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(22) Cela ressort des premières pages de la Confession d’un Enfant du siècle.
. (23) Qui vont, dès 1830, à une société bien organisée, monarchie ou aristocratie éclairées. De là l’admiration que Musset professe, et professera sa vie durant, pour le siècle de Périclès ou d’Auguste, pour Italie de la Renaissance et la France de Louis XIV.
(24) Soit en Vendée, soit à l’armée de la Moselle.
l'existence, une fois la vie rendue à son cours normal, lorsqu'elle constate qu’il lui faut dix, quinze, vingt années d'efforts obscurs pour parvenir à la lumière, elle se scandalise comme devant une injustice, se rebute comme devant une tromperie. Cette aventure, à laquelle nous pouvons assister, fut celle de Musset et de ses contemporains. Ils ne croyaient pas que la patience et la ténacité fussent des armes nécessaires dans la vie. Et quant à l'idéal assagi, où Alfred l’aurait-il puisé? Pas en lui-même, adolescent attiré d’abord vers l’excès; pas davantage chez ses maîtres. Auprès de Byron que pouvait apprendre ce disciple? Non pas, comme ses aînés, la mélancolie enseignée par Chateaubriand, à la fois amère et flatteuse, désenchantée de tout et par soi-même enchanteresse, poison tout individuel et qui, dans la vie sociale, n’empêchait ni d’agir ni de servir (25). Les œuvres de l'Anglais contenaient un autre virus : servies par une poésie qui gardait, dans ses ironies et ses dédains, une apparence de supériorité, elles prêchaient l’épanouissement complet de l’individu, au gré de ses caprices et de ses passions; elles faisaient de la liberté la plus égoïste, un idéal de vie. Pareille doctrine avait de quoi attirer tous ces jeunes gens, Alfred plus que bien d’autres. Elle incitait à la révolte et à l’indépendance; or, si la liberté n’était point pour lui une habitude, comme pour Hugo, ni un besoin comme chez Lamartine, elle était une sorte de paradis, encore inconnu, d'autant plus aimé. En second lieu, Byron avait mis ses théories en pratique; il avait vécu en marge des principes, il s’était dressé contre la société (26). Mérite inappréciable aux yeux de l’adolescent sincère qui voyait là la preuve que pareille existence se pouvait mener. Enfin, cette vie et cette œuvre de Byron apparaissaient bouleversées de passions. De la sorte, ces « orages désirés » que tous les jeunes artistes, espéraient connaître après Chateaubriand, cet « orageux aquilon » qu’ils appelaient avec Lamartine, peu importe que l’organisation sociale ne leur soit point propice; chacun peut les rencontrer quand même; en s’abandonnant à ses caprices, on parvient à s’assurer cette vie, où l’homme s’épanouit pleinement, et, par elle, le bonheur. Voilà la leçon donnée à Musset, par l’œuvre de Byron; et le Cénacle l’appuyait de toutes ses forces. On v professait le droit à la liberté et à la passion; on y célébrait le culte de la sensibilité toutepuissante; on y croyait que l’existence la plus tourmentée est la plus belle; en outre, sans hisser encore le poète à la
(25) L’exemple de Chateaubriand le montrait assez.
(26) De la sorte, il n’apportait pas seulement une théorie, mais un. exemple vivant. Et le vers du comte de Gormas, à cet égard, est toujours vrai.
