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LES FONDATEURS

Le voile qui recouvrait la muse moderne, soulevé par des mains hardies, retombait chaque fois devant l'opposition des classiques; M»-1-- de Staël le déchira. Son livre de la Littérature, paru en 1800, montra

les Lettres non plus isolées dans l'orgueil d'un sacerdoce, mais liées intimement aux croyances religieuses, aux usages, à la législation. Elle établit les aspects qui distinguent l'intellectualité des nations étrangères. Pour la France, elle prédit une littérature morale, philosophique, et même scientifique, mais soumise aux sentiments des peuples du nord. Il faudra réserver plus souvent la joie, les éclats sonores qui naissent au soleil du midi, et sondr la tristesse, la vie "forte, développées dans la sombre atmosphère du septentrion. Staël s'oriente vers ces inlluences nouvelles, vante les poètes ie; mains, et du coup d'aile de l'intuition remonte à Shakespeare. «Il commence une littérature nouvelle... C'est l'écrivain qui a peint le premier la douleur morale au plus haut degré; l'amertume de souffrance dont il donne l'idée pourrait presque passer pour une invention, si la nature ne s'y reconnaissait pas. »

Cette voix de la raison vibrait encore dans les groupes, littéraires, quand celle de la passion fit tressaillir la foule. Au printemps de 1801, les forêts vierges de cette Amérique dont la jeunesse exaltait L'Europe, la vie sauvage de ce monde nouveau mise, au bord de ses grands lacs, de ses fleuves puissants, en contraste avec les idées et les mœurs de la civilisation, l'amour peint avec énergie, la nature avec éloquence: tel fut le tableau inattendu qu'offrJJ Âtala. « Tout consiste, disait Chateaubriand au cours de .sa préface, ('ans la peinture de deux amants qui marchent et causent dans la solitude; tout gît dans

le tableau des troubles de l'amour au milieu dq calme des déserts et du calme de la religion. » Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, se fussent à peine reconnus dans cette nature ample et touffue. L'auteur, chargé d'une mission dans ces pays neufsj avait visité pendant huit mois les solitudes américaines. Son imagination s'élança dans la voie que lui montra Fontanes; ses souvenirs se pressèrent, entraînés par la force inventive, l'émotion, la foi retrouvée sur les tombeaux d'une mère et d'une sœur. Sa fougue de rajeunissement du dogme lui faisait placer le culte chrétien au milieu des forêts et des prairies: «Pour sacrificateur un vieil ermite, pour autel un rocher, pour église le désert, pour assistance d'innocents sauvages ! » Les exagérations, les bizarreries ne manquaient pas à ce livre écrit au début d'une forme nouvelle de la langue; les défenseurs du passé ricanèrent. Même à quelques années de là, Joseph Chénier ne trouvera que de la boursoufflure et du non-sens dans cet ouvrage : « Quel intérêt peut résulter d'une fable incohérente, où des événements qui restent vulgaires en dépit des formes les plus bizarres, ne sont ni amenés, ni motivés, ni liés entre eux, ni suspendus par aucun obstacle? » ( La Littérature française depuis 1789). N'importe, le fleuve a trouvé son lit, l'arbre est sorti de terre; il faut que l'un grandisse et que l'autre s'écoule. La politique et la religion qui préparent leur traité de paix, approuvent une littérature qui les aide. Fontanes soutient son ami, .Toubertle nomme un enchanteur, le public s'enflamme: plus

tard il s'empressera, au salon, devant les Funérailles d'Atala peintes par Gîrodet. La victoire tourne son regard de soleil vers le jeune aigle.

