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Le Romantisme de Manzoni

Vie simple de Manzoni. Sa passion pour les théories romantiques. — Manzoni et Berchet. — Le mot romantisme représente en Italie quelque chose de spécial. Il n'implique ni le mélange du grotesque et du sérieux, ni le goût des excentricités, ni le luxe des épilhètes, ni la théorie de l'art pour l'art. Il ne désigne pas non plus une littérature puisant ses inspirations dans l'époque romane ou dans la civilisation germanique. — Caractère moral et politique du romantisme en Italie.

Lorsque Alexandre Manzoni s'éteignit à Milan le 22 mai 1873 — il y était né le 6 mars 1785 — l'Italie salua tout entière avec émotion le départ du patriarche qui avait été son plus grand poète en ce siècle avec Leopardi. De tous les points du royaume les télégrammes de condoléance affluaient ; les universités, les théâtres furent fermés ; le Syndic de Florence fit offrir la sépulture au Panthéon de Santa- Croce. proposition que les Milanais déclinèrent pour garder chez eux, dans leur Famedio, la dépouille du grand homme ; au cortège imposant des funérailles s'adjoignirent les deux fils du roi Victor-Emmanuel; Verdi composa une messe funèbre, et Garibaldi, comprenant qu'il n'est pas qu'une manière d'aimer son pays et de le servir, écrivit au fils du poète chrétien envolé : « Très cher Henri, la perte de votre illustre père est un deuil national ; il n'est pas un coin d'Italie où il ne soit ressenti amèrement ».

Celui dont l'Italie ressuscitée honorait solennelle-

ment la mémoire n'était pas un héros des batailles nationales. Au temps de l'épreuve, il n'avait pas connu la route de la prison ni celle de l'exil. Pacifique et timide, sauf en littérature, il s'était borné à espérer, pareil au Juste qu'il nous montre en croix, percé de coups, mais silencieux et ne faisant pas de résistance :

Egli è il giusto che i vi!i han trafitto Ma tacente, ma senza tenzone (i).

Il avait laissé s'aventurer en sentinelles perdues ses amis, sans jamais participer à leurs complots. Une maladie nerveuse l'éloignait de l'action, et l'inclinait vers le calme et les douces affections du foyer. Il invoquait volontiers cette infirmité, chaque fois que ses admirateurs tentaient de l'arracher à sa solitude et de le produire sur un théâtre. Elu député par les électeurs d'Arona, il écrivit au président de la Chambre piémontaise (13 octobre 1848) pour décliner la responsabilité de l'honneur qu'on voulait lui faire. Il se dit balbutiant et bégayant au moral comme au physique, et prétend qu'il soumettrait à une rude épreuve la gravité d'une assemblée. Oui, dit-il à Georges Brianco qui menait la campagne en sa faveur dans le collège d'Arona et ne voulait pas convenir de cette prétendue incapacité, « un utopiste et un irrésolu sont deux sujets inutiles dans une réunion où l'on parle pour conclure, et je serais l'un et l'autre à la fois ». Il ajoute que le sens pratique de l'opportunité, consistant à savoir discerner le point précis où ce qui est désirable se rencontre

(1) Ode sur la Passion.

avec ce qui est faisable, et à s'y tenir, lui manque à un degré éminent. Ailleurs, dans une lettre à Pagani (30 février 1861) il dénonce encore son manque d'aptitude à la vie politique, en parlant d'Emile Broglio, député : « Je ne saurais dire quel confort ce fut pour moi, dans les dix années si tristes qui précèdent, de me trouver avec lui, pendant quelques mois de l'année, sur la rive occidentale du lac Majeur, dans ce coin d'Italie qui seul était libre alors, et de parler de nos communes espérances ; avec cette différence toutefois que moi qui suis toujours l'homme impropre à l'action que tu as connu (inetto rébus agendis) je ne faisais qu'espérer, et lui ne cessait jamais d'agir, selon l'occasion ».

S'il n'a pas combattu, par la haute action morale qu'il a exercée, il a préparé la génération qui devait vaincre. Quelque temps avant sa mort, s'étant vu conférer la qualité de citoyen de Rome, pour avoir contribué virtuellement au relèvement de la patrie par la beauté de ses écrits et par l'exemple d'une vie pure, il exprima sa gratitude au Municipe romain qui avait bien voulu, disait-il, récompenser comme des actes de bonnes intentions, et assimiler à des services rendus les aspirations d'une longue existence <I}.

L'hommage posthume s'adressait au poète des chœurs de Carmagnola et d'Adelclii, au romancier dont le chaste ouvrage avait embelli les veillées de chaque famille, à l'honnête homme, qu'une sorte de pudeur avait toujours poussé à se dérober à sa

(1) Lettre au Syndic de Rome, 28 juillet 1872 : Epistolario di Alessandro Manzoni raccolto ed annotato da Giovanni Sforza (tome II). Milan, chez Paolo Carrara.

IO

renommée, à fuir les louanges, les candidatures, les distinctions. Pourquoi n'accepta- t-il ni l'ordre du Mérite de Prusse, offert par Humboldt, ni l'étoile de la Légion d'honneur envoyée par Victor Cousin? C'était pour demeurer en droit de refuser toutes les décorations de l'Autriche, et pour se conformer à son ancien et ferme propos « d'éviter, dit-il dans sa réponse à Cousin, tout ce qui pourrait le tirer de son obscurité ». Jusqu'en 1833 il refusa même le titre d'associé étranger (socio straniero) de l'Académie des Sciences de Turin, malgré les instances de Balbo. Par l'effet de cette même modestie chrétienne, il éprouva toujours de la répugnance à laisser faire son portrait. Lorsque par hasard il céda, il mettait pour condition que le portrait ne serait ni reproduit ni exposé(I).

S'il est de son siècle pour la hardiesse de ses théories littéraires, il semble appartenir à une autre époque pour le mépris des honneurs et le dédain de la réclame. A voir son labeur désintéressé, on songe à ces imagiers anonymes du moyen-âge, décorateurs de cathédrales, qui aimaient l'art, non le

(1) Son portrait à l'huile autrefois suspendu au parloir du collège Lungone est aujourd'hui perdu. Il convient de mentionner : une aquarelle faite en 1829 par Monti, qui le prit à son insu, un jour qu'il dînait chez Giusti ; un crayon daté du 18 octobre 184S; un daguerréotype de 1854 ; son buste par le professeur Strazza (Musée Brera). D'ordinaire, il est représenté vieux, sa longue figure rectangulaire encadrée de favoris, les yeux caves, le nez fort, les lèvres minces. Il a sa statue en bronze, par Barzaghi, sur la place San- Fedele à Milan, devant l'église où il allait d'habitude. Le peintre Albertis a représenté Garibaldi faisant visite à Manzoni en 1862 et lui offrant un bouquet de violettes. — Dans l'appartement qu'il occupait est son portrait en pied par de Notans. — A l'exposition de Turin (1884) figurait une statue de Manzoni, modelée par G. Ginotti : le poète est assis dans un fauteuil, un manuscrit à la main. — Le roi Humbert a offert à la salle manzonienne de la bibliothèque de Milan un buste de Manzcmi, en marbre, œuvre du sculpteur Confalonieri.

bruit, qui cherchaient la gloire de Dieu, non la leur ; on se rappelle ces philosophes dont Pascal dit qu'ils ont fait leurs ouvrages en se jouant, parce que c'était la partie la moins philosophe et la moins sérieuse de leur vie, la plus philosophe étant de vivre simplement et tranquillement. Le triomphe le plus complet d'une théorie littéraire quelconque ne lui paraissait pas compenser une haine entre deux hommes, ni valoir une ligne d'injures. La simple pensée d'occasionner des disputes l'attristait. Sans autre ambition que celle de vivre en paix de la vie intellectuelle et de la vie du cœur, notre poète se plaisait aux champs, satisfait de cette aurea médiocrités qu'il s'étonnait de savoir si pesante à la fiévreuse avidité des écrivains français. Dans son jardin de Brusuglio, où il cultivait le' coton et s'efforçait d'acclimater des arbres rares, il se trouvait heureux entre sa femme, ses enfants, les plantes et les fleurs. Il écrivait à Fauriel qu'il éprouvait un besoin inexprimable non seulement de goûter, mais de voir du calme(I).

Toutefois cette vie si unie et si paisible fut troublée d'une passion persistante, — non pas la passion des vers, celle-là s'éteignit de bonne heure et le poète se tut pendant quarante années plutôt que de s'essouffler à courir après l'inspiration qui l'abandonnait — mais passion pour l'unité de langue, ou plutôt, cette question se trouvant liée chez lui à un corps de doctrines, passion pour le romantisme. Tout jeune il s'était épris de cet ensemble d'idées qui tendait ailleurs à renouveler l'esthétique, et qui en Italie tendit à renouveler la nation. L'affranchis-

(i) Lettre du 10 octobre 1822.

sèment des règles y était le prélude de l'affranchissement politique, et l'unité des esprits qu'on s'efforçait d'établir, un acheminement à celle de l'Etat. Car le romantisme présente en Italie un caractère tout spécial. Fauriel, l'ami de Manzoni et de sa mère, esprit libre, curieux des origines et des transformations, suivait avec intérêt cette bataille romantique, cette tentative d'émancipation et de rajeunissement ; il se proposait de la raconter. En lui envoyant par Victor Cousin qui revenait de Venise toute espèce de brochures romantiques et anti- romantiques, Manzoni lui écrivait : « Je vous donne l'occasion de faire un travail important pour tout le monde, et pour nous autres Italiens surtout(I) ». Mais Fauriel se trouvait suffisamment payé de ses recherches par le plaisir de s'y livrer. Après avoir rassemblé des matériaux, il oublia d'en tirer un livre. Voilà pourquoi l'histoire du romantisme en Italie reste à faire. Au lendemain de la chute de Napoléon, les idées de réforme littéraire, déjà agitées en Angleterre, en Allemagne, en France, viennent passionner l'Italie. On sortait des tempêtes de la Révolution et des éblouissements de l'Empire. Tout était changé ; les institutions, les mœurs, les croyances. La littérature et l'art allaient donc subir une transformation. Un esprit nouveau soufflait, aspirant à s'incarner dans des formes nouvelles. On lui donna le nom de romantisme. Jean Berchet(2), patriote italien, qui par ses vers sentant la poudre a mérité d'être appelé le Tyrtée de l'école romantique, avec sa lettre placée

(i) Lettre du 17 octobre 1820.

