IL — LA VIE ET L'ŒUVRE DE LA CALPRENÈDE
Un critique du XVIîf siècle à qui les encyclopédistes ont fait une réputation fâcheuse mais qui ne manqua ni de notoriété, ni de clairvoyance à son heure, Paîissot, a écrit dans ses Mémoires littéraires : Supposons qu'il ne reste d'autres monuments du XVif siècle que les romans de La Calprenède, ( quelle idée ne se formerait-on pas de la nation ( qui en faisait ses amusements ! On se représente- ( rait, sans doute, un peuple plein d'une galanterie ( beaucoup trop exaltée, mais aussi rempli de fierté, ( de noblesse, de grandeur d'âme, susceptible, en un ( mot, de sentiments assez élevés pour ne se plaire ( qu'au récit des actions lés plus héroïques. Ces ro- ( mans ne sont plus de notre goût, mais ils ont fait les délices d'un siècle poli et qui peut-être, en cela même, prouvait sa supériorité sur le nôtre. Ce qui a contribué à leur chute, c'est la perfection du théâtre... Racine et Quinault, qui ont un peu visité le st})le de ces romans, les ont fait oublier en parlant au cœur un langage plus vrai, plus tendre et plus harmonieux. » On ne saurait mieux dire et nous estimons que la même conclusion se dégagera de notre flânerie dans ce canton peu fréquenté du gra..J parc, aux allées solennelles, qui est la production littéraire de notre siècle classique.
La Calprenède a grandement souffert de quelques jugements critiques insuffisamment motivés selon
nous, et nous essayerons de le démontrer tout à l'heure. En revanche, il conserve une recommandation dont la postérité ne lui a pas tenu suffisamment compte : car son répondant n'est rien moins qu'un de nos plus incontestables génies militaires, ce rejeton de la vieille tige capétienne qui joignit le mérite à la naissance et porte, sans contestation possible, ce surnom de Grand dont l'histoire n'est pas si prodigue, après tout. Oui, le vainqueur de Rocroi et de Lens goûta très particulièrement le premier ouvrage romanesque du gentilhomme gascon, Cassandre, qui célèbre la valeur guerrière, les faiblesses amoureuses et l'intermittente générosité d'Alexandre le Macédonien. Il accepta ensuite la dédicace du second, Cléopâtre, d'allure un peu moins militaire puisqu'il évoque surtout la cour d'Auguste, au temps de la paix romaine. (( J'ai su, dit l'écrivain au prince en sa dédicace, que (( mon précédent ouvrage doit sa plus grande répu- (( tation au bonheur qu'il a eu de vous divertir, qu'on (( voiis a vu plusieurs fois donner des heures, dans la (( tranchée, aux volumes de Cassandre et que vous (( avez voué à sa lecture une partie des nuits qui ont (•( succédé aux grandes journées que vous avez ren- (( dues fameuses par vos victoires ! » Ce sont là, en effet, pour une œuvre d'imagination, des titres honorables : nous nous proposons de les justifier par nc^'= explorations dans les trois grands romans de l'auteur et nous invitons notre bienveillant lecteur à parcourir avec nous quelques passages particulièrement significatifs de ces trop prolixes récits.
On sait peu de chose sur la vie d'un écrivain qui fut si notoire en son temps. Gautier de Costes, sieur de La Calprenède, — c'est-à-dire de la Charmoye, nous explique Tallemant des Réaulx qui lui a consacré une assez longue Historiette, — naquit en 1 609 ou 1610 au château de Toulgou, près de Cahors. Fils de Pierre de Costes et de Catherine de Verdier- Genouiilac, il était destiné à un très mince héritage et, par conséquent, cadet de Gascogne dans toute l'étendue de ce qualificatif. Il fit ses études à Toulouse jusque vers 1632, c'est-à-dire qu'il les conduisit assez loin sans nul doute, et son oeuvre témoigne, en effet, d'une solide culture classique. Il abandonna toutefois la robe pour l'épée peu après sa vingtième année et servit dans un des régiments de la garde royale. Dix ans plus tard, la dédicace de la troisième partie de Cassandre nous le montre sur le point de se rendre au siège de Gravelines. Comme garde du corps, il fut souvent de service dans l'appartement de la reine Anne d'Autriche, à qui est dédiée sa première tragédie. Là, il se faisait bien venir des filles d'honneur de la souveraine en leur contant d'amoureuses aventures : enfin, il se serait vu confier quelques missions diplomatiques récompensées, en 1650, par un brevet de gentilhomme de la chambre royale. Tallemant, ce bavard toujours sujet à caution, lui prête nombre de gasconnades. C'est ainsi qu'il aurait fait fondre en argent, pour les exhiber ensuite avec complaisance, des (( vervelles )) ou anneaux destinés
à entraver les faucons de chasse, alors que les vervelles des oiseaux du roi étaient tout bonnement faites de cuivre. Si l'anecdote est authentique, elle ne soulignerait qu'une innocente manie de gentilhomme pauvre, cherchant à faire illusion sur sa médiocre fortune.
