‹ Le romantismeChapitre 1 sur 9 · Le romantisme (1757-1902) · texte numérisé non relu

Le romantisme (1757-1902)

Je m'empresse de vous remercier pour votre bienveillant'envoi, et ce vous féliciter pour votre excellent travail.

VEnquête sur la Littérature, menée à si bonne fin par vous'au printemps de 1902,'restera le point de départ d'une nouvelle et généreuse évolution poétique.

Cette évolution ne pouvait débuter sous un meilleur parrainage.

Votre bien dévoué

Emile Blémoxt

DIVISION DE i: OUVRAGÉ

Avant-Propos

Les Précurseurs, 1757-1809 . . .

Les Fondateurs, 1800-1826 . . .

La Voie lyrique, 1820-1840 . . .

L'Expansion romantique, 1827-1898 Branche réaliste, 1830-1892^. . .

Branche idéaliste, 1832-1887 . .

Parnassiens, 1852-1895 ....

Naturalistes, 1865-1901 ....

Les Glaneurs, 1881-1902 . . . i

=^i»*»çk<i<î

Avant-'Projpdâ

Ce livre, malgré son titre, est nouveau . Il ne le serait pas, si j'avais l'intention d'écrire l'histoire du Romantisme, ou de soumettre eelte période littéraire à un jugement personnel L'histoire a été faite, soit par les romantiques mêmes, ecit par les auteur., de Littérature française; la recommencer est inutile. Quant aux jugements personnels, ils sont a.- br eux pour qu'un déplus, même intéressant, ajt peu de chose aux trdvaux des critiques.

Mon étude est entreprise pour donner au Romantisme une extension ci laquelle nous 'ne sonimes pas habitués, et pour y comprendre bien des gens qui se sont crus en dehors de ce mouvement ou même en révolte contre lui.

Pour certains, le Romantisme est un bloc qui date de 1827, à la préface de Cromwell, et s'achève vers £848. La plupart des critiques cependant remontent à 1810, au livre De l'Allemagne, et même aux œuvres de Chateaubriand; ils admettent aussi André Chénier comme un précurseur ; mais la chute des Burgraves leur semble fermer le cycle, en accordant toutefois que le coup de grâce fut donné plus tard, à l'avène* ment des parnassiens et des n(dur(dl,stes. Je voudrais montrer que le Romantisme en France a sa source

encore plus lom dans le /S« siècle, et qu'il s'est continué, sous des noms différents, jusqu'à nos jours-,

Théophile Gautier a écrit /"Histoire du Romantisme, alors que son sujet vivait encore.

Emile Deschanei a nommé l'un de ses ouvrages: le Romantisme (!cs Classiques. Ce titre est hardi. Cependant, on pourrait le dépasser. En réalité, la sève rc mane n'a jamais disparu de nos arts:— elle fut recouverte sens la Renaissance par là passion, vite oppressive, du arec et du latin; elle fut soumise ensuite aux antiques modèles observés par les écrivain:; du Siècle de Louis XIV ; mais déjà leurs successeurs, malgré des préoccupations philosophiques et athées, surent la retrouver, et le 19>- siècle l'a décidément ramenée au jour.

Mettre désormais en pleine lumière celte veine de noire esprit reconquise^ yens rien perdre des enseignements des quatre grandes époques intei médiaii es, me semble l'œuvre suprême des lettrés. Mais il est d'abord indispensable de nous dégager de la période la plus proche de nous, et nous n'y pai viendrons que si noiisda connaissons exactement. Yoih'i le but de mon étude.

