VI. — LA DÉCADENCE DU ROMAN CLASSIQUE. — MADELEINE DE SCUDÉRY
Le grand roman français de la première moitié du XVI r siècle avait institué et fidèlement maintenu une très stricte discipline de l'amour féminin que nous avons mise en relief chez des Escuteaux, Urfé, Gomberville et La Calprenède. Venue après ces écrivains de renom, Madeleine de Scudéry a, selon nous, modifié assez profondément déjà, en dépit des apparences, le caractère strictement rationnel ou classique qu'avait alors revêtu le roman lui-même, cette antithèse habituelle du rationnel. Féministe avant le siècle du féminisme, cette femme de talent vînt travailler discrètement à élargir la liberté passionnelle de la femme, ^ c'est ce que n©us souhaitons de mettre en évidence avcuit de clore cet essai sur un chapitre, trop dédaigné, de notre histoire littéraire.
Certes, évitant de heurter de front les exigences morales de son temps, Mlle de Scudéry a dessiné ses héroïnes les plus en vue, selon la tradition de « sévérité )) amoureuse qui avait été établie dans le roman depuis la réforme catholique. La princesse Mandane en use avec Cyrus-Artamène, ou l'aimable Clélie avec le prince Aronce, comme Parisatis avec Lysimadhos ou Cléopâtre avec Coriolan; mais la sévérité de ces belles personnes sonne faux désormais parce qu'elle est excessive : il y a, chez elles, une tendance rétrograde vers les prétentions, presque caricaturales.
que nous avons constatées dans l'Alcidiane de Gomberville. De nouveau, il nous faut apprendre qu'aux yeux de Mandane une déclaration d'amour qui lui serait faite par le plus grand prince du monde, et faite encore après dix ans de respects, de soumissions et de services, paraîtrait un crime effro}^able à ses yeux! Elle préfère exposer toute l'Asie aux horreurs de la guerre que sa propre gloire aux commentaires d'une opinion présomptueuse ! Clélie, de son côté, est convaincue qu'on ne doit aimer qu'une fois dans sa vie et ne concevoir jamais une seconde passion, quoiqu'il puisse arriver : à ses yeux, toute femme qui ne conforme pas sa conduite à cette règle sans nuance est une personne méprisable ou même tout à fait indigne de vivre ! De tels sentiments sont outrés dans leur expression parce qu'ils sont factices et que Madeleine est, au fond, beaucoup moins convaincue que La Calprenède dans la peinture de la sévérité sentimentale. C'est ce dont nous allons nous rendre compte en évoquant quelques-unes de ses plus typiques amoureuses.
Considérons, par exemple, dans le grand C'^rus, l'aventure d'Amestris et d'Aglatidas. Ce seigneur de la cour du roi mède Astiage s'éprend de la belle Amestris qui lui rend son amour, sans en vouloir toutefois convenir, ainsi qu'il sied à une fille bien née. Leurs parents s'accordent bientôt entre eux et leurs fiançailles sont déclarées. Cependant, même pourvue de l'approbation officielle des siens, la promise refuse
de faire connaître à son futur époux l'état de son cœur. « Amestris, lui dit-elle sur un ton d'humilité (( convenue, qui nous ramène à des Escuteaux, Ames- (( tris n'est pas assez considérable pour faire le (( malheur ou la félicité de quelqu'un. Mais, quand <( cela serait, Aglatidas la doit connaître assez pour (( croire qu'elle ne cherchera pas même la sienne (sa (( félicité) que par la volonté de ceux qui doivent (( raisonnablement disposer d'elle ! — Mais, Ma- (( dame, insiste le fiancé, poussé par un sentiment (( fort naturel, si ceux que vous dites avaient souhaité (( de vous une chose où vous eussiez de la répu- (( gnance, leur obéiriez-vous sans murmurer cepen- (( dant ? — Je le ferais sans nul doute, quand même (( j'en devrais perdre la vie ! — Mais, Madame, (( quel désespoir serait celui d'un homme qui, ayant (( eu le bonheur d'être choisi par vos parents, vien- (( drait à connaître après que vous avez obéi par (( contrainte. — Je cacherais si bien mes sentiments (( qu'il ne les connaîtrait jamais ! » Aglatidas précise alors sa question en lui demandant s'il aurait été aimé d'elle, niême dans le cas oii sa famille ne serait pas intervenue pour autoriser leur affection mutuelle: (( Que vous importe, lui répond-elle, de savoir une (( chose qui ne peut plus arriver (puisqu'il a obtenu (( l'autorisation dont il parle) , et une chose que je (( ne sais pas moi-même ! » Comme dans les nouvelles galantes de des Escuteaux, le marivaudage se continue quelque temps encore entre ces esprits ingénieux sans qu' Amestris consente jamais à confesser qu elle eût aimé son fiancé de son propre mouvement, ni même qu'elle lui ait présentement fait le don de son cœur ! Elle lui permet seulement d'espérer que cela
pourra bien arriver quelque jour. Tout cela sent la décadence de l'hôtel de Rambouillet — échappé au sceptre de la raisonnable marquise — et annonce la subtilité des virtuoses de la seconde génération précieuse, celle qui dut tant à Madeleine pour la codification de ses afféteries galantes.
