I. — Titanisme et héroiïisme
Un des traits caractéristiques du Beethoven romantique, un des plus frappants est le titanisme. Le Beethoven romantique est une sorte de géant, de surhomme en lutte contre le destin, un individu extraordinaire, capable de braver les pires épreuves. Ce titanisme est l’un des points par où la légende romantique de Beethoven est le plus près de la conception héroïque du Sturm und Drang.
Le titanisme n’est pas, en général, un des traits essentiels des héros romantiques allemands. Seul peut-être parmi les personnages romantiques célèbres, le Michel Kohlhaas de Kleist entre en lutte ouverte contre la société, se dresse, animé de son sentiment personnel de l'équité, contre un destin qu’il n’accepte pas et met son pays à feu et à sang pour venger l'injustice qu’il a subie. Par là 1l est le frère du Karl Moor schillérien, lui aussi victime d’une injustice et qui, pour la réparer, entreprend de réformer le monde par ia violence. Le héros romantique est plutôt un personnage dans le genre de l’Henri d’Ofterdingen de
Novalis, un sentimental, souvent un passif, que ce double caractère prédestine à saisir par intuition la réalité profonde des choses. Tel sera le Sternbald de Tieck, tel le Pierre Schlemihl de Chamisso ou le religieux de Wackenroder, tels seront les personnages de Hoffmann. Leur attitude est complètement différente de celle d’un Werther, poussé au suicide par le dégoût d’être incompris bien plus que par son amour impossible, d’un Gœætz de Berlichingen qui meurt raidi dans une dernière attitude morale de défi, avec le cri de « Liberté! » sur les lèvres, d’un Karl Moor qui comprend trop tard l’absurdité d’une tentative de réforme sociale et morale par le moyen du crime. Le titanisme de ces héros du Sturm und Drang n’est d’ailleurs pas mort avec eux, il leur survit dans le démonisme d’'Egmont, qui dépasse la foule incompréhensive, se fie à son étoile, va droit à sa perte et ne plie pas devant son inévitable destin. Il anime encore le personnage de Faust qui, s’il ne garde pas l’attitude de révolte qu’il a dans les premières scènes composées par Gœthe en plein Siurm und Drang, sera cependant jusqu’au bout un surhomme et un lutteur. C’est de ces héros démesurés du Sturm und Drang, beaucoup plus que des personnages passifs du romantisme, qu’on peut rapprocher le Beethoven romantique.
Il y a lieu maintenant de rechercher si ce titanisme beethovenien a été imaginé par les romantiques ou s’il correspond à une réalité dans le caractère et l’œuvre de Beethoven.
On trouve quelques expressions assez nettes de titanisme dans les lettres de Beethoven, dans les dernières années du dix-huitième siècle et dans la période immédiatement suivante. C’est l’époque où des troubles de l’ouie commencent à l’inquiéter, à influer sur son humeur. L'épreuve, dont il espère d’ailleurs encore triompher, n’abat pas sa force morale, mais semble au contraire l’exalter.
Autre épreuve, toujours vers la même époque : un amour demeuré mystérieux pour une jeune fille avec qui le mariage était impossible par suite de la différence des situations sociales et qu’on pourrait peut-être identifier avec l” « Immortelle bien-aimée », toujours énigmatique.
Une lettre adressée à Zmeskall et dont la date se place sans doute entre 1794 et 1796 montre Beethoven se rangeant parmi les hommes « qui se distinguent des autres » et se proclamant adepte de la morale de la force (1).
En Ho’ Sie der Teufel, ich mag nichts von Ihrer ganzen Moral wissen. Kraft ist die Moral der Menschen, die sich vor anderen auszeichnen, und sie ist auch die meinige » (BBr-KAI, I, 19 [date proposée : 1794-06]; BBr-PREI, I, 34 [vers 1795]).
Dans une lettre adressée à Franz Wegeler en 1800 ou 1801 (*), Beethoven, après avoir dit quel souvemir il a gardé de son pays natal et des bords du Rhin, indique que, pour le moment, sa situation matérielle s'améliore. Mais des troubles auditifs l’inquiètent. Le docteur Vering espère sinon les guérir tout à fait, du moins les atténuer. Il est normal qu’une situation pareille assombrisse l'humeur de Beethoven. Pourtant, il n’est pas découragé et parie de « braver son destin ». Il prie d’ailleurs Wegeler de ne parler de son état à personne, c’est un secret qu’il lui confie. Quant à la résignation que Plutarque lui a enseignée, elle n’est pour lui qu’un pis-aller. C’est sans doute l’attitude de défi qui conviendrait le mieux à son caractère et à son état d’esprit (°).