Il débuta dans les lettres sous les auspices de Théophraste Renaudol, ce patriarche du journalisme français, et réussit au théâtre avec sa Mort de Mithridaie, en 1 636, l'année ùu Cid : il a composé au total une dizaine de tragédies représentées avec des fortunes diverses. La Mort des Enfants d'Hérode (1639) est très mauvaise; le Comte d'Essex, un peu meilleur. Mais sa versification reste, en général, fort insuffisante, et c'est pourquoi, contrairement à l'usage intro- ' duit par Honoré d'Urfé et suivi par maint romancier de l'époque, il ne mêlera presque jamais de poésies galantes à ses récits d'amour. Sa vocation véritable ne lui fut révélée que vers 1 642, année qui vit publier la première partie de sa Cassandre.
En 1 646, il épousa une précieuse assez connue de son temps, Madeleine de Lyée, alors veuve d'un sieur de Brac. Aussi enthousiaste que le Grand Condé du roman de Cassandre, elle n'accorda sa main à l'auteur que sous la condition qu'il publierait sa Cléopâtre, et la clause fut insérée dans leur contrat de mariage, ce qui est digne de Cathos ou de Madeîon. Taîlemant a recueilli sur Mme de La Calprenède les plus horrifîques histoires. Confiée presque enfant à sa tante, Mme de Maiîloc, Mlle de Lyée aurait été, avec la connivence de cette peu scrupuleuse oarente, livrée fort jeune à un débauché du nom de Lalande qui feignit de l'épouser en faisant bénir leur union par
un laquais déguisé en prêtre. Elle n'en serait pas moins restée, sa vie durant, sous l'influence de cet impudent séducteur. Elle devint ensuite Mme de Vieuxpont, puis Mme de Brac, par de plus légitimes mais non point plus paisibles unions, si l'on en croit la chronique scandaleuse de l'époque. Aussi bien son troisième mariage ne réussit-il pas mieux que les précédents; il aboutit assez rapidement à la séparation d'un commun accord. La préface du dernier roman de La Calprenède, le Faramond, fait sans doute allusion à ses infortunes conjugales lorsqu'il écrit : « Les {(. cruelles affaires que j'ai eues sur les bras ou plutôt (,( les malheurs étranges desquels ma vie a été misère rablement traversée depuis quelques années <( devaient avoir mûri m.on esprit et dissipé une partie (( de cette humeur encline au plaisir qui, dans les pre- «. miers feux de la jeunesse et dans une fortune plus << tranquille, m'a porté à écrire des choses peut-être <( moins solides que divertissantes. »
ïl ne put achever son dernier ouvrage. Guy Patin, encore plus suspect de commérage que Tallemant, mdique qu'il fut empoisonné par sa femme qui aurait eu la tête tranchée en punition de ce crime, à la suite des grands jours d'Auvergne. Ce serait donc par une bien lointaine répercussion de ces assises judiciaires fameuses, puisqu'elle était normande et son mari gascon. La gazette rimée de Loret nous offre une version plus vraisemblable de la fin du romancier. En mars 1663, on lit dans cette feuille de nouvelles qu'il fut grièvement blessé au château de Mortefontaine par un accident de chasse, l'éclatement de son fusil, semble-t-il. Puis le même recueil anecdotique annonce son décès le 20 octobre de la même année.
cette fois à la suite d'un accident de chevaï : soit un très violent coup de tête de sa monture ayant provoqué une chute grave, soit un coup de saboî au front après cette chute ? Voilà tout ce que nous savons aujourd'hui de sa destinée terrestre.
Sa renommée toutefois lui. survécut longtemps. Ses romans, surtout Cléopâtre, ont été réimprimés à plusieurs reprises et jusqu'à la fin du XVïir siècle, dans des éditions abrégées toutefois. A l'étranger, leur renom continua d'être grand. Le pasteur genevois Bernard les possédait dans sa bibliothèque dont hérita sa nièce, Suzanne Rousseau, qui mourut en mettant au monde l'écrivain fameux. Ils furent, nous l'avons dit, la première lecture de Jean-Jacques, à la fin de sa septième année et exercèrent sur sa tournure d'esprit une action profonde. Par malheur, La Calprenède, compromis par les imitations outrancières de Madeleine de Scudéry, avait rencontré en France, au lendemain de son trépas, deux critiques illustres dont la sentence pèse d'un poids écrasant sur sa mémoire.
