‹ Le "Romantisme" de Beethoven Contribution à l'étude de la formation d'une légendeChapitre 10 sur 356 · Alfred OREL, Beethoven · texte numérisé non relu

Alfred OREL, Beethoven

Beethoven et son œuvre n'est pas la seule. D’autres critiques se placent à des points de vue différents.

En 1857, Oulibicheff publie Beethoven, ses critiques et ses glossateurs, et y fait une curieuse critique de la tradition fondée sur les dires de Bettina. Il se défie du style de Bettina et de l’interprétation de la scène de Teplitz qu’elle suggère, mais 11 admet la réalité des faits rapportés. Il se sépare de Bettina dans sa façon de les interpréter, ou plutôt de les juger. Il consent à voir en Beethoven le réprésentant d’une doctrine esthétique, un artiste qui ne se meut à l’aise que sur le plan de l’art et qui constitue avec ses frères une république idéale. Mais, dans la pratique, 1l estime qu'il est ridicule de déterminer ses actions par des considérations artistiques et que l'attitude de Beethoven fut une faiblesse de grand homme (°°).

La grande biographie de Beethoven par A.W. Thayer, dont la publication a commencé èn 1866, évite de prendre nettement position pour ou contre l'interprétation romantique de Beethoven. Thayer laisse au lecteur le soin de décider de la véracité de Bettina et de l'authenticité des lettres qu’elle a publiées, mais admet l'exactitude du récit de la scène de Teplitz tel que Bettina l’a fat au prince Pückler-Muskau. Il ne serait donc pas éloigné de considérer Beethoven comme un révolutionnaire, ou tout au moins comme un démocrate farouche (*°). Le principal souci de Thayer, biographe scrupuleux, n’est d’ailleurs pas d'interpréter la personnalité de Beethoven et ses œuvres. Son but est simplement de réunir le plus possible de documents sérieux attestant des faits matériels. Il n'est ni romantique, mi anti-romantique.

L'attaque la plus vigoureuse contre la conception romantique de Beethoven a été menée en 1920 par Hans Pfitzner dans son ouvrage L’Esthétique nouvelle de l’impuissance musicale (*'). C’est surtout contre la conception de Bekker que Pfitzner Ss’irrite. Il n’admet bas que Beethoven soit considéré comme ayant voulu exprimer des « idées ». Pour lui, le fait essentiel et primordial est la naissance dans le cerveau du musicien d’un élément purement musical, qui se suffit à lui-même et n’a pas besoin d'exprimer quoi que ce soit d’'extra-musical. C’est une conception radicalement opposée non seulement à celle de Bekker, mais aussi à celle de Wagner et à celle des romantiques en général, à qui l’idée d’un Beethoven expressif est commune.

39. Cf. À. Scamrrz, Das romantische Beethovenbild, 16-17. 40. TDR, III (1870), 145. Cf. A. SCHMITZ, ouv. cité, 10.

41. Die neue Asthetik der musikalischen Impotenz. Critique du point de vue de Pfitzner, par Alfred HEUSS, Beethoven in der iüngsten Vergangenheit, parue dans la Neue Zürcher Zeitung, 24 et 25 mars 1920, Erstes Morgenblatt, reproduite dans la Zeitschrift fur Musikwissenschaft, III, n° 4, 237-240.

Dans une étude parue en 1924 et intitulée La perfection de Beethoven (*), Walther Krug repousse l’ interprétation expressive de Bekker, mais sans montrer la rigide intransigeance de Pfitzner. L'idée ou le programme que Beethoven a pu concevoir à toujours été de nature très générale et peut se ramener à la succession de mouvements rapides et lents, de force et de douceur, etc., et de leurs rapports avec notre sentiment et notre volonté. IL y a dans les œuvres de Beethoven une lutte entre l'élément musical interne et la forme. C’est seulement dans les œuvres où cette lutte n’aboutit bas à une conciliation que l « idée » s’insinue (*). Ainsi dans le dernier quatuor (fa majeur, op. 135), le récitatif grave intercalé entre le mouvement lent et l’allegro, puis son rappel qui interrompt l’allegro sont, d’après le commentateur, de trop. L'épigraphe Muss es sein? n’explique rien. Sans elle, l’ensemble aurait gardé plus d'unité et serait resté plus clair. L’ « idée » n’a donc ici guère d'importance. Sa présence avouée s'explique par un penchant de Beethoven, devenu besoin vers la fin de sa vie, à ne rien taire à ses auditeurs. (**).

Krug traite d’ailleurs Beethoven de « romantique », mais en attachant à ce terme une signification complètement différente de celle qu'il a eue pour Hoffmann : Beethoven aurait conçu la vie comme une lutte entre des éléments contraires (). C’est simplement pour mémoire qu il faut signaler cette conception qu’il n’y a pas heu de discuter 1c1.

Le Beethoven de Halm, paru en 1927, s'oppose à la conception de Wagner, d’après laquelle l'intervention du chœur, au final de la Neuvième symphonie, s'explique par l'impuissance de la musique purement instrumentale à exprimer tout ce que Beethoven aurait voulu lui faire dire. La preuve est qu’il est ensuite revenu à la musique purement instrumentale, à la musique pure, qui lui sufhsait pleinement (**). Pour comprendre vraiment Beethoven,

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