hauteur des prophètes (27), on l’élevait déjà loin au-dessus des autres mortels et des lois faites pour le vulgaire. Ces théories et ces conseils, Musset s’en est pénétré, en cette saison incertaine, — fin de l’adolescence, début de l’âge viril —, où les élans deviennent des tendances, les désirs des desseins et les rêves des idées. Il se peut que de lui-même, le jeune poète eût adopté semblable attitude; sa nature l’y portait. Mais au lieu de lui montrer ce qu’il y avait de chimérique dans cette ardeur excessive, ses amis du Cénacle se sont entendus à l’encourager. Auprès d’eux, il a constaté que de nombreux artistes partageaient ses ambitions; on lui a laissé comprendre que c'était le droit du poète de multiplier ses expériences; merveilleux prétexte qui conférait la noblesse d’un devoir aux fantaisies du bon plaisir. Dès lors, Musset s’est précipité à la poursuite des passions; il s’est fié aux suggestions de sa sensibilité. Beaucoup plus tard, lorsque l'intention lui viendra de réagir là-contre, sa volonté, qu’il n’a jamais exercée, sera rouillée; ses nerfs, trop usés pour les plier à une discipline, son cœur trop accoutumé à s’emporter. Jusque dans les dernières années, il gardera ce tempérament avide de se dépenser, fiévreux, excessif, qui a achevé de se former en lui au temps où il fréquentait au Cénacle. Tel est l’obstacle auquel il se heurte, lorsqu'il poursuit sa marche vers un idéal plus classique. Et la lutte où s’affrontent ses deux forces intérieures : une intelligence sans cesse plus séduite par nos formules traditionnelles (28), un tempérament qui le rapproche de ses compagnons de jeunesse, domine l’évolution du poète. Elle explique comment Musset a pu, à un âge où tant d'écrivains se cherchent, composer des chefsd'œuvre presqu’en se jouant; comment aussi, parfois, en pleine possession de son génie, il a pu manquer le but qu’il se proposait d’atteindre. Elle permet de distinguer dans l’œuvre d’Alfred de Musset, trois périodes, où le succès récompense inégalement ses efforts. C’est d’abord le temps du « romantisme flamboyant »; les ouvrages que le poète écrit alors, sous la dictée du Cénacle, il n’en choisit librement ni le cadre, ni l'intrigue; il ne peut pas y épanouir ses dons intellectuels : le sens critique, le goût de la mesure et de la vérité, l’acuité psychologique. Par contre, sa sensibilité y étale sans frein ses richesses et ses défauts; le charme de la jeunesse, sa fougue, mais aussi son décousu et ses caprices, son intransigeance mise au service d'idées adoptées sans examen, sa démesure, toujours attirée vers l’excès. Tout imprégnée des préférences du siècle, elle fait, des poèmes qu’elle
(27) Comme firent plus tard les grands hommes du Cénacle. (28) Nos formules littéraires, s’entend.
Le
domine, l’œuvre d’une époque. Si les Contes d'Espagne, aujourd’hui, nous semblent souvent démodés, si, malgré leur séduction de printemps, ils nous laissent plus indulgents que convaincus, plus sympathiques que persuadés, il n’en faut pas chercher ailleurs l’explication : écrits par un poète qui sacrifie aux enthousiasmes du moment une partie de ses propres tendances, ils ne peuvent pas séduire le lecteur tout “entier. La raison, méprisée par l’auteur, prend sa revanche chez le public.