(2) Né à Milan, le 23 décembre 1783.

en tête d'une traduction du Chasseur féroce et de VÊlconore de Bùrger, détermina l'explosion de la querelle. Amoureux des beautés neuves, même exotiques, il avait traduit des ballades allemandes, des romances espagnoles, et même un drame indien.

Dans sa préface écrite avec humour et qui ouvrait gaiement les hostilités, il montre la nécessité pour le poète de tirer enfin ses inspirations de la civilisation moderne. Manzoni s'empressa d'adresser à Fauriel le retentissant manifeste : « Si vous le trouvez, comme je l'espère, digne de louange, veuillez m'en dire un mot qui fera plaisir à l'auteur ; son livre a fait ici beaucoup de bruit... Il est d'origine française et se nomme Berchet(I) ; il a beaucoup d'esprit, et en outre un goût pour les lettres exempt tout à fait du petit esprit de parti et de charlatanerie qui les déshorent (2) ». D'autre part Berchet, romantique d'avant-garde, nature expansive et bruyante, qui après 182 1 promena pendant plus de vingt ans, à Paris, en Angleterre et en Belgique ses tristesses d'exilé, professa toujours pour son ami plus sage, dont il différait par le tempérament plus que par les idées, la plus affectueuse des vénérations. S'excuse-t-il, par exemple, dans le prologue des Fantasie, de ne pas joindre à ses vers de discours historiques, comme Manzoni le faisait d'habitude, c'est pour glorifier celui-ci : « Pour avoir ce courage, écrit-il, il faudrait savoir les faire comme tel d'entre vous, entrant en matière riche de- lectures, de conceptions, de finesse critique, de vues amples, de nouvelles et libres considérations : si bien qu'on

(1) Sa famille était originaire de Nantua (Ain).

(2) Lettre à Fauriel, 19 mars 18 17.

ne sait si on doit plus l'admirer pour la si grande beauté de ses poésies ou pour la sagacité de ses notes. . . mais pour y réussir comme a fait ce magicien béni (maliardo benedettissimo) il faut abondance de loisirs et génie transcendant, deux choses dont je suis mal pourvu ».

Or, dans son brillant opuscule, Berçhet, sentant que le débat portait sur des tendances malaisées à définir, invoquait un écrivain d'un talent assez vigoureux peur préciser les points de la nouvelle doctrine, et renfoncer les cornes aux adversaires. Ce fut Manzoni qui répondit à cet appel. Par les formules qu'il a données du romantisme comme par l'application victorieuse qu'il en a faite, il peut être consi- | déré comme le chef de l'Ecole romantique en Italie. Mario Pieri lui reprochait d'en avoir été le coryphée. Son ardeur à défendre les théories romantiques frappe d'abord ceux qui le voient. Quand préoccupé de la question de langue, et désireux de laver son linge sale dans les eaux de l'Arno, selon ses propres expressions, il vint à Florence en 1827, il fut attiré chez Vieusseux, libraire d'origine genevoise, dont le salon servait de rendez-vous à une petite société lettrée. Voici en quels termes Vieusseux renseigne Gino Capponi, alors à la campagne, sur le glorieux visiteur qu'il était enchanté de produire : « Il est arrivé avec sa mère, sa femme, six enfants, quatre domestiques, ce qui suppose une aisance qui est le partage en Italie de bien peu d'hommes de lettres... Pour jouir de cet homme intéressant, il faut aller chez lui, car son existence est toute de famille. . . Il bégaye beaucoup en parlant, et les maux de nerfs lui rendent quelquefois toute conversation insup-

portable. C'est grand dommage, car malgré son bégayement, il se fait écouter avec le plus vif intérêt : il ne s'anime beaucoup que lorsqu'il parle de romantisme et de religion : mais il est là sur son terrain et on aime à l'y conduire^».

C'est dire que le romantisme n'était pas pour Manzoni un mot creux et vide de sens, ni un terme cabalistique. Employé dans des acceptions diverses chez d'autres nations, ce mot a une signification particulière en Italie, comme il résulte de la lettre sur les deux unités adressée par Manzoni à M. Chauvet (1820) .« ... Je puis vous assurer que les idées romantiques ne sont pas si discréditées en Italie que vous paraissez le croire. Elles y sont fort débattues, et c'est déjà un présage de triomphe pour le côté de la raison. Quelques écrivains, dégoûtés de la pédanterie et du faux qui dominent dans les théories reçues de la poésie et de la littérature en général, frappés des vérités éparses dans quelques écrits français, allemands, anglais et italiens sur les doctrines du beau, ont donné une attention particulière à ces questions. Sans adopter aucun des divers systèmes proposés par des littérateurs philosophes, ils ont recueilli de toutes parts les idées qui leur ont paru vraies, en ont séparé ce qui à leur sens tenait à des circonstances locales, à des systèmes particuliers de philosophie, ou même à des préjugés nationaux, et se sont ralliés à un principe général qu'ils ont exposé, enrichi de nouvelles preuves, et agrandi, ce me semble, en laissant au principe et aux doctrines le nom de romantiques, bien que ce

(1) Lettre de Jean-Pierre Vieusseux à Gino Capponi, 3 septembre 1827. (En appendice aux œuvres de G. Capponi).

nom ne représente pas pour eux le même ensemble d'idées auquel il a été appliqué che^ d'autres nations t*) ». Et que représente-t-il donc ? Une autre lettre de Manzoni publiée en 1823 et insérée plus tard, en 1870, dans ses œuvres complètes sous ce titre: Il romanticismo in Italia, va nous l'apprendre. A Milan, le mot de romantisme sert à désigner un ensemble d'idées plus raisonnable, mieux ordonné et plus général que celui auquel s'applique ailleurs la même dénomination^.

Les défenseurs du romantisme en Italie montrèrent en effet plus d'esprit pratique et de bon sens que chez nous. Leur romantisme se distingue du I nôtre par la modération du ton. Alors qu'en France le maître prescrivait le mélange du grotesque et du sérieux et que quelques disciples forçaient la dose du bouffon, en Italie Manzoni repoussait même théoriquement ce mélange de deux effets contraires, contestant qu'il pût produire au théâtre une impression harmonique et agréable. Dans son costume et ses allures, comme en art, il s'en tenait au simple, au naturel. Ailleurs on représentait volontiers le poète comme un être sacré, placé presque en dehors de l'humanité, prononçant des oracles. Dans la préface de Chatterton, A. de Vigny défend les droits

(1) Lettre à M. Chauvet sur les unités, p. 171 de l'édition A. de Latour.

(2) Questa parola è adoperata a cosi van sensi, ch'io provo un vero bisogno d'esporle, o d'accennarle almeno quello ch'io n'intendo questo povero romanticismo ha anche significati espres-

► éamente distinti, e in alcune parti opposti, in Francia, in Germania, in Inghilterra. . . . In Milano, dove se n'è parlato più, e più a lungo che altrove, la parola romanticismo, se qui pure non m'inganno, é stata adoperata a rappresentare un complesso d'idée più ragionevole, più ordinato, più générale che nessun altro al quale sia stata applicata la stessa denominazione (// romanticismo in Italia).

de cet être privilégié au pain et à la rêverie. Manzoni est frappé de la petite place qu'occupe la poésie dans notre société, et de la place encore plus petite qu'occupent ses vers à lui dans la poésie contemporaine. Il juge un banquier plus utile qu'un poète, et croit que tout métier exercé avec sagacité mène à la littérature. Un négociant du nom de Cohen lui ayant fait part de son aversion pour le commerce, causée, croyait-il, par l'amour des lettres, Manzoni lui découvre son illusion. A côté de cette littérature vaine, ayant pour but un genre spécial de compositions dites d'imagination, qui donne ou plutôt qui cherche les règles pour les faire et la raison pour Les juger, il en distingue une autre, la vraie, reposant sur l'observation des hommes et des choses, qui est l'art de bien penser, c'est-à-dire de découvrir en chaque sujet ce qu'il renferme de plus vrai et de plus attrayant. Mais cette littérature, ajoute Manzoni, n'est pas une science qui se tienne debout par elle-même, elle s'apprend par le moyen des choses, par toute étude utile et positive, par tout bon exercice de l'intelligence(I).

De cette conception découle un style net et sobre comme celui d'un homme d'affaires, nu parfois jusqu'à la sécheresse, comme dans la Morale catholique, et propre à ruiner le préjugé de l'emphase italienne. Il ne faut pas que les vers de Boileau ni le jugement de Ronsard sur la redondante Italie fassent illusion(2).

Si l'Italie fut atteinte au XVIe et au commence-

(i) Lettre à Cohen du 28 avril 1832.

