‹ Le romantismeChapitre 8 sur 9 · LES GLANEURS · texte numérisé non relu

LES GLANEURS

Le Romantisme, dont les racines puissantes s*ens foncent dans le 18e siècle, dont le tronc superbe

et vigoureux s'élève au temps de Chateaubriand, Staël, Lamartine, Vigny, et se développe énorme avec Hugo, a vu diminuer sa force le jour où il s'est divisé en deux branches: réaliste, idéaliste; les parnassiens et les naturalistes ont achevé, par leurs subdivisions, d'épuiser sa vigueur, et l'arbre romantique, dont la sève a vieilli, ne produit plus que de faibles rameaux, que des fruits maigres et de peu de saveur.

La littérature bourgeoise du siècle tombe à fond dans la décadence depuis longtemps commencée. Certains ouvrages hâtent encore l'agonie des âmes, la sécheresse des cœurs, la stérilité des esprits. Le scepticisme de Renan, la psychologie de Bourget, des livres de Judith Gautier, de Maurice Bouchor ( Poèmes de l'amour et de la mer, le Faust moderne), de Rollinat ( Dans les Brandes ), de Goudeau (Fleurs de bitume ), préparent l'émiettement mortel. Mais surtout, c'est Paul Verlaine (les Fêtes galantes, la Bonne Chanson, Romances sans paroles), Stéphane Mallarmé ( L'Après-midi d'un Faune), et Villiers de i'Isle-Adam ( Contes cruels ), qui inclinent les lettres romantiques vers leur fin. Incidemment, les Illuminations d'Arthur Rimbaud et les Amours jaunes (ie Tristan Corbière ont de l'influence sur cette vieillesse littéraire.

L'art aussi n'a plus de fermeté. Les impression-

s'égarent dans les abus de la lumière. Kugène

; e s'enfonce dans une peinture de brouillards,

; [ne sur les murs ses affiches déhanchées,

grimaçantes de vice; Eugène Grasset travaille ses

aquarelles harmonieuses et sans vie. Jean Dolent écrit sur l'art des critiques menues et pâles. Alfred Ernst s'attache à Richard Wagner, qui. avec Tolstoï, va stupéfier une génération affaiblie.

Bouchor, Richepin, Bourget, Ponchon. contre le pâmasse, ont en vain fondé les Vivants: groupe éphémère; Richepin et Ponchon retombent droit dans le naturalisme, Bouchor oblique vers un mysticisme panthéiste, et Bourget vers Stendhal. Les hydropathes, puis les hirsutes, les remplacent et s'effondrent prompte m en t. Lorsqu'un mouvement littéraire de la taille du Romantisme, s'achève, les œuvres sont maigres mais innombrables, ("/est le feuillage de l'arbre, un enchevêtrement de rameaux difficile à explorer. Les titres des livres dénoncent, la plupart, cette dissémination; parfois, un de ces titres fait date, même s'il n'y a rien dessous Et non seulement je vois les livres pulluler, mais encore des observations à noter dans les revues, qui vont être une manière importante de ces derniers efforts.

C'est dans Lutèce, fondée par Léo Trézenik en 1881, qu'apparaissent d'abord les glaneurs du Romantisme. Lutèee «tiraille sur les choses et les gens. les idées et les prétentions, les travers et les ridicules, les préjugés et les principes, sans distinction d'écoles, sans respect pour l'âge, sans considération pour le talent, sans égard pour la situation acquise. » Elle poursuit ce programme, plusieurs années.

Un bourgeon du naturalisme produit le n ni Miie. Dlnah > 1882),

saur, est touil'u, vicieux.

Maurice Rollinat, dans Ips Névroses, même année, cultive des sensations Tel :' es qu'aima Baudelaire.

L'Aurore (1883), de Maurice Bouchor, ouvre une aile vers un vague idéalisme, voisin de Laprade.

Le souci de la forme qui distingua le parnasse, quintesseneié, devient l'esthétisme. Joris-Karl Huysmans, dans l'Art moderne (1883), analyse l'impressionnisme de Gustave Moreau, Camille Pissaro, Claude Monet, Whistler.