LES PRECURSEURS ( 1757-1809 i

Parmi les salons du 18e siècle, celui de M Deffand révéla quelqu'un .dont les sentiments eurent l'allure passionnée et le ton douloureux qui bientôt animeront le roman moderne. M'lc de Lcspinasse, • par son esprit, est de son temps; par le cœur, elle a vécu tout le romanesque de la littérature du siècle .suivant. Elle est la première des ((personnes sensibles;'. Lorsqu'elle eut quitté la jalouse marquise, elle se fit, grâce à ses amis, une existence libérée, et reçut chez elle, rue de Belle-chasse, une brillante compagnie. Mais deux hommes survinrent, elle les aima, presque ensemble, et ce cas peu ordinaire de deux passions brisant un cœur d'ardeur et de remords, la consuma promptement. Elle fut un étonnant composé de bienséance, dç raison, gesse, avec la tête la plus vive, l'âme la plus ardente

ct l'imagination la plus inflammable qui ait existe depuis Sappho. » (Marmontel). L'amour sans contrainte mais non sans désespoir, brûlant de désir et rougissant de honte, voilà sa part dans les sentiments du monde nouveau qui datera historiquement de la Révolution. «Elle aime avec ardeur, avec folie, et jusqu'à en mourir... Elle meurt, consumée par la passion, abîmée de remords et de désespoir, mais en glorifiant l'amour, en déclarant qu'elle choisirait encore l'amour qui l'a foudroyée, mais qui Ta fait vivre.» (E. de Pompery ). Elle fut «la Nouvelle Héloïse en action. » (Sainte-Beuve).

En ce temps commencent aussi des innovations dans les formes de l'art. La Chaussée veut allier sur la scène la tristesse et la joie; il met en vogue, malgré les critiques et malgré Voltaire, la comédie larmoyante ou tragédie bourgeoise. Sedaine fait une tentative assez heureuse dans ce genre nouveau. Diderot veut fixer la théorie, et donne deux pièces: le Fils naturel, en 1757, le Père de famille l'année suivante, appuyées par un manifeste sur la Poésie dramatique. « Qu'on reconnaisse à ces ouvrages quelque mérite, dit-il, ou qu'on ne leur en accorde aucun, ils n'en démontreront pas moins que l'intervalle que j'apercevais entre les deux genres établis n'était pas chimérique... Ce qu'on objecte contre ce genre ne prouve qu'une chose, c'est qu'il est difficile à manier, que ce ne peut être l'ouvrage d'un enfant, et qu'il suppose plus d'art, de connaissances, de gravité et de force d'esprit, qu'on en a communément quand on se livre au théâtre. » Ses

deux pièces étaient faibles; leur sensiblerie déclamatoire, leur froideur, le peu de relief comique des

caractères, les firent passagères; mais elles marquent le véritable début du drame bourgeois, elles inaugurent le souci du réel au théâtre qui I pliera soixante-dix ans plus tard.

Le madrigal et la philosophie voient encore jaillir près de leur sol aride une source inattendue : la Xoiwellc Héloïse parait en 1761, et avec elle la sensibilité revient si vivante dans les lettres, qu'on peut dire qu'elle y naît enfin. Les discours de la raison n'y manquent pas; mais la passion exaltée, -les aventures hardies, la psychologie des sentiments, l'admiration naïve et vraie de la nature font de ce livre un bréviaire pour les futurs romanciers. Ses descriptions animées des lacs, des bosquets, des campagnes, plurent aux esprits tournés vers l'avenir; ses accents de jeunesse enflammée conquirent les femmes ; l'enthousiasme lui donna les jeunes gens. Rousseau parlant de Dieu, de l'âme immortelle, quel divorce avec les philosophes! «Il eut, comme les prophètes, l'intuition de l'avenir: il a senti passer sur lui, d'avance, les souilles prochains, d | K. Ledrain ».

Deux ans plus tard, Diderot portait le prei coup à la critique classique. Ses Salais de peinture ( 1763-1769 ) ont fondé la critique moderne, qui <.-î lémue, empressée et éloquente.» (Sainte-Beuve ». Les termes exacts qui décrivent une œuvre, s'animent de vivacité indulgente; nn beau tableau le rend peintre lui-même; l'harmonie d'une compo-

sition, sa lumière juste, «la conspiration générale des mouvements », le font poète. L'art seulement est son domaine; mais plus tard, il suffira d'imiter sa sincérité, sa clairvoyance et son tour aisé dans l'étude des livres et du théâtre, pour que la critique, moins grammaticale, devienne enfin de la littérature.