(2) « Tu fuiras aussi la manière de composer des Italiens, en ta langue, qui mettent ordinairement quatre ou cinq épithètes les uns

ment du XVIIe siècle de la manie de pindariser, manie passagère que Manzoni raille dans le prologue des Fiancés, n'est-elle pas la patrie de Salluste, de Tacite ? De Dante à Manzoni, les traditions de Vimperatoria brevitas ne s'y sont point perdues. C'est pour sacrifier à ce goût de la simplicité nerveuse que Manzoni s'est plu quelquefois à composer des inscriptions*1).

En art, c'était aussi un lapidaire, lui qui pratiquait le nonumque prematnr in annum et mettait six mois à sculpter une ode. Pour lui la poésie n'était pas l'effusion spontanée d'une âme naturellement chantante, mais l'expression sous une forme concise et impeccable, d'une essence de pensée plutôt destinée au perfectionnement moral du lecteur qu'à son amusement. Art laborieux pour lui, sinon sacré, et qui n'allait pas sans une arrière-pensée d'apostolat. « Vous rougiriez, dit-il à l'auteur d'un méchant épithalame, de coudre pour la mariée une robe ridicule qui lui attirerait les huées des enfants, et vous ne

après les autres en un même vers, comme aima, bella, angelica, e fortunata donna. Tu vois que tels épithètes sont plus pour ampouler et farder les vers que pour besoin qu'il en soit ». (Ronsard, Abrégé de l'art poétique français).

(i) Voici la traduction de l'épitaphe qu'il a composée par exemple pour son ami Thomas Grossi, poète milanais, auteur d'Ildegonde et de Marco Visconti :

Ton nom

Est gloire pour l'Italie,

O tendre et puissant poète

Qu'a toujours inspiré

Le cœur.

Je citerai aussi un fragment de l'épitaphe faite pour son autre ami Pagani, jurisconsulte :

Il a cultivé avec amour les lettres, Et ferme, au milieu des oppresseurs, Dans les espérances d'une patrie libre, Il l'a saluée ressuscitée.

craignez pas de lui offrir des vers qui font fuir les muses. Est-il donc plus facile de faire un poème qu'une tunique ? » Et il montre Parini, son maître, qui marchait sur les pas d'Horace, rongeant ses ongles, tourmentant sa barbe, égratignant son crâne : « aussi après cent lustres, les enfants répéteront encore : torna a fiorir la rosa{lî ».

Ainsi le romantisme de Manzoni n'implique pas le mélange du grotesque et du sérieux, ni le luxe des épithètes, ni la théorie de l'art pour l'art ; il ne consiste pas davantage à chanter les troubadours et les châtelaines, ni les sylphes, les gnomes et les sorciers. Quel attrait peut avoir pour ce poète épris d'ordre et de paix l'anarchie féodale ? Que lui font les brouillards du Nord, à lui qui est habitué au clair soleil de la Lombardie, si beau quand il est beau ? On comprend l'auteur de Notre Dame de Paris réhabilitant chez nous l'art gothique, art national. Mais pourquoi les Italiens auraient-ils une prédilection pour l'époque comprise entre leur glorieuse antiquité et leur splendide Renaissance? Non seulement Manzoni, chef de l'Ecole romantique, ne se sent pas porté à glorifier les vertus du moyen âge, mais lorsque par hasard il pénètre dans cette époque guerrière et chevaleresque, il la découronne comme à plaisir de son auréole de grandeur et de poésie : témoin le portrait satirique qu'il a tracé de Charlemagne, j'allais dire de Napoléon, dans Adeïchi. Combien ce héros rapetissé, déclarant cyniquement à Roland qu'«il est toujours beau de gagner un

(i) Sermone secondo 1804. (Opère inédite o rare di Alessandro Manzoni, pubblicate per cura di Pietro Brambilla da Ruggero Bonghi). — Milan, 1883.

royaume, de quelque façon qu'on s'y prenne^ » est loin du noble empereur à la barbe fleurie, rayonnant à la fois de vaillance, de bonté, de sagesse, tel qu'il éclate dans la Légende des Siècles, comme en une apothéose !

Pour achever de marquer les différences qui séparent les romantiques italiens des romantiques des autres pays, j'ajouterai qu'ils n'ont pas non plus le culte de la littérature germanique, ni le désir d'y rattacher leur inspiration. Leurs adversaires leur reprochaient de partager les théories de l'esthétique allemande, et de pactiser ainsi avec l'Autriche. Accusation bizarre. Sans doute Torti (1774-1852) traduisait en tercines un poème d'Ossian ; Milton et Byron trouvaient des interprètes dans Leoni et dans Silvio Pellico ; Berchet mettait en prose italienne les ballades de Bùrger ; le Conciliatore, journal fondé le 3 septembre 1818 et supprimé par la censure en octobre 1819 parce qu'il tendait à faire prévaloir en politique comme en littérature les doctrines de liberté, entreprenait de faire connaître à l'Italie les plus brillantes productions des écrivains étrangers. Tout cet effort attestait un libre amour de l'art, non le goût d'une imitation servile. En montrant au public des œuvres jetées dans des moules différents de ceux auxquels il était accoutumé, fondées sur d'autres principes que ceux qu'il était enclin à considérer comme les seuls raisonnables, on voulait surtout retremper son goût et l'élargir. « Il n'y a pas longtemps encore, écrit Manzoni,

(1) Bello è d'un regno

Sia comunque l'acquisto

(Adelchi, acte III, scène V).

que juger avec impartialité les génies étrangers attirait le reproche de manquer de patriotisme ; comme si ce noble sentiment pouvait être fondé sur la supposition absurde d'une perfection exclusive^. »

On disposait le public à l'acceptation d'un code nouveau dont je rappellerai les prescriptions plus loin, et qui devait permettre au génie de l'artiste un plus libre vol. Il ne s'agissait pas de changer d'idole, ni de substituer l'imitation des littératures étrangères à l'imitation des anciens, mais au contraire de préparer en Italie une littérature à la fois nationale et populaire, comme en Allemagne, où Goethe et Schiller ont tant fait pour l'unité : grâce à leurs écrits, la patrie littéraire a précédé et fondé la patrie politique.

Avoir une littérature nationale — les romantiques le comprenaient — c'était encore le meilleur moyen d'arriver à être une nation : but alors lointain vers lequel les combattants tournaient les yeux. Ils ne visaient pas uniquement à coordonner et à réduire en système des vérités jusque-là partiellement entrevues et éparses. Derrière leurs revendications littéraires, s'en dissimulaient d'autres, et le programme de la nouvelle école n'était pas tout entier contenu dans la devise inscrite sur le drapeau. Envisagé sous ses aspects multiples, il impliquait une lyrique nouvelle, un théâtre nouveau, le rajeunissement de la prose italienne et la préparation pour la patrie de destinées meilleures.

(i) Lettre à M. Chauvet.

De l'acheminement de Manzoni vers les doctrines romantiques. Elles étaient en conformité avec son propre génie, mais il ne les a pas puisées complètement en lui-même, ni reçues de sa nation. Celui qui l'a initié et converti à une partie de ces doctrines, c'est Fauriel. Origine de leur amitié. Séjour à Auteuil. Poème d'Uranie. Pourquoi cette haute amitié s'amoindrit et parut s'éteindre. Ce que Manzoni doit à Fauriel et aux classiques français.

L'aurore de cette belle rénovation n'apparaissait pas encore, quand Manzoni écrivit ses premiers vers. A peine quelques rayons la laissaient pressentir. Presque partout dominaient les formes factices et conventionnelles. Malgré son patriotisme farouche, Alfieri ne peignait que des personnages en toge, égarés dans des palais d'architecture grecque ; comme Métastase, il jetait toutes ses tragédies dans un moule uniforme. Foscolo, l'auteur des Sepolcri, le traducteur d'Homère, ne sortait guère de l'antiquité. L'illustre Monti, à qui Manzoni presque encore adolescent dédia une sorte d'idylle, et dont il baisa la main dans un accès de vénération enthousiaste, étant écolier, brûlait un encens païen devant Napoléon son idole. Tous plus ou moins saccageaient l'Olympe et s'affublaient d'oripeaux mythologiques.

Avec Manzoni, un changement profond et voulu va s'accomplir. Celui-là ne s'inspirera que des croyances chrétiennes. Pénétré des malheurs et des espé-

rances de la patrie, il s'en fera l'écho, en mettant sur la scène des sujets exclusivement nationaux. Ecrivant pour le peuple, il racontera dans son roman, en un style familier, non plus les exploits des grands, mais les aventures de deux braves enfants de la campagne, et y intéressera l'Italie toute entière. A force de poursuivre le simple et le vrai, il parviendra à retremper le goût et à refaire l'âme de sa nation, et donnera une orientation nouvelle à la littérature en lui assignant un but utile et généreux.

Cette évolution était en germe dans les doctrines romantiques. Sans doute Manzoni les accueillit avec ardeur et les propagea parce qu'elles étaient en conformité avec son propre génie ami du naturel et de la sobriété. Mais il faut reconnaître qu'il ne les a pas trouvées en lui-même, qu'elles lui sont venues en grande partie du dehors. Ce n'est pas dans les collèges où régnait la routine qu'il y fut initié, ni même en Italie. On peut affirmer que cet apôtre du romantisme a véritablement trouvé son chemin de Damas en France. Il eut en effet le bonheur d'y rencontrer, dans la personne de Fauriel, un maître précieux dont les amicales causeries lui donnèrent le goût d'une littérature libre et originale, et exercèrent sur son talent, qui ne faisait encore que préluder et chercher sa voie, une action à la fois féconde et décisive.

