I. -^ LES DEVANCIERS DE LA CALPRENÈDE
AU XVir SIÈCLE
Aj'ant été conduit naguère par nos éludes sur les origines du rousseauisme, — qui régit encore si despotiquement la pensée contemporaine, — à étudier le roman français du XVI I*" siècle, première lecture et prédilection constante de Jean-Jacques, il nous a paru que ce roman n'avait pas obtenu jusqu'ici la place dont il est digne dans l'histoire de la littérature et de la pensée nationales. Le seul ouvrage méthodique qui nous ait été donné sur cette portion de notre patrimoine intellectuel fut publié en allemand par un Allemand, Koerting, il y a quelque trente-cinq ans. Nous connaissons le nom des écrivains qui ont conquis la notoriété dans ce genre à cette date ; Urfé, Gomberville, La Calprenède, les Scudéry : mais nous ne savons d'eux que leur nom. Madeleine de Scudéry seule, après qu'elle eût été distinguée et mise en relief par Victor Cousin, a bénéficié d'une superficielle attention, quoique ses écrits marquent déjà fort nettement la décadence du roman classique, à notre avis. La réputation de La Caprenède a souffert, peu après sa fin, de certains dénigrements illustres dont nous discuterons la valeur; son œuvre n'-en réalise pas
moins l'apogée d'une forme littéraire qui a brillé d'un vif éclat et exercé une durable influence : il a fait franchir à la psychologie française une étape, peutêtre nécessaire, entre Corneille, dont les chefs-d'œuvre ont précédé de quelques mois son début dans l'art du romancier, et Racine, ce grand liseur de romans qui se plut aux siens, sans nul doute. Il y aurait profit à le savoir et il ne nous paraît point superflu de le faire connaître. Mais pour mieux rendre justice à ses mérites, il ne sera pas inutile d'avoir accordé quelque attention à ses devanciers immédiats dans la carrière qu'il devait parcourir avec un succès mérité.
Au cours d'un récent ouvrage sur Les Origines romanesques de la Morale et de la Politique romantiques (1) , nous avons exposé comment l'état d'esprit romanesque semblait né parmi nous vers le XI r siècle des souvenirs de l'antiquité platonicienne, conservés surtout dans l'ancienne Provincia romana et dans son voisinage immédiat. Le traité de Piutarque sur r Amour est un bien curieux témoignage de cette influence continuée du Platonisme, plus de quatre siècles après sa naissance. Un véritable romanesque antique sortit de la morale erotique construite par les anciens sur les suggestions du grand mystique athénien, et reste pour nous, bien singulier dans son inspiration — (mais le nôtre ne paraîtra-t-il pas tel à son tour devant une civilisation différemment orientée par
fT> Paris. Renaissance du Livre. iQ20.
ses origines, devant la pensée jaune, par exemple ? ) — Il y a un demi-siècle environ, alors que, sous des influences allemandes, la superstition de la race s'imposait à l'érudition européenne, on faisait naître l'esprit romanesque, soit de la civilisation en partie germanique du haut moyen âge, soit avec Renan de la qualité d'âme des races celtiques et bretonnes. Mais nous savons trop désormais à quelles illusions le siècle romantique fut conduit par sa tendance à nuancer de mysticisme tonique les ambitions de certains groupes nationaux ou sociaux.
Selon nous, le platonisme, comme toute la culture antique en général, agit beaucoup plus qu'on ne Ta cru jusqu'ici sur l'éveil de l'âme européenne au temps des croisades ( 1 ) . Combiné avec la mystique chrétienne qui en procédait pour une part, il conduisit à une excessive féminisation de la morale erotique qui avait eu cours dans l'antiquité méditerranéenne et s'était peu à peu rationalisée en doctrine de l'amitié moralisatrice. L'adultère devint le thème des romans de chevalerie les plus populaires, en attendant que le Platonisme, retrempé dans sa source au temps de la Renaissance, fut plus directement employé à la dépravation des mœurs publiques. C'est le temps du triomphe des Amadis, du succès de YHeptameron et des amours à l'italienne.
