tarbé, Romancero de Champagne, I. Indéterminé 1 : Ibid., I, r. 1855.

Ardennes : Nozot, ibid., I, r. 1856.

La Neuville (Ardennes) : Ibid., I, r. 1857. Bourges : R. de Laugardière, ibid., I, r. 1857. Brest : Milin, ibid., I, r. 1857.

Bourgogne : Ibid., V, [s. d.].

Franche-Comté : Buchon, Noëls et Chants pop. de la Franche-Comté,

1863. — Repr. par Beauquier, Chans. pop. rec. en Franche-Comté. Reims : Tarbé, Romancero de Champagne, I, 1863. Chamalières (Loire) : Smith, Romania, IV, 1875 (version avec

variante).

Landerneau (Finistère) : Sauvé, Mèlusine, I, 1877. La Mothe-S^Héraye : ) Desaivre, Les Chants pop. des Rois en Poitou, Lusignan : S 1888.

Baslieux (Meurthe-et-Moselle) : Selter, ta Tradition, IV, 1890. Indét. 2 : de Colleville, ibid., VI, 1892.

FORMULE RYTHMIQUE

Chanson à danser. Vers de 12 syl. =6 + 6, masculins, uniformément assonances en a ; le couplet est formé de deux vers, suivis d'un refrain, le 2e vers de chaque couplet devenant le Ier du couplet suivant.

TEXTE CRITIQUE

i C'est sainte Catherine, la fille d'un grand roi. Sa mère étoit chrétienne, son pér' ne l'étoit pas. Ave Maria, Sancta Catharina !

2 Sa mère étoit chrétienne, son pér' ne l'étoit pas.

3 Un jour, dans sa prière, son père la trouva :

4 « Que fais-tu, Catherine, dis-moi, que fais-tu là ? »

5 — « J'adore Dieu, mon père, mon Sauveur que voilà. »

6 — « Quitte ce dieu, ma fille, adore celui-là. »

7 — « Plutôt mourir, mon père, qu'adorer celui-là ! »

i. La Neuville, Ardennes, Landemeau et Baslieux (C'était...), Brest (...d'u, très-gr. r.); cf. Bourgogne, Bourges, Recouvrance, etc. — « Roi », prononcé roa ou ra.

Le refrain est donné par Reims, Ardennes, Givet i et 2, Bourges, Brest, Recouvrance, Landemeau, La Mothe, Lusignan; aussi, avec variantes, par Bourgogne, La Neuville et Baslieux (Jésus, Maria!...), et par Comté.

2. Bourges, Indét. 2, var. Chamalières ; cf. Brest, Givet i et 2, Ardennes, etc.

3. Bourges, Indét. 1 et 2, Bourgogne, Comté; Recouvrance et Brest (... à la pr...), Landemeau (là..), Lusignan (d.ses pr.); cf. La Neuville, Givet 2, Reims.

4. Recouvrance, Brest (... ma fill', q. f.-t. 1.), La Neuville (... Cath'rin', q. f.-t. 1.); cf. Landemeau, La Mothe, Indét. 1, Reims, etc.

5. Recouvrance, Landemeau (J'a. D. m. maître,...), Reims (J'a. le Sauveur,...) ; cf. Givet 2, Ardennes, La Mothe, etc.

6. La Neuville (Quittez...), La Mothe (Laissez cela...), Indét. 1 (..., Catherine, va-t'en ad. Judas!); cf. Ardennes et Givet 2; Landemeau, Recouvrance et Brest, Indét. 2.

7. Brest, Landemeau, Indét. 1 -f- La Neuville; cf. Ardennes, Givet 2, La Mothe, Recouvrance, Bourgogne,

8 — « Qu'on m'apporte ma hache et mon grand coutelas!

9 C'est pour trancher la tête à qui n'obéit pas. » io Trois anges descendirent, chantant alléluia : ii « Courage, Catherine ! couronné' tu seras.