Claude Fauriel (1772-1844) dont on a dit<1} qu'il était l'homme du siècle qui a mis en circulation le plus d'idées, inauguré le plus de branches d'étude et aperçu dans l'ordre des travaux historiques le

(1) M. Renan.

plus de résultats nouveaux, fut pour Manzoni un initiateur, un conseiller, un guide ; et Sainte-Beuve, avec son instinct de divination, peut-être aussi pour avoir eu en mains leur correspondance manuscrite, a noté cette influence capitale quand il a déclaré que Manzoni ne se peut bien connaître à fond que par Fauriel. « Celui-ci est l'introducteur direct, secret et presque nécessaire à l'étude de l'excellent poète(I'>/.

Comment s'était formée entre ces deux hommes d'âge inégal une amitié si rare, qui fut si longtemps très active ? Quelles circonstances rapprochèrent cet autre Montaigne de ce nouveau la Boétie ? Julia Beccaria, mère de Manzoni, qui joignait à toutes les grâces de la femme une raison virile, et en qui la vie du cœur n'excluait pas l'habileté maternelle, avait su faire reporter sur son jeune fils une partie de la tendre amitié qu'elle inspirait à Faurielf2). Elle l'avait rencontré à Pans dans le salon de la belle veuve de Condorcet, où elle ne fut pas seulement admise, mais choyée, à cause de son charme et du nom qu'elle portait. Julia était la fille du marquis César Beccaria (1738-1794) dont il importe de dire quelques mots. Elève des philosophes français, ce fils de famille avait composé, pour se consoler d'une peine de cœur, son Traité des délits et des peines qui fut aussitôt traduit par Morellet et commenté par Voltaire. Invité même par les encyclopédistes, ses admirateurs, à venir à Paris, le sensible et géné-

(1) Causeries du Lundi. Fauriel.

(2) << Rien ne ressemble plus à une vive amitié que ces liaisons que l'intérêt de notre amour nous fait cultiver. » — (La Bruyère), Du Cœur, § 10.

reux publiciste ne se décida qu'avec peine à entreprendre ce voyage, en 1766. Ce qui le chagrinait, c'était de quitter sa très jeune femme Thérèse de Blasco, qu'il venait d'épouser par un coup de passion, et malgré sa famille. Quoique fêté, entouré, adulé, il lui écrivait : « Je suis mécontent et malheureux parce que je suis loin de toi ». Mari compatissant, il craignait qu'elle ne souffrît trop de son absence. Or, le jour de son départ, nous apprenons par la correspondance récemment publiée d'Alexandre et de Pierre Verri qu'elle se divertit gaiement et en bonne compagnie. Elle pleura, mais du chagrin de ne pouvoir visiter Paris. Beccaria ne partit pas seul. Il emmena Alexandre Verri, 'rédacteur d'un journal philosophique et littéraire de Milan, et frère du grand économiste. Verri n'était pas précédé de la même réputation que Beccaria, et celui-ci ne fit rien pour attirer l'attention sur son compagnon de route qui souffrit dans sa vanité de se sentir négligé et sacrifié. Les deux amis se brouillèrent. « Beccaria est une tête malade, un fou dangereux » finit par écrire ce camarade mécontent à Pierre Verri, son frère.

La fille de Beccaria hérita de sa sensibilité, de son imagination vive et de ses allures romanesques. Elle était tout sentiment, et ceux qui l'approchaient louaient la suavité de sa parole. Le mot vertueux ne désignant guère au XVIIIe siècle qu'un caractère tendre et aimant, on peut dire qu'elle était vertueuse. Quand elle était à Paris, Louis Arese lui écrivait de Milan : « O Julia, la vertu n'est pas aussi

rare en Italie que tu le crois Julia, Alexandre,

nous nous reverrons certainement. Un jour, dégagés

de l'orgueil humain, heureux et purs, nous raisonnerons en souriant de nos faiblesses passées ».

Précisément par l'effet d'une de ces faiblesses elle était venue à Paris. Elle y avait suivi le comte Charles Imbonati, après avoir délaissé un mari beaucoup plus âgé qu'elle.

L'Imbonati, qui la tint toujours « à l'ombre de son indulgence et de sa bonté incomparable » mourut subitement à Paris le 15 mars 1805, à l'âge de cinquante-deux ans, lui léguant par testament sa maison de campagne de Brusuglio et une rente viagère de dix mille livres, « pour reconnaître, disait le testament, la constante et vertueuse amitié de cette femme à son égard ». Plus d'une fois dans ses lettres elle parle de son « pauvre Charles », de son « vénéré et bien aimé Imbonati », dont les cendres avaient été transportées à Milan. Dans un post-scriptum daté de Paris (1806) elle prie même Pagani, l'ami de son fils, d'aller visiter cette « tombe sacrée ».

Manzoni avait vingt ans. Pour consoler sa mère, il lui adressa un poème que plus tard il souhaita de voir oublié, et où reflétant des sentiments qui ne sont pas les siens, il célèbre la grandeur morale de TImbonati(I). L'ombre du défunt lui est apparue et lui a donné des conseils virils : « Ne trahis pas la sainte vérité, ne profère aucune parole qui ressemble à un applaudissement du vice ou à une raillerie de la vertu adoucis par tes caresses filiales l'amer chagrin de celle dont tu es le fils par la nature et l'ami par l'élection Dis-lui que les fleurs

(1) /// morte di Carlo Imbonati, versi di Alessandro Manzoni a Giulia Beccaria sua madré. — Milan 1806.

qu'elle répand sur ma cendre, je les recueille pour les rendre immortelles, pour en tresser une guirlande toujours fraîche qu'un jour je replacerai moimême sur son front maintenant arrosé de ses belles larmes W ».

Il est clair que Manzoni subissait la toute puissante influence de cette mère qu'il vénérait et idolâtrait, qu'il appelle ma tendre et rcérvta mater, la mia dolce e veneranda madré, ma tendre amie, questa unica madré e donna. On peut même regretter qu'il en épouse toutes les préventions, au point de n'avoir plus pour son père séparé d'elle que de l'indifférence et de la froideur.

Une seule fois il parle de ce dernier, c'est pour annoncer à Fauriel (30 mars 1807) sa maladie et sa mort, non comme un deuil dont il est ému, mais comme un événement sans importance. S'il traite son père à l'égal d'un étranger, en revanche il témoigne à tous les amis de sa mère et notamment à

(r) ... Deh! Vogli

La via segnarmi

Sentir, riprese, e meditar : di poco Esser contento : da la meta mai Non torcer gli occhi, conservar la mano Pura e la mente : délie umane cose Tanto sperimentar, quanto ti basti Per non curarle : non ti far mai servo ; Non far tregua coi vili ; il santo Vero, Mai non tradir : né proferir mai verbo Che plauda al vizio, o la virtù dérida.

Ora colei, cui figlio

Se'per natura, e per eletta amico, Aina ed ascolta, e di filial dolcezza L'intensa amaritudine le molci.

Dille che i fiori

Che sul mio cener spande, io gli raccolgo, E gli rendo immortali ; e tal ne tesso Serto, che sol non temerà ne bruma, Ch'io stesso in fronte riporrolIe; ancora De le sue belle lagrime irrorato.

(In morte di Carlo Imbonati). — Opère inédite o rare. —

Fauriel, qu'elle connaissait dès 1802, un affectueux respect.

Fauriel, qui avant de se vouer aux lettres avait été soldat de la République et secrétaire de Fouché sous le Directoire, était alors à Auteuil l'hôte de Madame Condorcet. Autour d'elle se groupait une société de lettrés ou d'idéologues, petite cour, où l'on mêlait au plaisir rare alors des libres discussions les soins d'une galanterie délicate. Parmi les sages qui fréquentaient la maison, où trente ans auparavant l'octogénaire Franklin faisait à Madame Helvetius des déclarations amoureuses, et qu'on désignait maintenant sous le nom de Condorcette, on voit figurer Cabanis, «l'angélique Cabanis » comme l'appelle Julia Beccaria, Destutt de Tracy, Volney, Garât, le poète danois Baggesen, etc. Introduit, à l'âge de vingt ans, dans cette société d'hommes éminents qui lui témoignèrent du premier coup une cordiale et paternelle bienveillance, Manzoni, dont les idées s'éveillaient, dont le cœur était candide, fut littéralement ravi. « Vous ne sauriez croire, écrit-il à Fauriel, une fois rentré en Italie^, combien je regrette l'aimable compagnie de la Maisonnette, et nos soirées, et la crête et le toit de chaume ».

Le poème d'Uranie commencé à Paris et publié à Milan en 1809, semble être un reflet de ce ravissement. N'est-ce pas comme un hymne à la louange de Sophie Condorcet, qui était la déesse du sanctuaire, et des lettrés qu'enchaînait sa grâce ? Une commune vénération créait entre tous les habitués du salon d'Uranie une sorte de lien mystique. Sous l'influence du charme féminin, ces hommes se dé-

(1) Lettre du 8 octobre 1808.

pouillaient de leur rudesse et devenaient plus délicats. Agenouillés devant le talent et la beauté, ils se faisaient une vie reposée et belle, à laquelle songe Manzoni quand il invoque les Grâces et qu'il raconte l'origine de leur mission.