Nous avons également indiqué dans l'ouvrage dont nous venons dé rappeler le titre, de quelle façon le roman français abandonna soudain, vers les dernières années du XVf siècle, la voie fort peu morale dans laquelle il demeurait engagé jusque-là. On peut
(i) Voir, sur ce sujet, les intéressants travaux de M. M. Wilmotte.
soupçonner que cette évolution subite fut un épisode, et comme un cas particulier, du grand effort restaurateur et moralisateur qui se produisit en France au lendemain des guerres de religion et de leurs lamentables conséquences. Le Concile de Trente tendit alors à opérer- dans le catholicisme les réformes compatibles avec la continuation de son magistère dogmatique et la perpétuité de sa discipline morale. Henri IV, quelque peu, Richelieu, bien davantage, Louis XIV, enfin, qui tenait de sa mère austro-espagnole, vinrent appuyer et symboliser tour à tour cette belle entreprise d'ordre et de raison^ qui a donné pour| longtemps à la France l'hégémonie intellectuelle ei^' Europe. I
Une œuvre romanesque, déjà fort intéressante àj étudier sur ce jour, est celle qui fit la réputation d sieur des Escuteaux, à la première aurore de notr siècle classique. Ce conteur écrit dans une langue tro souvent fâcheuse, où l'emphase se marie sans cesse la préciosité : mais son style déplorable sert de véhi* cule à des suggestions excellentes. Comme le lui à dit, — fort lourdement, il faut en convenir — son ami Bois-Souchart, dans un sonnet imprimé en tête d'une de ses nouvelles galantes :
Tant de discours mignards et tant de parfaits charmes Dont tu fais redouter les Cypriennes armes Te rendent de lauriers le front environné.
Nous faisant voir l'amour, aux airs de ton bien dire. De la seule vertu relever son empire, Et de la chasteté son pouvoir couronné !
Voyons donc comment se déroulent sous sa plume, de façon à peu près invariable, les préliminaires de
ces chastes amours, qui, toujours, tendent au mariage par les voies les plus légitimes. Le jeune homme se préoccupe de sonder, avant toute autre démarche, les intentions de celle qu'il a jugée digne de pKDrter son nom, ajoutant que ses propres parents seront informés par lui de ses aspirations aussitôt qu'il croira n'être point vu d'un œil défavorable. Mais c'est ici que le rôle de la jeune fille devient fort délicat : elle se doit, en effet, selon les idées du temps, de laisser aux siens tout pouvoir en si grave matière, ce qui détermine les nuances psychologiques ingénieuses de ces longs entretiens préalables, alors fort appréciés des gens de goiit. Voypns de quels subterfuges ou circonlocutions elle fait usage pour gagner du temps et pour encourager les démarches officielles qu'elle désire, sans pourtant préjuger en rien de la décision de ses proches.
L'amoureux ayant exposé sa requête, dans les termes dès longtemps consacrés par la tradition romanesque — métaphores tirées de la flamme dévorante et perspective de prochain trépas, s'il n'est soulagé de sa peine, — l'objet de cette instante recherche fait mine de se considérer comme parfaitement indigne d'un pareil honneur. Elle feint de regarder cette communication comme un jeu, presque comme une mauvaise plaisanterie de la part du soupirant : et des Escuteaux se montre vraiment inépuisable en formules dilatoires ou très humblement courtoises, lorsqu'il fait parler les filles bien élevées de ses récits. Ecoutons plutôt Marilinde éludant les propositions de Clidamant : « Ma discrétion, dit-elle, reconnaît en {( moi trop peu de beautés îX)ur qu'elles puissent <( porter la passion en votre âme, trop parfaite pour
u en recevoir l'impression et trop accomplie pour (( asservir ses volontés sous de si taiDies puissances... (( Votre âme, oitensee, prendra demi-neure ae temps (( pour son entier soulagement : après laquelle, la (( blessure et le souvenir du sujet qui la cause seront, (( du tout, hors de votre mémoire !... C'est une trop (( faible ambition pour un courage si grand (que le (( vôtre) ; aussi n'est-elle formée que pour faire (( paraître la galantise de votre esprit qui se plaît en (( ces persuasions, pour voir si mon âme ne se lais- <( serait point surprendre à la vanité, sous l'air de (( votre bien dire... Une si belle âme que la vôtre (( ne tente cette fortune que pour s'égayer en cette « rencontre... Votre humilité accompagne bien l'arti- (( fice dont vos paroles couvrent si gentiment les (( pointes... Ce sont inventions pour discourir et votre (( âme n'est point touchée des appréhensions qu'elle <( feint, n'y ayant sujet que cela puisse être, etc.. » Nous arrêtons ici nos emprunts au texte, mais le dialogue se continue, en piétinant ainsi sur place pendant des pages et des pages : puis les billets galants qui s'échangent ensuite sont taillés sur le même patron et l'attitude d'extrême humilité dans laquelle s'est établie la jeune personne ne se modifie même pas grandemxcnt quand l'adhésion de ses père et mère a sanctionné son inclination secrète.
