L'AMOUR
Le rôle qu'a pu jouer l’amour dans la vie sentimentale de Beethoven ne peut être fixé avec une précision rigoureuse. Luimême a été, sur ce chapitre, on ne peut plus avare de confidences vis-à-vis de ses amis ou de ses familiers” En dehors du brouillon ce lettre destiné à l « Immortelle bien-aimée », sa correspondance ne contient qu’un petit nombre d’allusions, vagues ou obscures, à des épisodes de sa vie sentimentale. Les opinions émises et les anecdotes rapportées par ses biographes ne sont pas toujours très sûres et sont parfois assez contradictoires (*). Mais si on laisse de côté la question de savoir si Beethoven fut surtout un sensuel ou un amoureux platonique, il reste la constatation qu’il a été sujet à des flambées de passion successives et que ces crises sentimentales, discrètement voilées à son entourage, ont pu jouer un rôle dans sa production artistique.
La seule expression directe de passion qu’on trouve dans la correspondance de Beethoven est celle qui s’adresse à !” « Immortelle bien-aimée ». Le ton en est ardent, le style désordonné, haché d’exclamations. C’est l’explosion d’un sentiment qui ne peut se contenir. On peut comparer cette page à ces tirades haletantes, entrecoupées d’interrogations et d’exclamations, par lesquelles, dans les moments de crise, les héros dramatiques du Sturm und Drang libèrent leur cœur tumultueux (*). Mais l’âme
1. La question est résumée et la bibliographie essentielle indiquée dans Th. FRIMMEL, Beethoven-Handbuch, 1, 147 et suiv., article Frauen.
2. Cf. LESSING, Miss Sara Sampson, act. IV, sc. 1 et 1x; Emilia Galolti, act. V, sc. x et xV; SCHILLER, Fiesco, act. II, sc. xix; act. II, sc. vu; Kabale und Liebe, act. IV, sc. 11 et va; act. V, SC, Iv.
qui s’extériorise sur ce ton passionné n’est pas désordonnée. Une phrase prêche la soumission à l’inévitable, une autre exprime un désir de vie paisible et réglée (*). L'expression éruptive de la passion va donc de pair, dans cette lettre, avec un désir de vie calme et avec ce principe moral d'acceptation du destin qu'illustrera le dernier quatuor. Le Sturm und Drang n’est qu’en surface, il n’a fourni que le vêtement de la pensée.
La conception que Beethoven se fit de l’amour semble d’ailleurs avoir été aussi peu désordonnée, aussi bourgeoise que possible. De toutes les œuvres de Mozart, celle qu’il aimait le moins était Don Juan, à cause de l’immoralité du personnage principal (*). Pour lui, l'amour et le mariage se confondaient. Schindler le confirme en reproduisant cette parole de Beethoven : « Seul l’amour — oui, lui seul peut te donner une existence plus heureuse! O Dieu — fais-moi trouver enfin — fais-la moi trouver, celle qui me fortifiera dans la vertu — qui sera à moi légitimement » (°). Beethoven a donc aspiré au bonheur domestique, mais ne put y atteindre. À la fin d’une lettre adressée à Ries, le 8 mai 1816, il indique sur un ton mi-sérieux mi-plaisant qu’il a bien rencontré la femme de ses rêves, mais qu’elle est demeurée inaccessible « Bien des choses aimables à votre femme; malheureusement, je n’en ai pas; je n’en ai trouvé qu’une, que sans doute je ne posséderai jamais, mais cela ne m’a pas rendu misogyne » (°).
I] est bien difficile de préciser si le sentiment amoureux s’exprime réellement dans les œuvres que Beethoven a dédiées aux femmes auxquelles son cœur s’intéressa, et comment il s’y exprime. Il a fait hommage à la comtesse Odescalchi du Concerto pour piano et orchestre op. 15, composé en 1797, où on peut remarquer la tonalité joyeuse d’ut majeur et la gaîté de l’allure générale de l’œuvre, et des Variations pour piano op. 34, composées en 1802, où la tonalité change à chaque nouvelle variation, par intervalles de tierce descendante, sans qu’on puisse discerner s’il y a dans cette œuvres autre chose qu’un jeu brillant de virtuosité. À Giulietta Guicciardi il a dédié la Sonate pour piano quasi una fantasia op. 27 n° 2, en ut dièze mineur (1802), dont le premier mouvement est plein de mélancolie, le deuxième léger et gracieux, le final impétueux et irrésistible. A Thérèse de
su Ach Gott, blick’ in die schône Natur und beruhige dein Gemüt über das Müssende ».… « In meinen Jahren jetzt bedürfte ich einiger Einfôrmigkeit, Gleichheit des Lebens » (BBr-KAL,, I, 73 et suiv.; BBr-PREL, I, 138 et suiv.).