Au commencement, les hommes étaient des brutes, voués à la colère, à l'offense, à la haine ; leur cœur se fermait à l'amour, au pardon, à la pitié, à tous les sentiments humains. Jupiter estimant qu'ils avaient suffisamment expié le larcin du feu, et inclinant à la clémence, envoya sur la terre les Muses assistées des Grâces. Elles devaient murmurer à l'oreille de quelques mortels élus des chants d'une douceur particulière, capables d'amollir les cœurs de bronze. Çalliope choisit Orphée, de même qu'Uranie adopta Pindare. A peine eurent-elles fait entendre leurs premiers sons, la terre dépouilla son aspect sauvage, le Travail, l'Honneur, la Foi, le Génie de l'hospitalité, parurent au milieu des hommes. En eux s'éveilla le désir jusque-là inconnu de la paix et de la charité, et ces vertus aimantes qui font le calme, la douceur et la joie de l'existence, et que la grâce résume, la grâce indispensable au poète. Aussi Pindare luttant à Delphes contre Corinne fut vaincu, pour avoir négligé ce jour-là le chemin d'Orchomène, où les Grâces avaient leur temple to.

Durant vingt années, Fauriel qui n'était pas seule-

A queste aime d'Italia abitatrici Di lodi un serto in pria non coHe or tesso Ché vil fra' 1 volgo odo vagar parola Che le dive sorelle osa insultando Interrogar che valga all'infelice

ment un esprit original, mais un homme d'une amabilité constante et d'un cœur excellent, par lequel il mérita de très hautes et très nobles amitiés, entoura Madame Condorcet d'un véritable culte. Après la mort de celle-ci (1822), Julia Beccaria qui avait toujours rêvé d'être heureuse, elle aussi, dans une Maisonnette, détermina Fauriel à venir en Italie. Il passa l'hiver de 1823 chez les Manzoni à Milan, et l'été de 1824 dans leur campagne de Brusuglio, d'où est datée la Préface de ses Chants populaires de la Grèce. Soyez le bienvenu, lui écrivait Julia Beccaria, vous le désiré, l'attendu de moi et de mes enfants. Mais elle ne parvint pas à le retenir. En vain lui rappelle-t-elle qu'il trouvera chez eux à Brusuglio la famille dont il a besoin, et qu'il ne doit pas quitter ses amis les plus tendres ; il repartit pour la France en octobre 1825, et ne reparut pas.

Du jour où elle l'avait vu, elle avait conçu pour lui une affection d'une nuance particulière, bien qu'elle fût alors au bras de l'Imbonati, et reçue sous le toit de Madame Condorcet. Elle l'appelle : Cher et précieux Fauriel. Elle dit à son fils : « Oh I si tu

Mortal del canto il dono. Onde una brama In cor mi sorge di cantar gli antichi Benefici che prodighe all'ingrato Recar le Muse. Urania al suo diletto Pinda»-o li cantô. Perché di tanto Degnô la Dea l'alto poeta, et corne, Dirô da prima ; indi i celesti accenti Ricorderô, se arnica ella m'ispira.

Fama è che a lui nella vocal tenzone Rapisse il Iauro la minor Corinna ; Misero ! e non sapea di quanto Dio L'ira il premea ; chè a la famosa Delfo Vencndo, i poggi d'Elicona e il fonte Del bel Permesso ei salutando ascèse ; Ma d'Orcomene, ove le Grazie han culto, Il cammin sacro omise

(Urania). — Opère inédite 0 rare,

pouvais devenir nécessaire à ce divin Fauriel l^» et le fils lui écrit : « Vous savez tout ce que ma mère sent pour vous ma mère qui vous aime profondément. » En 1808, il lui fait part d'une indisposition de sa mère que la présence seule de Fauriel pourrait guérir. Pour Julia et son fils l'Italie sans Fauriel n'est plus l'Italie, et sans lui, Paris n'a pour eux aucun charme.

Mais après 1825, les rapports entre Fauriel et ses amis de Brusuglio deviennent plus rares, ils vont s'affaiblissant, pour cesser ensuite tout à fait. En 1833 Manzoni perd sa femme, et Fauriel ne lui envoie pas un mot de consolation. Juliette, fille du poète, marquise d'Azeglio, dont le portrait en miniature était dans la chambre à coucher de Fauriel (2>, meurt la même année. Fauriel devait écrire, la marquise Costanza d'Arenati le conjurait de le faire, il reste muet.

Pourquoi ce silence qu'on ne peut imputer à une dureté de cœur ? que s'était-il passé en lui ? Soit lassitude, soit délicatesse, il en était venu, non pas à rompre, mais à se détacher.

D'autre part Manzoni, après sa conversion, et plus tard, à mesure qu'il avançait dans la vie, envisagea les choses sous un autre jour que dans sa jeunesse. Ce qu'il avait célébré comme innocent prit à ses yeux une autre signification. Sans doute le chrétien jugea sévèrement cette honnête galanterie, et tout ce qui pouvait rappeler le sigisbéisme et la facilité de mœurs du XVIIIe siècle. On comprend qu'il ait

(1) Lettre du 19 mars 1807.

(2) A la mort de Fauriel, ce portrait de sa filleule fut retourné par M. Mohl à la famille de Manzoni.

souhaité l'oubli pour des vers de jeunesse — delicta juventutis — entachés de paganisme, et respirant une complaisance manifeste pour des irrégularités que l'Eglise réprouve. Et je ne serais pas surpris que cédant à un scrupule tardif, en proie à d'importuns souvenirs, il se soit volontairement résolu à faire un autodafé des lettres de Fauriel, car elles ont été presque totalement détruites. Heureusement celles que Manzoni adressait à Fauriel n'ont pas subi le même sort. Mademoiselle Mary Clarke qui devint à la mort de Fauriel madame Mohl, les conserva pieusement (1). Grâce à elles, on peut suivre le travail opéré dans l'intelligence du poète, et entrevoir les horizons qui lui furent montrés par Fauriel, de la bouche duquel s'échappaient « tant de choses neuves, cachées, fines et justes », lorsqu'ils discouraient ensemble dans le jardin de la Maisonnette, le long du coteau de St-Avoie.

Un fragment d'Ode aux Muses (1803) montre Manzoni épris alors des muses et par conséquent de la mythologie. Dans Uranie il compare Madame de Condorcet à Calliope, et ses hôtes à des Orphées émus, choisis et subjugués par elle. En 1806, un de ses amis, Buttura, ayant fait une traduction de Y Art poétique de Boileau, il s'écrie : « Quelle belle chose si le gouvernement italien s'en servait pour les lycées W. D'où il suit qu'à cette époque il avait encore du respect *pour la règle des unités et pour la classification des genres.

(1) M. Renan signala l'existence du précieux dépôt à M. Angelo de Gubernatis qui a publié cette correspondance, ainsi que trois conférences faites par lui, sur le poète, à Oxford (1873).

(2) Lettre à Pagani, 12 mars 1806.

Peu à peu il se sent transformé par Fauriel auquel il témoigne une amitié mêlée de déférence, et enthousiaste : « Ayant rencontré esprit, talent, connaissances et amabilité, avec le cœur le plus vertueux, je ne pourrais me passer de vous, dussé-je vous être à charge... . Il m'est impossible de ne pas vous aimer toute ma vie, et de ne pas désirer vivement de devenir votre ami dans la belle et grande acception du terme(I)».

Son premier enfant reçut le nom de Giulia Claudia, en l'honneur de Claude Fauriel dont le nom fut ainsi associé à celui de Julia Beccaria. C'est à Fauriel que le poète dédie Carmagnola, en témoignage de cordiale et respectueuse amitié, et quand celui-ci se fit le héraut de sa gloire et donna une traduction française de cette pièce, Manzoni le remercia des retouches et corrections qu'il avait cru devoir y introduire : « Je n'entends pas, lui écrit-il le 29 mai 1822, perdre le double avantage des ritocchi que vous pouvez avoir faits à Carmagnola, car d'abord il en sera meilleur en français et je pourrai en profiter pour l'améliorer en italien ».

Quel conseiller plus sûr, quel ami plus dévoué pouvait-il rencontrer? Au mariage du poète, Fauriel l'assista comme témoin et signa : Fauriel, homme de lettres. Nul n'a plus que lui honoré ce titre, si souvent prostitué , nul n'a rendu aux lettres un hommage plus pur.

Désintéressé autant que curieux, il a cette double ambition de s'abreuver aux sources vierges et d'être agréable à ses amis.

(1) Lettre de Manzoni à Fauriel (17 février 1807, et paèsim).

On le voit s'occuper du stoïcisme avec Cabanis, faire du sanscrit avec Guillaume Schlegel, du provençal avec Raynouard, du moyen-âge avec Aug. Thierry, traduire en 1810 la Parthènèide de Baggesen, un des familiers de la Maisonnette, en 1823 le théâtre de Manzoni(I).