L'année s'achève, une autre commence: le 18 avril, une foule se presse à Notre-Dame. Celui qui deviendra un tyran, avec le titre et l'ambition d'un empereur, et qui est alors le plus glorieux général du monde, entre dans la cathédrale si longtemps déserte, maintenant resplendissante. L'encens fume, on chante le Te Deum, l'assistance est remuée, l'émotion se communique au dehors, Paris s'étonne, la France s'incline. Quel est cet orgue dont* les profondes harmonies, accompagnant le chant triomphal de Notre-Dame, vibrent dans tout le pays?!Ce n'est pas l'orgue de la cathédrale dont les accords ont franchi les rivés de la Cité; c'est le Génie du Christianisme qui s'est levé quatre jours avant l'officielle cérémonie, et dont le vol déjà s'élance de ville en ville pour célébrer la foi reconquise. Le dogme et la doctrine, lai poétique chrétienne» les beaux-arts et les lettres dans leur rapport avec la religion, les cérémonies et le culte, sont tour à tour examinés et célébrés dans ce livre qui va marquer d'une influence souveraine la littérature romantique. « Sublime par l'antiquité de ses souvenirs qui remontent au berceau du monde, ineffable dans ses mystères, intéressant dans son histoire, céleste dans sa morale, riche et charmant dans ses pompes, le christianisme, dit le poète, réclame toutes les sortes de tableaux. » Peut-être sont-ils bien accumulés; la méthode a quelque chose d'échevelé. la

science y est pleine1 de hasards, et la critique cependant vive et éclairée est trop soumise à l'opinion du catholique. Mais la nature respire dans ce livre., grande et vraie; les dieux païens, les sylvains, les driades fuient de toutes parts; ils ne peuvent néanmoins franchir les bornes du domaine littéraire; ils se cachent alors dans les faibles roseaux, près des petits étangs, et se changent en ces cygnes que les derniers romantiques tenteront de charmer au son menu de leur flirte, en ces faunes de marbre et ces Hercules de bronze sur lesquels s'effeuillera l'arbre romantique aux bises froides de son hiver. Chateaubriand a retrouvé la voie de Dieu; Bossûet n'est plus seul dans sa splendeur, et Mirabeau reconnaît son éloquence. Mais l'humanité changera-' t-elle jamais? Des catholiques blâment le poète, des bourgeois démocrates l'acclament. Et la dualité de Chateaubriand va continuer: politique, i1 ne peut soutenir les rois qui tombent ; littérateur, il marche dans la voie large et superbe où, après lui. s'élancera la phalange romantique dont 'le chef incontesté ne grandira qu'à mesure de sa conversion au régime nouveau.

Défà l'idée 'révolutionnaire, confisquée par l'entonnant guerrier dont l'ambition orgueilleuse va faire un tyran, lutte pour se reconstituer. Opprimée, mais patiente, elle se voile encore. Dans les lettres, elle se 'glisse ça et là entre les lignes du roman. Delphine ( 1803 ) offre l'intérêt d'une confession ; ces confidences, liées à d'adroites discussions, à de piquantes peintures de caractères, plaisent

aux lecteurs de ce temps ; mais on y découvre autre chose: la situation de la femme dans la société est offerte à l'examen des réformateurs. «Un homme doit savoir braver l'opinion, une femme s'y soumettre.» Cette énergie et cette ironie ne trompent pas les esprits clairvoyants: la femme, longtemps subjuguée, proteste, se met avec les fondateurs des temps nouveaux, q\ l'on devine que la victoire vient de passer dans le camp choisi par l'éternelle maîtresse du cœur humain. Mme de Staël a une cour, où l'on parle de raison, de progrés; elle charme par sa bienveillance, persuade par sa politesse, conquiert par son esprit lumineux, entraîne par ses yeux superbes ou se divulguent les puissances intellectuelles de l'avenir.