En 1884, Joséphin Péladan publie le Vice suprême, roman faible des aristocraties expirant dans la perversité: du modernisme teinté de magisme; Gabriel Vicaire donne ses Émaux bressans, un peu rabelaisiens, malgré la moitié du titre empruntée à Gautier; Huysmans, son étrange et halluciné roman: A Rebours, paradoxal et mordant comme un conte cruel; Laurent Tailhade, ses Vitraux, aux facettes tintantes et brillantes, presque une fenêtre de la chapelle parnassienne, et Emile Goudeau, — dont la Revanche des bêles est aussi déclamée que le Vase brisé et la Grève des forgerons, — ses Poèmes ironiques.

Edmond Harau court jase agréablement dans l'Ame nue ( 1885), et Jean Hameau, cette année-là, continue ses variations sur un même air dans la Légende de la Terre.

Ces premiers glaneurs ne recueillent qu'une partie des suprêmes floraisons romantiques. Pourtant de nombreux voisins les ont précédés ou les aident j'.aas leur cueillette: Charles Buet, Léon Bloy, Charles Graadmougin, Léon ^Duvauchel, Amédee

Pigeon, Georges Nardin (les Horizons bleus). Robert Caze (la Semaine d'Ursule ), Jules Case, Mac- Nab (Poèmes mobiles ), Gustave Toudouze, Georges d'Esparbès, Jean Moréas (les Sirtes), Edouard Du-

jardin. Une société des arts incohérents, comme pour souligner le caractère de ce moment, est aussi fondée. Le Courrier français conquiert les tables des cafés. Rodolphe Salis ouvre le Chat noir, où se font ou se feront entendre diseurs et chansonniers du modernisme: Armand Masson, fjra.verolle, Jules Jouy, Jacques Ferny, Paul Delmet; où Henri Rivière montera un petit théâtre d'ombres chinoises, avec succès.

L'esthétisme mena sa meilleure campagne dans la Revue contemporaine, fondée par Adrien Remarié le 25 janvier 1885. Ses rédacteurs, disait-cn au public: «ont l'entêtement de préférer au goût de tout le monde, le leur... ils pratiqueront l'indifférence à l'endroit des doctrines, et le choix à l'endroit du talent. » Pendant près de deux ans, cette revue, par de solides articles, rendit quelque énergie aux lettres; elle aurait fait mieux, si le temps s'y fut prêté, et si elle-même n'eut pas trop sacrifié aux études de pure forme. Parmi ces esthètes issus du Romantisme parnassien, je rappelle Edouard Rod, Emile Hennequin(la Critique scientifique ), Gabriel Sarrazin. Barry A 1 i s ( Quelques fous ), Duchosal, Charles Henry, Maurice Barris, Chai les Morice, Emile Michelet.

Des liens se formèrent entre les revues parisiennes et celles de l'étranger: l'Art moderne (Edmond

Picard), à Bru -.-elles j Emporium (Vittorio Pica), à Naples; Novy Zivot (('on Sîgit.mond Bonska), en Bohème; 0 Instituai), en Portugal. En France, des périodiques spéciaux abondaient, tels la Revue de Bretagne, déjà ancienne, ruais rédigée de Paris par Olivier de Gourcufi ; hi Revue du Siècle, fondée à Lyon par Camille Roy. Divers ouvrages continuant les multiples ramures romantiques, pullulaient, parmi lesquels ceux de Léon Lavedan, Alexandre Piedagnel, Hippolyte BufTenoir, Auguste Dorchain, Louis Ganderax, Alexandre Boutique, Jeanne France. Auguste Chauvigné, Louis Tiercelin, Le Cholleux, Achille Bouquet, Albert Duvaut. La chanson populaire expirait en quelques ardentes strophes, a-\ec Victor Babineau, Tristan Gratien, Auguste Percheron. - -

La Course à la mort ( 1885), voilà un titre caractéristique: la nécropole du Romantisme est proche. Edouard Rod dit en ce roman: «Mon cœur ne m'intéresse plus... L'artiste ou l'écrivain est1 un être nerveux, corrompu, le plus souvent ravagé par la névrose ou par l'anémie».

Cette même année, paraissent les Complaintes de Jules Laforgue. C'est lent, cela se traîne dans une mélancolie ironique; c'est vague, d'une fantaisie où le froid de la mort a passé ; la langue a des fragilités sans charme, les mots tournent sans but autour d'un cœur vide. C'est la chute dans les Déliquescences, que raille Adoré Floupette (Gabriel Vicaire etilenri Beauclair), sans se douter — c'est le sortcommun de toute cette jeunesse éperdue — qu'eux-

mêmes contribuent à user le Romanli; me.

