I. — L’AMITIÉ
La conception que Beethoven eut de l’amitié est assez diffñcile à déterminer d’après son œuvre musicale. Ses dédicaces nous donnent le nom de diverses personnes avec lesquelles il fut en contact et dont certaines furent des protecteurs ou des mécènes, d’autres des amis avec qui ses relations furent plus ou moins étroites, plus ou moins durables. La correspondance de Beethoven le montre en rapports avec des membres de quelques familles ce Bonn depuis sa jeunesse jusqu’à sa mort : à ce groupe appartiennent les Breuning et les Wegeler. Il faut y rattacher Ferdinaud Ries, élève de Beethoven, issu comme lui d’une famille de musiciens de Bonn. On y rencontre aussi quelques personnages viennois titrés dont les relations avec lui ne furent pas seulement de mécène à artiste, mais eurent une cordialité certaine et parfois aussi peu protocolaire que l’esprit de l’époque le permettait, comme le comte Maurice Lichnowsky, le baron de Gleichenstein ou même l’archiduc Rodolphe, sans parler du fidèle et dévoué Zmeskall. Parmi les bons amis viennois de Beethoven, on trouve encore, dans les milieux bourgeois et commercçants, les marchands Tobias Haslinger et Steiner et le facteur de pianos Andreas Streicher avec sa femme Nanette. Parmi les interprètes et les disciples dévoués, Schuppanzigh, Czerny, Karl Holz et surtout Anton Schindler. Beaucoup d’entre eux ont laissé sur Beethoven des notes biographiques d’étendue et d’importance diverse qui viennent compléter la correspondance et permettent de se faire une idée précise du caractère de Beethoven et de ses rapports avec ses amis. On l’y voit fidèle et affectueux, souvent bon enfant et facétieux, parfois aussi bourru et d’une susceptibilité dont les explosions durent plus d’une fois consterner ses familiers les plus dévoués, mais capable de compenser ces crises
fantasques par de bonnes paroles dont la sincérité et l’élan rétablissaient sans difficulté l’harmonie compromise (**).
Parmi les lieder de Beethoven, l’op. 88, composé en 1803, porte un double titre : Le bonheur de l'amitié et Bonheur de vivre (**). L’anodine poésie, dont l’auteur n’est pas nommé, chante en strophes de quatre petits vers les facilités riantes que la compagnie d’un ami véritable apporte à l’existence. La première strophe, reprise en guise de conclusion, dit :
« Il mène une vie de délice, celui dont le cœur gagne un autre cœur; le plaisir partagé se double, le chagrin partagé se dissipe » (45).
Beethoven a écrit sur ces vers une mélodie simple et bien rythmée, peu modulante, légèrement ornementée, d’allure aisée et franche, qui réunit en un même couplet deux strophes de la poésie. Quelques légères modifications rythmiques apportées à la ligne mélodique du deuxième couplet témoignent du souc1 d’adapter exactement la musique à la déclamation. Mais après le deuxième couplet, Beethoven prépare musicalement la répétition de la première strophe en reprenant le vers : « Tout, tout lui rit » (*°). La voix, dégagée de l’accompagnement, fait entendre sur ces paroles une formule mélodique agrémentée d’une petite vocalise allègre. La répétition de la première strophe, qui vient ensuite, est plus ornementée qu’au début. Les deux derniers vers en sont répétés, et Beethoven insiste sur l’affirmation que « le chagrin partagé se dissipe » en répétant Geteilter Gram sur un ralenti avec modulation de la majeur à la mineur, puis le rythme guilleret revient pour proclamer : Geteilter Gram zerrinnt. La ritournelle finale du piano répète par reports ascendants sur divers degrés un trille bref, évocateur de rires insouciants (7).
La valeur expressive de ce lied se dégage facilement de la lecture de la poésie et de l’examen de la musique : Beethoven a voulu chanter le bonheur de celui qui a trouvé une âme sœur, il a simplement pris les vers à son compte et les a illustrés d’une musique correspondant exactement au sentiment aimable qu’ils expriment.
43. Des anecdotes sur l'attitude de Beethoven à l’égard de ses amis sont éparses dans les biographies de WEGELER-RIFS et de SCHINDLER, également dans TDR. Cf. aussi BBr-KAL, V, 11-12 et 90, n°% 988, 989, 990, 1050; BBr-PREL, III, 107, 104, 108, n°% 8or, 802, 803, 813.
44. Beethovens Werke, série 23, 67 et suiv., Das Glück der Freundschaft (Lebensglück).
45. « Der lebt ein Ieben wonniglich, dess Herz ein Herz gewinnt; geteilte Lust verdoppelt sich, geteilter Gram zerrinnt, »
(Tbid., 67.) 46. « Alles, Alles lacht ihn an ». (Zbid., 69).