On sait que Boileau composa, dans sa jeunesse, — vers 1664 ou 1665, dit-il, — un dialogue satirique à la manière de Lucien sur Les Héros de Roman. Un demi-siècle plus tard et très près de sa fin, en 1710, il fit imprimer ce Dialogue dont il exposa la genèse en ces termes : « Comme j étais fort jeune (( dans le temps de tous ces romans, je les lus, ainsi « que les lisait tout le monde, avec beaucoup d'ad- (( miration et je les regardais comme des chefsce d'œuvre de notre langue. Mais enfin... la raison (( m' ayant ouvert les yeux, je reconnus la puérilité de (( ces ouvrages... Je composai ce dialogue dans ma (( tête. Comme Mlle de Scudérv était encore
(( vivante, bien loin de le faire imprimer, je gagnai (( même sur moi de ne point l'écrire, ne voulant pas (( donner ce chagrin à une fille qui, après tout, avait « beaucoup de mérite, et qui, s'il faut en croire ceux (( qui l'ont connue, nonobstant la mauvaise morale (( enseignée dans ses romans, avait encore plus de (( probité et d'honneur que d'esprit. Mais aujour- (( d'hui qu'enfin la mort l'a rayée du nombre des (( humains, elle et tous les compositeurs de romans..., (( je donne au public mon Dialogue... Je ne sais s'il « s'attirera les mêmes applaudissements qu'il m'atti- (( rait autrefois, dans les fréquents récits que j'étais a obligé d'en faire. En le récitant, je donnais à tous (( les personnages le ton qui leur convenait... C'est « peut-être, en dépit des apparences, le moins frivole (( ouvrage qui soit encore sorti de ma plume ! »
Le seul auteur de romans qui soit en effet maltraité constamment dans cette parodie, c'est Madeleine de Scudéry, pour son C^rus et pour sa Clélie. Ses héros sont supposés défiler devant Pluton, roi des Enfers, en étalant tous leurs ridicules au passage. Vers la fin seulement, sera mentionné le Faramond de La Calprenède, qui lui fut inspiré, sur le tard, par une maladroite émulation, lorsqu'il eût constaté les triomphes de son imitatrice et exagératrice dans le genre pseudohistorique qu'il avait mis à la mode. Ses deux récits le plus justement notoires, Cassandre et Cléopâtre ne sont pas même l'objet d'une mention dans cette satire en prose. Boileau ne l'en nommera pas moins, lui seul avec Mlle de Scudéry, au terme du dialogue qui montre tous les héros de romans, fort mal reçus par Pluton, fuyant en désordre, sous les « escourgées » (horions) des sbires infernaux. En sorte qu'il s'est vu
englobé, sans plus attentif examen, avec elle, dans une condamnation dont les considérants ne 1 atteignent pas. On peut constater, en efîet, dans l'évolution du roman héroïque, une singularité que nous signalerons dès à présent : Madeleine de Scudéry avait débuté dès 1 640, sous le nom de son frère, par une œuvre originale et charmante, Ibrahim ou rillusire Pacha, de sujet moderne et marquant un considérable progrès sur les ouvrages antérieurs du même genre. Puis, le succès de Cassandre et de Cleopâtre, ces romans historiques aux qualités d'un autre ordre mais non moins séduisantes, vint la jeter hors de sa voie peu après. Elle poussa jusqu'à l'excès et jusqu'à l'absurde les libertés que La Calprenède avait prises avec l'histoire authentique : elle écrivit C^rus et Clélie, qui, en dépit de détails heureux, sont par leur dessin d'ensemble, de véritables caricatures. Puis, encore, son propre succès réagissant sur son inspirateur, elle gâta ce dernier à son tour en lui inspirant le choix singulier de Faramond pour héros . d'un dernier récit d'amour et de guerre : récit qui, seul entre les écrits de son auteur, s'attira, nous venons de le dire, une raillerie, d'ailleurs accessoire et sans portée, de Boileau.
Ajoutons qu'en écrivant les vers trop connus :
Tout a l'humeur gasconne en un auteur gascon ; Calprenède et Juba parlent du même ton !
L'auteur de Y Art poétique nous paraît avoir mis le comble à son défaut d'équité vis-à-vis de l'homme qiî il avait admiré dans sa jeunesse. Le héros de Cleopâtre, le chevaleresque fils des rois du désert, parle
comme tous les amoureux de l'éfKîque et assurément de façon beaucoup moins ampoulée, beaucoup plus digne et mesurée que Polexandre, le porte-parole de Gomberville, ce Parisien de Paris. Si donc La Calprenède a pu gasconner dans ses conversations avec Tallemant, il est tout à fait abusif d'«n dire autant de son Juba.