Mais voici que la prudence extrême d'Amestris va se trouver justifiée jusqu'à un certain point par les événements : car Aglatidas, qui s'est cru trahi pour un rival à la suite d'une regrettable méprise, cède aux suggestions d'un maladroit esprit de vengeance et feint de trahir sa dame à son tour. Blessée dans ses susceptibilités les plus légitimes, l'innocente Amestris prend alors une résolution qui rappelle un épisode de YAstrée (une belle personne qui se défigure à dessein pour écarter d'elle les chagrins de l'amour malheureux) , mais qui paraîtra plus extrême et moins justifiable encore. Elle fera en sorte d'épouser le laid et grossier Otane, un homme que, de toute évidence, elle ne saurait jamais aimer, afin de punir le coupable Aglatidas par une sorte de damnation amoureuse. Car nous voici conduits une fois de plus dans la région du mysticisme chrétien dévoyé qui procède, pour une si grande part, de la tradition romanesque. Ecoutons, en effet, le raisonnement de cette fille trop vindicative : (( Si j'épousais un homme (( assez bien fait pour laisser croire à Aglatidas que (( je me décide par amour (à ce mariage) , il achè- (( verait de se guérir de sa passion, s'il est vrai qu'il (( en^ ait eu pour moi, et servirait en paix sa chère (( Anatise ! » C'est le nom de la feinte rivale que lui a donné son fiancé, mal conseillé par son propre appétit de vengeance. « Mais, poursuit celle qui se
(( croit abandonnée pour de bon, lorsqu'il verra que (( j'aurai choisi pour mari un homme dont il connaît, (( de certitude, que je ne pourrai jamais l'aimer, (( peut-être que son cœur, tout perfide et tout incons- (( tant qu'il est, sentira quelque repentir de sa faute, (( mais un repentir inutile; car enfin, après avoir (( épousé Otane, je lui serai aussi fidèle que si je (( l'aimais et s'il était le plus accompli de tous les (( hommes. Je vivrai le reste de mes jours avec Otane, (( que j'ai toujours haï, comme si je l'aimais et avec (( Aglatidas, que j'ai toujours aimé, comme si je le (( haïssais ! » C'est sacrifier sa vie pour se donner l'occasion de jouer sur les mots : un trait qui souligne le caractère désormais pleinement artificiel de ces variations sur le thème consacré de la sévérité amoureuse !
Mariée dans ces conditions absiurdes, Amestris apprend trop tard qu' Aglatidas a surtout péché par erreur et l'accable de cette déclaration écrasante : (( J'aime Aglatidas autant que je l'ai jamais aimé (( et je l'aimerai de même jusqu'à la mort. Mais après (( tout cela il faut ne me voir plus de toute votre vie (( et tout ce que je puis faire pour vous, c'est vous (( permettre de croire lorsque vous apprendrez ma (( mort (qui, à mon avis, arrivera bientôt) , que la (( seule mélancolie l'aura causée et que mes dernières (( pensées auront été pour Aglatidas... Je devrais (( souhaiter qu' Aglatidas ne m'aimât plus, mais (( j'avoue que je ne le puis ! Je veux qu'il m'aime (( sans espérance, qu'il se désole sans me voir, qu'il (( vive sans chercher la mort et qu'il ne m'oublie (( jamais ! Mon affection demande que vous viviez « au moins tant que je vivrai. Ayez patience, le terme
(( ne sera peut-être pas long... Adieu, je commence « à sentir que mon cœur me trahirait si je vous écou- (( tais davantage et je ne dois pas me fier plus longce temps à ma propre vertu contre vous. Vivez si (( vous pouvez. N'aimez qu'Amestris, s'il est pos- (( sible, et ne la voyez jamais plus ! Elle vous en (( prie, et même, si vous le voulez, elle vous l'or- (( donne ! » Le coupable prend naturellement cet ordre à la lettre : il se conformera désormais à ce rigoureux programme d'existence. Mais c'est là une situation peu saine et qui ne méritait nullement d'être soulignée avec tant d'appareil, car cette façon de n aimer qu'une fois dans sa vie n'a rien de recommandable, au regard d'une psychologie fidèle à l'expérience et à l'observation de la vie.