Toujours à côté de l'originalité de son esprit se montrent la bonté et la délicatesse de son âme. Pour le jeune Manzoni ce fut une véritable bonne fortune que de rencontrer cet écrivain mesuré, qui lui inspira l'horreur des ornements parasites et le mit sur des chemins nouveaux. Justement Chateaubriand venait de rajeunir le roman historique avec les Martyrs, et Mme de Staël, autre amie de Fauriel, révélait à la France les beautés d'une, littérature fondée sur une esthétique différente de la nôtre. Chercher, penser, sentir, exprimer avec sincérité ce que l'on pense et ce que l'on sent, dans des vers d'une sévère simplicité qu'un Pascal ne désapprouverait point, telle est la poétique chère à Fauriel. « Je suis plus qne jamais de votre avis sur la poésie, lui écrit Manzoni le 20 avril 1812, il faut quelle soit tirée du fond du cœur ». Tout à l'heure je montrais Manzoni épris des Muses, appelé par elles, mais hésitant entre leurs attraits divers. La direction historique que son esprit va prendre, qui la lui imprima, sinon celui qui renouvela chez nous, avec Aug. Thierry et Guizot, toute cette branche des

(1) Ses autres ouvrages dont la plupart sont posthumes et forment un résumé des cours qu'il professa après 1830 à la Faculté des Lettres de Paris, sont : Histoire de la Gaule méridionale sous la domination des Conquérants germains (1836) ; Histoire de la croisade contre les Albigeois (1837); Histoire de la poésie provençale(i8j\j) ; Dante et les origines de la littérature italienne (1854) ; Souvenirs du dix-huit brumaire (1885).

connaissances humaines ? De quelque côté qu'on regarde la vie ou l'œuvre du poète, on retrouve l'action exercée par ce libre et fraternel esprit ; elle éclate dans sa façon de comprendre la profession d'écrivain comme une poursuite du vrai, procurant pour principale récompense l'honneur de le découvrir et de le montrer aux autres, dans son goût des investigations neuves et des problèmes historiques, dans l'humeur indulgente et tolérante dont le poète ne s'est pas départi, même après sa conversion.

A partir du jour où il rompra toutes relations avec Fauriel, il cessera de produire, comme privé de l'étincelle dont il avait besoin pour susciter son génie. Le climat de Milan, où le soleil au moins donne de bonne foi, le retenait et lui paraissait préférable à celui des bords de la Seine ; mais en renonçant à Paris, il se privait d'un commerce qui avait été pour lui éminemment fécond. N'y avait-il pas retrempé ses forces ? Paris n'était-il pas encore un peu, comme au XVIIIe siècle, la capitale intellectuelle de l'Italie ? Riccoboni(I), publiant en français son Histoire du Théâtre italien (1728-1731), s'excuse de l'avoir écrite dans notre idiome « pour en rendre la lecture plus universelle ». Le vénitien Casanova de Seingalt fit de même pour ses Mémoires, parce

(1) Alla Sagra real maestà di Carolina, regina délia Gran Brettagna, elettrice di Brunswick-Lunebourg, etc.

Le osservazioni che con maturo esame aveva fatte per mio diletto e instruzione mia sopra il Teatro moderno erano scritte nella materna mia Italiana Lingua; ciô mi dava maggior coraggio per lusingarmi di poterie offerire alla Maestà Vostra. Sapeva io con quale perfezione, oltre le tante altre, intendeva e parlava la Maestà Vostra la Lingua Italiana ; ma fui distolto e consigliato di comporre il mio libro nel francese idioma per renderne la lettura più universale.

(Dédicace italienne de Y Histoire du théâtre italien).

que la langue française, dit-il dans la Préface, est plus répandue que la sienne. N'est-ce pas en France que Beccaria vint chercher la consécration de sa gloire ? Ch. Goldoni présenta deux pièces au Théâtre français. Comme lecteur de Mesdames, filles de Louis XV, il reçut une pension que la Convention lui maintint, sur un rapport de Joseph Chénier. Notre langue était tellement à la mode en Italie qu'Alfieri chercha patriotiquement à réagir contre cette invasion de mots étrangers. « Le comte Alfieri, dit Dupaty, a tenté récemment de ressusciter le langage italien du siècle de Léon X, mais cette tentative n'a réussi ni à Naples ni à Rome. On ne peut plus souffrir, dans ces deux villes, que de l'italien francisé, c'est-à-dire dégénéré^ ».

A la culture des lettres françaises, l'auteur des Fiancés a dû de fortifier en lui ce goût de la clarté, de la brièveté et de la précision qui le tourmente, ce sens de la mesure qu'il apportera jusque dans ses polémiques, et cette passion de logique qu'attestent la reconstruction du procès des untori, dans l'histoire de la colonne infâme, et les déductions qu'il tire des premiers épisodes de la Révolution. Il relève de nos classiques à d'autres égards, par sa manière de comprendre les devoirs et la dignité morale de l'écrivain. Pourquoi prendre la plume, sinon pour propager la vérité, pour essayer de rendre les hommes plus heureux ou meilleurs ?

Labruyère ne fait qu'exprimer une opinion partagée par tous les moralistes de son temps quand il déclare dans sa Préface qu'on ne doit parler, qu'on

(i) Lettres sur l'Italie en 1785. Ch. XLI.

ne doit écrire que pour l'instruction. De même Manzoni ne sépare pas le talent de l'emploi qu'il convient d'en faire, et ne conçoit pas un écrivain qui ne serait pas un apôtre du vrai et du relèvement. En dehors de cette tâche utile et magnanime, la littérature lui apparaît comme le plus frivole et le dernier des métiers, comme inférieur même à celui du jongleur de la foire dont les boniments ont au moins le mérite d'égayer la foule. Il a cette fonction morale tellement à cœur, que dans ses drames il n'accorde à l'amour presque aucune place, et qu'il le réduit, dans ses Fiancés, à une sorte d'affection fraternelle. Boileau voulait que l'amour parût une faiblesse, non une vertu. Manzoni appréhende de provoquer l'acquiescement du lecteur à cette faiblesse. Les yeux fixés sur un haut idéal, il laisse à ses pieds les mesquines jalousies, et préfère aux satisfactions d'amour-propre et de vanité celles de sa conscience. Ses écrits se ressentent du désintéressement de sa belle âme. Nul n'a mieux pratiqué cet autre précepte de Boileau :

Que les vers ne soient pas votre éternel emploi. Cultivez vos amis, soyez homme de foi.

Bref, il réalise le type de l'écrivain honnête homme tel que nos moralistes du dix-septième siècle l'ont rêvé.

Il y avait un ensemble de traditions et d'habitudes intellectuelles que ce disciple des classiques français a subies, tout en gardant à l'égard de nos écrivains et de nos institutions une liberté de jugement entière, puisqu'il reproche par exemple à Rollin d'être un historien déclamatoire dépassant souvent les bor-

nés de la sottise (I), à Chateaubriand de viser toujours l'effet, et qu'il raille doucement la race qui a inventé « la parole d'honneur » et cru conquérir la liberté individuelle en démolissant la Bastille. Nos écrivains furent ses éducateurs autant que ceux de son pays. Il lit Dante, Pétrarque, Parini, mais il loue le grand sens de Corneille « qui a vu la vérité et n'a pas osé s'y tenir ». Il admire la langue sobre et vigoureuse de Machiavel et de Galilée, mais il considère Pascal comme un modèle de style, d'argumentation et d'ironie.

. Les théories dramatiques de Diderot qui nous revinrent plus tard par l'Allemagne lui étaient familières. Est-il besoin de rappeler que cet agitateur d'idées ne voyait dans l'ancien théâtre que de fausses mœurs, un faux milieu, une fausse poésie, et demandait qu'on renonçât au romanesque pour emprunter à la réalité, aux personnages qui se meuvent autour de nous, les éléments des situations et de l'intrigue. S'il a échoué dans l'application de ses théories, s'il a trop cédé à la manie prédicante et ne s'est pas suffisamment transformé dans ses personnages, du moins il a créé le théâtre des classes moyennes et assigné à l'art le même but — l'honnête ! l'honnête ! — que Manzoni s'est proposé dans son Théâtre et ses Fiancés. En 1806, ce dernier eut l'honneur de dîner avec Lebrun Pindare, dont il vante le souffle lyrique. Il posa même sur ses joues décharnées un baiser qui lui parut plus savoureux que s'il avait été cueilli sur les lèvres de Vénus. Croismoi, écrit-il à ce propos à son camarade Pagani,

(1) Opère inédite o rare (vol. II. Annotations marginales à dos textes français).

nous autres Italiens, nous sommes légèrement impertinents, quand nous prétendons qu'il n'y a pas de poésie française^. Le 23 mai 1817, il écrit à Fauriel de lui envoyer de Paris les ouvrages de critique et d'esthétique intéressants qui peuvent avoir paru dans ces dernières années, et particulièrement « s'il y en a de relatifs au romantisme soit pour ou contre ». Au moment où il prépare une défense de la Morale catholique, il se fait adresser les écrits des apologistes français. Il confesse qu'en relisant les sermons de Massillon et de Bourdaloue, les Pensées de Pascal et les Essais de Nicole, il sent la petitesse des observations contenues dans son ouvrage. La France, fille aînée de l'Eglise, plaisait en outre à son esprit parce qu'il y avait retrouvé le chemin de la foi. Aussi l'aimait-il pour les bienfaits intellectuels et spirituels qu'il en avait reçus, et lui conserva-t-il longtemps un sentiment d'affectueuse gratitude. Lorsque parut l'ouvrage posthume d'Alfieri, le Misogallo, pamphlet en prose et en vers où le gentilhomme italien a exhalé contre la France régicide et conquérante ses rancunes, Manzoni ne mêla pas sa voix aux applaudissements qui éclatèrent, et même il protesta contre ces sauvages cris de haine, en homme de bonne compagnie qui n'avait eu qu'à se louer de l'hospitalité de la France, et peut-être en homme avisé qui pressentait l'appui que son pays en pourrait retirer un jour. Pour nos poètes, l'Italie

(1) ... Ho avuto l'onore d'imprimere due baci sulle sue smunte e scarnate guancie ; e sono stati per me più saporiti che se gli avessi colti sulle labbra di Venere. E un grand' uomo, per Dio!... Credimi che noi Italiani siamo alquanto impertinenti, quando diciamo che non è poesia francese.

(Lettre de Manzoni à Pagani, 12 mars 1806).

d'alors, morte en apparence seulement, n'était-ce pas Juliette endormie, attendant Roméo(I'? ou bien encore Andromède éplorée, enchaînée au roc, et cherchant vers le ciel

Si quelque beau guerrier ne vient pas à son aide (2) ?