Vient ensuite une seconde époque, plus longue que la précédente (29); période d’équilibre progressif (30). Musset y apparaît en partie dégagé de l’envoûtement du Cénacle. Dès lors, son esprit s’épanouit plus librement. S'agit-il de poésie? Epris d'harmonie, il adopte un rythme sans cesse plus musical; ami de la mesure, il enlève au lyrisme ce qu’il aurait de trop précis; il concentre la lumière de l’analyse sur le sentiment, un sentiment que tous les hommes ont connu ou connaîtront; il s’efforce de calmer les poussées ‘excessives de l’émotion; à côté des élans d’enthousiasme ou -de colère du poète, il inspire la sagesse apaisante de la Muse, et la fait triompher. S'agit-il de théâtre? C’est lui qui choisit Vobjet des études, l’âme humaine; à la scruter dans ses profondeurs, il peut déployer les ressources de son intuition psychologique, son amour de la vérité, son sens du ridicule. Il sème partout les traits de son ironie, et partout fait régner son besoin d’idéal; enfin d’œuvre en œuvre, il affirme mieux sa maîtrise, mais sans tyrannie. Car la matière des poèmes ‘et la libre composition des pièces laissent au lyrisme, à la fantaisie, la possibilité de s’ébattre sans gêne. L’esprit choisit, organise, évite les exagérations; mais <« sachez-le », a dit Musset lui-même, « c’est le cœur qui parle et qui soupire », c’est le cœur qui dicte. Une sorte de compromis s’établit ainsi, où toutes les tendances du poète trouvent leur compte; un “équilibre fait d'harmonie et de mouvement. De là vient sans doute l’impression de plénitude que laissent les œuvres du moment (31). C’est l’heure des réussites régulières, prodigieuses si l’on songe à la jeunesse de l’auteur, l'heure des -chefs-d’œuvre. Cependant l’évolution commencée continue; une dernière période s’inaugure, peu après 1840, temps d'équilibre décroissant. Nouvelle rupture, mais qui, cette fois, se produit au bénéfice des forces intellectuelles. Musset se
(29) A partir de la Dédicace (1832), elle se prolonge pendant environ huit années.
(30) Mises à part les deux années de passion (1833-1835).
(31) Et de là vient que, à quelque genre qu’il s’attaque alors, ‘élégie ou théâtre, Musset atteint presque à chaque coup une sorte de perfection.
rapproche de nos vieux maîtres, si logiquement qu’il semble remonter le cours de notre littérature; après avoir adopté, en. face du classicisme, une attitude d'indépendance, le voici qui rejoint les écrivains de notre XVI siècle; puis, il s’arrête près de ceux qui, au xvu° siècle, sont les plus libres poètes, près de La Fontaine (32); bientôt, enfin, il se plie aux règles des unités, il rêve d'écrire des tragédies. Au terme de sa course, on peut affirmer que, d’idéal et d’intentions, il est classique. Cette évolution, ce n’est pas ici le lieu d’en glorifier ou d’en blâmer le poète. D'ailleurs, au nom de quels principes prononcerait-on les félicitations ou la condamnation? Mais il faut reconnaître qu’en la poursuivant, Musset devait se gêner lui-même. Son tempérament, ses tendances nées du siècle et qui sont avant tout lyrisme, caprice et désordre, comment trouveraient-ils ici la liberté qu’il leur faut? Tant que le poète prend pour guides les conteurs du temps de Voltaire, ou La Fontaine, la fantaisie garde ses droits; et les œuvres qu’il donne, marient le badinage au sentiment dans une harmonie si heureuse que le temps ne leur a rien enlevé de leur fraîcheur. Ici encore son génie se meut à l'aise; il est dans son jardin. Mais non plus quand il s’essaie à la tragédie. Il se trouve alors obligé de s’effacer de son œuvre, lui qui, naguère, la remplissait. Son tempérament reparaît-il et la fantaisie se fait-elle jour à des instants d’inattention? Le but que le poète poursuit ne sera pas atteint. Parvient-il, au contraire, à se discipliner pleinement — comme dans le Songe d’Auguste? — l’ouvrage reste froid; il n’y a plus communication directe entre l’œuvre et cette force créatrice de vie qui animaït le Spectacle dans un fauteuil. De là vient sans doute que les œuvres des dernières années n’emportent point d'emblée l’adhésion du lecteur; la violence que Musset se fait à lui-même (33), entrave notre plaisir. La chose est naturelle : ces genres, nouveaux pour lui, exigent certaines aptitudes. qui lui manquent, tandis que d’autres, et qu’il possède, restent en jachère (34). Alors apparaît le second caractère de cette évolution décrite par notre poète; elle n’est pas seulement une marche logique vers une manière de plus en plus classique; elle marque encore la prédominance progressive de ses préférences intellectuelles sur son tempérament romantique. Ainsi l’effort de sa raison conduit le poète à un second excès. Pour surprenante que paraisse pareille constatation, elle peut s'expliquer : Alfred a beau apporter au service des vérités qu’il a découvertes une adhésion chaque jour plus.