Quelques mois plus tard (*), Beethoven écrit à Wegeler que, pour la première fois depuis deux ans, il se trouve en meilleure disposition d’esprit, grâce à l’influence d’une « aimable et charmante jeune fille » qu’il aime et dont il est aimé. Il aurait volontiers songé au mariage, mais la situation sociale de celle qu’il aime rend cette union impossible. Il vivra donc pour son art malgré les difficultés que lui cause son ouïe défectueuse. Le ton de la lettre s’assombrit : Beethoven ne veut même pas de la pitié de ses amis, qui le rendrait encore plus malheureux. Puis il revient à son mal et s’écrie que, sans ui, il voudrait « embrasser le monde entier ». Pourtant il a le sentiment que sa jeunesse commence à peine et qu’il a encore d’immense réserves d’énergie (°).
11 faut joindre à ces deux lettres quelques phrases extraites de ce brouillon passionné, retrouvé après la mort de Beethoven et adressé à l’ « Immortelle bien-aimée », où 1l refuse de s’humilier
2. La lettre est difficile à dater exactement. BBr-KAL, (1, 47) la date du 29 juin 1800, BBr-PREL, (I, 74) du 29 juin 1801. Cf. BBr-KAI,, I, 50.
3. « Ich habe schon oft mein Dasein verflucht; Plutarch hat mich zu der Resignation geführt. Ich will, wenn’s anders môglich ist, meinem Schicksal trotzen, obschon es Augenblicke meines Lebens geben wird, wo ich das unglücklichste Geschôpf Gottes sein werde. Resignation ! welches elende Zufluchtsmittel, und mir bleibt es doch das einzig übrige » (BBr-KAL,, I, 49-50; BBr-PREL,, I, 77).
4. Le 16 novembre 1800 d’après BBr-KAÏI, le 16 novembre 1801 d’après BBr-PREI.. Cf. BBr-KAL,, I, 56.
5.« Meine kôrperliche Kraft nimmt seit einiger Zeit mehr als jemals zu und so meine Geisteskräfte. Jeden Tag gelange ich mehr zu dem Ziel, was ich fühle, aber nicht beschreiben kann. Nur hierin kann Dein Beethoven ieben. Nichts von Ruhe! — Ich weiss von keiner anderen, als dem Schlaf, und wehe genug tut mir’s, dass ich ihm jetzt mehr schenken muss, als sonst. Nur halbe Befreiung von meinem Übel, und dann — als vollendeter, reifer Mann, komme ich zu Euch, erneuere die alten Freundschaftsgefühle, So glücklich, als es mir hienieden beschieden ist, sollt Ihr mich sehen, nicht unglücklich. — Nein, das kônnte ich nicht ertragen, ich will dem Schicksal in den Rachen greifen; ganz niederbeugen soll es mich gewiss nicht. — O es ist so schôn, das Ieben, tausendmal leben ! — Für ein stilles Leben, nein, ich fühl’s, ich bin nicht mehr dafür gemacht » (BBr-KAL, I, 55-56; BBr-PREL, I, 84-85).
devant un autre homme et constate qu’il y a dans l’homme quelque chose de divin (°).
C’est tout ce qu’on trouve, en fait d'expression du titanisme, dans la correspondance de Beethoven. Pour brève et limitée dans le temps qu’elle soit, cette expression est d’ailleurs assez variée. Son accent le plus frappant est celui de la révolte contre le destin qui menace le musicien de la perte de l’ouie. Contre ce coup du sort l’artiste bande toute son énergie, se cabre et proclame sa volonté de lutter. Mais il n’y a pas que du déf chez ce géant blessé, il y a aussi une espèce de titanisme du sentiment. S'il n’avait pas conscience de cette menace contre laquelle il se raïdit, il voudrait « embrasser le monde entier! » Il voudrait multiplier son énergie, travailler sans relâche pour grandir encore, « vivre mille fois! » Il se sent fait pour l’action, aucun obstacle ne l’arrêtera. Par ailleurs, sur le plan sentimental, il n’admet pas l’humilité de l’homme devant un autre homme et souligne qu’il sent un élément divin dans sa nature humaine. Ce Beethoven qui se montre ici plus grand que la moyenne des humains, héros de l’action, défiant le destin, avide de vivre, conscient de l’élément divin qu’il porte en lui, c’est bien un héros démesuré, un Titan du Sturm und Drang.