Examinons maintenant le rôle des parents. Ceux de l'amoureux, nous l'ayons indiqué, ont droit à recevoir, sans trop de délai, la confidence de ses intentions matrimoniales, et Clidamant, qui tarda quelque peu à remplir cette obligation de déférence, sent le besoin d'excuser avec contrition ses retards. Sachant qu'il avait offensé son père et passé les termes de son devoir
en faisant élection de Marilinde, craintivement douteux, il lui dit : « Je sais. Monsieur, que je mérite « une punition aussi grande que mon offense est « extrême, ayant si mortellement méprisé le respect « que je vous dois, même ayant reçu de votre bon « naturel tant de douceurs pour m'obliger à la coni( servation de ce respect, lequel, indignement pro- « fané de mon indiscrétion, me fait plutôt recourir (( à votre clémence par un pardon humblement « demandé qu'à la découverte de ce que vous ne (1 pouvez savoir sans lancer mille justes plaintes (( contre moi, qui suis aussi excusable en la surprise (( que blâmable en la continuation ! » Mais les parents que des Escuteaux met en scène sont de braves gens le plus souvent: ils pardonnent les initiatives blâmables de leurs fils, de même qu'ils sanctionnent les vœux tacites de leurs filles. Ce sont ces exemplaires relations de famille qu'il nous reste à mettre en relief.
Ecoutons à cet effet le dialogue qui s'engage entre le roi d'Arménie et sa fille, l'infante Isolia, courtisée par le prince de Cappadoce, l'invincible Filiris. « Ma fille, commence le débonnaire souverain, je (( vous ai vue toujours apporter tant d'humilité aux <( effets de votre devoir que je n'ai pu remarquer en (( vos actions qu'un affectionné désir de m'obéir et <( crois que vous ne vous départirez d'un si louable « dessein : ce que je veux pourtant savoir de vous- « même. — Monsieur, répond l'Infante (avec une (( belle révérence, sans nul doute) c'est pour me faire « voir la bonté de votre naturel que vous rangez si (( aisément votre créance en ce suiet où ie n'ai « apporté, à mon regret, ce que je devais. Mais si.