En général, l'accent cornélien sonne faux dans les romans de Mlle de Scudéry, tandis qu'il sonnait toujours juste dans ceux de La Calprenède. Les conversations galantes qui tiennent désormais dans le récit tant de place et y sont, pour ainsi dire, leur fin à elles-mêmes, autorisent aussi des maximes plus libres quoiqu'elles aient beaucoup de sagesse encore. Chacun sait, par la carte fameuse du pays de Tendre dont Clélie dessina de sa main les contours, la place prépondérante que tient la tendresse dans le caractère de cette fille accomplie. « On peut, dira-t-elle avec (( agrément, se corriger de presque tous les vices et (( acquérir toutes les vertus, mais on ne peut pas (( acquérir la tendresse. » Ce sera bientôt la « sensibilité )) de Jean-Jacques. (( On peut, poursuit-elle, (( se déguiser quelquefois sur ce point, mais non pour (( longtemps, et ceux qui se connaissent en tendresse (( ne sauraient jamais s'y tromper... S'il est vrai que
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(( je n'en parle pas mal, c'est parce que mon cœur (( m'a appris à en bien parler et qu'il n'est pas diffi- (( cile de dire ce que l'on sent. »
Madeleine a peint des beautés fières, auxquelles elle reconnaît de rares agréments : mais elle leur adjoint d'une part les beautés enjouées, tout à fait inconnues du grave La Calprenède et dont la rieuse Plotine est le type dans sa Clélie; d'autre part, et avec une visible prédilection, les beautés mélancoliques, affectées d'une tristesse douce et charmante, qui n'est point ennemie des plaisirs ni incompatible avec les divertissements galants et raisonnables. Ces agréables mélancoliques vertueuses ont, en effet, grand peine à refuser quelques grâces légères à qui les aime, ou, si elles les refusent, c'est de la plus obligeante manière. îl est vrai aussi que la passion fait le fond de leur caractère, qu'elles aiment donc ardemment et veulent être aimées ardemment de même, ce qui les conduit facilement aux chagrins et aux plaintes. Mais est-il rien de si doux que d'entendre une personne qu on aime se plaindre de n'être pas assez aimée ?
On constate, en outre, dans les romans scudériens une certaine réaction contre les normes de la (( sévérité » féminine et l'on voit, dans Clélie, Herminius supplier Valérie en ces termes : (( Je vous conjure (( de ne vous amuser point à suivre la coutume en (( pareille occasion, car je n'ai pas le cœur fait (( comme les autres amants. Je n'ignore pas que la (( bienséance ordinaire veut que les dames s'irritent <( la première fois qu'on leur dit sa passion et que, (( quand même elles ont résolu de ne haïr pas ceux (( qui leur parlent d'amour, elles se fâchent et défen-
« dent qu'on les aime ! » C'est écarter, d'une main bien impatiente, les voiles de ce sanctuaire qui est le cœur de la jeune fille. Pourtant, Valérie répondra par une concession que corrige à peine une réserve de pure forme : (( Je vous avouerai que, s'il m'était (( permis de souffrir une affection de cette nature, <( vous êtes l'homme de toute la terre dont j'endu- (( rerais le plus tôt d'être aimée. Mais Herminius, (( nous nen sommes pas là, puisqa'il n'est pas seu- <( lement permis à une personne exactement vertueuse « de vouloir donner de l'amour, bien loin qu'il lui (( soit permis d'en prendre, etc. )) Celle-là aussi est donc trop clairvoyante sur les lendemains de la résistance prescrite, et nous sentons ramenés vers l'atmosphère qui enveloppait les beautés, fort peu sévères, de Belleforest, au siècle précédent.
Remarquons enfin que, dans le premier roman de Madeleine, Ibrahim ou Vlïlustre Pacha, — le plus agréable de beaucoup qui soit sorti de sa plume et qui promettait une carrière plu^ originale si l'influence, mal comprise, de La Oalprenède n'était venue peu après la détourner de sa voie, — son héroïne, Isabelle Grimaldi, princesse de Monaco, commence par rejeter toutes les lois de la sévérité et par revenir sans ambage aux errements des méridionales amoureuses dont Belleforest s'est fait l'historien d'après Bandello. Elle reçoit de nuit chez elle un galant à l'insu de tous les siens. Il est vrai que la suite de l'aventure montrera, dans cette fille aux libres manières, une amante délicatement et parfaitement vertueuse : <( Je sais bien, dira-t-elle à son chevalier <( servant, l'illustre Pacha, quand elle devra se loger <( sous son toit à Constantinople, je sais bien qu'au
(( pays où nous sommes, je ne choquerai point la (( bienséance en demeurant avec vous, et je vous (( connais si sage et si discret que je ne crains pas (( de vous voir d'injustes desseins : joint que vous (( connaissez trop aussi quelle est mon âme pour (( que je craigne que vous expliquiez mal la liberté (( que je vous donne ! » Ce qui est fort joliment exprimé, comme il arrive souvent dans ce très agréable récit.
Madeleine de Scudéry crut devoir travailler sourdement à l'émancipation passionnelle de la femme en utilisant une autre tradition romanesque, posée jadis par sir Philippe Sydney dans son amusante Arcadie, puis accréditée surtout par Honoré d'Urfé, p)eintre sympathique de l'inconstance masculine chez Hylas, le berger de Camargue aux cheveux ardents. Ce type de l'inconstant spirituel et conseiller de liberté amoureuse resta tout à fait absent des récits de La Calprenède : mais Mlle de Scudéry, poussée peutêtre par son frère, ce typique représentant de l'autre Midi français, celui de la Provence, crut devoir le ressusciter, en l'aggravant sensiblement, dès son premier ouvrage, dans la personne du marquis de Touraine, qui tient un rôle important dans Y Illustre Pacha.