12 Aussi ta bonne mère en paradis ira ;

13 Mais ton bourreau de père en enfer brûlera. »

8. Recouvrance, Ardennes, La Mothe -f- Brest, Chamalières, Landerneau ; cf. Lusignan, Givet 1 et 2, Comté, Baslieux.

Givet 1, Baslieux, Bourgogne, Reims, Bourges, Brest, Landerneau, Lndèt. 2, ont ici qq. vers relatifs au supplice de la roue, qui rompent la liaison des vv. 8 et 9 : cette addition est du reste empruntée à la légende connue de sainte Catherine et conforme à son iconographie (la sainte est figurée avec une roué à son côté).

9. La Mothe -\- Chamalières (C'est p.); cf. Recouvrance, Landerneau, Lusignan; Ardennes, Givet 1 et 2, etc.

10. lndèt. 1, Givet 1 -f- Ardennes et Chamalières (Trois a.) ; cf. Givet 2, Recouvrance, etc.; La Mothe et Reims (Quatre ang.).

11. Givet 1 et 2, Baslieux, (Endure...); cf. Ardennes, Recouvrance, Brest, Landerneau, Chamalières, lndèt. 1, Bourgogne.

12. La. Mothe, Givet 1 (Mais pour t...); cf. Ardennes, Landerneau, Brest, lndèt. 1.

13. Lusignan, lndèt. 1 -f- Givet 1 (Mais); cf. Ardennes, Baslieux, La Mothe, Landerneau, Brest et Recouvrance.

Outre la qualité générale du style, la prononciation « roi », rimant en a> indique plutôt pour cette ronde une époque peu ancienne : on la peut croire de l'extrême xvne ou du xvme siècle. Elle a son principal foyer dans la Champagne, province où le culte de sainte Catherine est d'ailleurs populaire : il y avait au bourg de Vertus (Marne), avant la Révolution, une église de Saint-Jean qui possédait de ses reliques ; et Catherine,

on s'en souvient, fut une des « voix » de Jeanne d'Arc, Lorraine; ainsi la chanson est apparemment d'origine champenoise. Le caractère édifiant du sujet, les paroles latines et liturgiques du refrain montrent qu'elle fut composée dans le monde clérical, peut-être en quelque communauté de religieuses enseignantes, et pour y servir aux rondes des écolières, qui partout invoquent sainte Catherine pour leur patronne.

L'auteur, quel qu'il soit, nous donne une curieuse preuve de son ignorance, en transférant à sainte Catherine la propre légende de sainte Barbe1. De Catherine (Ecaterina) d'Alexandrie, fille de roi2, les hagiographes relatent seulement, qu'après avoir supporté miraculeusement les supplices du fouet et de la roue, elle fut décapitée par ordre de l'empereur Maxencè. C'est une autre vierge, Barbe (Barbara), de qui le martyre se raconte à peu près comme dans la chanson : d'après ses Actes, non moins fabuleux que ceux de Catherine, Barbara ayant été torturée, puis condamnée à mort par le gouverneur Marcien, son père Dioscore sollicita la faveur d'être le bourreau de sa fille et il lui trancha la tête d'un coup de glaive ; cependant une voix céleste se fit entendre, qui la conviait à recevoir là-haut la récompense méritée par sa vertu. Sainte Barbe, comme sainte Catherine, est fort célébrée dans la région de

1. Voir, relativement à ces saintes, les textes grecs fondamentaux, publiés par M. l'abbé J. Viteau, Passions des saints Ecaterina et Pierre d'Alexandrie, Barbara, etc., 1897. — Le nom grec Aicaterina a été déformé en Catharina, sous l'influence évidente de l'adjectif xaGapoç, xaOapto; (pur).

2. La filiation royale d'Ecaterina est un exemple significatif de la façon dont se développe une légende par des altérations et amplifications successives. Dans une première rédaction, Ecaterina est dite de naissance illustre (« née dans la pourpre ») et fille d'un certain Costos. Une deuxième qualifia ce Costos, devenu KoSvsto;, de BaaiXsJç : mot équivoque s'appliquant, dans l'usage byzantin, à un seigneur puissant aussi bien qu'à la personne royale. Enfin, d'après la rédaction la plus récente, le père d'Ecaterina est un empereur, le prédécesseur de Maxence : invention à quoi ce nom de Constos (comp. Constance, Constantin) a évidemment contribué.

l'Est, d'autant que la ville de Metz revendique son patronage. Certain air de famille entre les légendes de ces vierges et martyres, aussi le voisinage de leurs fêtes dans le calendrier (Ste- Catherine, 25 novembre, — Ste-Barbe, 4 décembre — expliquent la confusion commise par le chansonnier.