(( par davantage de connaissance, on se peut face çonner à mieux, j'espère que, de mes fautes <( passées, naîtront les intentions de rechercher le « possible pour parvenir en ce point, qui fera l'objet « de mes plus chères affections. El déjà l'impa- (( tience me fait brûler d'un extrême désir de savoir <( vos volontés afin d'y porter tout ce que pourra mon (( obéissance ! » Gn reconnaît la veine de stricte discipline familiale qu'exploitera Corneille et qui lui fournira sa Chimène ainsi que sa Pauline : (( Je le (( crois de la sorte, ma mie, reprend cependant le roi (( d'Arménie avec satisfaction. Or bien, je vous dirai <( donc que j'ai aperçu un si notable changement aux (( actions du prince Filiris, depuis qu'il est en ma (( cour, que je crois assurément que ce soit vous qui (( ayez causé les altérations dont son âme est « atteinte; et, en parlant à vous, quelque discret qu'il (( soit, je l'ai vu si souvent changer de couleur que (( je n'ai doute de ce que je vous propose. Avisez (( donc, mignonne, à ne me celer ce qui en est ! »
Voilà donc Isolia autorisée, provoquée même à l'aveu de ses sentiments : • (( Monsieur, prononce-t-elle
(( alors avec componction, je vous déclarerai donc,
(( par votre commandement, ce que je pensais ense-
(( veli au tombeau de l'oubli, qui est qu'en vérité le
(( prince Filiris a tenté ce qu'il a pu pour former une
(( amitié à ce sujet dans mon âme, laquelle, n'ayant
(( pour objet que le devoir de son obéissance envers
(( vous. Monsieur, pensait, par un refus maintes fois
(( réitéré, rompre ces pratiques qui ne pouvaient être,
(( à l'insu de Votre Majesté, qu'extrêmement fâcheu-
(( ses. Et voilà. Monsieur, la vérité de ce que vous
(( désiriez savoir, (vérité) que je vous eusse il y a
a longtemps fait entendre, sinon que je jugeais n'être (( bienséant à ma condition d'entamer les discours de « telles négociations que je pensais assoupies. » Son père lui donne alors le commandement d'encourager quelque peu les intentions de Filiris, ce qu'elle ne fait qu'avec la circonspection la plus sévère et en lui opposant sans cesse les règles les plus (( étroites » de son devoir. Lorsqu'une heureuse fortune l'aura rejointe à ce fiancé si discret, après que leur amour aura souffert des traverses sans nombre, elle ajournera leur union une fois de plus, pour qu'on la puisse célébrer sous les yeux de son père : « Car pourrait-on u pas dire de moi que, trop pressée de mes désirs, (c je n'aurais pu attendre la consommation de notre (( mariage en présence du roi, après mon retour en « ma patrie l »
Toutefois le droit des parents ne s'étend qu'à la surveillance et au contrôle du premier amour de leurs rejetons : une fois ce sentiment épanoui dans leur âme avec la pleine légitimité que lui confère la sanction familiale, ils n'ont plus à s'incliner devant des exigences nouvelles en la même matière. Le bon roi d'Arménie n'a proposé un nouveau prétendant à sa fille que dans la fausse persuasion de la mort du prince Filiris; mais Isolia ne saurait aimer une seconde fois en dépit de l'invitation paternelle : « Ces commandements de mon père, explique-t-e!îe, (( ont une fois servi de planches à l'amour pour sur- (( prendre mon âme, laquelle, libre de subjection dé- (( sormais, ne peut être forcée d'y rentrer sans trop de <( cruauté. » Tels sont les thèmes héroïques que le roman français du XVI f siècle a continué longtemps de développer, avec plus d'adresse et de souplesse,
mais non point avec plus de force, par la plume des Urfé, des La Calprenède, ou des Scudéry. En faveur de ces hautes leçons, on pardonnera sans doute au sieur des Escuteaux les arabesques, d'ailleurs amusantes, de son style et même la puérilité de ses intrigues : car il faut concéder que la qualité de soiî invention épique est loin d'égaler la fermeté de sa pédagogie ou l'irréprochable solidité de sa morale.
Nous ne nous arrêterons pas sur UAstrée, beaucoup plus connue et dont nous avons traité assez amplement ailleurs. Nous irons droit au roman romanesque qui a, le premier, laissé quelque trace dans l'histoire de notre littérature après celui du marquis d'Urfé, au Polexandre de Gomberville, dont La Fontaine disait l'avoir lu « vingt et vingt fois » au cours de sa rêveuse et flâneuse existence : ce qui n'est pas une médiocre recommandation près de la postérité, toujours lous le charme de l'incomparable conteur.
Polexandre, qui s'est grossi et modifié à chacune de ses éditions successives — nous utiliserons la plus complète, celle de Î637 — conte des aventures principalement maritimes dont le théâtre (sauf un épisode en Danemark) est l'océan Atlantique, les îles tropicales de cet océan et les côtes des trois continents qu'il baigne. Le héros est un prince d'origine française que les dernières versions de l'ouvrage présentent comme un contemporain de nos rois Charles VIII et Louis XII, et le merveilleux joue quelque rôle dom
l'action qui prend par là des aspects féeriques ou agréablement poétiques.