(32) C’est le moment des derniers contes en vers : Simone et Sylvia.
. mo Et qui laisse, au lecteur comme au spectateur, une impression d'eirort,
(34) Quand elles ne deviennent pas un obstacle ou une gêne.
active, et sacrifier les élans de son tempérament aux conseils de son jugement, au fond la séparation n’est pas si tranchée que le critique est forcé de la faire, entre les diverses tendances qui se partagent un homme; elles réagissent les unes sur les autres; c’est le cas pour Musset comme pour chacun de nous. À l’heure où la raison domine l’œuvre, et bridant le lyrisme, affirme sa maîtrise, à travers elle ce tempérament qu’elle veut réduire au silence, se fait jour; c’est lui qui pousse à l’extrême les sympathies intellectuelles de la vieillesse, comme il avait fait naguère les ferveurs de l’adolescence, lui qui glisse une certaine démesure dans le classicisme où le poète voudrait atteindre. Nous saisissons là le dernier caractère de son évolution : elle est fièvreuse jusque dans sa marche raisonnée, excessive jusque dans sa logique.
Vue de la sorte, l’œuvre de Musset prend une cohésion, que l’on a trop souvent contestée; certes, la fantaisie y circule, mais cette fantaisie, qui règne sur les détails, sur la forme, n’est qu’un manteau bigarré; ses fioritures et son éclat ne doivent pas nous faire oublier l’unité profonde qu’elle recouvre; une unité dans le mouvement et dans l’effort, depuis les Contes d'Espagne jusqu’au Songe d’Auguste. Les textes le montrent, que nous espérons n’avoir jamais ni perdus de vue, ni sollicités.
Serait-ce exagérer de dire que la silhouette du poète, elle aussi, s’éclaire d’un jour plus cru, lorsqu'on l’accompagne ainsi, pas à pas? Non que nous l’apercevions, au terme de notre étude, différent en tous points du portrait qu’a tracé de lui la critique. Au contraire, les traits que ses contemporains ont transmis à la postérité, ceux que, depuis, de fines analyses psychologiques ont découverts, nous les avons relevés à notre tour. A cet égard, les pages écrites par M”° Allan (35) et par M”° Arvède Barine (36), par Faguet (37) et par Lemaître (38), par Taine (39) et par Montégut (40), gardent leur prix. Il reste vrai que Musset fut un être singulier; plein de charme, de fraîcheur, de bonté même, — ces qualités lui ont valu l’attachement de quelques amitiés, le dévouement sans borne de quelques maîtresses (41) —; avec cela, bougon, défiant, très susceptible, prompt à réagir de la
(35) Dans ses lettres à M"° Samson-Toussaint.
(36) Dans son étude : Alfred de Musset (Gollection des grands écrivains).
(37) Dans son Dix-neuvième siècle.
(38) Impressions de théâtre.
(39) Dans son Histoire de la littérature anglaise (tome V, à propos de Tennyson).
(40) Nos morts contemporains.
(41) Je pense à Aimée d’Alton et à M"° Allan.