L'année d'Austerlitz vit dominer dans la littérature nouvelle cette mélancolie qui sera un de ses principaux caractères. Nous avons une province de sang gaël, qui ressemble aux rivages brumeux de l'Angleterre, dont la population forte et rêveuse évoque certains peuples des montagnes allemandes et des rochers Scandinaves; de cette Bretagne, enfoncée dans les flots, rude et tenace, personnelle et bercée de rêves, vint un jeune homme désenchanté; son àmc trop vaste ou trop délicate se blesse aux usages de la société, son cœur désire tout et ne sait ce qu'il désire. René fuit le commerce des hommes, il vit au fond des bois jusqu'à ce que la mort le délivre de sa vague et inconsolable douleur morale. Son esprit peuplé de chimères, son cœur abandonné comme on voit de vieux cimetières,

son Ame pareille à ces mornes vallées dont les bois

n'ont que des oiseaux plaintifs, dont les eaux dorment entre les joncs et les roseaux d'un étang, ou s'écoulent tristement sous l'ombre des saules fatigués: tout ce décor intérieur, ces admirables ruines de l'âme d'un être jeune digne d'être un vieillard, remua tous les gens que n'hypnotisait pas la gloire éphémère des batailles. Ceux qui étaient las d'avoir vécu au siècle précédent, et ceux dont l'adolescente précocité devait se faner vite à l'ardent soleil du siècle nouveau, se reconnurent dans ce personnage tendre et désespéré. «On m'accuse d'avoir des goûts inconstants, disait-il, de ne pouvoir jouir longtemps de la même chimère, d'être la proie de mon imagination... hélas! je cherche seulement un bien inconnu. » C'est ce qu'ils cherchaient, et que vont chercher tous ceux du Romantisme que l'ennui accablera-; c'est ce que trouveront seulement ceux qui diront: «Il n'y a de bonheur que dans les voies communes. » Un élan d'enthousiasme accueillit cette ceuvrej la meilleure de Chateaubriand au point de vue du style et du sentiment. René renaîtra à chaque tournant de la voie ou la littérature du 19'' siècle est définitivement engagée.

Ainsi, une joie religieuse mais spéciale à cette époque de refonte, une mélancolie humaine récemment venue ou découverte, s'unissent et constituent l'aurore du Romantisme. Il faut y joindre une forme mieux adaptée qu'auparavant aux innombrables variations de la nature, une vision plus complète des arts et l'expression mieux déiinie de leur beauté,

dont Corinne, en 1807, fournit un nouvel exemple. L'Italie et son ciel, ses gloires, ses ruines, ses monuments, revécurent en ces pages enthousiastes; Corinne au cap Misène, que peignit Gérard, évoqua longtemps cette époque de rêves exagérés, où la femme tendre décore sa nonchalance, sa passion, du paysage très artificiel qui convenait alors à beaucoup d'esprits. Ce livre a de l'éclat, les caractères y sont bien décrits, une atmosphère limpide y circule à l'aise autour des sculptures, des tableaux et des débris qui se raniment pour nous conter l'antique Italie. Les déceptions de Corinne sont humaines, leur expression est inférieure à celle de René. Pourtant elle s'élève parfois. «La fatalité, dit-elle, ne poursuit-elle pas les âmes exaltées, les poètes dont l'imagination tient à la puissance d'aimer et de souffrir? Ils sont les bannis crime autre région, et l'universelle bonté ne devait pas ordonner toute chose pour le petit nombre des élus ou des proscrits. »

Chateaubriand, revenu de la Grèce et de Jérusalem, publia les Martyr?, eu 1809, au milieu d'une indifférence dont il fut découragé. Les esprits de progrès le soutinrent; ils surent passer légèrement sur l'évocation surannée aux Muses, sur divers termes pompeux trop substitués aux mots contemporains, et comprirent que les beautés de l'ouvrage offraient une source féconde à la poésie, et que même ses reconstitutions du passé, malgré les anachronismes, seraient une lumière pour les futurs historiens. Le récit d'Kudoie, que lui manque-t-il