Le seul personnage du récit qui nous soit intéressant, comme une ébauche presque caricaturale des « sévères » héroïnes de La Calprenède, c'est la princesse Alcidiane, reine de l'île Inaccessible. La Harpe — qui, de son propre aveu, a parié de nos romanciers du XVIl' siècle, sans les avoir lu, et se contenta sans doute de les connaître par les très médiocres analyses de la Bibliothèque des Romans, — La Harpe a raillé l'excessive sagesse d'Alcidiane qui considère, dit-il, la déclaration d'amour la plus respectueuse comme un outrage tel que des années d'expiation sont à peine suffisantes pour en mériter le pardon. Aimer Alcidiane, fût-ce à mille lieues de distance, est un crime digne de la mort ! Cette appréciation, trop sommaire, ne manque pas entièrement de vérité. (( Amour et crainte », c'est, en effet, la devise choisie par cette jeune personne, consciente du privilège souverain de sa beauté !
Un oracle ayant fait redouter pour elle les premières impressions de l'amour, elle a été élevée dans un château fort dont nul ne devait approcher. Plus tard, devenue orpheline et souveraine de son propre chef, elle vivra retirée au milieu de ses filles d'honneur, ne voyant presque jamais un visage masculin et ne se montrant à son peuple que lors des cérémonies publiques dans l'exercice d'une sorte de pontificat religieux. Elle règne, nous l'avons indiqué, sur certaine île de l'Atlantique dont la magie défend l'accès aux visiteurs indiscrets. Polexandre est amené pourtant sur le sol de ce mystérieux royaume par une série de prodigieux hasards : il y sauve la vie d'Alci-
diane à deux reprises et y comprime diverses rebellions de ses grands feudataires : services traditionnels des chevaliers coureurs d'aventures aux belles personnes qu'ils ont pour destin d'épouser vers le terme de leur martiale jeunesse. Dès lors blessée d'amour au cœur, la princesse refuse pourtant à son immense orgueil l'aveu d'une faiblesse qui lui paraît humiliante : « La Nature, dit-elle, nous a été trop (( favorable pour nous réduire à la honteuse néces- (i site d'implorer le secours d'un homme ! » Et l'analyse des sentiments par lesquels passe cette fière beauté annonce les subtilités galantes d'un Marivaux, ce charmant épigone du genre précieux dont l'auteur de Polexandre fut un précurseur.
La coiifidente d'Alcidiane est une de ses filles d'honneur, secrètement dévouée aux intérêts du brillant chevalier, comme il arrive le plus souvent dans le roman arthurien : la Dariolette des Amadis venait même de rajeunir, assez crûment, cette tradition romanesque : (' Je ne sais pourquoi, expose donc la prinn cesse à sa suivante, je m'attache si fort à la pensée (( de son audace, comme si de cela seul dépendait la (( conservation de mon autorité et la félicité de ma « vie. J'oublie tout le reste et je me tiens même (« importunée quand le soin de mes états et le sou- (( venir des autres senices qui ont pu m'être rendus « me divertissent de cette agréable méditation. (( Avouez, Aminthe, que je suis en cela bien con- (( traire à moi-même et que ce changement me me- (( nace de quelque événement bien étrange. Mais je (( le préviendrai, s'il se peut prévenir par la pru- (( dence humaine ! »
Pour s'acquitter vis-à-vis du héros à moins haut
prix que par le don de son cœur» elle lui fait offrir le fief que possédait le révolté dont il a réduit à néant les criminelles espérances. Polexandre repousse cette libéralité, avec les formules les plus dévotement soumises il est vrai, et non sans avoir protesté que tout ce qui vient d'elle ayant, aussi bien qu'elle-même, quelque participation de la divinité, doit être considéré avec la même révérence qu'on a pour les choses du ciel : « îl faudrait, ajoute-t-il, que mes paroles (( fussent d'un prix inestimable pour être employées (( au remerciement qu'exige ma reconnaissance ! Que (( la reine ne m'impute donc pas à orgueil ce que je (( fais par une véritable connaissance de moi-même. « Témoignez-lui que les choses qui paraissent les (( plus vastes et les plus étendues ont des bornes au <( delà desquelles elles ne peuvent passer, et que, par (( conséquent, l'ambition, même la plus déréglée, a <( quelquefois rencontré de quoi contenter les insa- (( tiables désirs que la possession de plusieurs mondes <( ne semblait pas capable d'assouvir. C'est donc <( pour ne pouvoir posséder ni désirer rien davantage (( qu'il faut nécessairement que je demeure comme je <( suis, non par la vanité qu'il y aurait à refuser ses (( dons, mais par l'impuissance de les recevoir ! » Que l'on reconnaisse ici le modèle des subtilités de la fin du siècle en matière de dévote conquête du pouvoir, et l'une des sources du Quiétisme.
