Ibid., 132 : Des Kriegers A bschied
Après cette revue des principales œuvres où Beethoven a exprimé ses idées de morale sociale, il paraît difficile de voir en Jui un républicain, ou même un révolutionnaire. C’est surtout Bettina qui s’est efforcée de représenter Beethoven comme un démocrate farouche, sans-gêne et même grossier vis-à-vis des grands personnages, capable de reprocher vertement à Gœthe son attitude déférente à l'égard de la cour. Le seul propos dans ce sens qu’on puisse relever dans la correspondance de Beethoven est l'opinion souvent citée sur les poètes et les gens de cour (***). Mais l'accès de mauvaise humeur que traduisent ces paroles est d’ordre purement artistique, et il est difficile de lui attribuer, sans forcer le texte, une tendance politique ou sociale.
Il ne semble pas non plus qu’on puisse voir l’expression d’idées politiques révolutionnaires dans les esclandres que Beethoven était capable de faire chez des nobles par qui il ne s’estimait pas traité comme il désirait l’être. De nombreuses anecdotes nous ont transmis le récit d’incidents de ce genre. Il faut en. chercher l’origine et l’explication non dans des idées politiques subversives, mais dans le sentiment qu'avait Beethoven de sa valeur d’artiste. Sur ce point, il a été intraitable et a toujours prétendu se faire respecter même des personnages les plus haut placés, dont il ne se considérait pas comme l’inférieur (***). En revanche, le ton toujours respectueux des lettres adressées à son élève l’archiduc Rodolphe montre que, malgré la cordialité des relations qui avaient pu s’établir entre eux, Beethoven a toujours observé des formes assez protocolaires vis-à-vis d’un membre de la famille impériale.
Vers la fin de sa vie toutefois il est certain que Beethoven savait, à l’ocasion, traduire en termes énergiques son mécontentement à l'égard du régime politique de l'Autriche (?). Mais peut-on en conclure qu’il fut révolutionnaire et républicain?
La principauté électorale de Cologne, où Beethoven avait grandi, était trop près de la France pour que le mouvement révolutionnaire n’y ait pas éveillé d’écho (?*f). Beethoven a certainement subi cette influence, mais il y en eut également d’autres qui agirent sur lui (**’). Dans sa période rhénane, il est impossible de voir en lui un pur républicain, au sens politique du terme, sympathisant avec les révolutionnaires français.
283. « Gœthe behagt die Hofluft zu seht, mehr als es einem Dichter ziemt. Es ist nicht viel mehr über die Lächerlichkeiten der Virtuosen hier zu reden, wenn Dichter, die: als die ersten Jehrer der Nation angesehen sein sollten, über diesem Schimmer alles andere vergessen kônnen » (BBr-KAL, II, 93; BBr-PREL, I, 280).
284. À. Scamirz, Das romantische Beethovenbild, 67 et suiv. 285. TDR, III, 527; IV, 57; A. SCHMITZ, ouv. cité, 60. 286. L. F. SCHIEDERMAIR, Der junge Beethoven, 318-310. 287. Ibid., 320 et suiv.
Un peu plus tard cependant, une de ses lettres fait allusion à la « fièvre révolutionnaire » dont on peut comprendre qu’il aurait été atteint. Le 8 avril 1802, il écrit à l’éditeur Hofmeister, qui sans doute lui avait proposé de célébrer l'esprit nouveau par une sonate, que le moment n’est plus favorable (?*°).
C’est, dans la correspondance de Beethoven, la seule allusion à sa sympathie momentanée pour la Révolution. Encore n’est-il pas certain que lui-même ait éprouvé la « fièvre » dont il parle. Des témoignages dignes de foi semblent pourtant confirmer cette hypothèse et indiquent qu’au moment de l’ambassade de Bernadotte à Vienne (1797-1798) Beethoven fut en relations avec le représentant de la France. Pendant la campagne d'Egypte, celuic1 lui aurait suggéré de célébrer le héros Bonaparte par une œuvre musicale (**°). On connaît l’anecdote rapportée par Schindler et par Wegeler-Ries au sujet de la dédicace de la Symphonie héroïque à Bonaparte, supprimée d’un trait de plume rageur au moment où Napoléon se proclama empereur (**°). Schindler luimême la rapproche de l'affirmation des opinions républicaines de Beethoven. Toutefois, il ne faut pas en conclure que Beethoven ait été un admirateur de la Révolution française. Schindler ajoute en effet que la république idéale qu’il aurait voulu voir réaliser dans la pratique était celle de Platon (*°!).
I] s’agit donc ici non d’une attitude proprement révolutionnaire, mais d’une attitude philosophique. Cette admiration de Platon, Beethoven l’a d’ailleurs partagée avec un grand nombre de gens de son époque. Elle est une forme de ce qu’on peut appeler le démocratisme sentimental de la fin du dix-huitième siècle, nourri à la fois de souvenirs antiques et de l’exemple de la jeune république des Etats-Unis (***). Rien, dans le texte de Schindler,
288. « Reit euch denn der Teufel insgesamt meine Herren — mir vorzuschlagen eine solche Sonate zu machen? — Zur Zeit des Revolutionsfiebers — nun da wäre das so etwas gewesen, aber jetzt da sich alles wieder ins alte Geleis zu schieben sucht, Bonaparte mit dem Papste das Konkordat geschlossen — so eine Sonate? — Wär's noch eine Missa pro sancta Maria a tre voci oder eine Vesper usw. — nun da wollt ich gleich den Pinsel in die Hand nehmen und mit grossen Pfundnoten ein Credo in unum hinschreiben, — aber du lieber Gott eine solche Sonate zu diesen neu angeherden christlichen Zeiten — hoho ! — da lasst mich aus, da wird nichts daraus » (BBr-KAL, I, 85; BBr-PREL, I, ot).
289. À. SCHINDLER, Biographie, 55; TDR, II, 54 et suiv.; Th. FRIMMEL, Beethoven- Handbuch, 1, 35.
290. À. SCHINDLER, ouv. cité, 56; WEGELER-RIES, Biographische Notizen, 77.
291. « Beethoven waï seinen politischen Gesinnungen nach ein Republikaner, wohin ihn sein echt künstlerisches Naturell noch hinführte. Plato’s « Republik » war in sein Fleisch und Blut übergegangen, und nach jenen Prinzipien musterte er alle Verfassungen der Welt, So wollte er alles eingerichtet wissen, wie es Plato vorgeschrieben hatte. Er lebte in dem festen Glauben, Napoleon gehe mit keinem anderen Plan um, als Frankreich nach ähnlichen Prinzipien zu republikanisieren, und somit sei — nach seiner Meinung — der Anfang zu einem allgemeinen Weltglück gemacht. Daher seine Verehrung und Begeisterung für Napoleon » (A. SCHINDLER, ouv. cité, 56).