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NATURALISTES

«Comnfe les fakirs de l'Inde, qui s'absorbent dans la contemplation de leur nombril, les parnassiens passaient des soirées à s'admirer les uns les autres. » Cette boutade d'Emile Zola éclaire d'un jour douteux l'une des causes de l'eclosion* naturaliste. Cette cause est cependant flagrante: de

même que les parnassiens se dressèrent contre les abus du réalisme, ('e merre les naturalistes se

dressent contre le formisnie (iu parnasse. Ce sont des frères, qui se brouilleront et se réconcilieront plusieurs fois, et qui, en somme, représentent la plus grosse part de la littérature bourgeoise sous la troisième république. Le groupe de Zola eut une autre raison d'être: la société devenant de plus en plus matérialiste, exigeait davantage dts lettres basses dont elle pût se repaître.

Ainsi, le parnasse fut un redressement de l'idéalisme romantique en voie d'anémie; le naturalisme est un rabaissement du réalisme romantique devenu insuffisant. Lui aussi, répondant mieux à l'époque, aura les gros succès, le tapage à défaut de gloire; ses bruits de trombone lui feront croire parfois qu'il est une littérature nouvelle, mais «le naturalisme, bien qu'il s'en défende, est un bâtard du Romantisme; les romantiques ont volé sur les sommets, les naturalistes se sont établis au pied des monts, près des marais.» (F. Lefranc, Études sur le Théâtre contemporain ). Bâtard ne dit pas assez: le naturalisme, comme le parnasse, est un petit-fils, très légitime, du Romantisme. «Si l'on peut se permettre tant de privautés à présent, c'est au Romantisme qu'on le doit, c'est cà Victor Hugo, c est à nous: le naturalisme lui-même est un produit direct du Romantisme; même Zola n'est-il pas au moins aussi romantique qu'Hugo? cette accumulation d'images, cette abondance de descriptions, qu'est-ce que c'est, sinon du Romantisme?» (Auguste

Vacquerie, Répcnre à FFrfruête sur l'Évolution littéraire, ce Ji U- Iïi;ï ei I Sans trop m'attarder à rappeler que Hugo lui même ne fut que le sommet de ce grand mouvement, et qu'avant lui les images et les descriptions furent signées Rousseau, de Saint- Pierre, Chateaubriand, Staél, Lamartine, Vigny, je cite encore: «Le Romantisme, avec ses grandes lièvres et ses belles folies, nous a amené le naturalisme avec ses crudités.» (Jules Claretie, ici. ). : Le réalisme, dans les événements, variait ses choix; le naturalisme ne choisit qu'une fois: il s'en tient au tait-divers, qu'il raconte, ou qu'il aggrave. Il préfère le détail, surtout le détail brutal ou immonde. Hugo, dans sa Préface de Cronrwell, avait dit: «Tout dans la création n'est pas humainement beau, le laid y existe à coté du beau, le difforme près du gracieux, le grotesque au revers du sublime, le mal avec le bien, l'ombre avec la lumière.» Les naturalistes prennent délibérément dans ce tableau vrai de la nature extérieure, les parties les plus sombres: le laid, le difforme, le grotesque, le mal, l'ombre. Pour leur théorie analogique de l'hérédité, elle est puisée dans les travaux de la médecine et de la physiologie contemporaines, entr'autres, les ouvrages de Darwin et de Claude Bernard, et spécialement pour Zola, les études du D1 Lucas.

Le Bœuf nature est la base de la carte des restaurants faubouriens; ce fut aussi le nom d'un dîner iondé en 1864 au café Procope, où se réunissaient Emile Zola, Paul Alexis, Antony Vulabrègue. Maurice Coste. Marias Roux, Béliard. L'année suivante,

Emile Zola publia, au Salut public, de Lyon, Mes Haines. Le titre en dit long sur ce qui va se passer; il surgit logiquement au début d'une littérature toute matérialiste. Zola y a mis toute sa rancune contre «les poncifs et les impuissants », en une critique déjà personnelle, incisive, que l'on remarqua.

L'est aussi en 1865 que parut Germinie Lacerteux, des frères de Goncourt. Une pauvre , fille, violée, devient hystérique, glisse dans la débauche, vole pour son amant, roule de lit en lit jusqu'à celui d'un hôpital, où elle meurt. Fait-divers, comme je l'ai dit. Les descriptions sont précises. «Il faut que le roman devienne impersonnel et documentaire, ou il ne sera pas.» Cependant, Zola dira: «Une œuvre d'art est un coin de la nature vu à travers un tempérament. » Mais tout dépend du genre de ce tempérament, et du coin de nature choisi par l'artiste: or, le naturalisme a spécialement le goût, et parfois la manie, des enquêtes, dirigées d'ailleurs vers tout ce qui ne brille pas.