façon la plus brutale, il devenait souvent difficile à supporter. parfois impossible à vivre. Aujourd’hui, la brise soufflant à l’aménité, il faisait les délices des maîtresses de maison, versait sur la conversation générale le pétillement de son esprit, ou se montrait, dans le tête-à-tête, le partenaire le plus. attrayant; il laissait alors ses interlocuteurs émerveillés d’euxmêmes et de lui. Mais le lendemain, le vent avait tourné; les avances venaient se briser sur une maussaderie obstinée; si d'aventure on l’amenait à parler, il multipliait les mots. faits pour choquer; ces jours-là, il rayonnait la gêne, comme la veille il avait fait le plaisir. Et ce contraste se retrouvait dans tous ses sentiments; modeste au point d’étonner (42) ses admirateurs et ses amis, il révélait, lorsqu'il s’agissait de sa noblesse, de ses parentés (43), de son élégance et de sa mise, une suffisance à la fois intraitable et puérile; poète, doué de génie, et qui ne l’ignorait pas, il se passionnaït pour le choix d’une cravate et la coupe d’un vêtement. Avide d'indépendance, impatient de toute contrainte, il devenait vite (44) l’esclave de ses habitudes; épris d’ordre et d’harmonie, assoiffé d’idéal, il se sentait attiré par tous les plaisirs. les plus matériels et s’y précipitait; sincère autant qu’on peut l’être, et resté candide malgré les leçons de l’existence, if se donnait les apparences d’un roué, et jusqu’à un certain point, il en avait les défiances, les duretés, l’expérience, combinant ainsi en lui Octave et Cæœlio, Chérubin et Don Juan, ou encore Fortunio et Clavaroche. Il regrettait la foi perdue, l'infini « le tourmentait »; mais le blasphème et le sarcasme: lui venaient aux lèvres naturellement dans sa jeunesse, et, plus âgé, le scepticisme le retenait dans tous ses élans. L’enthousiasme, la passion le secouaient presque sans trêve, et il lui plaisait qu’il en fût ainsi (45); mais aussitôt, il se moquait de la passion qui l’entraînait, se gaussait de l’enthousiasme qui l’emportait; le sourire démentait des larmes, sans que les larmes signifiassent que son désespoir fût irrésistible, ni Je sourire qu’il fût pleinement dissipé. Enfin, avec une inteligence bien équilibrée, avec un jugement droit qui ne se payait pas de mots, avec le sens du ridicule et le goût de la mesure (46), il restait à la merci de ses nerfs; et ceux-ri, soulevés pour un rien, se faisaient un jeu de bouleverser léquilibre. À quoi servirait de prolonger ces constatations? Nature double, a-t-on dit souvent; et l’on était au-dessous
(42) Lorsqu'on vantait son œuvre ou qu’on parlait littérature: devant lui.
(43) Notamment de sa parenté avec Jeanne d’Are.
(44) La volonté lui manquant.
(45) C’est cela qu’il appelait : vivre. F
(46) Qualités assez rares, alors, dans le monde des lettres.
de la réalité! n4ture multiple, au point que lui-même, d'u: jour à l’autre, pouvait ne pas se reconnaître. Pourtant, dans ce désordre, une manière d’ordre s'établit, lorsqu’après avoir suivi Musset d'étape en étape, on compare ses portraits aux âges divers. Isoions n’importe lequel d’entre eux, celui de l’adolescent, du poète vieillissant, ou l’un des croquis intermédiaires, tout y est incohérence. Mais, superposons-les, les tendances durables se dégagent; l’analyse découvre alors une nature foncièrement indépendante, clairvoyante vis-à-vis de soi-même et d'autrui, sincère, ardente, susceptible, dépourvue de volonté; surtout, elle nous montre, aux prises, deux forces. ennemies, dont le conflit explique le caractère de Musset. Lesquelles? C’est une tentation à laquelle la critique a cédé d’incarner l’une d’elles sous les traits d’Octave, et l’autre sous ceux de Cœlio. Mais cette assimilation simplifie trop le problème (47). En effet, les deux personnages des Caprices ne représentent qu’un aspect des deux forces à qui l’on prête leur nom : l’attitude que chacune d’elles incite le poète à adopter en face de l’amour, rien de plus. En fait, à propos de tout, elles se combattaient en lui. Disons donc de l’une que, besoin d’ordre et de logique, elle le poussait à poursuivre un idéal d’harmonieuse unité, tandis