M. K. dit l'y avoir recueillie une quarantaine de fois
toi! tu as vécu avec neuf hommes, tu en as eu neuf enfants, et tu les as tués ! » Là-dessus il enjoint à l'infanticide de serendre le dimanche matin à l'église. La fille obéit; tandis qu'elle va, le gazon sèche derrière elle, les pierres saignent devant elle ; arrivée au cimetière, ses neuf enfants sortent de leur fosse et l'environnent, neuf enfants sans tête ! l'aîné se jette sur elle, et lui tord le col; — ou bien elle entre à l'église, et, dans l'instant qu'elle s'agenouille au pied de l'autel, la terre s'ouvre et l'engloutit; — ou encore, par une réminiscence biblique, elle est changée en statue de sel. — Selon les chanteurs polonais, ce n'est ni Dieu, ni un homme, c'est le Diable qui s'approche de l'infanticide, et, en fin de compte, l'emporte aux enfers. Mais les trois groupes s'accordent à vouer l'horrible mère aux supplices éternels. Étrange aboutissement d'une légende, qui, par des altérations successives, en vient à damner une sainte, métamorphose en un monstre de scélératesse la très suave amie de Jésus !
Comme le thème du chant slave, tout dépravé qu'il est, dépend de la vise Scandinave de Marie-Madeleine, celle-ci, non moins certainement, prend sa source de la romance catalane que suppose la rédaction E de Mila. En effet, dans la vise, la confusion entre la Samaritaine et la Madeleine présente le caractère d'une donnée primitive et constante, au lieu que l'examen de E nous permet de prendre sur le fait cette contraction accidentelle de deux chansons nettement distinctes. Ces pièces sont catalanes, catalane leur résultante; si la même forme hybride se rencontre en Scandinavie, c'est donc qu'elle y fut un jour importée de Catalogne ; et de fait, un contact entre marins Scandinaves et catalans n'a rien que de fort vraisemblable.
Au résumé, joignant à la cantilène istrienne signalée plus haut les quatre formes septentrionales, —Scandinave, finnoise, anglaise et slave, — du chant de Madeleine pénitente, et désignant par C et C la chanson catalane de la Madeleine,
y compris ses rameaux languedociens et piémontais, et celle de la Samaritaine, on peut figurer ainsi l'évolution générale de ce thème lyrico-épique.
Canzone istrienne Vise Scandinave
Ballade anglaise Chanson finnoise Chanson wendo-tchèque
La conclusion où nous conduit Une critique méthodique, est celle aussi que l'esprit accueille le plus volontiers. Cette terre d'Espagne, tout imprégnée du génie catholique, cette province de Catalogne, où le culte de sainte Madeleine a fait épanouir toute une littérature dévote, n'est-ce pas, pour un pareil thème, la plus naturelle des patries ?
On a recueilli plusieurs versions d'un noël français, originaire d'oïl, mais popularisé surtout dans le Midi, qui pour le fond a de grandes analogies avec la première moitié de cette belle chanson catalane. Ce noël atteste d'ailleurs une rédaction cléricale, autant par son style littéraire que par le rythme savant et compliqué de ses couplets (sixains de vers masculins rimant deux par deux, le Ier et le 3e de 7 syllabes, le 2e et le 4e de 4 syl., les 5e et 6e de 14 syl. = 7 -J- 4, avec rime intérieure, féminine, à la césure et rejet dans le second hémistiche de l'atone finale du premier). Le prototype de ce noël, où plusieurs couplets, modifiés quant à l'ordre des rimes, décèlent la main probable d'un interpolateur, se lit dans la Grand Bible des Noëls tant vieils que nouveaux (Troy es, 1679); le noël a dû être composé au commencement du xvne siècle; et l'auteur usait apparemment des mêmes sources où avait auparavant puisé le chansonnier de Catalogne — quelque mystère ou sermon du xvie siècle; — il traite d'ailleurs exclusivement de la conversion de Madeleine, s'arrêtant à l'histoire de la pénitence, où se com-
plaît le Catalan. Dans les versions méridionales (Provence : Arbaud, d'après Palabon, IL — Velay : Smith, Romania, IV. — Nièvre : Rolland, d'après Millien, VI), dont le type a subi en Provence une élaboration populaire, il y a un ou deux couplets, rajoutés à la fin, qui annoncent vaguement le départ de Madeleine pour la Baume et sa pénitence : cet épilogue, étranger à l'original français, provient d'une réminiscence de quelque dérivée provençale de notre chanson de Catalogne.