«Vous avez des arts va i n"éc a ont ni ne relèvent, écrit Jules Sîiiu u < i u - le \ utin du 16 déeembre 1885, une littératuie c;iii ne se charge que

de vous désennuyer ou de surexciter vos mauvais instincts. Vos philosophes mêmes tiennent a honneur de mettre tout en question et d'enseigner le scepticisme aux éphébes. Ah! peuple de décadence!..» Modernisme, esthetisme. à peine formés, sont déjà moribonds. De nouveaux-venus amoindrissent encore les formules. Après Alexandre ïanchardj Léo d'Orfer, voici Anatole Eaju: il faut noter ce nom, comme on conserve ceux des gens o. dossent les pires erreurs. Baju fonde le Décadent, le 10 avril 1886, et annonce ceci: "Nous serons les mahdis clamant éternellement le dogme elixirisé, le verbe quintessencié du décadisme triomphant.» Voilà où est parvenue la langue de Victor Hugo, à travers tant d'évolutions qui l'ont désorganisée d'abord, dégradée ensuite. Les décadents veulent réagir contre la raideur parnassienne et la lourdeur naturaliste, mais ils ne trouvent centre la première que de la dislocation et contre la deuxième que du vague. L'imprécision, la puérilité, l'ironie, la lan-i gueur, ou le désordre de certains livres de Verlaine (... les sanglots longs des violons de l'automne.., les grands jets d'eau sveltes qui sanglotent d'extase ... Que ton vers soit la bonne aventure éparse au vent crispé du matin... de la musique encore et toujours !) les dirigent vers une poésie fébrile et vacillante; Villiers, Mallarmé, les y poussent. Les

plus discoureurs parlent encore de la couleur des sons, du parfum des couleurs, du son des parfums, — après Mme de Staël-, qui dans son livre de l'Allemagne écrivit : «Qu'y a-t-il de plus étonnant que le rapport des sons et des formes, des sons et des couleurs?» Baudelaire a dit aussi: «Dans une ténébreuse et profonde unité, les couleurs, les parfums et les sons se répondent. » Baudelaire les hypnotise : «Pourquoi (ionc ces chairs pourries, ces parfums sous les dentelles, ces vierges dépravées, sinon par raffinement de luxure baudclairienne? » (Maurice Barrés, les Taches d'encre). Ils aiment le lactice, le compliqué. Bientôt, René Ghil, dont il faut accoler le nom à celui de Baju, déclare fonder l'instrument tisme. «Mais leurs ventres éclats de la nuit des tonnerres! » Voilà un de ses vers les plus limpides.

D'autres revues, le Scapin, la Vogue, la Revue indépendante, essaient de sortir de l'ornière. D'autres jeunes mettent quelques lueurs dans cette nuit profonde: Jean Moréas (les Cantilènes), Francis Poictevin (Paysages, Seul), Charles Vignier (Centon ), Klémir Bourges (le Crépuscule des dieux), Joseph Caraguel(les Barthozouls). Alentour, divers auteurs recueillent d'autres miettes romantiques: Narcisse Quellien (Loin de Bretagne), Emile Pouvillon, Abel Hermant (le Cavalier Miserey), Paul Roinard (Nos Plaies), Mn|e Jean Bertheroy, Jean Lombard, Charles Fuster, Jean Lorrain. La plupart de ceux qui glanaient alors ont été biographies dans les Hommes d'aujourd'hui, publiés par l'éditeur Léon Vanier. Les étrangers donnent aussi;

l'Italie enfante G. d'Annunzio; la Belgique populeuse présente Emile Verhaeren, Maurice Maeterlinck,

Ivan Gilkin, Georges Eeckhou'd; des montagnes suisses, descendent Mathias Morhardt, Maurice Baud, Albert Trachsel; les russes, les Scandinaves, les danois, sortent de leur brouillard.

En 1886, Rachilde publie des Nouvelles d'allure légère et fine, où ne manquent ni le sens drairiatique ni les détails émouvants. Cn y parle du Berri, comme dans George Sand; mais le fond et la trame sont plus fugitifs, avec l'annonce d'une romancière hardie jusqu'à la perversité.

La Jeunesse blanche, de George Rodenbaeli, est aussi de 188G. Comme l'Art en exil, plus tard, ce livre dolent, morne, vous émeut par sa tristesse: Vis seul. C'est un temps dur d'épreuve à traverser; .Niais fais ce sacrifice à ta sjjblime envie: Pour vivre après ta mort, sois mort pendant ta vie !

