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l’Héroïque pourrait être considéré comme conforme aux théories de Wagner, pour qui la musique doit exprimer le drame sous sa forme éternelle ou « purement humaine », c’est-à-dire dégagée de tout élément contingent ou anecdotique. Wagner, qui n’a pas étudié l’évolution de la musique avant lui de façon désintéressée, mais pour se chercher des précurseurs et pour présenter son art comme l’aboutissement de cette évolution, a négligé cette importante ressemblance de l’art beethovenien avec le sien.
Cette négligence s'explique aisément si on considère que Wagner n'a pas présenté l’évolution de l’art musical d’un point de vue de musicien, mais d’un point de vue d’auteur dramatique. Tous ses développements, toutes ses analyses tendent au drame synthétique qu’il avait l’ambition de réaliser. Beethoven ne l’a donc intéressé que dans sa tentative pour unir la musique et la parole dans la Neuvième symphonie que Wagner a regardée comme l'aboutissement d’une patiente recherche poursuivie par Beethoven à travers l’ensemble de son œuvre. Le précurseur qu’il veut se découvrir n’est pas un musicien, c’est l’artiste qui a risqué une tentative d’art synthétique. L/ « acte » ainsi accompli a, selon Wagner, une portée beaucoup plus vaste que celle d’une conception originale de l’expression musicale : il permet de voir en Beethoven un réformateur, un rédempteur. Le drame de la rédemption, Wagner l’a traité sous des formes diverses dans toutes ses œuvres théâtrales; il veut jouer lui-même le rôle de rédempteur à l'égard de la musique dramatique abâtardie par des influences néfastes, il pense que Beethoven l’a joué dans le cadre de son existence et de son œuvre. Avec des dimensions dif-
férentes selon le théâtre où il se joue, c’est un même scénario qui
se réalise dans Parsifal, dans la vie de Beethoven et dans l’histoire de la musique dramatique. Kt dans la même mesure où Parsifal est l’incarnation de Wagner, Beethoven est son double. Le mage romantique est devenu un héros wagnérien.
L’attitude des écrivains romantiques à l’égard de Beethoven s'explique par un fait banal et souvent répété au cours de l’histoire des arts : l'artiste de génie, celui qui apporte à son art quelque chose de véritablement nouveau, a toujours déconcerté ses contemporains. Les écrivains romantiques, placés en présence du cas spécial de Beethoven, ont bien senti son originalité. Mais cette originalité, ils l’ont interprétée à la manière romantique. Ils ont essayé d’en rendre compte, de l’expliquer aux auditeurs déroutés par tant de nouveautés, et l’ont fait tout naturellement dans un sens conforme à leurs théories. Sauf Hoffmann, ils n’ont guère été capables d’analyser les œuvres de Beethoven qui les enthousiasmaient. Ils ont simplement cherché à en dégager l’esprit en y recherchant l’expression d’idées qui, naturellement,
ressemblaient fort aux leurs. En un certain sens, ils se sont vus eux-mêmes en Beethoven. Ils ont fait de ce classique nourri des idéologies du dix-huitième siècle, un visionnaire, un prophète, un mage, un frère de l'étudiant Anselme, un cousin d'Henri d’Ofterdingen.
Pour discutable que soit leur conception toute subjective de Beethoven, elle ne manque cependant pas d’intérêt : elle est le reflet ou la projection, sur le plan de la critique musicale, des idées ayant cours à leur époque. Et cette façon de voir Beethoven acquiert une importance toute particulière du fait de la fortune qu’elle a eue. La légende romantique de Beethoven s’est constituée sur la base de l’interprétation de Beethoven mise en circulation par Hoffmann, Bettina, les écrivains et les journalistes de l’époque. Wagner lui a donné ses derniers traits : il en a fait un mythe wagnérien.
La critique moderne essaie de dégager peu à peu de ces visions romantiques la vraie figure de Beethoven. A la légende poétique elle tend à substituer la véritable personnalité de l’artiste. Beethoven perd son auréole romantique, qui n’a plus de valeur pour nous que comme expression des idées répandues en Allemagne par le mouvement romantique; mais à ce titre le Beethoven romantique conserve un intérêt certain comme manifestation de l’esprit d’une époque, comme produit d’un certain moment de la pensée allemande. D’autre part, le mage devient homme sans en être diminué. Il reste un des plus grands artistes qui aient fait honneur au nom d’homme, un des guides les plus sûrs et les plus fermes de l’humanité.