CONCLUSION
On aimerait savoir quels étaient, aux divers moments de sa vie, les livres préférés du poète; et tout d’abord, la chose ne semble présenter nulle difficulté. A la mort du biographe, on dressa, pour vente publique, un catalogue des ouvrages appartenant à MM. Alfred et Paul de Musset. Mais comment délimiter, sur cette liste, la part de chacun des deux frères? comment même distinguer, dans le lot d’Alfred, le fonds ancien et les achats ultérieurs, les ouvrages familiers et les livres reçus, parcourus à la hâte? Et puis, de son vivant, Musset a pu vendre des volumes; après sa mort, sa famille a dû garder, en souvenir, des livres sur lesquels elle lPavait souvent vu se pencher. Décidément, ce catalogue ne peut être d’aucune utilité On se trouve alors contraint de chercher, dans l’œuvre du poète ou dans la Biographie, des précisions. A les lire, l’une et l’autre, une liste de livres préférés s’établit; ou plutôt deux listes distinctes, suivant l’époque à laquelle on s'attache (1). Dans sa chambre d’adolescent, on aperçoit un Ossian, un Chénier, des romans de Walter Scott, le théâtre de Shakespeare, la Clarisse Harlowe de Richardson, des poèmes de Byron, avec le Don Juan à la place d'honneur, des œuvres de Gœthe et de Schiller, les poésies de Lamartine, d’Hugo, de Vigny, de Sainte-Beuve, un Hoffmann, des romans de chevalerie, des conteurs italiens. Bref, les volumes que l’on retrouverait alors chez tous les hommes du Cénacle. Mais ici, on en distingue quelques autres : les livraisons du Musée Filhol, les tragiques grecs peut-être, sûrement un Molière, un Régnier, un Beaumarchais, et en particulier le Mariage de Figaro (2), les Aventures de Faublas, quelques conteurs du xvir* siècle. Tels sont les maîtres qu’il garde auprès de lui jusqu’en 1834. La bibliothèque d’acajou, où, à la fin de sa vie, il range ses livres de prédilection, n’est plus peuplée de la même manière. On y retrouve encore Shakespeare, Richardson, les conteurs de la Renaissance italienne et de notre dix-huitième siècle; un Dante et un Léopardi; mais Racine, Boileau, La Fontaine, le Tancrède
(1) C'est-à-dire : au début de sa vie (pendant son adhésion au romantisme) ou pendant les vingt dernières années de son existence.
(2) C’est au Mariage que Musset emprunta l’épigraphe des Chansons æt Fragments à mettre en musique (Contes d'Espagne)
Allons, bel oiseau bleu, chantez la romance à Madame. (Acte II, scène 4.)
de Voltaire sont venus rejoindre Molière et Mathurin Régnier; sans compter les auteurs de proverbes comme Carmontelle. Certes, je ne prétends pas donner ces deux listes comme complètes. Il est probable que d’autres ouvrages figurèrent sur les rayons; on y vit s’attarder le Mémorial de Sainte-Hélène; mais nous avons là les maîtres des deux époques. Dès lors, à comparer ces bibliothèques, des constatations s'imposent. D'abord, le poète qui les a rassemblées n’était pas enclin à accueillir dans son intimité les nouveaux écrivains. Pour un Léopardi qui prend place parmi les élus (3), la presque totalité des auteurs adoptés sont de grands morts déjà jugés par la postérité; Musset ne sent pas le besoin d’en étendre la liste. Aristocrate sur ce point comme sur tant d’autres, il se contente de quelques amis de bon lignage; et il ignore la curiosité qui nous pousse vers des inconnus; peut-être pourrait-on dire aussi que, très absorbé par son existence, très. lyrique, il n’a pas le loisir de se plonger régulièrement dans la lecture. Mais, quelque explication que l’on adopte (4), le fait subsiste; une vingtaine d'œuvres suffisent au poète. Aussi bien, jusque dans ce choix, Musset manifeste son esprit d'indépendance. Sans doute, au temps de son adhésion au Cénacle, la plupart des livres qu'il lit, poésie, théâtre ou romans, sont de ceux que l’on prônait parmi les romantiques; et pourtant, au milieu de ces ouvrages orthodoxes, d’autres. se glissent, poèmes de Régnier, contes du xvir° siècle; de même dans la bibliothèque de 1850, Dante et Shakespeare, Richardson et Léopardi semblent affirmer que le maître de céans n'appartient à aucune secte. On peut remarquer qu’à tel moment (5) ses tendances le rapprochent des novateurs organisés pour la conquête, qu’à tel autre ses préférences le ramènent près des défenseurs de la tradition (6). Mais. quant à lui imposer l'étiquette d’un parti, c’est autre chose. Dans son esprit et dans son cœur, autant que dans sa bibliothèque, toujours il a réservé une place pour les auteurs mis à l’index, toujours il a gardé ce qu’on pourrait appeler le coin de l’hérésie. Ce sont là des traits communs aux deux catalogues, à celui de 1830 et à celui de 1850. Mais qu’on les analyse un peu plus en détail, et un contraste surgit. Sans doute les éléments qui s’y marient demeurent les mêmes : d’un côté, des ouvrages recommandés par le Cénacle; de l’autre, quelques-uns des chefs-d’œuvre de notre tradition
(3) Vers 1842. Cette année-là, Musset consacra au poète italien, ses. vers Après une lecture et un essai en prose : Réflexions sur Leopardi.