Il faut signaler enfin, parmi tant de cantiques ou cantilènes sur sainte Madeleine qui ont cours dans la chrétienté, deux ou trois chansonnettes françaises peu connues, qui sont pourvues d'un caractère épique : une relative à l'apparition dont Jésus ressuscité favorisa la sainte (R. deGourmont, Rev. indépendante, 1890, d'après un Recueil de cantiques, publié à Marseille au xviie siècle) ; une autre recueillie en Bourgogne, et consacrée à ce joli miracle de la Madeleine extasiée s'élevant sur les bras des anges (J. Surya, la Tradition, IV); la troisième consiste en une petite complainte, publiée à deux exemplaires, tous deux très frustes (Bourgogne, Rolland, d'après Bonnardot, VI. — Hainaut, G. Willame, Wallonia, I), complainte d'une conception fantastique et qu'on pourrait intituler la Vocation de Marie-Madeleine. Madeleine, encore jeunette, sommée par son père de prendre mari, refuse, et puis se retire en sa chambre pour lire dans son psautier ; après quoi elle quitte la maison et le pays. Elle fait en chemin la rencontre d'un aubépin ; cet arbuste merveilleux lui déclare qu'il n'est pas ce qu'il semble, mais bien la mère de Dieu elle-même ; que Madeleine doit aller tout de suite à Jérusalem, où elle trouvera son fils Jésus-Christ, et là lui lavera les pieds de ses larmes, lui essuiera les pieds avec ses cheveux. On voit qu'ici encore le célèbre verset du 3e évangile, relatif à la pécheresse de Naïm, forme le point culminant de l'étrange chanson.
France (oc et oïl)
Indéterminé : La grande Bible des Noëls, Orléans, 1866 (réédition x).
— Repr. par Rolland, VI, d'après un recueil postérieur (Vieux
Noëls, III, 1879).
Bourbonnais [fragm.] : A. Michel, Voyage pittoresque dans V ancien
Bourbonnais, II, 1838. — Repr. par Rolland, VI. Ussel (Corrèze) : Cligny, Poés. pop. de la France, VI, mss. B. N.,
r. 1853. — Publ. par Rolland, VI.
Savenay : [Pavec], [Chants pop. de la Haute-Bretagne, 1884. — Repr.
par Rolland, VI.
= Version semblable, recueillie à Guérande par Y. Ropartz, et publ.
par de la Villemarqué, Bull, archéolog. de VAssoc. bretonne, VII,
Limousin : Chabaneau, d'après d'Aigueperse, Revue des Langues
romanes, XXIX, 1886.
Puymèges (Corrèze) : Rolland, d'après de Lèpinay, Rec. de Chans.
pop., VI, r. 1887.
Meuse : Id., d'après Quépat, ibid., 1890.
1. Compilation moderne, mais exécutée d'après d'anciens recueils (Troyes, Orléans, etc.) des xvne et xvnie siècles. Ce n'est sans doute pas la première édition de ce recueil.
Pontorson (Manche) : In., d'après O. Havard, ibid., 1890. Perche : Fret, Rev. normande et percheronne, 1893, (article transcrit
d'une publication antérieure).
Seiihac (Corrèze) : J. Roux, Écho de la Corrè^e, n° 15, 1893, (version
contaminée).
FORMULE RYTHMIQUE
Chanson à danser. Vers de 14 syl. — 7 -|- 7, masculins, uniformément assonances en ô (ou); chaque vers, suivi d'un refrain, forme couplet.
l68 ROMANCERO POPULAIRE DE LA FRANCE
TEXTE CRITIQUE
i La Vierge anava a la messa lo jor de la Candelor,
Noèl, noèl, noèl, no!
2 Rencontrèt la Madelena que jogàva am los garsons.
3 « Volés venir, Madalena, a la messa quant e nos ? »
4 « Non pas, non pas ! Santa Vierge, ne menas pas de garsons.
5 « Si fait, si fait! Madalena, menanlo plus bel de tos. »
. 6 — « Esperas-me, Santa Vierge io vau querre mes ators. »
7 Sa maire l'a penchenada amb un penche d'argenton.
i. Indèt. (...allant...), Savenay (...vint...), Meuse (Madeleine s'en fut...); cf. Ussel et Puymèges, Limousin, Seilhac, etc., où il est question de la Vierge
et du bon Dieu.
Le refrain est donné par Savenay, et approximativement par Puymèges, Ussel, Limousin, Perche ; cf. aussi Pontorson, qui a gardé le mot « noël ». — « Nouèl » ou « nouvèu », au lieu de « nadal », est un gallicisme très usité en Languedoc et en Provence.
2. bssel et Puymèges, Limousin, Pontorson, Bourbonnais + Indèt . (Rencontra).
3. Puymèges + Perche, Savenay ; cf. Indèt., Meuse, Pontorson, etc. — « Quant
et... » = en même temps que...
4. Ussel, Puymèges (N. fou certo,...), Seilhac (...d. fiers g.), Limousin (,..d. béus g.); cf. Meuse.
5. Ussel, Meuse + Puymèges, Limousin; cf. Seilhac (... la rlour de tous).
6. Puymèges, Ussel + Seilhac, Pontorson, Perche, etc. ; cf. Limousin. — « Espérer » = attendre, en vieux français.
7. Bourbonnais, Ussel et Seilhac (Son paire...). — Le diminutif « argenton » = argent fin.
8 Los cabels qu'el a en testa li penjon dusqu'als talons.
9 La corona que la cofa, lo solèl raia dessos.
10 La rauba qu'el a sus ela a set aunas de velour.
1 1 La cintura que la cinta li fa ben quatre-vint tors.
12 E lo davantal qu'el porta es de trenta-e-sieis colors.
13 Lo camin per ont el passa, los albres florisson tos.
14 Quant foguèt al cimentèri, los sins sonavon tretos.
15 Quant foguèt dedins la glèisa, los cîris lusissieu tos.
16 Quant prenguèt l'aiga beneita, lo beneitier fèc lo tor.
17 Quant metèt ginol en terra, los autars tremblavon tos.