pour n'être pas simple et superbe? La bataille des

Francs et des 'Romains est une trop courte épopée; les séjours du jeune chrétien en Germanie et dans la Thébaïde ont-ils cessé de captiver notre attention? Velléda ne rencontrera pas un meilleur artiste, ni un poète plus tragique. Et les trois discours prononcés devant Dioclétien suffisent à établir le tempérament de trois orateurs: le modéré, le brutal, je vrai. S} le monde païen et le monde chrétien mélangent de trop prés leurs noms, leurs idées et leurs cérémonies, c'est qu'alors ils étaient confondus au point que l'on ne savait plus 'lequel1 allait triompher; c'est qu'aussi !e temps où l'auteur écrit son poème, s'il se hâte vers l'avenir où la religion inspirera nos lyriques, est encore attaché au passé dont la philosophie transformait Minerve en déesse Raison. De puissantes peintures de la décadence romaine, oscillant entre l'antiquité et le moyen-âge, t'ont oublier les dates contraintes et les métaphores vieillies; des courants de clarté, déjeunes vigueurs consolent de ce sacrifice imaginé du couple trop chaste dont le martyre doit clore la lutte du ciel et de l'enfer. La grâce de l'amour, et sa puissance à convertir, le charme des images, la douceur du style, sont de ces qualités qui n'encombrent pas la littérature, et que tout lettré voudra savourer encore lorsque sa mémoire, le soustrayant aux mornes perfections qui pullulent à toutes les époques, lui retracera les candeurs, les passions et l'héroïsme de cette prose épique.

Les temps Sont durs pour les fondateurs. L'année

suivante, les dix mille exemplaires dû premier tirage du livre de l'Allemagne sont livrés au pilon, et Mme de Staël reçoit l'ordre de remettre son manuscrit à la police impériale et de reprendre le chemin de l'exil. L'ouvrage ne paraîtra que trois ans plus tard, à Londres. N'importe, il faut lui garder cette date de 1810. Cela maintient une protestation du droit contre la tyrannie et le fanatisme. Le despote Napoléon I,:>, successeur du glorieux Bonaparte, n'avait pas déclaré la guerre qu'à l'Europe: il la faisait encore aux idéologues; la société d'Auteuil et Cabanis gênaient son orgueil; Fauriel, Botta, et d'autres, qui par leurs écrits aidaient à rapprocher l'avènement romantique, portaient ombrage aux valets du maître; Napoléon n'avait pu supporter l'imagination si belle de Chateaubriand : il eut plus de haine encore pour le cœur si grand de Staël, affamé de liberté et de vive émotion, pour son esprit dont la logique portait plus loin que le tir des canons impériaux, dont l'audace conquérait tant de vérités nouvelles, dont la fécondité enfantait plus d'idées que nul autre des contemporains. Son livre conféra le baptême à la littérature de la bourgeoisie. Elle prévoyait les obstacles, et disait: «Les opinions qui différent de l'esprit dominant, quel qu'il soit, scandalisent toujours le vulgaire. » C'est que son but est périlleux : elle veut montrer à son pays les qualités d'un pays voisin, elle prétend que nous avons besoin de nous renouveler par la sève germaine. Que de tumultes vont hurler au cœur des sectaires du passé et de la vanité nationale !

Déjà, cependant, les systèmes littéraires et philosophiques d'outre-Rhin étaient connus de nous; Tùrgot avait traduit lu Mesiiade; Gœthe, Schiller,