(4) Et sans doute valent-elles toutes:
(5) C'est-à-dire : au début de sa vie littéraire. (6) Il s’agit, ici, des dernières années, après 1835 environ.
littéraire. Cependant le dosage de ces éléments diffère, En 1830, que pèsent les volumes classiques (7) auprès de ceux sur qui s’étalent les noms de Shakespeare, de Byron, de Schiller, de Gæœthe, de Chénier, de Scott, de Richardson? Au contraire, en 1850, ce sont Shakespeare et Dante, Richardson et Boccace qui semblent submergés. Les classiques ont peu à peu envahi presque tous les rayons. Ainsi ceux qui naguère formaient le fonds de la collection deviennent une minorité; ceux qui incarnaient le dogme représentent l’hérésie, et réciproquement. Dès lors, ces deux bibliothèques prennent une valeur symbolique; elles expriment, par leurs ressemblances, certains traits constants du poète : son indépendance foncière, ses préférences aristocratiques, sa paresse, son lyrisme; et par leur différence, elles résument l’évolution de ses goûts. Dressées aux deux bouts de la courbe, elles en marquent la direction et l’importance. Elles illustrent les conclusions auxquelles nous sommes parvenus.
Aussi bien, n’y a-t-il pas là de découverte. Nul de ceux qui ont analysé l’œuvre de Musset, n’a pu nier qu’il existait en lui des tendances, dont les unes le reliaient aux écrivains. contemporains, au parti du mouvement, comme on disait en 1830, tandis que les autres le ramenaient vers la tradition, vers le parti de la résistance. Mais, le plus souvent, on s’est contenté de faire cette constatation, et de représenter son esprit (8) comme un champ clos où ces tendances s’affrontaient. Ceux mêmes qui, reprenant la thèse de Nisard, distinguaient deux époques : la jeunesse, où les sympathies romantiques l’emportaient, l’âge mûr marqué par un retour vers le classicisme, ont mené leurs études comme si cette vérité leur avait échappé. Entraînés par leurs préférences, ils ont négligé ce qui les gênait; pour les uns, l’explosion des Contes d'Espagne, boutade de jeune homme, pensaient-ils; pour les autres, les essais des dernières années. On ne juge point Corneille sur Attila. Dès lors, après avoir ainsi délimité le « vrai Musset » — et l’épithète m'inquiète — ils ont pris l’œuvre comme un tout, à la fois cohérent et plein de fantaisie, sans s’attacher à discerner la marche de la pensée qui l’anime. Etudes parfois remarquables sur l'idéal de Musset, sur son originalité, sur les sources où son inspiration a recouru. Certaines pages de Jules Lemaître (9), de Montégut (10), plus récemment de M. Lafoscade (11), paraissent définitives, par la subtilité de
(7) Molière, Beaumarchais, les conteurs du xvin* siècle, Mathurim Régnier.
(8) Et son œuvre aussi.
(9) Dans ses Impressions de théâtre.
(10) Dans son livre Nos morts contemporains.