Madeleine Férat, comme les Contes à Ninon, sont à côté du naturalisme; mais Thérèse Raquin y pénètre d'un pas décidé. Ce roman dramatique, dont l'analyse est serrée de près, parut une audace; Louis Ulbach le qualifia de putride: mais il était ami de l'auteur, son attaque amena le succès.

C'est en 1871 que Zola commence ses Rougon- Maequart: histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire, explique-t-ildans sa préface. La Fortune des Rougon se noue à Plassans. Ces petits marchands se tirent d'affaire grâce au coup

d'État du Deux-Décembre. Les mœurs d'un bourg permettent au romancier de présenter îa bourgeoisie de province avec le talent solide qu'il possède désormais. Une idylle offre quelque grâce. Mais la valeur de ce livre est dans le tableau du soulèvement populaire: en une longue description qui ne fatigue pas, car elle est active et puissante, l'auteur amène ;sur des plans successifs, bien réglés, dans une perspective lointaine dont îa sombre couleur ne voile pas les types et les groupes taillés tous en Un relief énergique, les noirs ouvriers de l'industrie, les graves et robustes paysans, les montagnards hardis et prompts, les gens de plaine calmes et courageux. L'évocation est si forte, la succession des troupes de prolétaires si patiente et si pressée, que l'on croit, par instants, voir le peuple d'une nation entière se lever et venir à la reprise de ses droits. C'est là, dans cette peinture des foules, de leurs actes et de leurs mouvements, qu'Emile Zola est le grand forgeron, le bûcheron infatigable d'une littérature travaillée sur l'enclume à la lueur des fournaises, ou taillée à grands coups de hache dans le bois dur de ces chênes que sont les meneurs de révoltes ouvrières.

La Curée (1873) est le bouquet d'infamie offert à la cupidité du temps. Le monstrueux agio, empoisonneur de l'honnêteté et cause des formidables banqueroutes prochaines, étale en ce livre vigoureux ses ambitions sordides. Parmi les spéculations criminelles, Zola glisse un inceste, commencement des détails immondes dont il abusera bientôt. Les

romans suivants: le Ventre de Paris, N'ana, la Joie de vivre, Pot-Bouille, d'autres encore, n'offrent rien de particulier; ils aident à constituer le bloc des Rougon-Macquart, où tantôt se dressent les vivants tableaux du peintre puissant, ou tantôt crèvent les bulles pourries du pornographe. Une Page d'amour, le Rêve, qu'il écrira par la suite, n'auront jamais la grâce indispensable à des sujets élevés: dans ce domaine, Zola semble bercer de gracieux petits enfants en des bras de gorille.

Plusieurs ont dit que le naturalisme ne pouvait susciter de poésie. Or, de même que Baudelaire fut le poète du réalisme, de même Jean Richepin est le poète du naturalisme. Le caractère principal du naturalisme est fait d'observation, et certains de ses écrivains se sont bornés même à la photographie; il observe uniquement la vie, non dans ses efforts vers l'idéal, mais dans ses pensées et ses actes matériels; enfin, dans cette vie grouillante et grondante, il préfère les types anormaux ou révoltés. Les gueux, par exemple, l'attirent. Mais Zola, que sa pesante prose maintient parmi les foules pesantes, ne fait que des crochets vers la bohème sociale; la poésie, de son coup d'aile, y lance tout droit Richepin. Ses débuts difficiles en firent d'ailleurs, quelque temps, un demi-bohème, qui n d'abord en adoptant des allures tapageuses; «l'originalité de son attitude l'avait rendu presque célèbre dans le monde des lettres; ce n'est pas impunément, à Paris, qu'on aflecte de se distinguer du vulgaire par une excentricité d'esprit ou de costume

plus ou moins préméditée.)) (Henri d'Alméras, Avant la Gloire). La Chanson des Gueux (1876) est un bazar de bardes orgueilleuses, de loques pittoresques, qui claquent au soleil ou se plaquent sous Ip pluie. Des peintures crues, des vers ardents ou ironiques, montrent sur les grandes routes les aventuriers de la misère et dans les coins de faubourgs les bataillons irréguliers du paj's d'argot. C'est coloré, emporté, parfois démesuré* et sans foi, connue toute littérature spécialement matérialiste. L'auteur fut poursuivi et condamné.