De quel côté devait s'élever l'archange libérateur, des voix le laissaient présager :

Lève-toi, lève-toi, magnanime Italie.

Car peut-être qu'alors, sourde aux plaintes inertes, Mais frappée en plein cœur d'un cri mâle jeté, La France te viendra, les deux ailes ouvertes, Par la route de l'aigle et de la liberté (3).

Tous ces appels finiront par produire un efficace et formidable élan de sympathies qu'il était hahile tout au moins de ne pas décourager à l'avance. « Un homme célèbre, dit éloquemment Manzoni, et que l'Italie était accoutumée à écouter avec la plus grande déférence, avait annoncé qu'il laissait après lui un écrit où il avait consigné ses sentiments les plus intimes. Le Misogallo a paru et la voix d'Alfieri, sa voix sortant du tombeau, n'a point eu d'éclat en Italie, parce qu'une voix plus puissante s'élevait, dans tous les cœurs, contre un ressentiment qui aspirait à fonder le patriotisme sur la haine. La haine pour la France ! pour cette France illustrée par tant de génie et par tant de vertus ! d'où sont sortis tant de vérités et tant d'exemples I pour cette France que l'on ne peut voir sans éprouver une affection qui ressemble à l'amour de la patrie, et que Ton ne

(1) Aug. Barbier. Pianto (1837).

(2) Brizeux. U Andromède (1848).

(3) Leconte de Lisle. Poèmes barbares.

peut quitter sans qu'au souvenir de l'avoir habitée il ne se mêle quelque chose de mélancolique et de profond qui tient des impressions de l'exil^ ».

Les sympathies de Manzoni ne s'étendaient pas à la France politique, issue de la Révolution. Celle-ci lui semblait n'avoir engendré que l'oppression sous le nom de liberté, des alternatives continuelles de licence populaire et de dictature, une extrême mobilité de constitutions ; et ces conséquences, il les attribuait à l'erreur initiale commise par les Etats généraux dont la mission était de réformer les abus, non de détruire le gouvernement de Louis XVI, à la place duquel ils furent impuissants à mettre un autre gouvernement, une autre autorité reconnue et incontestée. Le long parallèle qu'il a composé sur ses vieux jours entre la Révolution italienne, qui s'était opérée graduellement, libéralement, sans ruines ni larmes, et la Révolution française, violente et sanguinaire, dont il note surtout les excès, tourne naturellement, sous sa plume, à l'avantage de son pays(2). Toutefois, dans cet ouvrage inachevé et posthume, il indique un motif qu'a l'Italie de ne pas s'enorgueillir outre mesure : pour se délivrer de hontes séculaires, elle a eu besoin du bras puissant et généreux de l'étranger. Sans doute elle a fait preuve elle-même d'une volonté énergique et d'un grand effort. Il ne suffit pas de dire à un paralytique : lève-toi et marche. S'il se met en mouvement, c'est qu'il avait en lui la force nécessaire pour se diriger et marcher. Peut-être aussi était-ce pourvoir

(i) Lettre à M. Chauvet (1820). Péroraison.

(2) La Rivolu\ione francese del ij8g e la Rivolu\tone italiana del 1859 (Milan, 1889). — Opère inédite o rare. —

au bien de la France elle-même que de fermer aux puissances européennes ce malheureux champ de bataille où la France avait souvent remporté des victoires, mais d'où finalement elle avait toujours été contrainte de sortir.

Quoiqu'il en soit, l'Italie est redevenue la maîtresse de ses destinées avec l'appui de la France, et Manzoni montre à ses compatriotes qu'il sera honorable pour eux de ne pas l'oublier. Il leur propose en exemple les Etats-Unis, qui ont fait, comme eux, une révolution juste et heureuse et chez qui la fierté n'a jamais exclu les dispositions amicales ni les sentiments de gratitude : « Le gouvernement et les citoyens des Etats-Unis d'Amérique, dit-il, n'ont jamais cru déroger à la dignité nationale ni rabaisser la gloire obtenue dans la conquête de l'indépendance, en confessant et même en proclamant hautement, en toute occasion, leurs obligations envers la France et envers son malheureux roi Louis XVI, pour la grande assistance qu'ils en reçurent dans une entreprise douteuse ; c'est même un des traits les plus nobles de cette révolution honnête et sensée autant qu'héroïque, et ce sera beau pour notre révolution de partager avec elle ce sentiment^) ».

(i) P. 14. Introdu\ione.

Vue supérieure de la théorie manzonienne : retour au vrai. La poésie ou la littérature en général doit se proposer l'utile pour but, le vrai pour sujet, l'intéressant pour moyen. D'où : i° Proscription de la mythologie, comme surannée et périlleuse chez des peuples chrétiens. — Vira d'Apollo (petit poème dédié à Berchet) ; 2° Rejet de l'imitation des classiques, c'est-à-dire liberté du poète à l'égard des formes, des genres, dont il a plu aux anciens de se servir. La variété illimitée des formes déclarée légitime. Le poète doit être lui-même, trouver une forme individuelle appropriée à son sujet et à son temps.

Au point de départ, le romantisme est comme une protestation contre le despotisme des traditions littéraires, comme une réaction contre le convenu, le froid, le faux, l'insipide. « Il me paraît, écrit Manzoni à Fauriel le 13 juillet 1816, que la poésie est chez nous dans un état plus pitoyable qu'en France. J'envie presque le ton minaudier des imitateurs de Delille. Leur poésie porte au moins l'empreinte du caractère de la conversation des boudoirs ; elle est bien plus près d'un genre de vie que la nôtre, elle est plus populaire, mais ce style savant {et encore de quel savoir!) ces idées et ces mœurs traditionnelles de l'école dont est à peu près composée notre poésie sont pour moi bien plus anti-poétiques ».

La forme n'avait pas moins besoin d'être renouvelée que le fond même de l'inspiration. « Quelle étude, dit-il encore à Fauriel, 25 mars 1816, pour ne faire parler les hommes ni comme ils parlent ordinairement, ni comme ils pourraient parler, pour

écarter la prose et la poésie, et pour y substituer le langage rhétorique le plus froid et le moins adapté à produire des mouvements sympathiques ». Il fallait ramener dans la poésie la simplicité de l'expression et la sincérité de l'accent. Ce sont les qualités que Manzoni se plaît à louer, quand il recommande à Fauriel Vlldegonde de son ami Thomas Grossi : « Vous trouverez dans ce petit poème plusieurs de ces caractères importants qui font la vraie poésie et qui sont fort rares chez les poètes, particulièrement en Italie, où l'on n'est pas beaucoup accoutumé à approfondir les sentiments, où les habitudes, les règles, toutes les idées tendent depuis longtemps à éloigner la poésie du naturel et à n'en faire qu'un langage de convention ». Et il ajoute que Grossi est par son âme digne de son talent, et que c'est un grand plaisir pour ceux qui le connaissent de voir qu'un si bon enfant fasse de si beaux vers. « Le ciel n'en devrait inspirer qu'aux bons enfants ».

Bien penser, sentir, exprimer avec sincérité et naturel ce qu'on a pensé et senti, se renouveler intérieurement pour renouveler la face des choses, telle est la première règle de la poétique manzonienne. Sans vouloir réduire en une formule la nouvelle doctrine, il semble que Manzoni en ait résumé la tendance dans cette phrase : « La poésie ou la littérature en général doit se proposer l'utile pour but, le vrai pour sujet, l'intéressant pour moyen ».

La première conséquence de cette maxime est la proscription de l'emploi de la mythologie, comme fausse et surannée. En quoi Minerve, Mars, Jupiter, ou la déesse de Paphos et de Gnide, comme on

disait au dix-huitième siècle, peuvent-ils intéresser des peuples chrétiens ? Ces dieux ont fait leur temps, comme Arlequin et Brighella, personnages de la comédie italienne aujourd'hui détrônés. Si l'on veut être entendu du peuple, il faut l'entretenir de ce qu'il comprend et de ce qu'il sent, de ce qui éveille des échos dans son âme, de ses besoins, de ses souffrances, de ses aspirations, de ses mœurs, de ses croyances. Et les partisans du nouveau système n'avaient pas de peine à montrer que Sophocle, Euripide, Homère et tant d'autres poètes vénérés furent à cet endroit des romantiques, eux qui ne chantaient pas les croyances des Egyptiens et des Chaldéens, mais bien celles de leurs compatriotes. Maintenant que les sornettes mythologiques sont réputées fausses, à quoi bon les redire sérieusement, avec un air d'importance, sous prétexte que les hommes de jadis les réputaient vraies ? Au moins la Renaissance avait une excuse dans son admiration et sa piété à l'égard d'une antiquité récemment découverte. Les symboles païens avaient quelque chose de riant, toutes ces fictions conservaient un air de fraîcheur qu'elles ont perdu depuis par l'abus qu'on en a fait. Cette manie mythologique n'a que trop duré. Une erreur peut d'ailleurs être invétérée sans avoir des droits à être immortelle.