(11) Dans sa thèse déjà citée : le Théâtre d'Alfred de Musset.
l'intuition, par la sûreté de la documentation. Mais le plus souvent, le poète n’y paraît qu'avec un seul visage; et le jugement qui est porté sur lui, se ramène à celui que Nisard édictait ou bien à celui que Vacquerie formulait en bougonnant : esprit classique qui s’est fourvoyé au milieu du Cénacle, écrivain romantique en dépit de son évolution. Seuls, Emile Faguet et M. Henri Bidou (12) ont tenté de marquer des étapes sur la route du poète. Mais le premier l’a fait du dehors, avec un dogmatisme souvent excessif; le second ne s’est placé qu’au point de vue du théâtre. Ainsi, l’idée d’une évolution de Musset s’est imposée à tous les critiques, mais aucun d’eux n’a tenté d’en dessiner la courbe. C’est que, pour eux tous, Alfred reste un poète d'inspiration instinctive (13). Victime, après un siècle, de ses attitudes et de ses ironies, comme il le fut, sa vie durant, des impertinences de ses débuts, c’est en vain qu’il a écrit préfaces, articles, comptes rendus dramatiques ou artistiques; nul ne songe à apercevoir en lui un idéal qui se précise, une réflexion qui s’enrichit, une pensée qui se cherche, se trouve et s’élargit. Telle est la lacune que nous avons voulu combler, en écoutant, année par année, les confidences de son œuvre et de sa correspondance. Or, à suivre ainsi, du dedans, le poète, son évolution prend un aspect différent. Le premier caractère qui apparaît, en elle, c’est sa logique. Dans la marche qui entraîne Musset, on découvre alors une fixité de direction, et dans ses progrès une constance telles que l’on ne peut pas ne pas en être frappé. Certes, il ne s’agit pas de le représenter comme un raisonneur toujours maître de sa nature, encore moins comme un être de volonté inflexible. Chez notre poète, la fantaisie ne perd jamais ses droits, et les contradictions qu’il porte depuis l’adolescence subsistent en lui sa vie durant. N'oublions point l’avertissement de Théodore de Banville; avec Musset, il faut éviter de soutenir trop catégoriquement fût-ce la vérité, crainte de n’aboutir qu’à des erreurs (14). Mais, ces réserves une fois faites, s’il était l’impulsif que l’on imagine, changeant d’idées comme de maîtresses — sa ligne intellectuelle ne serait ni aussi nette, ni aussi droite. A supposer même que ses goûts concourussent à l’entraîner dans une direction, sa marche se couperait de temps d'arrêt. Ces à-coups, où les voit-on, lorsqu'on interroge l’œuvre de Musset? À peine si l’on peut en distinguer un. En 1833, bouleversé
(12) L’un dans ses Etudes sur le dix-neuvième siècle, l’autre dans ses Conférences sur le théâtre de Musset.
(13) Nous espérons avoir montré comment la légende faussait ici a vérité. ;
(14) Jugement rapporté par R. de Bonnières dans ses Mémoi d'aujourd'hui (1888). : Memoires
par la passion, le poète semble un instant revenir à son idéal des premières années; hésitation sans lendemain, toutefois. Effaçons-la : de 1830 jusqu’en 1857, il poursuit le même idéal (15). Ici encore, il suffirait, pour entrevoir la vérité, de regarder vers sa seconde bibliothèque. Comment la-t-il formée? Il a commencé par faire le procès des livres qui s’y trouvaient réunis, depuis son adolescence. Instruction sévère. Un petit nombre seulement d'ouvrages garde sa place. Il y a bien, dans cette revision, un effort de volonté. Plus tard, d’autres élus viendront combler les vides. Tous ont été choisis pour des raisons analogues, et leurs apparitions successives attestent (16) que l’esprit du poète demeure fidèle au même idéal. L’œuvre de Musset, quand on l’examine dans son développement chronologique, laisse une impression semblable de persévérance dans la poursuite d’une formule qui va se précisant avec les années. Sur cette route, des étapes se marquent. C’est, après la période d’adhésion au romantisme, alors assez libéral pour ne choquer en rien les indépendances individuelles, l’heure incertaine où, vis-à-vis du Cénacle, Musset se sent parfois secoué de sursauts d’ironie, où il éprouve de vagues inquiétudes en face des Contes d'Espagne qu’on achève d’imprimer. Une fois le recueil publié, son attitude se fait plus nette encore. Il commence par réprouver les exagérations de son propre ouvrage. De là à condamner ceux qui l’avaient applaudi, il n’y a qu’un pas, bientôt franchi. Sur des points essentiels, culte de la rime riche, recherche de la couleur locale, utilisation de l’histoire, souci du pittoresque, adoration de la nature, Musset se sépare alors de ses anciens compagnons, et il le dit. C’est la rupture, marquée par les déclarations des Secrètes Pensées. Restait à substituer, aux formules qu’il venait de repousser, un idéal positif et personnel. La Dédicace de la Coupe et les Lèvres annonce ainsi une nouvelle étape. Sans doute, il serait vain de chercher là un système complet; c’est le tracé général de la route qu’il veut suivre. L’important, aux yeux de Musset, c’est que cette route l’engage dans une région encore mal explorée de la carte littéraire, à mi-chemin entre les terres du romantisme et les jardins classiques; les noms de Shakespeare et de Racine sont là pour l’attester. Le but qu'il se propose : faire œuvre de psychologie, étudier le cœur humain en creusant assez l’analyse pour atteindre, sous l’homme d’aujourd’hui, le fonds commun des sentiments qui n ‘appartiennent en propre à aucune époque, voilà de quoi réjouir ceux qui veulent l’apparenter aux vieux maîtres de
(15) En le précisant sans cesse, mais sans le déformer. (16) Qu'il s’agisse des tragiques grecs, de Boileau, de La Fontaine...