Eloigné de la familiarité du roi François I" par une intrigue de cour, ce gentilhomme consacre les loisirs forcés de son exil à convertir l'aristocratie génoise aux maximes de la (( liberté française » ; non pas la liberté politique, certes, mais celle de la conversation et des habitudes de société. Ecoutons un
Génois de marque, le comte de Fiesque, exposer comment l'habile honmie a mené sa campagne émancipatrice : « Ses préceptes ne supposant point à la (( volupté et conservant aussi beaucoup de respect (( pour la vertu, il n'a point eu grand peine à trouver (( parmi nous des sectateurs, en dépit de cette jalousie (( qui est si naturelle à ceux de notre nation. Il s est (( d'abord rendu maître des secrets amoureux de « tout le monde. Ensuite, il commença de nous per- (( suader à tous en particulier la liberté française, (( à nous appeler t})rans de nos femmes et à nous (( faire comprendre qu'il y avait une extrême injus- (( tice d'interdire la conversation aux dames qui, (( seules, la pouvaient rendre agréable : que, pour (( lui, il était résolu de nous faire heureux malgréi (( nous ! Et, pour cet effet, il faut, nous dit-il, que (( tous ceux qui ont des sœurs me permettent de les (( voir et de leur parler afin que, leur ayant fait (( connaître que la vertu ne doit point être farouche, (( et quelles pensent plus de mal dans la solitude (( qu'elles n'en feraient si elles nous connaissaient (( plus particulièrement, je puisse faire réussir ce que (( j'ai projeté à votre avantage. Au reste, cet essai (( ne peut être dangereux. Comme je n'ai jamais de (( plus longues amours que d'une semaine, vous ne (( devez pas craindre que je fasse de grands pro- « grès ! ))
Chacun en particulier, expose encore le narrateur de cette entreprise significative, n'osa lui refuser ce qu'il demandait, comme à un homme qui était déjà maître de bien des secrets galants et dont l'esprit est à ce point complaisant que tous les genres de talent lui sont familiers : car il sait chanter, danser, jouer
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du luth et de la guitare, crayonner, peindre, composer de fort belles lettres en prose et tourner des vers italiens comme s'il était né en deçà des monts. Il fut donc introduit dans toutes les mcdsons de condition, malgré la sévérité des pères et la retenue des mères. Ces préparations lui ayant réussi, au premier bal qui réunit la haute société génoise, il s'approcha des principales filles de la ville (car il ne craignait pas tant les frères que les maris) et leur dit tout haut qu'il était honteux pour elles qu'on les séparât du reste de la compagnie comme si elles étaient indignes d'en être : il pria tout le monde que, pour ce soir-là seulement, on voulut agir comme si l'on était en France et suivre ses instructions afin qu'on pût du moins faire voir aux dames qui ne voyageaient point la différence qu'il y avait de l'un à l'autre. Après quoi, il changea tout l'ordre de la compagnie, disant que la coutume était en France que la conversation fût le plus grand plaisir du bal ; et il remplit si bien son office de maître des cérémonies qu'en plaçant tout le monde, sans que cela parût affecté, il plaça chacun selon son inclination du moment. Ensuite, il fut encore quelque temps avant de faire jouer les violons pour donner plus de commodité aux conversations. De la sorte chacun, pour son intérêt particulier, se trouva si satisfait qu'il n'y eut personne qui n'avouât qu'il avait eu plus de plaisir en cette assemblée qu'en toutes les autres qu'on avait jamais vues ! (( Depuis cela, achève le chef de l'il- (( lustre maison des Fieschi après ce discours, il a <( si bien fait que nous nous trouvons toutes les semai- « nés ensemble et qu'il a réconcilié à Gênes la vertu (( et la galanterie ! » Une réconciliation dont les deux parties pourront bien ne pas se sentir également
satisfaites à la longue ! Mais telle était la prétention de l'hôtel de Rambouillet dont Mlle de Scudéry avait été l'élève. Quoiqu'il en soit, son marquis se montre si ingénieux à persuader la vertu inébranlable des femmes, qu'il n'existe plus de jaloux à Gênes après son passage et qu'il y conserve le surnom glorieux de libérateur des dames !