Les idées et les sentiments des peuples du nord, et leur façon de les exprimer, devaient avoir une influence prépondérante sur Fintellectualité du 19e siècle. Ducis, un des premiers, mit dans notre art cette âme septentrionale. Son Théâtre de Shakespeare (1769-1792 ) ne montre pas le vigoureux dramaturge anglais; il l'adoucit, l'orne des vaines fadeurs du 18e siècle; mais son Hamlct, Roméo et Juliette, le roi Lear, Macbeth, Othello, furent pour ce temps une révélation; pour les premiers romantiques, ils seront une voie toute préparée. Ducis ne manqua pas d'adversaires, il parut alors un audacieux; mais il mena sa campagne avec courage.

En ces jours encore, une voix s'entendit, qui n'avait rien de commun avec la froideur des philosophes. Un poète, préludant au lyrisme futur, chantait sa souffrance personnelle, la douleur du Poêle malheureux ( 1772).

Malheureux... Ce mot seul déjà vous importune! On craint d'être forcé d'adoucir mes destins! Rassurez-vous, cruels; environné d'alarmes, J'appris à dédaigner vos bienfaits incertains, Et je ne viens ici demander que des larmes.

Des larmes, Gilbert n'en eut même pas: presque

toujours, lcb faibles sont fuis, dédaignés ou dévores. La forme de ee poète est généralement classique; mais son esprit a des soulèvements de croyant, contre le siècle athée où il vit comme par erreur; une vibrante énergie jaillit de son cœur trop affamé de justice pour la savoir conquérir: car la justice se prend, on ne l'obtient guère. Gilbert est peu de son temps; par sa vie plaintive et convulsive. il est avec M]If- de Lespinasse un vivant personnage pour les littérateurs qui vont suivre.

Plus impulsif et moins solide que Diderot, Louis Mercier, dans son Essai sur l'Art dramatique, publié en 1773, attaque de front les classiques. Plus de sujets, plus de procédés uniformes; la société nouvelle, le peuple même, doivent parler sur la scène. Ses drames réalistes, où les unités de temps et de lieu sont expressément détruites, ne comptent guère; mais lisez ceci: «Si le nouveau genre dramatique réunissait tout l'intérêt de la tragédie par ses scènes pathétiques et tout le charme naïf de la comédie par sa peinture des mœurs; si, du mélange de ces deux genres maladroitement séparés, résultait un nouveau genre plus sain, plus touchant, plus utile, où tout naquît des situations, peut-être que le drame serait incomparablement préférable par son but et par ses effets. » Cette phrase, vous croirez la relire, plus tard, dans la préface de Cromwell.

Une Ode tragique sur le jugement dernier, une satire brillante contre le 18p siècle, une Apologie qui eut adouci dés puissants moins vaniteux, ne

conduisirent Gilbert qu'à une mort prématurée. Sa plainte dramatique était criée trop tôt. Les Adieux à la vie furent écrits huit jours avant l'heure fatale, en novembre 1780. On ne les cite pas, on ne les explique pas; il faut les savoir, ou les relire souvent. Une semblable poésie, quoique courte, vaut on très bon livre.