Sites (1886), Épisodes: j'assemble ces deux titres, parce qu'ils expriment la vision et l'observation de Henri de Régnier. Parfois encore, devant son œuvre: « On songe à quelque grotte mystérieuse où frissonne goutte à goutte une eau sonore, qui, même lorsqu'elle se tait, semble encore pleine de sanglots. » ( Fernand Gregh, la Fenêtre ouverte). Régnier a rencontré les roseaux, les flûtes et. les cygnes réservés jadis par les fondateurs du Romantisme. Avec Rodenbach, et quelques autres, il a un instant tiré la vieillesse romantique de l'ornière décadente.

Les Cygnes (1887) de Francis Yielé-Griffin, sont de la même famille. Les Gammes, de Stuart-Merrill,

préparent à des Castes; ce poète aime l'allitération : Sonore, un cor de corne en la tempête tonne.

Vers le même temps, Camille de Sainte-Croix publie Contempler, avec une préface où il demande que le roman soit romanesque. C'est la meilleure qualité du roman; on l'a rencontrée chez tous les bons romantiques.

Les Symboles (1888), de Maurice Eouchor, consacrent son panthéisme éclectique.

Depuis 1886, qui vit la chute rapide du Décadent, les, poètes sont symbolistes. Ils procèdent surtout de Stéphane Mallarmé: ((Nommer un objet, c'est suppn mer les trois-quarts de la jouissance du poème, qui est faite du bonheur de deviner peu à peu ; le suggérer, voilà le rêve; c'est le parfait usage de ce mystère qui constitue le symbole.» Mais son abus mène à ceci: les sculpteurs d'autrefois représentaient Hercule avec sa massue ; les symbolistes aujourd'hui nomment la massue seulement, et cet attribut doit suggérer Hercule invisible. Les symbolistes se relient encore à Baudelaire: % La nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles; L'homme y passe à travers des forêts de symboles" Qui l'observent avec des regards familiers. Certaines formes d'Alfred de Vigny ont annoncé aussi cette école. Par les symbolistes, le Romantisme a une de ses dernières secousses pour se cramponner à la vie. Le symbolisme a brille quelques années; mais dès ses débuts on écrivait: « Le symbolisme porte au flanc toutes les tares qui marquent le déclin

d'une littérature; ce n'est pas un adolescent chez qui bouillonne la sève, c'est un vieillard chenu, cassé, claudicant, aux membres ankylosés déjà; il demeurera là où il est: dans la poésie; c'est là seulement qu'il peut espérer quelques années d'existence à l'état d'école.» (Alfred Vallette, les Symbolistes).

Les Palais nomades ( 1888), de Gustave Kahn, amateur de vers libres, sont des pensées en voyage dans la même région suggestive. — Quelques noms encore: Félix Fénéon, Charles Morice (Paul Verlaine), Ernest Jaubert, Jean Ajalbert ( Femmes et Paysages), Jean Court, Louis Le Cardonnel. Ephraïm Mikaël, Rodolphe Darzens, Julien Leelércq, Gabriel Randon (plus tard Jehan Rictus). Jacques le Lorrain.

Entre le naturalisme qu'iljuge illusionné et le modernisme qu'il voit pâle, Louis Pilate deBrinn'Gaubast propose le vérisme: de l'art photographique. Fils adoptifi 1888) ne t'ait pas triompher ce procédé.

Albert Aurier ( Vieux ) tente de foncier un deuxième modernisme, qui dure le temps d'un papillon.

Sous l'œil des Barbares, même année, fait quelque bruit. De Stendhal à Bourget, de Bourget à Maurice Barrés, la psychologie devient l'éthisme, culture exclusive du moi. « Je me borne, dit Barrés en sa préface, à mettre en valeur les modifications qu'a subies de ces passes banales ( de la première jeunesse) une âme infiniment sensible.» Sensations et sentiments passent comme des ombres en des paysages monotones; la langue est correcte, parfois subtile. Un Homme libre, le Jardin de Bérénice, ne feront que développer ce premier livre.

Quelques écrivains, partant du symbolisme, passent au mysticisme, puis à l'occultisme: Gaboriau, Papus, Gaston Méry, Jules Bois. Un autre clame le magnificisme,etsigneSaint-Pol-Roux-le-Magnifique.