que l’autre, par essence mobilité et caprice, le portait à considérer des expériences désordonnées comme le moyen le plus sûr de s’enrichir et de s'épanouir. Tendances irréductibles chez un homme dénué de volonté. On pourrait dire, sans doute, que l’une d’elles est surtout intellectuelle, l’autre surtout instinctive; il ne faut pas oublier toutefois qu’elles supposent, l’une comme l’autre, une adhésion de l’esprit (48), et que, existant chez Musset dès l’adolescence, elles se présentent l’une et l’autre comme une réaction spontanée de sa nature. À tous les moments de son existence, nous les retrouvons se querellant. L’adolescent qui écrit les Lettres à l’Ami porte déjà en lui leur contradiction; les expériences qu’il fera plus tard et les enseignements qu’il recevra de ses divers maîtres, renforceront impartialement ces deux sœurs ennemies. En faut-il donner des preuves? Au Cénacle, Musset s’est imprégné des théories de Byron, il a nourri d'elles son goût des passions et des orages, et tout à la fois il s’est pénétré de cette idée que la vie et les ouvrages d’un poète devaient constituer un tout harmonieux. De l’aventure vénitienne, il tire plus de sagesse, la défiance des élans forcenés, — ses comédies l’attestent —, mais aussi l’habitude des violences d’aimer, et il voudra les retrouver dans toutes les liaisons qu’il nouera par la suite. Ainsi aucune des tendances
(47) Et surtout elle restreint le débat.
(48) Puisque lune et l’autre proposent au poète un système de vie.
qui le sollicitent ne sera jamais ni sacrifiée, ni vaincue; elles grandissent et s’exaspèrent constamment. Si, pendant les dernières années l’une d’elles, et l’on sait laquelle, s’impose à l'écrivain (49), l’autre fait régner dans sa vie ce désordre qui disparaît de ses vers ou de ses pièces. Quiconque se bornerait à lire les dernières œuvres de Musset, conclurait qu'après un douloureux débat, l’idéalisme épris d'harmonie a fini par s'imposer comme seule règle au poète vieillissant; et le biographe, au contraire, s’il n’étudiait que les aventures de l’homme, penserait qu'après avoir vainement lutté contre un penchant sans cesse plus impérieux, Alfred, sur le tard, s’est abandonné tout entier à ce génie d’exagération et de désordre qui était en lui. Ni l’un ni l’autre ne manqueraïit de preuves pour étayer sa thèse: c’est assez dire combien les deux tendances de sa nature restent, chez Musset, vigoureuses (50). Il arrivait même encore qu’elles se heurtassent de front; l’une pour condamner les excès d’une existence qui lui paraissait frénétique, l’autre pour jeter, dans Carmosine, le mouvement capricieux où elle se plaisait.
Lorsqu'on voit ainsi le poète, son attitude s’explique tout naturellement en face du romantisme, pourvu qu’on donne à ce mot son plein sens. Que, dans son principe, le romantisme ait été une révolution, nul ne songe à le contester; mais l’enfermer dans ce cadre étroit, c’est l’immobiliser dans sa formule de 1824. Très vite, dès avant 1830, il a tendu à devenir (51), en face de tous les problèmes qui se peuvent poser, une attitude générale de l’esprit; en quoi il s’apparente au classicisme. Ainsi, il s’est découvert, outre une doctrine esthétique, une politique et une philosophie (52). Libre à qui voudra, dans ces conditions, de l’exalter ou de le condamner, de voir en lui l'épanouissement du plus haut idéal ou bien le chef-d'œuvre de la rêverie imprudente et de la « stupidité > (53); mais qu’il s’agisse de le porter au pinacle, de le mettre en accusation ou simplement, comme c’est notre propos, de mesurer son action, la critique se doit de le prendre
(49) Au point de dominer, peu à peu, l’œuvre entière. Ce qui justifie
dans une certaine mesure le jugement porté par M. de Mouy (Jeunes , a . .
ombres) sur l’œuvre de notre poète : elle va vers l’Espoir en Dieu, dernières paroles « d’un vaste esprit qui avait beaucoup appris à l’école de la vie. et qui, harassé après une recherche inutile d’un lieu de repos et de joie, se réfugiait… dans la contemplation des choses éternelles » qui, enfin « remontait vers l’azur que ses yeux n’avaient pas quitté ».