Taine, lorsqu'il établit l'influence des milieux sur les œuvres, et sa théorie est exacte socialement, me prête un fort appui au moment où je dois observer que la bourgeoisie eut sa littérature particulière, (ie même qu'elle eut sa politique. Après la Révolution, sa politique reposera sur le gouvernement représentatif; sa littérature sera le Romantisme. Avant la Révolution, les écrivains lui préparent, les uns de nouvelles lois, les autres de nouvelles idées. Quelquefois, un seul auteur apporte les raisonnements que les tribuns vont bientôt proclamer aux assemblées, et les examens de conscience qui plus tard instaureront le a moi» dans l'art. Jean-Jacques Rousseau est l'exemple éclatant de cette dualité. «Far sa théorie de la bonté originelle de l'homme, par sa critique de tous les pouvoirs établis, par ses revendications égalitaires, Rousseau flattait, en les justifiant, les passions politiques de la bourgeoisie. » ( Brenier de Montmorand, la Société française contemporaine ). Sans doute, et ce n'est pas ici le cas d'examiner si la bourgeoisie et Rousseau ne remplirent pas un devoir; mais par le genre qu'il a innové dans les lettres, il est le principal initiateur de cette littérature bourgeoise qui

convcrtira Hugo, sacrera Lamartine et acclamera même le royaliste Chateaubriand. C'est une force; n'est-ce pas aussi un bien, et surtout une destinée?

«Il y a toujours dans le cœur cîe l'homme, ('ans l'état des esprits, dans le cours de l'opinion, dans les lois, les choses et le temps, un point d'appui pour Dieu; le grand art est de le discerner et de s'en servir, s < Lacordaire ). Nous (levons donc accepter ces changements de pouvoir et d'idées ('ont tous, petits et grands, ne sommes que les ouvriers. Les Confessions, ('ont les six premiers livi rent en 1781 et les six derniers en 178.-. aillant la misanthropie à l'enthousiasme, la candeur au cynisme, et habillant le tout d'admiration devant la nature, préparent une profonde réforme ('ans les lettres. L'emphase n'y abîme pas cette prose nette et brillante, cette souplesse, ces éclats, cette ardeur, ces douces rêveries, que n'auront pas toujours les successeurs, s'ils ont cependant le même souci de la réalité. Les bois, les champs, les prés, les eaux. se recréent sous sa plume. Bernardin de Saint- Pierre et Chateaubriand n'auront qu'à élarg chemin.

La nature entoure le berceau du Romantisme. Lorsqu'il grandira, il voudra des décors plus compliqués, l'ombre des manoirs sur les collines, des ruines faroucb.es, l'éclair t'es épées d'autrefois; plus Agé, il examinera les replis du cœur, les évolutions de l'esprit; séniîe. il se contentera des formes extérieures, la rime sonore e^ le rythme habile sut liront aux uns, le fait-divers satisfera les autres. Mais

à son enfance, il n'entend que des sons harmonieux: le frisson des feuillages l'étonné, le clapotement d'un ruisseau l'arrête, les montagnes le surprennent et les vallées l'enchantent. Rousseau, ("ans cette contemplation encore naïve du monde, pâlit devant Bernardin de Saint-Pierre. Les Eludes de la Nature, publiées en 1784, révèlent un autre adversaire de l'athéisme. Plus pittoresques qu'exactes, mais d'un style précis, elles offrent des tableaux dont la couleur est parfois si vraie, que cette plume semble un pinceau. Simple en sa manière, spécial en ses mots, ayant souffert et laissant soupirer en ses pages une douce mélancolie, le poète veut démontrer Dieu par l'ordre des règnes naturels. Ses Harmonies, plus tard, amplifieront ses Etudes, mais ne les détrôneront pas.

Paul et Virginie, pastorale touchante survenue un an avant le tumulte de la prise de la Bastille, fut une renaissance de l'imagination parmi les sèches productions littéraires du temps. Que c'est loin des encyclopédistes, que c'eit près de Lamartine! Et pourtant, Bernardin de Saint-Pierre, par le panthéisme de sa foi, est lié à son siècle.. Mais ce tendre conteur d'un roman d'innocence, ce peintre ravi par les riches tableaux ('ont il orne le bonheur, ce poète qui fait vivre les longues tristesses de la séparation et les mortels déchaînements d'une mer en fureur, apparaît sur l'horizon comme l'aube du Romantisme.