De façon presque aussi efficace que Boiieau, Mme de Sévigné s'est employée à discréditer l'auteur de Cléopâtre^ et à moins juste titre encore puisque son goût pour ce romancier demeurait actuel et vivant à l'heure même où elle le dénigra, pour les raisons que nous allons faire connaître. Le 5 juillet 1671, la châtelaine des Rochers rend compte à sa fille des lectures qu'elle poursuit en commun avec ses hôtes : (( Nous continuons le Tasse... mais je nose vous dire (( que je suis revenue à Cléopâtre,, et que, par le (( bonheur que j'ai de n'avoir point de mémoire, (( cette lecture me divertit encore. Cela est épouvan- (( table ! Mais vous savez que je ne m'accommode (( guère bien de toutes les pruderies qui ne me sont <( pas naturelles, et, comme celle de :ie plus aimer « ces livres-là ne m'est pas encore enûèrement arri- (( vée, je me laisse divertir sous le prétexte de mon <( fils qui m'a mise en train. Il nous a lu aussi des (( chapitres de Rabelais à mourir de rire ! » Ainsi la charmante femme, placée entre son fils qui lui ressemble par la spontanéité du tempérament et la sèche cartésienne que le destin lui a donné pour fille
(tout en la faisant idolâtre de cette fille) , croit devoir excuser près de celle-ci l'encouragement au (( naturel )) qui lui est venu de celui-là ! Telle sera, selon nous, l'explication des jugements contradictoires que nous allons rencontrer sous sa plume, au cours d'une lecture que les satires de Molière et de Boileau avaient discréditées dès lors, mais dans laquelle son goût si fin ne laisse pas de trouver quelques charmes. Trois jours plus tard, en effet, après avoir appris que Mme de Grignan a commencé de lire Tacite, mais s'est arrêtée en chemin, elle reprend ses confidences littéraires : <( Je trouve Germanicus trop sage (( et trop politique (dans le grand historien latin) . Il <( craint trop Tibère. Je vois des héros qui ne sont pas (( si prudents (Tibère est l'un des personnages prin- « cipaux de Cléopâtre) , et dont les grands succès « font approuver la témérité. Mon fils, comme je (( vous l'ai dit, m'a laissée dans le milieu de Cleo- « pâtre et je l'achève. Cela est d'une folie dont je (( vous demande le secret ! J'achève tous les livres (( et vous les commencez ! » Critique indirecte peutêtre ! — Quatre jours encore et la marquise, reprenant la plume, revient à parler de ses lectures parmi lesquelles sont mentionnés les Essais de Morale de Nicole : « C'est, poursuit-elle alors, sans préjudice <( de Cléopâtre, que j'ai juré d'achever. Vous savez (( comme je soutiens les gageures. Je songe quelque- (( fois d'oij vient la folie que j'ai pour ces sottises-là? (( J'ai peine à le comprendre. Vous vous souvenez « peut-être assez de moi pour savoir à quel point « je suis blessée des méchants styles : j'ai quelque <( lumière pour les bons et personne n'est plus touché (( que moi des charmes de l'éloquence. Le style de
<( La Calprenède est maudit en mille endroits : de (( grandes périodes de roman, de méchants mots ! <( Je sens tout cela. J'écrivis l'autre jour à mon fils <( ime lettre de ce style qui était fort plaisante. Je <( trouve donc que celui de La Calprenède est détes- « table, et, cependant, je ne laisse pas de m'y « prendre comme à la glu. La beauté des sentiments, (( la violence des passions, la grandeur des événe- « ments et le succès miraculeux de leurs redoutables (( épées, tout cela m'entraîne comme une petite fille. (( J'entre dans leurs desseins, et, si je n'avais M. de (( la Rochefoucauld et M. d'Hacqueville pour me « consoler (sans doute deux persistants lecteurs de (( La Calprenède, eux aussi, et le premier, tout au (( moins, est, comme Condé, un répondant de « choix!) . je me pendrais de trouver encore en moi (( cette faiblesse !... Vous m' apparaissez pour me (( faire honte, mais je me dis de mauvaises raisons, et (( je continue ! »
Il nous faut réduire, sans délai, à de plus justes bornes, cette dure condamnation du style de Cleopâtre. La langue de Mme de Sévigné est, certes, infiniment plus savoureuse, mais elle n'en dépasse pas moins, ici, la mesure pour satisfaire au modernisme de la génération nouvelle, dont sa fille est l'une des plus pédantes incarnations. On dirait, à l'entendre, que La Calprenède doive être mis sur le même rang que des Escuteaux, parmi les cacographes de l'époque précieuse. Or, Kœrting a jugé son écriture remarquablement éloquente et ferme ; mais c'est un étranger dont on peut récuser la sentence à ce titre. En revanche, l'un de nos compatriotes, l'érudit collaborateur de Petit de Julleville pour sa grande Histoire
de la Littérature française, M. Morillot, déclare, lui aussi, cette écriture excellente et la rapproche de celle de Corneille. Enfin, dans son Manuel de la Littérature française, Brunetière élève également, en note, une protestation discrète contre le sommaire jugement de la marquise. Nous nous associons pleinement à ces réserves, et, au surplus, nos amples citations mettront bientôt notre lecteur en mesure de se former sur ce point une opinion personnelle. Il est certain, toutefois, que Mme de Sévigné, ayant pu lire à cette date Pascal, Molière, Racine, Bossuet, Boileau, La Fontaine dans toute une partie de leur œuvre, oppose à l'officier de Gravelines des points de comparaison redoutables et que la langue de l'époque de Louis XIII paraissait archaïque aux sujets de son fils, alors que celui-ci comptait déjà près de trente années de règne.
Les dernières appréciations de la marquise mêlent l'éloge au blâme avec moins de parcimonie : le 15 juillet, elle revient, en effet, sur un sujet qui lui tient assurément au cœur : « Cette morale de Nicole (( est admirable et Cléopâire va son train, mais sans (( empressement et aux heures perdues. C'est ordi- <( nairement sur cette lecture que je m'endors. Le (( caractère m'en plait beaucoup plus que le style. « Pour les sentiments, j'avoue qu'ils me plaisent et (( qu'ils sont d'une perfection qui remplit mon idée (( sur la belle âme. Vous savez aussi que je ne hais « pas les grands coups d'épée, tellement que voilà (( qui est bien, pourvu qu'on m'en garde le secret. » Enfin, le 9 août, viendra cette conclusion, qui offre un utile résumé des appréciations précédentes : « Il <( y a d'horribles endroits dans Cléopâtre, mais il y
(( en a de beaux et la droite vertu est bien dans son (( trône ! » Nous ferons en sorte de confirmer cette dernière appréciation morale.