Que devient la critique en ce ebaos final? Et le reste? A côté de la prose qui rampe et du vers anémié, le théâtre agonise: Paul Hervieu, Henri Lavedan, de Curel, l'assistent en ses derniers instants. La critique n'a plus de sûreté ni de profondeur; Jules Lemaître (les Contemporains, Impressions de théâtre) montre de la clarté; Emile Faguet (Études littéraires, Dix-neuviéme siècle), de la méthode; René Doumic (Portraits d'écrivains, Ecrivains d'aujourd'hui, les Jeunes), du tranchant. Art et Critique, la revue de Jean Jullien, ne peut vivre. Philippe Gille (la Bataille littéraire), Eugène Gilbert (le Roman au 19e siècle), Emile Trolliet (Médaillons de Poètes), font ce qu'ils peuvent. La Chronique des Livres d'Edmond Lepelletier s'ouvre aux jeunes, le sincère Gustave Geffroy (Notes d'un Journaliste, la Vie artistique ) est sur la brèche, Eugène Ledrain se livre à des études anciennes, Edouard Petit proclame l'éducation populaire. Nos Poètes, de Jules Tellier, paraissent sans bruit. Dans les Romanciers d'aujourd'hui, Charles le GofTic a surtout à dire: «Où va-t-on? On s'interroge, on cherche. Quoi? Nul ne sait au juste... Les préfaces succèdent aux manifestes, les théories aux poétiques: c'est le triomphe de l'individualisme».

Léon Deschamps fonde la Plume, le 1er avril 1889. C'est un rendez-vous, tout le monde y passe, dit

son mot, et va plus loin. C'est une pépinière, où sp rencontrent les innombrables glaneurs du Romantisme, et le petit nombre d'écrivains, d'artistes, dont la pensée est orientée vers l'avenir. La revue s'appuie sur des soirées (Léon Maillard, la Lutte idéale), une bibliothèque d'éditions, des banquets, un salon. Ce temps d'ailleurs voit une floraison de revues. A côté de l'art qui domine à la Plume de Léon Deschamps, le socialisme inspire les Entretiens politiques et littéraires ( Paul Adam ), l'anarchie parle argot dans le Père Peinard ( Emile Pouget ), la vie se révolte ( Clément Roehel ) dans l'Art social de Gabriel de la Salle. Et les noms se pressent: Willy ( Lettres d'une Ouvreuse), Henry Cormeau (le Temps d'amour ), Jaeques Renaud (le Fi-Balouët ), Georges Beaume. Yann Nihor, Jean Volane, Marius Dillard, M»"' Xoel Bazan, Edouard Dubus ( Quand les Violons sont partis), Bernard Lazare, Victor Charbonnel, Emmanuel Signoret. Des revues encore: le Mercure de France d'Alfred Vallette, avec Rachilde, Rémy de Gourmont, Louis Dumur (Albert), Charles Guérin, Pierre Louys, Pierre Qu illard, Hugues Rebell, Jules Renard, Adrien Mithouard; la Revue blanche; l'Ermitage ( Henri Mazel, Edouard Ducoté, Jacques des Gâchons, Franeis Jammes); Simple Revue de M"* Georges Régnai, avec F>rnand Hauser, Johanncs Gravier; un peu plus tard, la Critique (Georges Bans, Charles F'uinel, Emile Straus ). Les ramilles se multiplient. Le Romantisme, avant ce s'éteindre, projette en tous sens les idées nombreuses, mais fragiles et fugitives, réservées pour sa vieillesse.

Charles Morice, par la Littérature de tout à l'heure (1889), a tenté de rassembler tous les jeunes efforts, pet essai de synthèse a de la vigueur. La première moitié du livre est d'une belle venue.

Au théâtre, avec V Échéance (1820), Jean Jullien demande qu'une pièce soif «une tranche de la vie mise sur la scène avec art. » Le Théâtre mixte représente le François Villon de Louis Germain. Un peu plus tard, ou ouvrira quelque temps un Théâtre d'art, et Léonard Rivière fera plusieurs tentatives méritoires dans le même sens. Eugène Brieux expose sur la scène des tares bourgeoises.

Paul Adam, en 1890, publie sa Critique des mœurs, au style nerveux. Je note encore: les Rythmes pittoresques de Marie Krysinska, où l'amour chemine en vers libres; l'Absente, d'Adrien Remacle, roman de forme soignée, où ne manquent ni le rêve ni l'ironie; les Lundis de la Bataille: critique cordiale et hardie de Camille de Sainte-Croix.