Ici, deux gueux s'aimaient jusqu'à la pâmoison, Et cela m'a valu trente jours de prison,

inscrivit-il dans les éditions suivantes aux lieu et place d'un passage interdit.

Edmond de Concourt, dans la Fille Élisa ( 1877), proteste contre la loi qui impose le silence aux condamnés, et peint de vils milieux en observateur pénétrant.

L'Assommoir est de In même année. Ici, Zola descend jusqu'aux caraillçs f-u peuple, et montre les ravages de l'ai, cc.ll: ne. M scçul force injures, qui lui gagnèrent s es « ïm i| les.

Les Sœurs Vatard ; 1879 ) de Joris-Kai l Huysmans» sont une analyse * es lassitudes charn elles. Celle aanée-làj l'Ambigu représente l'Assommoir, mis à la scène par Li.suach et Castineai.; le tapage est assez gros, l'œuvre r.e porle pas: oCe qui manque le plus à M. Zola et aux naturalistes, c'est l'imagination dramatique; ils excellent à accumuler les

dé*o«lv. reigrent à merveille les fouillis,, niais leur ■ ;i':on s'érare sur '.■<[) d'objets... le théâtre veut autre el 6: e. » (F. Lefranc, Etudes sur le Théâtre contemporain ).

Le groupe naturaliste est alors constitué. Mcdan, où réside Zola, en est le centre. Autour ('.es ve elfes, s'agitent Àntony Valabrègue, Raoul Ponçhon, Vaurice Talmeyr, Boyer d'Agen, Dubut de Laforest. Entre le pâmasse et le naturalisme, Catulle Mendês et Armand Silvestre vont et viennent. Le moment est bon pour les appétits; la bourgeoisie, en pleine décroissance, tient et garde le pouvoir qui la défend: Gambetta discourt, .Tu!es Ferry s'impose, Charles Floquet les aide, et Mme Juliette Adam tonde la Nouvelle Revue. En art, Auguste Rodin modèle ses personnages fouillés d'anatomie et sans idéal. Le socialisme songe à mettre sa fausse blouse au Parlement. Libéralisme et Romantisme semblent si loin, si effacés dans le passé, que leurs petits-fils les raillent et se croient d'une autre lignée.

Les Soirées de Mcdan paraissent en 1880. Ces six nouvelles, signées Emile Zola, Guy de Maupassant, Joris-Karl Huysmans, Henry Céard, Léon Hennique, Paul Alexis, sont préfacées par Zola: « Elles procèdent d'une idée unique, ont une même philosophie... Leurs auteurs ont voulu affirmer publiquement leurs véritables amitiés, et, en même temps, leurs tendances littéraires.» C'est le manifeste du groupe naturaliste.

Paul Alexis, l'adepte indélébile de Zola, donne telle même année la Fin de Lucie Pellegrin. Anna»

ravant, il publia des vers sur les lits!

La Maison Tellier (1881), de Guy de Maupassant, est une suite de sujets bas et pessimistes, contés activement, en des dialogues seéniques, un style clair, mesuré. Fin, alerte, correct, mais atteint du désespoir contemporain, Guy de Maupassant a écrit sur le monde: «La médiocrité de l'univers m'étonne et me révolte, la petitesse de toutes choses m'emplit de dégoût, la pauvreté des êtres humains m'anéantit,» et, sur l'écrivain de ce temps: «Il n'a pas un élan, pas un cri, pas un baiser qui soient francs... en lui aucun sentiment simple n'existe plus... il analyse tout, malgré lui, sans fin.»

L'explication est naturelle : le Romantisme, vieux, se traîne vers le cimetière.

Cette année-là, Henry Céard donne Une belle Journée, ironique tableau d'une bourgeoise qui veut connaître l'amour et ne rencontre qu'une indigestion.

Les Corbeaux, représentés le 14 septembre 1882 à la Comédie-Française, sont des gens d'affaires exploitant une veuve et de pauvres filles; Henry Becque y montre de la misanthropie et du cynisme. La pièce souleva des protestations, fit presque un événement.

J'inscris ici Chariot s'amuse (1883), roman sur l'onanisme, de Paul Bonnetain, parce qu'il est des livres ignobles qu'il faut connaître afin de s'en écarter, et, pour la même raison, les Blasphèmes (1884), élans furieux et hideux de Jean Richepin; il annonçait dans sa préface: «Partout où se cachait

Vidée de Dieu, j'allais vers elle pour la tuer.» Riphepin a bien disparu depuis; ce n'est pas Dieu qu'il a atteint.