La Fontaine boudait moins son plaisir quand il écrivait dans la pièce que nous avons déjà mentionnée en parlant de Gomberville :
Le roman d'Ariane est très bien inventé. J'ai lu vingt et vingt fois celui de Polexandre ; En fait d'événements, Cléopâtre et Cassandre Entre les beaux premiers doivent être rangés. .
Et Crébillon père, l'auteur, jadis admiré, de R/iadamiste et Zénobie, lisait encore avec prédilection La Calprenède pour lui emprunter des idées de tragédies vers la fin du XVI f siècle.
Nous reconnaîtrons toutefois qu'il n'est pas aujourd'hui d'une lecture récréative. h^Astrée ayant été mise au rang des plus incontestables chefs-d'œuvre, les romans étaient devenus, comme celui d'Urfé, des recueils de nouvelles galantes, que reliait entre elles, de façon plus ou moins plausible, le fil d'une intrigue principale, paresseusement déroulée dans l'intervalle de ces digressions incessantes : méthode qui engendrera ses conséquences dernières dans l'œuvre de Madeleine de Scudéry, après Ibrahim. Il ne faut donc pas demander un intérêt soutenu aux ouvrages de ce caractère. La supériorité de La Calprenède, c'est que ses nouvelles sont rarement oiseuses, mais le plus souvent originales dans leur invention et leur déduction psychologique : au lieu que sa rivale, pour avoir tenu la gageure de remplir trente volumes avec l'histoire de C^rus, c'est-à-dire de tripler la longueur habituelle et déjà démesurée de ces récits, se mon-
trera beaucoup moins difficile dians le choix de ses thèmes galants dont l'insignifiance ne tarde pas à lasser, en dépit de leur exposition souvent agréable et fine.
L'inspiration morale de La Calprenède est celle du stoïcisme antique, imprégné, naturellement, de notions chrétiennes, conmie l'était l'atmosphère de son siècle, mais sans aucune de ces propensions lourdement édifiantes qui gâtaient les romans d'un Pierre Camus. Son dernier sujet seul, celui de Faramond, l'a conduit à peindre quelques personnages chrétiens et il les fait parler très dignement, à l'occasion, de leur foi: telle la princesse byzantine Pulchérie, la sœur très docte et très politique de l'empereur Théodose II. Ecoutons-la commenter l'entrée en religion des deux autres sœurs du Basileus, Flaccille et Marine : « Ah, Marcian, quoique vous en disiez, vous (( savez bien que ce n'était pas dans cette occasion (( que l'Empereur pouvait se servir de son autorité (( (pour les retenir dans le siècle) ; et, quoiqu'il eût (( sans doute défendu ses sœurs contre des hommes, (( s'ils eussent voulu les lui enlever, il n'a pu les (( défendre contre Dieu qui les a demandées et les <( a appelées à son service. Et vous n'ignorez pas, (( Marcian, que c'est à Sa volonté que l'Empereur (( et toutes les puissances de la terre doivent se sou- (( mettre. Aussi n'est-ce pas à la condition de no» (( sœurs que nous donnons des larmes, puisqu'elle est <( plus belle et plus heureuse que la nôtre, mais nous
(( ne pouvons les refuser à notre nature, plus faible (( que notre raison, et à qui notre raison même ne les (( défend pas, dans une telle séparation ! )) Voilà, Scins doute, un style qui ne paraîtra point (( maudit » à nos lecteurs. Nicole, que les lettres de Mme de Sévigné nous portent à mettre en parallèle avec son très profane confrère en littérature, Nicole aurait-il mieux exprimé un sentiment si délicat ? Nous ne le croyons pas, pour notre part.
En outre, la tenue morale des récits de La Calpre-
nède est le plus souvent irréprochable; il acheva de'
nettoyer le roman urféen des résidus de grossièreté
médiévales qui en maculaient certaines pages. Par
exemple, la scène de surprise au bain, renouvelée
d'Actéon, et restée traditionnelle dans le roman depuis
la Renaissance, devient, sous la plume de La Cal-
prenède, d'une chasteté à peu près inattaquable.