Cet habile personnage ne fait guère, au surplus, que rendre à l'Italie septentrionale ce que la cour de nos derniers souverains Valois avait appris de la Toscane. Mais, s'il rassura les jaloux, c^est sans doute qu'il prit soin de n'exposer jamais devant eux ses principes. Rien de plus funeste à ses yeux, en effet, que le mariage, ce destructeur de l'amour, ce tyran de la liberté, cet ennemi des plaisirs qui désunit presque toujours, à l'en croire, ce que Vamour avait joint auparavant, qui découvre tous les défauts de l'esprit et de l'humeur en des personnes qui se croyaient jusque là sans nul reproche, qui bannit l'inconstance et la galanterie d'entre les hommes pour introduire à leur place la jalousie, l'honneur prétendu, une fausse constance et tous les soucis domestiques ! Voilà des traits qui, dans la bouche d'un personnage, d* ailleurs présenté comme au plus degré sympathique, ne manqueront vraisemblablement pas de faire effet. Ils nous entraînent bien loin des sphères cornéliennes vers le prosaïque domaine des fabliaux du moyen âge gaulois.
Le marquis professe encore qu'il est quantité de petites faveurs, dont les maris n'ont rien à prétendre, mais dont les dames devraient toujours conserver la libre disposition afin d'en gratifier leurs galants. En effet, raisonne-t-il avec une conviction communicative.
puisqu'il ne se trouve point d'époux qui s'amusent à porter des bracelets des cheveux de leurs femmes, qui leur demandent des rubans, qui soient ravis de baiser seulement le bout de leur gant, de leur dire des galanteries, de louer leur beauté, de leur donner des sérénades, de faire des vœux à leur gloire, de leur dire qu'ils brûlent et qu'ils meurent d'amour pour elles, n'est-il pas étrange de priver les belles de tous ces plaisirs ? N'est-il pas injuste que des hommes qui ne les aiment pas les possèdent absolument et que ceux qui les adorent n'en aient pas du moins toutes ces petites choses qui ne contreviennent pas directement à la vertu ? On sait assez quel est l'ordinaire aboutissement de ces (( petites choses )) et le fruit de cette sorte de (( raison ». Mais nous sommes ici en pleine tradition courtoise, si nous nous éloignons grandement des régions de la (( sévérité » aristocratique.
Au surplus, le libérateur des dames, simplement plaisant près des belles Génoises, dont il procure l'émancipation sociale, déjà plus condamnable auprès de ces quatre sœurs qu'il fait profession d'aimer toutes ensemble et entre lesquelles il sème à plaisir la discorde ou la haine, ourdira certaine intrigue d'astrologie prétendue, dans laquelle nous le trouverons parfaitement impitoyable à la femme honnête qui fit mine de résister à ses exigences : en cela précurseur des Vardes, des Richelieu, des Maurice de Saxe et autres virtuoses de la méchanceté amoureuse. Le seul tort de celle dont il punit cruellement l'indifférence à son égard est d'avoir déjà fait choix d'un fiancé quand il met le siège devant sa vertu, a II est « bien certain, exposera-t-il néanmoins à ce propos.
(( que lorsqu'on vient à savoir que la femme aimée
(( accorde à un autre les faveurs dont elle nous
(( frustre, on change le respect en hardiesse et on ne
(( demande plus son affection comme une grâce, mais
(( comme une dette I » On a même, selon lui, tous
les droits de la vengeance, et c'est pourquoi, le peu
chevaleresque gentilhomme ourdira de son propre
aveu ses méchancetés contre Livie (( avec un esprit
(( qui n'avait presque plus rien de la galanterie fran-
(( çaise ! » Certes, car il est, à ce moment de sa
carrière, l'aïeul des « roués » bien plus encore que
le rejeton des troubadours. Mais peut-être Georges
de Scudéry eut-il plus de part que sa sœur dans
l'invention de ces (( vengeances » dont le récit est
bien moins plaisant qu'il ne le pense pour les cœurs
sains et les esprits droits.
En revanche, Madeleine est seule responsable du grand Cyrus; et la ressurection de ce romanesque suspect qui va rendre les Précieuses décidément ridicules et mal famées se marque dans son roman par la. complaisante description des mœurs de l'île de Chypre, sanctuaire du culte de Vénus. Là, exposet-elle, tout le monde aime les belles choses et les belles personnes : mais les amours autorisées par la coutume y sont des amours si pures, si innocentes, si détachées des sens et si éloignées du crime qu'il semble qu'on n'aime les autres que pour se rendre plus aimable soi-même par le soin qu'on apportera dès lors à mériter la véritable gloire, à acquérir la politesse et à
porter dans la conversation cet air agréable et galant que peut seul inspirer l'amour ! L'amour est, en ces lieux fortunés, la passion universelle, mais c'est une passion parfaitement compatible avec la vertu ou la modestie, puisque de nombreux amants s'y plaignent de la rigueur de leurs maîtresses. Les fêtes publiques y sont très fréquentes, les conversations assez libres et spirituelles, les jeux d'esprit fort répandus, les bals divertissants, la musique charmante et les femmes en général infiniment belles, extrêmement galantes et parfaitement vertueuses ! Soit, mais le sens péjoratif qu'ont revêtu si rapidement dans notre langue ces mots de galanterie, d'amant ou de maîtresse, alors pris dans l'acception la plus flatteuse, n*est-il pas à lui seul un témoignage des résultats pratiquement obtenus par la <( liberté » amoureuse, et des constatations bientôt faites par l'expérience, juge en dernier ressort de la psychologie romanesque ?