chez nous. Mais le caractère forcené, à demi-révolutionnaire de l'amour qu’il décrit, le lyrisme partout triomphant, la manière où son choix s’arrête, dominée de fantaisies, avide de contrastes, tout cela sent d’une lieue le romantique. Le classer alors apparaît impossible. Il est lui et prend son bien où il le trouve. Mais cette indépendance même constitue le progrès le plus décidé que Musset ait jamais fait sur la route où il chemine; après avoir quitté ses compagnons d’autrefois, il vient de se dégager des préventions qu’on nourrissait au Cénacle contre nos classiques; il a conclu, avec eux, une sorte de paix séparée. D’après cette formule de neutralité, il travaille pendant plus d’une année. Après quoi, l’évolution va s’accentuer, mais de façon plus insensible. Bribe par bribe, il renoncera aux procédés et aux préférences qu'il tenait de l'Ecole romantique. D’abord, au lendemain du pèlerinage vénitien, sa conception de la passion se modifie. Dépouillant les éléments byroniens qu’il gardait en lui, Musset passe de l’éloge de l’union libre, la plus exclusivement physique, à l’apologie d’un sentimert durable, dont la forme la plus achevée lui paraît être le mariage. A cet égard, on a le droit d'affirmer que l’aventure de Venise (17), en lui montrant ce qu’il y avait de chimérique dans la passion qu’il rêvait, l’a, par réaction, rapproché des vieux maîtres de notre littérature. Vers la même époque, la connaissance de l’homme et de la vie s'enrichit chez Musset. Les exagérations de ses premières poésies, la stylisation de ses premiers drames ne peuvent plus le satisfaire; ce qui l’attire, c’est la mesure, c’est la vérité respectée scrupuleusement, et la recherche de la vraisemblance (18). Il y a là encore, et toujours dans la même voie, un progrès. Puis, un autre souci lui vient, qui domine bientôt ses ouvrages; c’est le souci du fini, le goût de la miniature. Sa fantaisie s’en trouve bridée. Dès lors, ce qui restait de shakespearien dans son œuvre s’efface; le Xvir° siècle français semble y régner presque seul. Sommes-nous au sommet de la côte? Pas encore. Dans un dernier effort, qui l’écarte définitivement de nos romantiques, Musset finit par abandonner la théorie qu’il a gardée le plus longtemps parmi ce qu’on pourrait appeler les apports du Cénacle : celle de l’hommepoète et du poète-homme, obligé à vivre ses ouvrages avant de raconter son cœur; il ne cherche plus à maintenir un lien entre ses écrits et ses expériences; au contraire, il s’acharne à les séparer; il admet, lui qui n’a jamais pu plier son existence à des lois, que des règles s'imposent à l’écrivain. Voilà le terme de l’évolution. Si, en la poursuivant, Musset s’est
(17) Après l’avoir, un temps, fait presque dévier de sa route.
= (18) Dans l'analyse des caractères et dans le dessin général de l'intrigue.