Bons efforts, tentatives pitoyables, tout se noie dans la dégénérescence générale. La décadence est partout. Les uns discutent pendant des semaines, des années, sur un détail de rythme, une rime, un point d'exclamation ( oh combien! ); les autres, à la suite de certains aines qui ont contaminé les lettres d'inceste, de sodomisme, de lesbiénisme, explorent les pourritures pour y trouver des sujets scabreux: gamines demi-vierges, vieux marcheurs, aphrodites variées et avariées.

Le Pèlerin passionné (1890) fit du bruit. Jean Moréas, parti du symbolisme, fonde alors l'école

romane, où. avec lui, figurent Ernest Raynaud, Maurice du Plessys. R. de laTailhède, Ch. Maurras. Les Cornes du Faune (1891), d'Ernest Raynaud,

ont de l'esprit, de la clarté, de la grâce:

Je fus longtemps un faune assis sous le feuillage, Parmi des fleurs, au fond d'un parc abandonné, Où j'épiais, de mon œil de marbre étonné. Le vol d'un écureuil espiègle ou d'un nuage.

Vers ce temps, on agite autour de Charles Moriee une autre idée de groupe: l'école française. Ce deuxième rameau du symbolisme dépérit.

L'Enquête sur l'Evolution littéraire ( 1891 ), par Jules Hiiret, mit tout sens dessus dessous. Moréas osa dire: «Le symbolisme est pris du pied droit dans le sépulcre romantique. - Mais l'école romane? Il la relie à «l'esprit roman»'. Or, Hugo s'y relia aussi, et avant Hugo. M"- de Staël : l'école romane est prise du pied gauche dans le sépulcre romantique.

En 1892, paraît Thulédes Brume::, légende moderne d'Adolphe Retté ; en 1893, la Légende de l'Aigle, récits ardents de Georges d'Esparbès. Lugné-Poé fonde le Théâtre de l'Œuvre, où il joue des dramaturges étrangersetdes pièces symbolistes. L'année suivante, sont publiés : Ce qui renaît toujours, de Jean Carrère, qui rend du brillant a loue; Au Jardin de l'Infante, joyaux sertis délicatement par Albert Samain ; le Congrès des Poètes, organisé par Georges Docquois, et qui acclame Paul Verlaine; les liaisons de Pascalin, suivies du Sceptique loyal, de Léon Riotor.

Quelques noms s'inscrivent: Léon Maillard ( Auguste Boulard), Louis de Saint-Jacques (Expertises), Auguste Ban au (Lettres de Vendée), Louis Montchalj

Jules Mazé(leCapitainePack), Henri Duhem (Renaissance), J-G. Prodhomm'e, Adolphe Brisson (Porjt.raits intimes), Antonia Possu ( Au Fil de l'eau), Daniel de Yenancourt, Jean? Bach-Sisley (Artistes et Poètes ), Ântonin Lugnier. Les arts ont les sculpteurs Jean Baffier, Raoul Larche; les compositeurs Vincent d'Indy, Henry Eymieu, Gustave Charpentier; le graveur Blanc Paul, Alphonse Cornet, peintre des gueux, Maurice Dumont (l'Epreuve). La politique se réfugie en Léon Bourgeois, R.Poinearé, Gohïer.

Avant de s'éteindre, le flambeau romantique jette encore deux lueurs: le naturisme, nourri des préfaces de Hugo, avec Georges de Bouhélier (l'Annonciation, 1894), et Michel Abadie (le Pain qiïonpleare, 1894); — le provincialisme, avec des revues (la Revue forézienne de J. Fournier-Lefort, la Pensée de Charles Pruvot), et des poètes (Maurice Magre, le Retour, 1896); le provincialisme a gagné Paris, où il est devenu une deuxième école française (Adolphe Bqschot, la Poésie et la Métrique, 1901); Pierre de Bouchaud, Emile Lante, sont les poètes de ce groupe.

. En février 1902, l'Ermitage ayant demandé à la jeunesse: Quel est votre poète?— Victor Hugo, a-t-elle répondu. C'est le salut suprême au Romantisme.

Je n'ai pas mentionné certains ouvrages d'Emile Blémont, Marie Maugeret, Henry de Braisne, \> de Colleville, Fernand Clerget, l'œuvre de Madeleine Lépine, les débuts de Maurice Pottecher, Paul Gourmand, Ch. Le Breton, René Aubert. Il y a là une idée nouvelle, dont je parlerai dans une prochaine étude. Paris, 5-14 Juillet 1CJ02.

Page 1