Enfin, dans Clélie, ressuscitera le marquis de V Illustre Pacha, sous les traits d'un très aimable Carthaginois, du nom d'Amilcar, qui prétend rendre à la Rome républicaine, au lendemain de l'expulsion des Tarquins, le même service que le contemporain supposé de François I" rendit à l'aristocratie génoise. Il voudrait introduire en effet sur les sept collines toute la (( liberté des mœurs africaines ». Ecoutons plutôt sa conversation avec une matrone de la vieille roche, Racilia, la propre tante du premier Brutus qui vient d'affranchir sa patrie du joug tarquinien. (( Du temps que j'étais jeune, prononce cette respecte table dame, toutes les femmes romaines étaient (( aussi réservées que des Vestales : on ne les voyait (( presque qu'aux temples et aux fêtes publiques.
(( Les mariages se faisaient plutôt par Vintérêt des (( familles que par la connaissance des personnes (( (comme dans toutes les sociétés fortes) et l'amour (( de la gloire y occupait si bien le cœur des hommes (( qu'ils ne songeaient point à autre chose. — Cette « bienséance, interrompt ici l'agréable Amilcar, est (( fort injuste et fort rigoureuse, car une honnête (( liberté donne lieu aux femmes de faire éclater leur (( vertu davantage. Et quelle louange peut mériter (( une femme qui ne voit personne qui lui plaise ni (( à qui elle puisse plaire d'avoir toute sa vie un (( cœur tout neuf qu'elle ne sait à qui donner quand « elle en aurait envie et que qui que ce soit ne lui (( demande ? Si elle le donne malgré tout, ce sera (( mal à propos et de mauvaise grâce, car la conver- « sation n'étant pas aussi libre ici qu'en Afrique, il (( faut qu'elle le donne sans savoir à qui et qu'elle (( prenne les gens sur leur bonne mine seulement ! » Là-^dessus Racilia fait remarquer que le règne de Tarquin a déjà rendu la conversation plus libre à Rome entre les deux sexes : mais, ajoute-t-elle, ceux qui apportent quelque soin à conserver les coutumes de leur patrie ne s'accommodent au temps qu'avec une certaine modération qui ne met pas la foule en leurs maisons ! Alors Amilcar de dauber plus que jamais sur cette sévérité romaine au jugement de laquelle les promenades, les entretiens et les fêtes de galanterie, qui sont ailleurs de simples plaisirs, deviennent en effet des crimes chez presque toutes les femmes de Rome par le violent désir qu'elles en ont ! Aussi bien est-ce faire une injure imméritée à la vertu des femmes que de la protéger par ces bienséances excessives.
Racilia lui oppose cependant avec finesse les résultats d'une longue expérience et proclame les mœurs « africaines )) dangereuses par les occasions qu'elles offrent à tout moment de faillir : (( Ce sont, « dit-elle, ces petites choses dont vous faites si peu (( de compte qui causent les grands désordres parmi (( les femmes, car j'ai si bonne opinion de mon sexe (( que, selon moi, il n'y a pas une d'entre nous qui, (( d'abord, devienne criminelle ni qui ait un dessein (( prémédité de s'engager en une affection dange- (( reuse. Mais, pour l'ordinaire, la familiarité, le (( désir de plaire, la conversation, l'envie d'être pré- (( férée aux autres et l'amitié même servent à faire (( naître l'amour. » Elle appuie alors sa thèse par l'exemple d'une femme de sa connaissance, qui, longtemps vertueuse dans la retraite oii elle vivait, fut dévoyée pour avoir été contrainte une seule fois, pour une obligation de famille, à fréquenter une plus nombreuse compagnie. Mais le cœur de la romancière est avec Amilcar qui n'interprète nullement cet exemple fâcheux à la façon de son interlocutrice. « Vous par- (( leriez bien plus équitablement, objecte-t-il en effet, <( si vous disiez que c'est sa solitude d'auparavant (( qui est la cause de tout le mal. Le grand secret, (( c'est d'accoutumer les jeunes personnes aux plai- « sirs innocents de peur que ces mêmes plaisirs ne <( leur deviennent un jour dangereux. Ma fille dan- (( sera dès le berceau : elle saura le nom de l'Amour (( devant que de savoir le sien ; le premier mot qu'on « lui apprendra sera galant, et, avec tout cela, elle (( sera peut-être plus propre à faire une Vestale (( qu'une coquette ! » Oui peut-être, en vérité, soulignerons-nous ici. Et nous rappelerons que, le roman-
tique étant l'héritier moral du romanesque, George Sand, jetant dans Lucrezia Floriani un coup d'oeil rétrospectif sur son existence mouvementée, assurera qu'elle aurait fait, au besoin, une excellente religieuse, (( tranquille et fraîche )) !