Voyons plutôt la princesse Polyxène, sœur de Fara-
mond, épiée, dans une pareille circonstance, par son
amoureux Viridomare, prince des Suèves, qui nous
fera part de ses impressions dans un style dont
Mme de Sévigné pHDUvait, à bon droit, (( maudire )>
quelques métaphores par trop conventionnelles et
banales : (( Cette adorable merveille, qui semblait
(( avoir porté le ciel dans les eaux, était couverte en
(( partie d'un linge fort délié... Rien n'était caché
(( pourtant de ce que ses compagnes pouvaient voir,
(( mais vous savez bien, ma sœur, que dans la plus
(( grande familiarité qui se peut former entre les per-
(( sonnes d'un même sexe, il y a des bornes que,
« parmi celles qui sont bien nées, la modestie ne
(C permet point de passer ! » Restent les hasards de
la sortie de l'eau qu'escomptait l'indiscret témoin de
la scène : il sera fort déçu dans ses immodestes espoirs: « Ses filles, quoiqu'elles lui ôtassent tout ce (( qu'elle avait de mouillé sur elle, le firent avec une (( adresse si cruelle pour moi, qu'il me fut impossible (( d'en voir davantage que ce qui m'avait paru tout (( d'abord. »
L'auteur de Cassandre et de Faramond utilise également, à diverses reprises, un thème naguère intronisé dans le roman par Sydney et Urfé : le déguisement en fille d'un très jeune, quoique très vaillant, amoureux qui désire se rapprocher incognito de sa princesse. Il conduit toutefois beaucoup moins loin que ses devanciers les conséquences d'une telle mascarade. Sa feinte Orithie n'abusera point des affectueuses complaisances de la reine des Amazones, la belle Talestris; et, dans son roman mérovingien, le prince Marcomire s'étant introduit par ce subterfuge auprès de la princesse Albisinde, prendra soin de ne l'approcher jamais dans les temps où sa supercherie lui vaudrait de trop excessives privautés. Il pourra donc faire remarquer plus tard cette réserve à la jeune fille, tardivement instruite de l'erreur dont elle a été la victime : (( Je n'ai point autant abusé de votre (( bonté que je l'eusse pu faire si mon respect eût (( été moindre que mon amour et j'ai eu le soin de (( retrancher moi-même à Marcomire des avantages (( ou des libertés qui eussent été accordées à la feinte <( Euriclée. Aucun souvenir ne vous peut donc donce ner de confusion ni de repentir, que celui d'avoir <( appris à Euriclée, en confidence, que Marcomire (( ne vous était point odieux. »
Enfin, le personnage également sydnéen et urféen de l'Inconstant théorique, — qui figure fort aggravé.
comme nous le verrons, dans VIbrahim et dans la Clélie, — est absent de l'œuvre de La Calprenède. Seul, le jeune Ptolomée, dans Cléopâtre, affecte ime certaine légèreté dans les relations d'amour, mais plutôt par insensibilité juvénile que par relâchement de mœurs ou par abus de l'expérience galante : il est plus près de l'Hippolyte de Racine, que du « marquis français » d'Ibrahim.
Un autre trait caractéristique des récits du gentilhomme gascon, c'est le soin qu'il apporte à sauvegarder les préséances et à respecter l'étiquette. Il utilise à cet effet l'expérience acquise au cours de son service dans les antichambres royales et se vante d'être sur ce point sans reproche. Contemplons, par exemple, la rencontre de la princesse Barsine, nièce du roi des Perses, avec la princesse Bérénice, fille du roi des Scythes : « S'avançant vers elle avec une (( action pleine d'étonnement et de soumission, elle (( voulut lui baiser les mains avec beaucoup de res- (( pect, mais cette belle princesse les retira pour lui (( présenter sa bouche et lui faire connaître que, dans <( l'estime et l'affection qu'elle avait déjà pour elle, (( elle désirait plus d'égalité dans leurs caresses ! » Et voici Cléopâtre, fille d'Antoine et de la reine fameuse, accueillant un groupe de héros parents ou amis : « Elle reçut Drusus (beau-fils de l'empereur (( Auguste) avec toutes les marques de la véritable (( estime qu'elle avait pour sa personne et pour sa (( vertu; caressa Ptolomée comme un frère qu'elle (( avait toujours chèrement aimé et traita ensuite (( Lentulus comme un homme de grande naissance, « de grand mérite et particulièrement ami de sa maice son. Drusus et ses compagnons rendirent aux prin-
<( cesses, auxquelles Cléopâtre les présenta en leur <( disant leur nom, ce qui leur était dû et leur pou- « vait être rendu par des gens qui savaient fort bien <( leur cour. » La Calprenède aussi sait fort bien sa cour et c'est un mérite dont il est particulièrement fier. Il est donc trop évident qu'il a peint l'entourage d'Alexandre, et plus encore l'entourage d'Auguste, sur le modèle de celui d'Anne d'Autriche, et conformément à la tradition chevaleresque ou romanesque recueillie par lui de ses devanciers. Si pourtant on le compare à l'auteur d'Astrée ou à celui de Polexandre, on constatera qu'il marque un véritable progrès dans le respect de la couleur locale et de la vraisemblance historique. Ses deux romans principaux sont moins ridiculement entachés d'anachronisme que VArtamène ou la Clélie, car il évoque les deux apogées de la civilisation antique, dans le monde grec et dans le monde romain, au lieu de peindre, comme Madeleine de Scudéry, les barbares sujets de Cyrus ou de Tarquin. Il n'est pas coupable d'avoir peint (( Caton galant et Brutus dameret », puisque c'est Ovide dont il fait l'arbitre de la galanterie latine et que les œuvres de ce poète ayant été l'une des sources de la conception romanesque de la vie vers le XII^ siècle de notre ère, il figure de façon plus vraisemblable en un récit d'inspiration courtoise que le roi Cyaxare ou l'Etrusque Porsenna. De même à tel personnage de Cassandre, qui fut formé par la conversation des philosophes du IV^ siècle athénien, on consent plus volontiers des attitudes élégantes sur le terrain du sentiment. Faramond seul est une maladroite copie de Clélie.