se lisaient aux bords de la Seine, et Staél ose écrire: /•J.-J. Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre. Chateaubriand, etc., dans quelques-uns de leurs ouvrages, sont tous, même à leur insu, de l'école germanique, c'est à dire qu'ils ne puisent leur lalent que dans le fond de leur àmc. » N'importe, le passé classique, la cohorte militaire, et l'orgueil du tueur d'hommes, voulurent écraser cette œuvre d'énergie, de raison et de clairvoyance. Ils ne brisèrent qu'eux-mêmes. Les drames de l'Allemagne, son jeune lyrisme, sa renaissance vigoureuse, ses montagnes couvertes d'épaisses forêts, ses cités gothiques, toute sa nature libre et son art frémissant, transplantes dans nos lettres, les remirent débout. Staél avait observé les hommes et les villes, étudié les mœurs et les caractères, les femmes et les universités, examiné avec autant d'indépendance que de bienveillance la littérature et les arts, sondé la philosophie et ses recherches de l'infini, mesuré les effets de la religion : son livre est un chef-d'œuvre de méthode, de profondeur, de clarté, d'énergie, de jugement; son chapitre sur l'enthousiasme vaut un bon poème. «\ part l'honneur d'une initiative dont personne autre n'était capable alors, je ne crois pas qu'il y ait encore à chercher ailleurs là Vive image de celte éclosien soudaine du génie allemand, le tableau de cet âge brillant et poétique qu'oïl peut appeler le siècle de Cœthe. » ( Sainte-Beuve }«

Dans les lettres, M»^ de Staël a nommé enfin ce mouvement qui va si largement contribuer à la gloire du siècle. « |.e nom de romantique a été iritroduit nouvellement en Allemagne, pour désigner la poésie dont les chants des troubadours ont été l'origine, celle qui est née de la chevalerie et du christianisme... Classique, romantique, cette division se rapporte également aux deux ères du monde: celle qui a précédé l'établissement du christianisme, et celle qui l'a suivi... L'honneur et l'amour, la bravoure et la pitié, sont les sentiments qui signalent le christianisme chevaleresque... La littérature des anciens est chez les modernes une littérature transplantée; la littérature romantique est chez nous indigène, et c'est notre religion et nos institutions qui l'ont fait éclore... elle est la seule qui soit susceptible encore d'être perfectionnée, parce qu'ayant ses racines dans notre propre sol, elle est la seule qui puisse croître et se vivifier de nouveau : elle exprime notre religion; elle rappelle notre histoire; son origine est ancienne, mais non antique. » — Plus (pie dix-sept ans, et nous relirons tout cela ('.ans la préface de Cromwell.

De son voyage en Orient, Chateaubriand avait rapporté un volume d'impressions dont l'apparition, en 1811, lui rendit la faveur publique. L'Itin 'mire de Paris à Jérusalem formait une moisson d'idées hautes et belles, exprimées en un style pur et souple: le livre « le plus naturel que l'auteur ait écrit. » ( Villemain ). Il n'a pourtant que l'intérêt secondaire d'un voyage; mais l'émotion s'y rencontre, les

beautés de la nature y sont vivement exprimées, la Grèce revit sous le pinceau de Cnaieaubriancf. L'auteur est parti avec la foi d'un pèlerin des temps chevaleresques : il revient en disant: «Je n'ai plus l'amour du bruit; je sais que les lettres, . dont le commerce est si doux cjuand il est secret, ne nous attirent au dehors que dès orages: ('ans tous les cas. j'ai assez écrit, si mon nom doit vivre; beaucoup trop, s'il doit mourir.» Il va désormais consacrer ses forces à cette carrière demi-politique qui voudra relever l'ancien régime et qui en réalité aidera à fonder le nouveau. L'année même où paraissait l'Itinéraire, il disait déjà, dans son discours à l'Académie qui ne fut ni prononcé ni imprimé, mais répandu en plusieurs centaines de manuscrits : i La liberté n'est-elle pas le plus grand des biens et le premier des besoins de l'homme?... La liberté est si naturellement l'amie des sciences et des lettres, qu'elle se réfugie auprès d'elles lorsqu'elle est bannie du milieu des peuples.» Ainsi, lui même, partisan des vieilles institutions par son opinion politique, mais tout du 19« siècle par ses sentiments et son style, lui-même est entraîné par les circonstances nées de la Révolution, à lancer ce superbe défi à la tyrannie, à proclamer altièrement cette liberté qui souleva Mirabeau et les grandes assemblées françaises, et sa voix Gère affirmait ce principe qui allait être le mot préféré du credo démocratique'. Un peu plus tard, il dira même aux royalistes qui rêvaient le retour aux droits et usages féodaux: «En vain voudriez-vous revenir aux anciens jours:

les nations comme les fleuves ne remontent point vers leurs sources!» Cette grande intelligence marque les débuts, non seulement d'une renaissance spiritualistc et religieuse, mais encore d'autres ac.t,es,, du siècle, y compris l'avènement de la démocratie.