Madeleine se surveille mieux d'ordinaire, mais il lui arrive de laisser échapper quelques aphorismes par lesquelles nous nous sentons conduits bien loin de cette (( sévérité » stricte dont ses héroïnes de premier plan soutiennent encore avec ostentation la gageure. Ecoutons cette remarque qui sent la séduction plus que la loyale recherche et qui serait inconcevable sur les lèvres d'un Lysimachos ou d'un Juba : « Quand (( un amant peut obliger une personne de grande « vertu et de grand esprit à faire pour lui de ces (( petites choses qui sont sans raison, quoiqu'elles ne (( soient pas criminelles, il trouve tant de gloire à (( triompher de la sorte qu'il n'y a point de plus « véritable plaisir ! » Ou encore, cette fine indication d'un autre amant : « Je veux qu'une femme se {( soit dit à elle-même qu'elle est belle devant que (( je ne le lui dise, parce que je suis persuadé qu'elle (( ne me croira point si elle ne se dit que je ne mens « pas; et, pour exprimer tout ce que je pense, une (( femme, selon moi, n'est point tout à fait aimable si (( elle ne s'aime et si elle ne souhaite d'être aimée. (( — En un mot, lui riposte avec quelque dépit la (( belle personne encore quelque peu sévère qui (( l'entend parler de la sorte, en un mot, vous aimez (( les coquettes plus que les autres parce qu'il est (( plus aisé d'en être favorisé à la rencontre et que, « de l'humeur dont vous êtes, vous ne seriez guère (( propre à faire des conquêtes difficiles ! » Mais
après avoir jeté cette admonestation au galant dépourvu de scrupules, la même dame enverra rendre compte des mondanités du jour à l'incomparable Clélie en ces termes : (( L'assemblée n'était point (( belle parce que vous n'y étiez point, et jamais il « n'y en eût une où on ait senti tant de chagrin (( parce que toutes les galantes de profession se trou- « vaient en malheur ce jour-là : tous les maris (( jaloux y étaient en effet et plus de la moitié des (( galants n'y étaient point ! » On pressent les mœurs que suppose un compte rendu de ce genre.
Enfin, la plus ardente promotrice du droit des femmes dans le roman scudérien est une personne de toutes façons décriée et déconsidérée, il est vrai, — ce qui enlève quelque autorité à ses déclarations de principe, — mais dont les arguments ne sont pas moins spécieux et séduisants, comme on va s'en rendre compte. La (( fière » Tullie, fille de Tullus Hostilius et femme de Tarquin le Superbe, n'a placé son mari sur le trône qu'au prix d'un double assassinat dans sa propre famille : et l'on raconte dans Rome avec horreur que, le parricide une fois accompli, elle a fait rouler son char sur le corps de son père pour voler plus vite vers le complice dont les forfaits venaient de lui assurer la couronne. Sa cruauté, sa duplicité sont proverbiales dans la grande ville latine, mais elle n en a pas moins sa cour de flatteurs et de complaisants.
Or, au cours d'une conversation en bonne forme sur la condition des femmes, Tullie proclame hautement qu'elle voudrait être un homme, fût-il un soldat des derniers rangs de l'arrnée, plutôt qu'une femme, fût-elle revêtue de la dignité suprême qui est devenue
son partage ; et elle appuie son sentiment d'une argumentation fort adroite. Esclaves de leurs parents durant leur jeunesse, expose-t-elle, les femmes sont ensuite jusqu'au tombeau prisonnières des prétendues convenances! Une de nos spirituelles contemporaines avait coutume de dire que la vie (( est faite pour les hommes ». La femme de Tarquin est, on le voit, de cet avis. « On nous marie trop souvent contre notre (( inclination, poursuit-elle. Parce que le monde s'est (( mis dans la fantaisie que les femmes sont faibles (( et qu'elles ont quelque peine à s'empêcher d'aimer (( qui les aime, il faut qu'elles vivent avec tant de (( contrainte et tant de précautions que la seule « vertu qu'on leur laisse en partage (à savoir la (( sévérité en amour) ne leur est presque f>oint glo- (( rieuse. Nous sommes tellement infortunées que, (( dès que l'on ne sait pas ce que nous faisons, on en (( pense mal ! Nous naissons avec des passions qu'il (( nous faut enchaîner toutes. On ne peut presque (( souffrir qu'une femme se plaigne de rien, ou, si (( elle se plaint, il faut que cela soit si modérément (( qu'elle ne change pas de couleur en parlant et (( que ses yeux n'en perdent point la douceur. L'on (( dirait enfin que la nature doit nous avoir fait (( naître insensibles, vu les lois que la bienséance (( nous impose ! » C'est la condamnation fort nette de cette maîtrise de soi que l'éducation traditionnelle enseignait aux femmes, en effet, jusqu'à une époque voisine de la nôtre, mais qui paraît s'en aller si grand train autour de nous depuis quelque temps déjà. On pense bien qu'Amilcar, le champion africain de la libération féminine s'empresse d'applaudir à cette profession de foi subversive : il proclame que Tullie
mérite d'être louée mille fois pour avoir su se mettre au-dessus de son sexe et rejeter les petites considérations de la bienséance ordinaire : choses tout au plus convenables à celles qui n'ont qu'un médiocre esprit et un cœur étroit !