Il ne nous paraît pas inutile de donner, en quelques mots, une idée du sujet de ses trois romans. Cassandre, l'héroïne du premier d'entre eux (publié de 1 642 à 1 645) , n'a rien de commun avec la prophétesse troyenne que ce nom classique évoque tout d'abord en notre souvenir. C'est la fille de Darius, roi des Perses, qu'Alexandre le Grand détrôna : son nom véritable est Statira, mais elle se dissimule sous un pseudonyme lorsque le trépas prématuré du conquérant macédonien risque de la livrer aux mains de la cruelle Roxane, sa cousine, qui a été comme elle épousée par ce héros. Avant qu'Alexandre eut pris le chemin de l'Asie, Statira-Cassandre fut aimée par l'héritier de la couronne des Scythes, l'incomparable prince Oroondate, auquel elle a rendu son amour. La raison d'Etat l'a contrainte ensuite à devenir la femme du vainqueur d'Arbelles : mais, demeurée veuve, elle pourra couronner la flamme de son premier et toujours fidèle amant.
A côté de cette intrigue principale, d'autres se développent parallèlement avec ampleur : l'amour du prince macédonien Lysimachos, cousin d'Alexandre, pour Parisatis, sœur de Statira, qui devra d'abord épouser Ephestion, favori du grand conquérant, et ne sera unie, elle aussi, qu'après ce veuvage à son très fidèle chevalier servant : et l'amour du orince perse Artaxerxe, frère de Statira, pour la princesse scythe Bérénice, sœur d'Oroondate, ces deux derniers héros étant liés par une amitié tou-
chante, en dépit de l'inimitié qui règne entre leurs pères et entre leurs races. Enfin, de même que le siège de Troie est le sujet de Y Iliade, et le siège de Marcilly un épisode fort développé de VAstrée, le sujet de cette épopée romanesque est le siège de Babylone par les princes amants des deux filles de Darius et pcir leurs amis. Il s'agit de délivrer ces princesses, qui, dans la grande ville fameuse, sont les prisonnières de la cruelle Roxane, veuve d'Alexandre, comme l'est aussi Statira, mais héritière momentanée du pouvoir parce qu'elle est grosse d'un enfant à qui doit échoir en héritage le sceptre de l'Asie antérieure. Ce vaste conflit se termine heureusement par la punition, d'ailleurs très adoucie, du crime et par la récompense de la vertu : les batailles du Granique, d'Issus, d'Arbelles et la mort, par trahison, de Darius, sont, dans le récit, de beaux épisodes, conformes à l'histoire et très dignement évoqués.
Cléopâtre, héroïne du roman publié sous ce titre en 1647 et pendant les années suivantes, n'est pas non plus, comme on pourrait le croire, la célèbre reine de l'Egypte, grécisée par la conquête macédonienne; mais bien la fille de cette souveraine et d'Antoine, que l'histoire appelle Oléopâtre Séléné : une princesse romaine par son père en conséquence et davantage encore par son éducation, qui s'est faite à la cour d'Auguste après la catastrophe qui termina la vie de ses parents. Elle est plus belle que sa mère et d'une incomparable vertu, quoique d'un caractère un peu brusque et tranchant parfois, comme celui d*Astrée. La guerre tient moins de place que dans Cassandre en ce récit, dont la structure est fort ingé-
nieuse. Trois habitations situées dans la ville ou dans les faubourgs d'Alexandrie, celle du prince Arsacide Tyridate, exilé de sa patrie, celle du jeune Alexandre, frère jumeau de Cléopâtre et celle du préteur romeiin de l'Egypte, Cornélius Gallus, se remplissent peu à peu d'hôtes étrangers au pays, princes ou princesses d'Asie, d'Afrique et d'Europe, liés deux à deux par l'amour, mais séparés par des événements plus ou moins tragiques et que le destin dissimule momentanément les uns aux autres, en dépit de leur très proche voisinage. Une étonnante dextérité préside à la combinaison de ces hospitalités diverses : il faut, en effet, que les amoureux ignorent récipro quement leur séjour, mais se trouvent réunis par Ir hasard à d'autres amants qui, éprouvés par des infoi tunes analogues, échangeront avec eux le récit dt leurs tribulations sentimentales : car telle est, nous l'avons dit, la texture obligée de ces vastes entreprises de récréation erotique ou guerrière.