Cette attitude d’orgueilleux défi ne reparaîtra plus dans la correspondance de Beethoven. Les Cahiers de conversation comme les lettres le montreront fantasque, douloureux, sujet à des accès de fureur comme ses familiers en décriront tous. Mais la révolte contre le destin, la lutte acceptée avec l’espoir d’une victoire ou tout au moins d’une atténuation de la défaite inévitable, on n’en trouve plus l’indication nulle part. Il semble donc, à ne considérer que les documents épistolaires, qu’il se soit agi uniquement d’une poussée d’orgueil humain, d’une sorte d’explosion sans lendemain. Encore faut-il indiquer que cette révolte de Beethoven n’exclut pas un sentiment qui lui est opposé : la résignation. Le testament d’'Heiligenstadt, à peu près contemporain des deux lettres à Wegeler, a un tout autre accent. Il exprime la tristesse,
6. « Demut des Menschen gegen den Menschen — sie schmerzt mich. Und wenn ich mich im Zusammenhang des Universums betrachte, was bin ich und was ist der — den man den Grôssten nennt? — Und doch — ist wieder hierin das Gôttliche des Menschen » (BBr-KAL, I, 74; BBr-PREL, I, 140). — Diverses dates ont été proposées pour cette lettre. BBr-KAL, la place en 1801, BBr-PREL, en 1806. D’autres hypothèses considèrent comme possibles 1807, 1812 ou même 1705. Cf. Th. FRIMMEL, Beethoven-Handbuch, IX, 347 et suiv. — Dans son dernier ouvrage publié, Romain Rolland, après une critique serrée, propose fermement la date de 1812 et indique comme destinataires possibles de la lettre Thérèse Malfatti, Thérèse de Brunsvik ou une inconnue (R. ROLLAND, Le Chant de la Résurrection, II, 526 et suiv.).
la douleur, et surtout la résignation et l'humilité devant le destin. Celui qui l’a écrit ne prenait pas l’attitude d’un Titan (').
Parmi les œuvres projetées on ne trouve pas de sujet dont le choix aurait pu témoigner d’un intérêt particulier de Beethoven pour les personnages de Titans révoltés, à moins qu’on ne veuille considérer comme tel Faust qu’il songea à mettre en musique (°). Mais les indications que nous possédons sur ce point sont trop vagues pour nous permettre de préciser quelle conception Beethoven a pu avoir du héros gœthéen.
Dans les œuvres réalisées on trouve un Titan authentique Prométhée. La composition qui lui est consacrée est à peu près contemporaine de la lettre à Wegeler où l’on relève quelques expressions de titanisme : sur la fin du mois de mars 18or fut représenté au théâtre de la cour le ballet de Beethoven intitulé Les créatures de Prométhée.
Le scénario du maître de ballet Vigano, résumé sur l'affiche de la représentation et reproduit avec assez de détails dans une biographie italienne de Vigano (°), montre Prométhée accourant, poursuivi par la colère des dieux, et rapportant l’étincelle de l’âme à deux statues d’argile qu’il a modelées. Les statues s’animent, mais ne seront vraiment homme et femme, c’est-à-dire douées de sentiment et capables d’éprouver de$ passions, que sous l’influence de la musique dont, sur l’ordre d’Apollon, Euterpe et Amphion leur offrent la révélation. Après quoi Terpsichore et Pan les initient à la danse champêtre et Bacchus à la danse héroïque. Melpomène leur apprend l’existence de la mort, reproche à Prométhée de les avoir animées et de les avoir ainsi condamnées au malheur de vivre, puis le frappe de son poignard. Mais Pan rappelle le Titan à la vie et la pièce finit par une danse générale.
Rien de génial, certes, dans ce livret. Mais quelques bons prétextes à pantomime et à danse et une conception du pouvoir de la musique qui a pu intéresser Beethoven. Sa partition légère paraît à l’auditeur moderne parente de la Première symphonie et des œuvres de Mozart et de Haydn. Sans tendance descriptive, la musique suit l’action à laquelle elle adapte des rythmes variés et fait un emploi expressif des timbres de la harpe, du hautbois et du cor de basset.
I1 n’y aurait pas lieu d’insister autrement sur cette œuvre si le final n’était construit sur un motif principal auquel Beethoven
7, 1. Sur l’attitude de Beethoven à l'égard du destin, cf. A. ScHMrrz, Zur Frage nach Beethovens Weltanschauung und ihrem mustikalischen Ausdruck dans Beethoven und die Gegenwart, 270-271.
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