Alcidiane a senti, d'instinct, que cette réserve appaîente cachait la plus vaste des ambitions, celle de posséder son cœur et sa personne en fin de compte. Elle formule, en conséquence, ses nouveaux ordres à sa Confidente dont elle commence à soupçonner la partialité pour le téméraire : « Je vous commande
(( absolument de faire que je ne lui doive rien ou que (( du moins j'en perde entièrement la mémoire ! » Aminthe riposte aussitôt que, par malheur, il ne dépend d'elle de satisfaire ni à Tune ni à l'autre de ces deux exigences. En revanche, elle se fait fort d'amener Polexandre à l'acceptation de la récompense offerte si elle est chargée de lui dire que la souveraine ne considère point son assistance comme celle d'un allié bénévole, mais bien d'un mercenaire auquel on remet à la fin le prix de son travail ! Tandis qu'à dessein elle parle si fort au détriment du héros, elle voit la reine rougir à plusieurs reprises et même ouvrir la bouche comme si elle allait prendre la défense de l'absent. Toutefois, l'orgueil ayant encore triomphé dans le cœur d'Alcidiane, celle-ci garde le silence, et Aminthe revient avec l'acceptation qu'elle avait garantie. Mais tout aussitôt la soupçonneuse fierté de la princesse lui persuade que sa messagère n'a obtenu cette adhésion qu'en n'hésitant pas à la compromettre, c'est-à-dire en accusant Polexandre d'avoir refusé jusque-là parce qu'il désirait davantage, a Si les « choses se sont ainsi passées, comme je n'en doute <( pas, profère alors Alcidiane en se parlant à haute (c voix dans l'agitation de son âme, pourquoi devrais- <( je tenir des prières indignes dont s'est servie cette (( fille ce qui n'était dû qu'au mérite de mon pré- (( sent ?... Mais d'où me viennent ces inquiétudes (( étranges, songe-t-elle en reprenant la liberté de son (( esprit et en se dérobant pour quelques instants à ses (( préoccupations obsédantes ? »
A ce moment, lui parvient la nouvelle d'un haut fait par lequel Polexandre l'a mise à l'abri de nouveaux dangers : il a terrassé en combat singulier le
frère du rebelle dont il avait précédemment étouffé la révolte et il en informe Alcidiane par une lettre que le grand chambellan de cette souveraine s'empresse de lui présenter dans la salle où elle donne habituellement ses audiences aux officiers masculins de sa couronne, sur son trône étincelant de pierreries, entourée de sa cour féminine dont l'éclat de son visage plonge dans l'ombre les plus rares beautés. Aminthe l'engage alors à répondre au message de ce trop persistant bienfaiteur afin de s'acquitter vis-à-vis de lui par cet accusé de réception. Alcidiane rédige, en effet, un projet de réponse dont elle donne lecture à sa confidente : mais elle s'est laissée aller à écrire (( qu'elle (( n'est point absolument fâchée d'avoir été malheu- « reuse puisque la fortune lui réservait Polexandre <( pour son libérateur ! » Or, voici qu'en relisant ces mots à haute voix, elle devient subitement si rouge de honte qu'elle est contrainte de se cacher le visage derrière le fâcheux papier. « Lorsque cette confu- (( «ion eût cesse, la reine témoigna qu'elle était en (( colère, et, accusant Aminthe comme si cette fille (( lui eût dicté ce. qu elle venait d^ écrire : Voilà ce (( que c'est que de croire une folle, lui dit-elle ! On (( ne peut s'empêcher de tom-ber en quelque extrava- (( gance ! Vraiment, Aminthe, je vous trouve bien (( osée de vouloir que je flatte Polexandre ! Je vois (( bien que si je continue de suivre vos conseils, à la (( fin je me trouverai contrainte de l'aimer ! »
Elle ordonne donc de déchirer et de brûler ce premier projet de réponse. Aminthe s'arrange pour ne déchirer qu'un papier insignifiant sous ses yeux et conserve le précieux document dont elle fera part au destinataire. La reine envoie ensuite une autre lettre.