'Ce mélange de sévérité affichée et de licence insinuée a fait juger diversement l'oeuvre de Madeleine de Scudéry par ses contemporains, et c'est pourquoi elle a cru devoir présenter son apologie en personne vers la fin de sa Clélie. Par la bouche d'un de ses personnages, elle a riposté à ces vieux sénateurs ou à ces matrones rigides qui ont peur de l'amour et détournent leurs enfants de lire les ouvrages de galanterie. Ces fâcheux sont assurément dans l'erreur, car l'amour, après tout, ne s'apprend point dans les livres. La nature se charge de l'enseigner aux hommes : il est seulement plus grossier, plus brutal et plus criminel parmi les gens qui n'ont pas de politesse et demeurent ignorants des règles de la courtoisie. Pour ce qui regarde les dames en particulier, il est permis de soutenir que la lecture de ces ouvrages les empêcherait plutôt d'avoir des galants que de les y porter. Si elles viennent à faire, en effet, la comparaison de l'amour qu'on a pour elles à celui qui s'y trouve dépeint, elles y verront tant de différences qu'elles se laisseront plus difficilement émouvoir aux supplications de leurs poursuivants. Les auteurs de romans se consoleront donc de la sévérité de quelques censeurs par l'applaudissement général et par la connaissance
qu'ils ont de l'utilité de ces écrits oii l'on trouve l'expérience sans l'aide de la vieillesse, des leçons sans sévérité, des plaisirs sans crime, des satires innocentes, du jugement qui ne coûte rien et le moyen d'apprendre ce précieux art du monde sans lequel on ne saurait jamais devenir agréable !
Tel est, sans sa substance, le plaidoyer de Madeleine. II a trouvé des approbateurs puisqu'elle eut le suffrage de deux prélats de son temps : prélats quelque peu mondains, il est vrai. Mascaron lui promettait de choisir des textes de sermon dans ses romans et Huet, dans sa dissertation sur YOrigine des romans, l'appelle une fille illustre par sa modestie autant que par son mérite. UAsirée, poursuit l'évêque d'Avranches, avait des parties licencieuses encore. (( Mais les romans de ce temps, je parle des bons, (( sont bien éloignés de ce défaut : il n'est pas pé- « rilleux, il est en quelque sorte nécessaire que les <( jeunes personnes du monde connaissent la passion (( de l'amour (licite) pour fermer l'oreille à celles (( qui sont criminelles. )) Témoignage que notre roman classique a certes mérité pour une bonne part, mais surtout celui de La Calprenède, comme nous croyons l'avoir fait sentir. Or, entre les œuvres de ce genre qui sont, à son avis, profitable, Huet ne cite pourtant par leur nom que les trois romans les plus connus de Madeleine !
Boileau nous offrira la contre-partie de cette appréciation un peu trop bienveillante. Il accorde également son estime à la personne, mais non pas à l'œuvre de la moderne Sapho, et les vers, bien connus, qui figurent dans sa satire sur les Femmes pourraient être signés d'un actuel censeur de la morale romantique.
(( De quel air, interroge-t-il en s'adressant au mari (( dont la femme va faire ses débuts dans le monde, (( de quel air penses-tu que ta jeune compagne
Entendra ces discours sur l'amour seul roulants. Ces doucereux Renauds, ces insensés Rolands, Saura d'eux qu'à l'amour, comme au seul dieu suprême. On doit tout immoler, jusqu'à la vertu même, Qu'on ne saurait trop tôt se laisser enflammer. Qu'on n'a reçu du Ciel un cœur que pour aimer. Et tous ces lieux communs de morale lubrique?... D'abord tu Ta verras, ainsi que dans Clélie, Recevant ses amants sous le doux nom d'amis. S'en tenir avec eux aux petits soins permis ; Puis, bientôt, en grande eau, sur le fleuve de Tendre, Naviguer à souhait, tout dire et tout entendre ! Et ne présume pas que Vénus ou Satan Souffre quelle en demeure aux termes du roman! Dans le crime, il suffit qu'une fois on débute ! Une chute toujours amène une autre chute. L'honneur est comme une île escarpée et sans bords; On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors.
Nous avons défendu La Calprenède contre Boileau. Lui livrerons-nous sans protestation Madeleine? Ce serait de l'ingratitude envers un écrivain dont le premier roman tout au moins, le très gracieux Ibrahim, nous a presque consteimment charmé. Nous nous contenterons de marquer qu'après le romancier du grand Condé est venue la romancière de Cathos et de Madelon et qu'avec celle-ci le genre romanesque commença de rentrer insensiblement dans les voies qui l'ont conduit jusqu'où nous savons.
Ernest Seillière.