Ramond donne en 1780 ses Odservatiotis faites dans les PyrJiues C'est encore d.c la description,

brillantç et vraie; Ramond sait graduer la lumière.

Deux ans plus tard, Bernardin de Saint-Pierre publie la Chaumière indienne. L'imagination enti

nante, les mots bien adaptés aux objets, la langue aisée ci couple, échappent de plus en plus au 18e siècle; l'harmonie de l'univers, qui seule enseigne

la vérité, est un hymne de reconnaissance à Dieu fort et juste. Kncore v:n -peu de temps, et le génie du christianisme ouvrira ses ailes puissantes.

Mais avant, combien de violences et de sacrifices, (îç férocités et c'e grandeurs! La voix de Mirabeau rend l'éloquence à la littérature; elle a perdu la satire, Desmoulins lui prépare le pamphlet; Barnave et Vcrgniaud lui donnent l'élévation et la farce, et ion son tonnerre. Or. un homme se hâte, chargé ne mission terrible: les tètes tombent, les premiers triomphateurs du monde nouveau s'égorgent entre eux. Du fond des prisons, s'élève une élégie dramatique. La jeune Captive ne mourra pas. son chantre sera l'un des précurseurs du îlv siècle; mais André Chénier tombe sous le glaive fanatique.

Une chaîne a été rompue par la Révolution. Les survivants du 18' siècle agonisent; d'autres vont se dresser. Tout conspire à infuser aux lettres, comme à la politique, comme aux sciences, un sang nouveau. La Déclaration des droits de l'homme, la Marseillaise de Rouget de Lisle, le Chant du Départ de Joseph Chénier, donnent aux âmes une trempe d'acier. M'-" Roland a écrit devant l'échafaud ses aetifs et fiers mémoires. Les orages de la tribune, les libertés des journaux, la fondation des hautes

écoles, l'ouverture de bibliothèques et de musées, aident au triomphe, de la bourgeoisie. Daunou, (*j$ns son discours d'inauguration de l'Ins titut,s appellera la liberté à fonder un siècle de gloire. Les êtres, enivrés de vie en surgissant des abîmes de la Terreur, vont se plonger dans la nature; l'esprit, fatigué de controverses, va s'élancer vers la foi reconquise. «D'antiques bornes ont été déplacées, des genres jadis consacrés ont été répudiés, des plans nouveaux ont été conçus, et l'école moderne, dite école romantique, n'attend pour s'épanouir qu'un de ces retours de fortune que notre temps n'a épargnés à aucun des partis politiques.» (Ch. fridcl, Histoire de la Littérature française ).

i'n ouvrage frais et serein répond, l'année même de Thermidor, aux accents plaintifs de la jeune Captive. Xavier de Maistre donne son Voyage autour de ma chambre. Cette parole agréable repose, son esprit léger ranime; une douceur nouvelle est née, qui plaît au cœur, tandis qu'une observation line des intimités plaît à l'esprit. La foi que dompta l'ironie d'un siècle expérimental, renaît de ses cendres. « Le vol d'un insecte qui traverse les airs sutïit pour me persuader! Et souvent l'aspect delà campagne, le parfum des airs, et je ne sais quel charme répandu autour de moi, élèvent tellement mes pensées, qu'une preuve invincible de 1 immortalité entre avec violence dans mon àme et l'occupe tout entière. »

■ L'œuvre des précurseurs s'achève. Ducis, en 1795, fait représenter son Abufar, drame personnel; «les

élogcs qu'on y entend de In \ertu, de la mélancolie, donnent la date française: c'était l'heure où Legouvé faisait un poème sur ce dernier sujet, la Mélancolie. » ( Sainte-Beuve ).

Les Mois, de Roucher, mort sur l'échafaud avec Chénier, paraissent en 1799, et l'on y distingue les réformes de rythme et de césure que de prochains puétes érigeront en système.