(50) Jusque dans les dernières années.
(51) Comme tous les grands mouvements de la pensée, sur notre sol.
(52) Et même, si l’on Songe aux dernières œuvres de Victor Hugo, une religion. (Cf. à ce sujet l’ouvrage de M. Saurat : la Religion de Victor Hugo.)
: (53) Comme l’ont fait M. Léon Daudet dans son Stupide dix-neuvième siècle, où M. Lasserre dans son étude sur le Romantisme français.
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dans son ampleur. Ces divers éléments constituaient, d’ailleurs, un système cohérent. C’est un jeu misérable de chercher des contradictions entre l’œuvre lyrique et la vie publique d’un Lamartine, d’opposer les Odes et Ballades aux poèmes politiques de Victor Hugo devenu prophète. Au fond, un même courant de pensées, un même culte d’individualisme leur a dicté, à l’un et à l’autre, leurs poésies les plus personnelles et leurs discours parlementaires. Du romantisme doctrine littéraire, du romantisme état d’âme, au romantisme politique (54), il y a lien logique. Et je ne crois pas qu’on puisse le nier sérieusement. Mais ce lien est-il indissoluble? Une intelligence, pour rester conséquente avec elle-même, se trouve-t-elle contrainte, lorsqu'elle adhéra à la philosophie de l'Ecole, de s’en tenir à son esthétique, ou de suivre son idéal social? Cest un autre problème; et nous savons bien que non. Sans aller en chercher des preuves dans l'attitude de certains esprits contemporains (55), il n’est que de méditer le spectacle auquel nous assistons tous les jours. Nous avons, dès longtemps, en littérature, dépassé l’âge romantique; supposons qu’un jeune dramaturge bâtisse une pièce suivant les préceptes du Cénacle, qu’un peintre limite son effort à reprendre la manière de Delacroix, indubitablement la critique et le public y verront une obstination à ressusciter des formules surannées. Et, pourtant, dans la vie publique, sur quelles idées, sur quels mots vivons-nous, sinon, sur ceux que nos romantiques ont mis en honneur? Tel qui sourit des vers de Lamartine et d’Hugo, comme d’une parure démodée, se prend toujours à leurs rêves d’action. Et pourquoi donc, lorsqu’on invoque devant le jury, ces mots : crime passionnel, accorde-t-il les circonstances atténuantes sans hésiter, quand il n’acquitte pas? C’est qu’il estime encore, comme l’ont dit les hommes du Cénacle, que la passion porte avec soi de quoi la justifier jusque dans ses excès et dans ses folies. Ainsi le même individu peut, par certains côtés, rester un romantique, et par d’autres, n’avoir plus, avec le romantisme, rien de commun. La chose était déjà possible dès 1830. Mais alors les purs (56) n’admettaient point qu’elle le fût. A leurs yeux, toutes ces théories, qu’ils avaient peu à peu précisées, les adaptant les unes aux autres, et parfois les déduisant les unes des autres, formaient un bloc. Approuver celles-ci et rejeter celles-là, les accompagner, eux, dans leur marche, jusqu’à tel croisement de chemin et se refuser à poursuivre la route, c'était faire œuvre d’hérétique et d’apos-
(54) De la Préface de Cromwell à la Marseillaise de la Paix. (55) Et je pense, par exemple, au cas d’Alfred de Vigny. (56) C'est-à-dire Victor Hugo et ses disciples fervents, comme
Vacquerie.