La famille d'Auguste, dans le sein de laquelle les relations de parenté se trouvent singulièrement compliquées par des divorces et des remariages fréquents, fournit aussi nombre de personnages à l'action : les principaux sont Auguste en personne, sa fille unique Julie, née de Scrivonia qu'il a répudiée, sa seconde femme Livie qui a eu d'un premier époux (Drusus) deux fils, Tibère et Caius Drusus; sa sœur Octavie qui a engendré de Marcellus un fils, neveu et héritier de l'empereur (le jeune homme de grande espérance que pleura Virgile) , puis a épousé Antoine dont elle a eu deux filles, Antonia et Agrippine, et en outre a nourri chez elle, comme frères et sœurs de
ses propres enfants, ceux d'Antoine et de Cléopâtre d'Egypte; à savoir Alexandre et Cléopâtre jumeaux, et leur frère plus jeune Ptolomée. Enfin, d'un mariage antérieur d'Antoine avec Fulvia, sont encore nés deux fils, Jules Antoine et Attilius. La Calprenède traite tous ces personnages comme princes de la maison impériale à la cour du premier empereur romain.
Entre ces princes de sang latin évoluent quantité de fils ou filles de rois fournis par les pays limitrophes de l'Empire : en particulier Juba II, héritier du roi détrôné de ce nom. Il a été également élevé à Rome après la défaite et la mort de son père, dans la famille des Coriolan, dont il porte le nom. Ce Juba-Coriolan est destiné à devenir le chevalier servant de la jeune Cléopâtre, et, par conséquent, le héros principal du récit. Après lui, il faut citer encore un fils de Jules César et de la reine Cléopâtre d'Egypte, Césarion, et un fils de Pompée dissimulé sous le nom de Britomare d'abord, d'Artaban ensuite. C'est le (( fier » Artaban, qui a laissé dans notre langue une comparaison usuelle et qui survit seul au renom périmé de son créateur. Ces indications, quoique très sommaires, suffiront à faire comprendre que Mme de Sévigné eut besoin de loisirs pour suivre les évolutions de cette multitude princière. Les premiers livres du roman font un peu regretter Cassandre qu'ils sont loin d'égaler pour la vigueur de la conception et la franchise de l'exécution : mais la verve de l'auteur lui revient ensuite et le quatrième livre de la neuvième partie, qui se passe sur un bateau pirate dissimulé dans le voisinage d'Alexandrie, offre les péripéties les plus attachantes. Alexandre Dumas, Paul
Féval ou Gustave Aymard n'ont pas fait mieux depuis lors.
Après plus de dix années de silence, La Calprenède quinquagénaire et fort éprouvé, nous Tavons vu, par ses chagrins domestiques, crut devoir mettre sur le chantier un troisième roman qui ne put être mené par lui jusqu'à son terme. Il fut achevé, pour moitié environ, par un romancier moins réputé, quoique non dépourvu d'adresse et de talent, Vaumorière, Fauteur du Grand Scipion. Le patriotisme, ainsi que le sentiment monarchique, alors si puissant sur les cœurs français, expliquent le choix du sujet. L'auteur prétendit vouer une épopée en prose au restaurateur du royaume de France. Car le premier mérovingien connu par son nom n'est nullement un Franc à ses yeux : son Faramond aura simplement à reconquérir sur les Romains et quelques barbares le trône gaulois sur lequel s'assirent ses pères, d'extraction troyenne; de là, les noms grecs dont il affuble les parents ou grands feudataires de son héros, sous le prétexte que ces dénominations exotiques n'avaient jamais cessé d'être en usage depuis plus de mille ans, dans cette maison royale et dans son proche entourage.
(( Le siècle choisi pour ce nouvel ouvrage, a-t-il
(( écrit dans sa dédicace au jeune roi Louis XIV,
(( est bien différent des deux premiers. Plus obscur,
<( il laisse, pour Vinvention, une liberté plus grande...
(( C'est le commencement de notre belle monarchie.
« Je parle maintenant pour nous, non pas pour les
« étrangers, et j'oblige ma nation en écrivant son
« histoire d'une autre manière qu'elle ne l'avait été
« jusqu'ici. » Nous avons dit les inconvénients de
cette résolution et le peu de reconnaissance que Boileau montra pour l'auteur : mais il y a certes des pages attrayantes encore en cette longue narration qui mêle les innombrables princes ou princesses de la Germanie barbare aux capitaines ou grandes dames des deux empires de Byzance et de Rome. Les coups d'épée y tiennent, comme toujours, grande place sans préjudice pour la galanterie dont la part est très largement taillée dans le récit : (( Il y a, <( dit Télanor, écuyer de Balamir, prince des Huns, <( en contant à Faramond l'histoire de son maître, <( il y a quelque temps déjà que je vous parle de (( guerre, quoique le plus succinctement qu'il m'est « possible. // est juste que /'p mêle maintenant de <( Vamour, et vous jugez bien. Seigneur, qu'z7 s'i; en « était toujours mêlé ! » Voilà l'exacte définition du roman médiéval depuis ses origines, et surtout depuis l'introduction de la doctrine courtoise dans les thèmes aventureux venus de Bretagne avec les légendes arthuriennes. La suite de cette étude montrera que l'esprit classique ne l'a pas essentiellement modifié sur ce point.