La ronde du Martyre de sainte Catherine est usitée en Champagne comme chant de quête, et s'y rattache à une jolie coutume enfantine. Le 25 novembre, en divers endroits, les petites filles s'en vont quêter de porte en porte ; l'une d'elles, élue par ses compagnes, fait le personnage de la sainte : c'est la reine ou la Catherinette ; elle est vêtue de blanc, toute enrubannée, et porte une quenouillette surmontée d'une pomme vermeille; elle entonne la chanson, qui est reprise en chœur ; et les bonnes gens lui remettent quelques menues offrandes, destinées aux apprêts du dîner de la Sainte-Catherine.

On a recueilli plusieurs fois en Catalogne un romance de sainte Catherine (vers de 14 syl., assonances en a + atone), qui est d'origine castillane : voy. Milâ, Romancerillo catalan, n° 24 : A, B, C, D, E, F, G, H. Distincte de versification et de style, cette pièce, pour le fond, est avec la nôtre dans un rapport très étroit. La Catherine du rimeur espagnol est fille d'un roi maure et d'une renégate, c'est sa nourrice qui lui a enseigné la foi du Christ. De quoi son père étant avisé, il la veut faire luthérienne(!). Refus de Catherine, à qui le roi inflige le supplice de la roue (comp. les versions françaises de Bourgogne, ^Bourges, etc.). Dans ce moment, un ange descend du ciel avec une couronne, et promet à la patiente la gloire du paradis, l'enfer à ses mauvais parents. Ce simple énoncé éclaire suffisamment l'origine du romance, imité d'une version interpolée de notre Martyre de sainte Catherine.

CATALOGUE DES VERSIONS

France d'oïl

Ardennes i : Nozot, Poés. pop. de la France, II, mss. B. N., réd.

Côtes-du-Nord : Marre, ibid., II, r. 1854. Bretagne 1 : Ibid., II. r. 1855. — Publ. par Rolland, II. Bouches-du-Rhône : Ibid., II, r. 1855 l- Touraine : Champfleury-Wekerlin, Chans. pop. des prov. de France,

Indéterminé 1 : Deforges-Gastineau, Croquignole XXXVI, opérette

[vers 1860]. — Repr. par Rolland, II.

Vernéville : de Puymaigre, Chants pop. rec. dans le pays messin, 1865. Angoumois : Bujeaud, Chants pop. des prov. deVOuest, I, 1865. Genève : Blavignac, VEmprô genevois, 1865.

Fontenay-le-Marmion (Calvados) : Legrand, Romania, X, r. 1876. Indét. 2 : Kuhff, Les Enfantines du bon pays de France, 1878. Lorient : Rolland, Rec. de Chans. pop., I, 1883. Clayesi et 2 : Decombe, Chans. pop. d'Ille-et- Vilaine, 1884. Finistère : Rolland, d'après Guichoux, Rec. de Chans. pop., II,

1. Version d'oïl, importée sans doute par un matelot de l'Ouest.

Sainte- Anne-s. -Vilaine : Orain, Glossaire patois du dép1 d'Ille-et-

Vilaine, 1886.

Versailles : Chaboseau, la Tradition, II, 1888. Parisis : de Sivry, ibid., III, 1889.

Ardennes 2 : Meyrac, Traditions des Ar demies (liv. I), 1890. Champagne : Marie Guyot, Rev. des Trad. pop., V, 1890. Bretagne 2 : Mme P. Sébillot, ibid., V, 1890. Poitou : Pineau, Le Folk-Lore du Poitou, 1892 (version avec

variante) .

Franche-Comté : Beauquier, Chans. pop. rec. en Franche-Comté,

Paris : Rolland, inédit [s. d.].

Loiret : Poquet, inédit [s. d.].

FORMULE RYTHMIQUE

Chanson à danser. Vers de 10 syl. = 4 -j- 6, masculins, uniformément assonances en é ; chaque vers, redoublé, forme couplet, ce redoublement tenant lieu de refrain.

TEXTE CRITIQUE

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