Le 7 février 1885, Henry Becque fait jouer à la

Renaissance UH2 nouvelle comédie de mœurs: la Parisienne.

La môme année, Zola public Germinal. C'est son roman le plus complet; il amplifie le thème social de la Fortune des Rougon; son apparition marque la plus forte expression du talent de l'écrivain et le point le plus élevé riu naturalisme. Après, la décroissance sera rapide. Dans Germinal, Emile Zola est vraiment de niveau avec la misère et la révolte populaires; plus condensé, plus littéraire, et débarrassé de certaines exagérations, ce livre serait épique. L'existence des mineurs. 1-a ville noire où l'on crache du charbon, la grève, la haine, la lutte, l'écrasement final, forment un drame poignant dans un sombre décor, et les types sont pétris en pleine chair musclée et harassée Le souffle est puissant, les tableaux âpres de vérité. Ce roman de Zola est le plus près de sa nature trempée de socialisme, poussant même jusqu'à l'anarchie; i! fait v lever de ce rouge soleil ;:es grèves et des révoltes, dont les écrits et les images de ce temps-là sont celai;

C'est un moment d'expansion sociale. Clovis Hugues clame ses vers insurgés, Séverine continue Vallès. J.-F. Raffaëlli peint en clair ses banlieues et ses campagnes. Willette fronde, Forain ricane. Les romantiques naturalistes entassent leurs pro-

in-

ductions.—J. -H. Rosny se voue à l'inceste dans l'Immolation, Paul Ma-jueritte au saphisme dans Tous Quatre (1885), roman nerveux, un peu toufîu, qui tend au suicide du talent; Gustave Guiches met son observation correcte dans Céleste Prudhommat (1886), Octave Mirbeau son individualisme dans le Calvaire, paru la même année, ainsi que Happe- Chair, du belge Camille Lemonnier, au style imagé et vigoureux, et que Pœuf, de Léon Hennique, amateur de sentimentalités.

En 1887, Lucien Descaves donne son amère et brutale insulte: la Caserne, et Léon Hennique ouvre le Théâtre-Libre avec Jacques Damour. Le fondateur de ce théâtre, André Antoine, las des pièces légères du Cercle gaulois, voulut représenter des œuvres écrites surtout par des naturalistes. Par lui, le groupe de Zola eut son théâtre, hardi, exa géré, passager comme tout ce qui manque de vraie vérité.

C'est encore cette année que paraît la Terre. Zola s'}' vautre dans l'ordure. Il choisit, au village, quelques êtres atroces, et dit: Voilà les paysans. Il accumule dans un type sale et puant toutes les grossièretés, et le surnomme Jésus-Christ, rééditant ainsi le blasphème de Richepin. Zola, dans ce livre, est lourd de grotesque et de mensonge. Cinq de ses amis: Bonnetain, Descaves, Guiches, Margueritte, Rosny, répudient ces excès et rompent avec l'école de Médan, dans un manifeste bruyant publié par le Figaro.

Le Romantisme naturaliste s'écroule. Dernière

vigueur de la littérature bourgeoise du siècle, il

s'effondre au momen! 2 où la bourgeoisie se

disloque en banqueroutes, en férocités, en coups de main de médiocres ambitieux. Une tentative pire que les autres, le théâtre réaliste, attire au naturalisme les mépris encore hésitants. La Débâcle ( 1892 ), d'Emile Zola, malgré la sobre figure de Jean le paysan se remettant a la tâche réparatrice', ne ranime pas une littérature secouée par l'agonie. Le Docteur Pascal ( 1893 ) n'a d'autre importance que de conclure l'évolution des Rougoh-Macquart. Là, devrait s'achever le mouvement naturaliste, limite surtout parle bloc d'Emile Zola; maison peut le mener jusqu'à Travail (1901 ), dont les utopies, qui font songer parfois a Germinal, offrent quelque intérêt. «En Zola, s'ouvre et se clôt l'ère du naturalisme. » ( Camille Lemonnier ). Autre chose y àgonise: c'est la dernière poussée de la vigueur romantique. Parnasse et naturalisme furent les deux suprêmes efforts; ils expirent au bas de la pente; désormais, la moisson est finie, et je n'ai plus qu'à présenter les glaneurs.

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