tat. Attitude très naturelle, chez des esprits convaincus; attitude étrange cependant. N’y avait-il pas contradiction, lorsqu'on exaltait les beautés de l’individualisme, à restreindre ensuite devant l'écrivain la liberté des préférences et du choix? Ceux qui s’écartaient de la troupe ne manquaient pas de le penser. Ainsi le malentendu s’aggravait, entre les doctrinaires et les autonomistes, chacun d’eux pouvant avec raison estimer que c’était lui qui restait le plus fidèle à l'idéal commun. Dès lors, la rupture devenait inévitable. Le Cénacle accueillait (57), avec le même plaisir, les jeunes artistes qui venaient à lui, avides de nouveauté ou épris de liberté; il avait ainsi deux voies d’accès, si l’on peut dire; et c’est pourquoi sans doute toute la jeunesse du siècle s’est confondue dans ses rangs; mais en vertu de l’évolution qui l’entraînait, seuls les esprits les plus constructifs, ceux qui rêvaient d’édifier une littérature nouvelle et de l’imposer, devaient s’y sentir longtemps à leur aise. Les autres, plus indépendants, ne pouvaient y demeurer, dès qu’ils apercevaient un système là où ils cherchaient la liberté. Pour ceux-là, le Cénacle devait n'être qu’un passage. C’est là tout le cas de Musset. Il n’a jamais adhéré à la politique romantique, s'étant éloigné avant qu’elle eût pris, même aux yeux des plus intransigeants, la valeur d’un dogme; il a adhéré un temps à la doctrine littéraire; mais cette tendance qui le portait vers une unité plus ordonnée a eu vite fait de l’en écarter. Il a gardé, par contre, sa vie durant, le culte de la passion, de la liberté et de la fantaisie, cette avidité de vivre et de jouir, ce besoin de confidences et de lyrisme, cette sincérité parfois presque impudique, ce goût de l’extrême, de l’exagéré, de l’excessif, ce frémissement presque maladif des forces affectives, instinctives ou nerveuses, cette idée du bonheur que l’on doit chercher dans l’épanouissement de toutes ses ressources, par une quête forcenée, cette conception de la poésie unie aux aventures de la vie, à ses déboires et à ses joies, cette adoration exclusive de l’amour et de la beauté, qui constituent la philosophie ou plutôt l’état d’âme romantique. Ce n’est pas assez, sans doute, pour que, aux yeux de ses contemporains où aux nôtres, il fasse figure d’écrivain de l'Ecole; c’est assez pour que son œuvre, à quelque moment qu’on la prenne, porte toujours, plus ou moins nette, la griffe du romantisme.
(57) Avant 1830.
Liste
des Ouvrages et Articles consultés
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> La Quittance du Diable, par Alfred de Musset (Revue bleue, mai 1914).
— L’Oubli des injures, par A. de Musset (Manuscrit autographe, septembre-octobre 1927).
ALTON-SHÉE (D). — Mes Mémoires (1869-1879).
ANCELOT. — Sur un Caprice (Commerce, 29 novembre 1847). == Sur un Caprice (Patrie, 1°" décembre 1847). ANCONA (D). — Varieta storiche e letterarie (1883-1885).
ANNE (Th.). — Il ne faut jurer de rien (Union, 24 et 31 juillet 1848). — Le Chandelier (Union, 14 août 1848).
= On ne saurait penser à tout (Union, 4 juin 1849). ARAGO. — Un Caprice (Réforme, 29 novembre 1847). Artiste (©). — Louison (1° mars 1849).
— On ne saurait penser à tout (1° juin 1849). — Article nécrologique (3 mai 1857).
ASSELINEAU. — Bibliographie romantique (1872-1874).
Assemblée nationale (|). — Réception de Musset à l’Académie (28 mai 1852) — Article nécrologique (5 mai 1857).
AUBERT. — Un Caprice (National, 30 novembre 1847). — Il faut qu’une porte (National, 10 avril 1848).
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Nous n’avons pas fait figurer sur cette liste la thèse de M. Pierre MorEAU : Le Classicisme des Romantiques (1932), parue pendant l’impression du présent volume. Mais il nous paraît impossible de ne pas signaler ici ce savant ouvrage.