dépouillé, peu à peu, de ce qui le reliait à ses anciens compagnons, ce n’est pas caprice du hasard. Presque toujours, avant de renoncer à des idées ou à des sentiments qui avaient été les siens, le poète a réfléchi. On a dit et imprimé constamment le contraire; mais nous espérons l’avoir établi. Aussi bien, mille documents le prouvent; je pense aux articles qu’Alfred a composés (19), aux Lettres de Dupuis et Cotonet, aux réflexions qu’il jette sur le papier, certains jours, fragments dont quelques-uns nous sont parvenus (20); il les griffonne, puis les abandonne; peu importe. Ils attestent son labeur, et un labeur assez obstiné, puisque, très souvent, les formules ainsi écartées se retrouvent plus tard sous sa plume. D’ailleurs ne savons-nous pas qu'après 1830, deux années de demisilence s’écoulent, pendant lesquelles l’effort du poète tend à mettre au point l’idéal qui va se précisant depuis les Secrètes Pensées de Rafaël jusqu’à la Dédicace? Ne savons-nous pas, qu’en 1834, il se recueille à nouveau pendant des semaines, tirant de ses souffrances les lecons qu’elles comportent, et adaptant à cet enseignement de la vie ses idées et ses goûts? Ce travail intérieur que nous apercevons à deux reprises si manifestement, Musset, par la suite, ne s’y est jamais dérobé. Voilà qui doit demeurer acquis; l’homme au carrick jaune n’est point un fantôme inventé par la piété fraternelle; il a existé, il a réfléchi, et il a agi. En lui, on peut symboliser l'intelligence de Musset, tout animée d’intuition psychologique, mais aussi toute pénétrée de raison claire, éprise de vérité et d'unité, au point de s’acharner à rétablir dans le désordre des tendances intimes, une harmonie presque impossible; avec cela logique dans ses démarches, volontiers déductive, capable enfin de mener l’œuvre qu’elle crée, dans le sens qu’elle veut, depuis le romantisme militant jusqu'aux frontières d’un classicisme presque orthodoxe.
Dans le sens qu’elle veut, et non point où elle veut. Sans doute si cette intelligence avait trouvé, chez Musset, l'appui d’une volonté énergique, les œuvres eussent répondu plus pleinement au propos de l’auteur. Mais sa volonté a toujours été incertaine, et son tempérament a gardé jusqu’au bout la double empreinte de son temps et du Cénacle. Luimême ne s'est-il pas donné pour un « enfant du siècle »? Je sais que des voix se sont élevées (21) pour lui contester ce titre. Certains ont refusé de reconnaître leur époque, dans
(19) Notamment à ses articles sur Rachel, sur la tragédie, sur Pauline Garcia.
(20) Ainsi les réflexions sur : le génie, le théâtre, La Fontaine, ceux qui sentent juste, les hommes de génie.
(21) Notamment celles de Vacquerie, de Lamartine, et plus tard d’un certain M. Lissagaray (Musset devant la jeunesse).
le portrait d’Octave. Nous ne sommes, ont-ils dit en substance, ni des débauchés ni des sceptiques; une foi ardente nous anime, ou plutôt des fois ardentes, politiques, sociales ou humanitaires. Mais ces protestations ne prouvent rien; ceux qui les ont dresséès, aux environs de 1860 ou de 1880, appartiennent à une autre génération que le poète; et, en les formulant, leurs auteurs ont commis un contresens sur la Confession. Musset, en effet, dans son roman, a voulu montrer à quels dangers les chimères et les théories à la mode pouvaient exposer certains caractères; sans nier qu’il analysât un cas particulier, il a tenu à dégager la part de responsabilité qui, dans la déchéance de son personnage, incombaït à l’époque. Voilà qui rend à la thèse sa valeur. Oui, Musset est bien un <« enfant du siècle ». Avec toute sa génération, il a connu, dès sa jeunesse, des appétits et des enseignements contradictoires. Rien qu’à entendre les siens évoquer leurs souvenirs de la Révolution ou de l’Empire, il a senti le besoin de mener une existence d'indépendance. Très vite aussi, il a compris que la société réorganisée ne se prêterait pas à ce rêve (22); tous ces jeunes gens gardaient, dans un temps d’apaisement et de hiérarchie, une âme formée au milieu des troubles; première amertume. Toutefois, la réflexion aidant, pourquoi ne seraient-ils pas parvenus à se convaincre que, dans les régimes disciplinés, l’effort, le talent et le génie trouvent aussi bien leur compte? Intellectuellement, Musset l’a deviné, ses préférences politiques le prouvent (23); mais je ne crois pas que son cœur l’ait jamais admis. Qui s’en étonnerait? Pour se pénétrer de pareilles vérités, il faut poursuivre un idéal qui puisse s'adapter à l’organisation sociale, il faut surtout de la patience. Certes, la jeunesse est toujours avide de percer, mais jamais elle ne semble si pressée qu’au lendemain des grandes crises. Peut-être plus livrée à elle-même dans les foyers moins attentifs, a-t-elle connu trop tôt une indépendance, des cas de conscience et des secrets jalousement gardés, qui lui ont donné l’impression d’atteindre Pâge d'homme avant terme; peut-être, à voir, quand elle était l’enfance, d’autres jeunes, devenir très tôt des chefs, fait-elle de l’exception une règle; elle retient qu’on peut s’appeler Hoche ou Marceau et mourir avant la trentaine, après avoir commandé en chef (24); et lorsqu'elle arrive au seuil de