Joubert, ligure sereine et calme, esprit tourmenté par le désir de la perfection, ami de Fontanes et de Ghênedollé, avait parfois conseillé Chateaubriand. Les pensées au style net de cet érudit, de ce silencieux, ne paraîtront que plus tard.

La lutte contre l'incrédulité du 18° siècle est terminée; les lettres s'orientent vers les nations du nord; le peuple, presqu'ouhlié dans le partage des biens, va rencontrer ses premiers chantres; le roman va pénétrer dans la vie réelle, la politique va prêter sa vigueur à la littérature; le théâtre admettra un réalisme possible, la science fondée par les Cuvier, les Ampère, les Biot, les Arago, va reculer l'horizon intellectuel, et l'histoire enseigner l'avenir aux hommes en leur montrant exactement le passé. Les événements ne se hâtent pas encore, mais les œuvres de l'esprit s'ajoutent sans cesse les unes aux autres.

L'année même de l'Itinéraire, Xavier de MaistrC publie le Lépreux de la citJ d'Aosië) dont le dialogue exprime fortement, avec le ton sobre, lé style délicat de ce fin artiste, l'instinct de rapprochement des êtres. Des livres pareils auraient pu garder certains romantiques de bien des exagérations; le ruisseau de Maistre n'est pas bruyant, il coule sm

fond de saines vallées, et son eau fraîche et pure ramène au cœur les bonnes affections avec les douces émotions.

Un an plus tard, Charles Millevoye public ses Poésies au thème fragile, dont la mélancolie maladive plaisait alors.

Triste, et mourant à son aurore, Un jeune malade, à pas lents, Parcourait une fois encore Le bois cher a ses premiers ans...

Le triste Millevoye ne le parcourut pas longtemps.

Déranger, qui, en 1813, avait ouvert les ailes d'une fipe satire :

Il était un roi d'Yvetot

Peu connu dans l'histoire, Se levant tard, se couchant tôt,

Dormant fort bien sans gloire...

Béranger, deux ans après, donnait ses Premières Chansons. Celles-là, et celles qui suivirent, firent longtemps leur tour de France. Sa chanson, gaie d'abord, puis sentimentale, libérale, satirique, patriotique, — ce dernier genre lui doit beaucoup, — écrite en vers agiles et clairs, peu nuancés, fit à son auteur une étonnante popularité. Pourtant, cet homme dont les couplets s'entendront au moindre hameau, et qu'une atmosphère sympathique enveloppera jusqu'à sa mort, était un être simple, le plus bourgeois possible: << il fut toujours pour

ceux qui l'ont connu une imagé: sincère <de la modération; tout ce qui était éclat l'effrayait; il aimait pour sa vie les demi-teintes et presque l'obscurité.» ( Louise Colet ). >' i*

Adolphe, paru vers le même temps\ inaugure dans le roman l'observation saisissante des troubles, des désordres du cœur pour qui nul repos nfexiste ; il souffre du mal de René, de Corinne; mais Benjamin Constant fait plus que le décrire et gémir eut lui: il a spécialement, sous un style vif, aux mots choisis, une amertume armée de pointes cruelles.