beaucoup plus réservée, mais dont elle ne laisse pas de regretter infiniment les termes dès qu'elle l'a fait remettre à son adresse : « Il vous la rendra si vous (( voulez, dit l'espiègle Aminthe ! — Le remède <( que vous me proposez, riposte la princesse, peut « bien fermer la blessure que je me suis faite, mais « il n'en saurait ôter la cicatrice. Je veux dire que (( vous pouvez bien me faire ôter la lettre que Pq- (( lexandre a reçue de moi : mais il n'est pas en votre (( pouvoir de faire qu'il ne l'ait pas eue. Je ne crain=. (( pas sa vanité : je redoute sa mémoire; et, cela (( étant, ma crainte ne serait pas guérie quand j'au- (( rais ce que vous me promettez. » Elle finit par se croire fort malade, dans son inexpérience des choses de l'amour, tandis que sa suivante n'a garde de s'mquiéter sur son sort. La reine e*a d'autre mal, juge cette personne avisée, que cette humeur impérieuse et hautaine en laquelle elle fut trop complaisam.ment nourrie.
Aussi bien le hasard a-t-ii fait tomber entre les mains de la confidente les tablettes sur lesquelles la princesse note, au jour le jour, les sentiments de son cœur : effusions que l'on jugera sans doute d'un accent déjà fort moderne, si nous en reproduisons quelques traits ! Il semble qu'on entende les confidences dont nous ont régalé depuis lors les plus illustres passionnés du romantisme. Ecoutons plutôt.
« Inquiétude. — Qui peut causer l'étrange chan- (( gement que je remarque en moi ? Serais-je bien <( ou malade, ou insensée sans le connaître ? Depuis
(( quelque temps, je suis mal partout où je suis. Si (( }e marche, aussitôt je suis lasse, et si je me repose, (( je me lasse davantage encore ! Les lieux qui m'ont (( été chers me sont déplaisants. La chasse m'est (( odieuse : la conversation m'importune ! (Ainsi (( soupirera l'Hippoiyte de Racine quarante ans plus (( tard). Les livres bien aimés oiî j'ai toujours ren- (( contré mon repos et ma joie ne peuvent rien pour (( le soulagement de mon mal. Quel crime me re- (( proche ma conscience qui ait attiré sur moi ces trop « visibles et trop violents effets de la colère du (( ciel ?... Mais tandis que je parle, mes douleurs (( augmentent. Elles sont ennemies du discours, et, (( pourtant, ne me permettent pas de me taire ! »
« Songe. — Infortunée que je suis ! Je perds
(( l'haleine et la force. Je n'en puis plus ! Cruel et
(( agréable ennemi ! Dragon qui porte le visage d'un
(( enfant, beau monstre, contente-toi de mes larmes
(( et du sang que tes griffes ont déjà tiré de mon
(( sein. Cherche quelque autre proie ! Veux-tu que
(( je meure plus d'une fois et que je ne rencontre pas
(( dans le tombeau le repos que tous les autres y trou-
(( vent ? Ha ! je vis et tu n'achèves pas de me tuer,
(( pour ce que tu n'es pas lassé de me persécuter !