La même année, de Sénancourt publie ses Rêveries sur la nature primitive de l'homme. Un jeune homme, dans une nature fortement peinte, montre un étrange dégoût de la vie. On pressent René.

Cette année encore, Mme Cottin donne Claire d'Albe, dont le Frédéric est un type absolument romantique: en 1832, ce fils naturel, sauvage et délicat, farouche et passionné, se nommera Àntony. Deux ans plus tard, elle publie Malvina.

Et pendant qu'éclatent les proclamations de Napoléon 1er, ses bulletins de l'armée, le mouvement précurseur se hâte de mourir. Louis Mercier, dans sa Néologie ( 1801), s'écrie aux prosateurs: «Qu'ils osent, et la langue prendra des accents tout nouveaux. »

Mme Cottin, dédaignée depuis pour avoir trop laissé de champ à son imagination, alors admirée, fait paraître Amçlie Mansfèld ( 1803 j; ceux ans plus tard, Mathilde, et en 1806, sa touchante histoire d'Elisabeth. Ses récits sont trop délayes, mais ils ont une allure toute romantique; les passions y sont peintes avec énergie, et toujours soumises à Tidée chrétienne. Beaucoup de romanciers l'auront

luc avant d'atteindre la gloire. «Soyez-en sûrs les Balzac, les Sue, les Waltcr Scott, les George Sapfl et autres grands maîtres du roman moderne, avaient étudié M»" Cottin beaucoup plus qu'ils ne semblent vouloir le laisser soupçonner.» (Alcide Bonneau). Souvent elle analyse avec finesse les phases cl un sentiment; ces études du cœur humain luttant avec le devoir, trempez-les dans le scepticisme de Stendhal et vieillissez-les ensuite d'un demi-siecle: vous aurez plus d'un aspect de Paul Bourget.

\u printemps de 1807, parut le Gmie de l homme Ce Chenedollé. De la gravité, un style un peu froid, eussent laissé cette œuvre parmi celles des derniers classiques;: mais, Xme manière nouvelle dans le tour des vers, quelques descriptions naturelles, les amitiés de l'auteur, font à Chdnedollé une place a cote (•es précurseurs du Romantisme. «Rivarol avai mis une première marque sur son esprit; il avait admiré Klopstock, il avait visite M™ de Staël ,% Delille l'attirait aussi; il est un trait d union entre ces divers groupes. » ( Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire ).

.l'ai commencé ce chapitre avec M"- de Lespmasse; je l'achève avec elle. Ses Lcllrcs parues seulement en 1809, sont d'une forme généralement classique, mais à chaque page, à chaque phrase presque Lespinasse revit tout entière, avec ses passion., ses Souffrances, ses remords. Ole vit pour aimer, elle aime pour vivre, et par l'exaltation du sentiment fournit un thème romanesque aux écrivains cont le cœur va être le domaine préféré,

Dans les dix dernières années, ces précurseurs qui, du ls> siècle dont ils sont, s'élançaient d'instinct vers l'avenir, n'ont pas suscité l'enthousiasme des temps hardis de Rousseau et de Diderot. Leurs livres, malgré de beaux succès, pâlissent devant les chefs-d'œuvre déjà publiés des fondateurs (ki Romantisme. Les éléments sortis transformes du creuset bouillonnant de la Révolution ont pris forme de lois. Tout se renouvelle, de la prise de la Bastille à Waterloo; c'est une fin d'époques, et un recommencement. Des épopées ont été vécues à travers .la France et L'Europe, les poètes de l'avenir les chanteront. Kn même temps que la science va se fonder, l'histoire proprement dite va s'écrire. « Le 18c siècle a ouvert des voies nouvelles, il faut savoir les parcourir; il est temps que notre histoire générale soit écrite par des historiens.» (Joseph C.hénier, la Littérature française depuis 1739).

Page 1