Peu de mois après l'écroulement de l'empire, une poésie libérale, nationale aussi, suscita des applaudissements. Casimir Delavigne donnait ses Messéniennes, que d'autres allaient suivre. La note lyrique, faible encore, mais avec le charme d'une nouveauté, vibra sur la foule écrasée par le suprême massacre de Waterloo. Cette voix pure et frémissante qui chantait l'héroïsme des vaincus rappela l'enthousiasme fugitif. Quand elle célébra Jeanne Darc sauvant la France, Canaris et l'indépendance grecque, le soleil de la liberté grandissant sur l'autre rive de l'Atlantique, on ne vit pas que les ailes de cette jeune Musc ne la pouvaient lancer vers le ciel: on la salua avec joie.

Les Pamphlets de Paul-Louis Courier, dont le premier parut en 1816, sapèrent la Restauration à peine établie; ils fournirent au journalisme une vigueur imprévue, une langue précise, claire, ironique: une arme aiguë pour l'attaque, forte pour

la défense.

Ed 1818, Casimir Delavigne donne ses Vèpre$

siciliennes ; il y gagne son plus grand sneeès, et les approbations des novateurs. «- :

La même année. Marceline Desbordes-Valmore publie ses Elégies et Romances, dont le "Sentiment, 1 émotion, lui proeurent de douces sympathies. Elle écrira plus tard à Sainte-Beuve cet aveu candide: «A vingt ans, des peines profondes m'obligèrent de renoncer au chant parce que ma voix me faisait pleurer; mais la musique roulait dans ma tête malade et une mesure toujours égale arrangeait mes idées à l'insu de ma réflexion. Je lus forcée de les écrire pour me délivrer de ce frappement fiévreux,' et l'on me dit que c'était une élégie. » »

^L'année suivante, paraissent les Œuvres d'André Cliénier. La vigueur de son rythme contribue à la renaissance poétique; la pastorale, l'élégie, som par lui ranimées; il fait de l'antique satire l'iambe moderne. Les classiques l'ont nourri; mais ses accents lyriques sont du siècle nouveau, et les romantiques le voudront presque entier.

Xavier de Maistre, en 1825, publie sa Jeune Sibérienne. Il débute en regrettant qu'on ait prêté des aventures d'amour à une jeune et noble vierge; ruais Mmc Cott.in écrivit cette histoire dix-neuf ans avant lui, et Elisabeth, son meilleur roman, a d'excellentes qualités d'émotion: ajouter que le ton en reste toujours noble et chrétien, serait presque médire de la douce et gracieuse Cottin. Xavier de Maistre, plus calme, plus serein, fait en un style

précis et agréable ce touchant récit; il y montre son sens personnel et sobre du pittoresque, qui se rencontre encore dans ses Prisonniers du Caucase.

Les romans devenaient alors de plus en plus nombreux; les aventures extraordinaires s'y imposaient, depuis que Walter Scott, de son manoir d'Ecosse, lançait ses œuvres promptement populaires. Tous les sujets d'ailleurs devenaient bons à cette furie romanesque. Déjà, Joseph Chénier avait écrit sous l'empire: «Un volume serait trop peu pour en rendre compte, le seul catalogue en serait immense, et trois ans ne sutï'iraient pas pour les lire.» Que dirait-il donc désormais! Le roman banal est encore, de nos jours, une plaie de la littérature.

Chateaubriand avait tenu sa promesse aux Muscs. La politique l'occupait, et aussi l'Abbaye-au-Bois, où M""' Récamier, retirée depuis 1814, recevait les célébrités du temps. Lamartine y lut ses premières méditations; Victor Hugo y fut sacré enfant génial par l'auteur du Génie et des Martyrs. Chateaubriand publia cependant encore les restes de son glorieux passé littéraire: cette longue compilation des Xatchez, et, en 1826, les Aventures du dernier Abeneêrage, élégant et chevaleresque récit que sa fantaisie et son étrangelé ne 'privent pas d'agréments, ni de poétique rêverie.

Mais l'œuvre des fondateurs est plus que terminée; déjà, le beau chemin qu'ils ont suivi est devenu la voie lyrique où déjeunes hommes font entendre des accords célestes qui tiennent la foule attentive.

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