<( Que fais-iu 7 Tu me refermes le sein et ce n'est
(( pas un cœur que tu y laisses. C'est un feu qui me
(( brûle sans me consumer ! »
<( Réveil. — Qu'est devenu ce dragon, si fier et (( si agréable qui, toute la nuit, m'a déchiré le cœur? (( Mais, que dis-je ? Je suis éveillée et je parle (( comme si je rêvais encore. Mon imagination n'est (( pas bien purgée des illusions qui lui ont fait tant
(( cie mal. Elie me fait porter la main où j'ai cru « avoir été blessée... »
(( Devant son miroir. — Te reconnais-tu bien, Al-
(( cidiane ? Ces yeux battus et impuissants, ce teint
(( si dissemblable de ce qu'il a toujours été, ces
(( lèvres pâles, cette gorge plombée, enEn cette per-
<( sonne mourante que tu considères dans ce miroir
(( a-t~elle quelque chose de celle que tu y cherches?
<( Avoue qu'Alcidiane n'est plus et qu'elle se perdit
« lorsqu'elle perdit la tranquillité de son âme. Le
(( cruel démon qui lui changea le cœur la défigura de
<( telle sorte... Rappelle Alcidiane morte. Fais reve-
(( nir les deux dernières années de sa vie... Mais,
(( insensée que îu es ! Il semble que tu le plaises en
(( ta mauvaise fortune. Romps ce charme, infortunée
(( princesse et sache que ton mal est à l'extrémité,
(( puisque tu en as perdu le sentiment.
(( Dernière résolution. — Il le faut. J'y suis ré- <( solue. Etranger audacieux, tu sortiras de ma mé- (( moire aussi bien que de mes Etats. Je te hais de ce (( que j'ai pu courir fortune de t' aimer ! »
Il arrive alors que Poîexandre s'éloigne un moment en barque des rivages de l'île Inaccessible pour porter secours à son amie Aminthe, enlevée par des pirates. Aussitôt qu'il a perdu de vue ces rivages, leur vertu magique reprend vis-à-vis de lui toute sa force et il demeure dans l'incapacité de les revoir. Le reste du roman est l'histoire de ses efforts infructueux pour les joindre à nouveau, ce qui ne lui sera donné qu'au dénouement du récit. La reine, délivrée des obsessions d'Aminthe, l'a cependant condamné à mort s'il remet les pieds dans ses Etats, à un éternel oubli dans le
cas contraire, et il en reçoit l'arrêt en bonne forme des mains d'un des messagers de la souveraine. Après avoir lu cette déclaration, assurément peu persuasive, il la couvre de ses baisers et témoigne même une extrême joie de sa mauvaise fortune, inspiré qu'il est par une incroyable résignation, par une force d'âme qui lui fait recevoir avec bénédiction les injustes arrêts d'un juge passionné, et courir avec empressement vers une fin qu'il n'a nullement méritée ! Tout cela est la caricature involontaire, de la « sévérité » digne chez la femme, de la soumission quasi-quiétiste aux décisions féminines dans le sexe mâle, avant le mariage. Il était réservé à La Câlprenède de réduire à de plus justes proportions la première de ces deux dispositions d'âme, tout en laissant trop d'importance encore à la seconde. Nous ne trouverons ses héroïnes ni si ridiculement sévères en théorie aux mouvements les plus légitimes de leur cœur, ni si complaisantes en fait à leurs langueurs d'amour : et c'^t pour mieux faire connaître quel progrès fut accompli, en matière de goût ou même de moralité féminine vers le milieu de notre siècle classique que nous nous sommes arrêtés un instant sur le roman le plus applaudi des débuts de ce siècle, après celui d'Honoré d'Urfé. — En revanche les acteurs masculins du roman héroïque resteront des amoureux « transis » et conserveront toutes la tremblante dévotion de Polexandre. C'est par là surtout que se perpétueront dans notre littérature d'imagination, et jusque dans la tragédie racinienne qui procède de ces romans pour une part, les débilitcintes influences de la tradition romanesque.