Ce n'est pas seulement au nom du goût, mais . comme moraliste et comme chrétien que Manzoni/i proteste contre l'emploi de la mythologie. Il n'ignore pas cette infirmité de notre nature qu'implique le singulier conseil de Pascal recommandant à ceux qui cherchent la foi de prendre de l'eau bénite d'abord, de faire dire des messes, etc. Faites

comme si vous croyiez, et vous arriverez insensiblement à croire. Faites semblant d'aimer, vous n'êtes pas éloigné de devenir aimant. Prosternez-vous devant les rois, comme en Extrême-Orient, vous ne tarderez pas à les considérer comme des dieux. En un mot, la machine entraîne à la longue l'adhésion de l'intelligence, la forme finit par emporter le fond,, l'habitude de recourir à certains symboles mène à être pénétré de la doctrine qu'ils recouvrent. Or, Manzoni craint que l'emploi du langage mythologique ne suggère des sympathies pour les erreurs morales qu'il enveloppe, et n'éveille un assentiment à des idées qui sont celles d'un temps où le Maître , n'était pas encore venu, où le but de la vie et toute la foi consistaient dans le désir des choses terrestres porté jusqu'à l'adoration.

En effet, ceux des poètes contemporains qui, retournant à la mythologie, séduits en apparence par des termes harmonieux, par des mots beaux comme des camées d'agate ou d'onyx, ont célébré Diane, Apollon, Aphrodite, les nymphes, n'avaient-il pas à cœur surtout de réhabiliter la chair, et d'opposer au dogme triste de la pénitence l'hymne païen à la force, à la beauté physique, à la joie ?

Manzoni ne s'est pas borné à attaquer en prose l'emploi de la mythologie, comme ridicule et froid, il l'a finement persifflé dans une ode malicieuse dictée un soir à la villa Sannazari, sur les bords du lac de Corne (1818). Ce spirituel badinage a pour j titre : Lira d'Apollo. La pièce est dédiée à Jean [ Berchet. Dans sa Lettera semiseria celui-ci montrait les poètes grecs captant les suffrages de leurs concitoyens, pour avoir chanté leurs dieux, leur religion,

leurs rites. Ne serait-il pas étrange qu'aujourd'hui on ne pût frapper de beaux vers, aux pensées fortes, aux images éclatantes, sans faire intervenir Junon, Minerve ou Mercure, comme si ces divinités apparaissaient chaque nuit en songe aux fidèles chrétiens ? Introniser la mythologie dans la poésie moderne, pour lui c'est faire asseoir Bellone dans un coupé, avec une paire de pistolets à la ceinture.

Berchet poursuivant de ses sarcasmes la mythologie alors en faveur, se montrait fort irrévérencieux envers les habitants de l'Olympe. Tant d'audace doit les irriter, selon Manzoni, qui menace plaisamment son ami de leurs foudres.

Oui, il a vu Apollon, la chevelure parfumée d'ambroisie, s'arrêter sur la tour du Baradello. Le dieu blond ne s'apprêtait pas à jouer de la lyre, comme sur la cime du Parnasse ; mais tirant de son carquois une flèche et la posant sur son arc d'or, il dirigeait du côté de Milan son regard indigné. Aussitôt Manzoni tremble pour ses lares, et tombe à genoux, dans l'attitude suppliante d'un fils de Niobé. « Ne frappe pas, je t'en conjure, sois clément, fils sacré de Jupiter et de Latone. L'impiété est grande, il est vrai, d'avoir défié les dieux et les déesses. Mais il n'est qu'un coupable (Berchet), il est le seul parmi nous qui ne vous adore pas. N'oubliez pas, à cause de lui, le culte que vous rendent tous les autres ». Fléchi par cette adjuration, le dieu remet la flèche au carquois, tout en décrétant contre Berchet, le profanateur, une terrible peine : il le condamne à rester exilé loin des coteaux d'Aonie et des neuf Sœurs, à ne jamais se rafraîchir dans l'onde de Castalie ; à ne jamais sentir dans ses cheveux du feuil-

lage de laurier ; à ne pas enfourcher Pégase ; faute de cette monture, Berchet sera contraint d'aller à pied, loin des nuages. Le souffle du Pinde n'animera pas ses paroles. Il devra tout tirer de son cœur et des profondeurs de sa pensée^. De plus, le dieu lui retire la lyre d'ivoire et le plectre d'or. — Saintes divinités, que va-t-il devenir, privé de ces instruments ? — Ce qu'il pourra. — Et le dieu reprit l'aspect calme et souriant attribué par les sculpteurs grecs au vainqueur de Python.

La proscription de la mythologie, Manzoni l'étend y à Limitation du classique. Non qu'il méconnaisse la beauté des chefs-d'œuvre du paganisme, ni qu'il conteste l'utilité qu'on peut retirer de leur étude. Dans ce commerce avec les maîtres, l'esprit s'alimente, s'affine, il y trouve une initiation à l'art d'écrire. A voir comment d'autres procèdent et inventent, on s'éclaire, l'école étant d'autant plus profitable que le génie de ceux qu'on étudie est plus grand. Mais ce qu'il combat, c'est un respect superstitieux pour la conception générale des classiques. Faut-il donc dans chaque genre reproduire perpétuellement le

(i) Lo stral ripose nel turcasso, e disse :

Poi che quest'empio attentasi Esercitar le nostre arti canore.

Queste orribili pêne a lui sien fisse : Lunge dai gioghi Aoni Sempre dimori e dalle nove Suore :

Non abbia di Castalia onda ristauro ; Ne mai gli tocchi il crin fronda di lauro. Giammai non monti il corridor che vola, Ma intorno al vero aggirisi, Viaggiando pédestre il vostro mondo :

Non spiri aura di Pindo in sua parola : Tutto ei deggia daU'intimo Suo petto trarre e dal pensier profondo.

Opère inédite o rare di Aless. M., p. 157 (vol. I).

type de perfection créé par eux, observer invariablement les caractères, l'ordre et les divisions qu'il leur a convenu d'établir ? Les genres ne sont pas des cadres immuables ; ils répondaient à des besoins particuliers, ils étaient l'expression d'un certain état social. Dès qu'ils ne sont plus en harmonie avec cet état social, ils perdent leur raison d'être. Tel genre convenait aux anciens, qui ne s'adapte plus à nos mœurs ; tel autre est provoqué par notre civilisation, qui leur était inconnu. Chez les modernes, par exemple, Manzoni trouve que la bucolique est un genre faux, et qu'il convient de l'abandonner, comme on a fait pour les valets de Plaute et de Térence. A propos de la Parthênéide de Baggesen, il écrit à Fauriel(l) : « On a beaucoup plaint son beau talent de s'être exercé sur des niaiseries. . . . Hermès Visconti a dit tout le mal d'Hermann et de Dorothée.... on dit que le genre idyllique est insipide, sans variété, sans intérêt, sans vraisemblance, que ces poèmes le prouvent ».

N'y a-t-il pas d'ailleurs quelque contradiction à dire à un poète : Soyez vous-même — et en même temps : Faites comme ont fait les grands esprits avant vous ? Pour les imiter vraiment, il faudrait commencer par ne pas les copier, puisque leur grandeur consiste précisément à ne s'être modelés sur personne^. Qu'ont-ils cherché ? une forme organiquement adaptée à leur conception. A un but spécial,

(i) Février 181 1.

(2) ... « Gli antichi, o almeno i più lodati di essi, sono stati appunto eccellenti, perché cercavano la perfezione nel soggetto stesso che trattavano, e non nel rassomigliare a che ne aveva trattati di simili.... ; Ira i moderni stessi, i più vantati son quelli che non imitarono ma crearono ». — (Il romanticismo in Italia).

ils ont approprié des moyens spéciaux, que les contemporains ont goûtés, parce que des circonstances particulières les disposaient à y applaudir. Pourquoi ces moyens spéciaux, transformés ensuite en règles, seraient-ils nécessaires toujours, chez tous les peuples, pour tous les cas ? Il ne s'agit pas des règles, du reste si peu nombreuses, qui sont fondées sur la raison éternelle et la nature de l'esprit humain, mais de celles qui n'ont qu'une opportunité temporaire, que les grands génies négligent en fait, et dont la violation même devient plus tard un titre de louanges. De la pratique d'Homère on s'avise de tirer les lois et les conditions de l'épopée. Qu'arrive-t-il ? Ni la Divine Comédie, ni le Roland furieux, ni le Paradis perdu ne rentrent dans le cadre de l'épopée homérique(I). Où est l'action individuelle dans la Divine Comédie ? Où est le protagoniste dans le Roland ? Les événements du Paradis perdu appartiennent-ils bien au genre épique proprement dit ? Appliquées à ces œuvres modernes, les prétendues lois du genre ne sont plus que d'étranges préventions. Cependant ces poèmes ne le cèdent pas en beauté à ceux qu'on range sous la même étiquette, quoique le fond en soit si profondément dissemblable. Pour- J quoi leurs auteurs sont-ils réputés excellents ? parce qu'ils ont su découvrir et exprimer les caractères spéciaux, originaux, des sujets qu'ils entreprenaient de traiter. Au lieu de se traîner sur les traces des poètes antérieurs, ils ont eu l'ambition de s'ouvrir des chemins nouveaux. Leur audace à s'affranchir de certaines règles a pu leur être reprochée d'abord ;

(i) Lettre à M. Chauvet sur les unités.

puis cette irrégularité a passé pour originalité, pour beauté. Chez les modernes, les plus vantés ne sontils pas ceux qui ont créé, regardant ce qui avait été fait avant eux comme un capital à faire fructifier à l'aide de nouvelles inventions, non comme une richesse dispensant de produire ? En innovant à leur tour, ils soulevaient des colères, et leur vigueur s'attestait dans des batailles livrées et gagnées. « La plupart des poètes, dit Manzoni, dont les œuvres ont survécu, ont eu quelque préjugé à vaincre ; ils ne sont devenus immortels qu'en bravant leur siècle en quelque chose(I) ».

Quand l'écrivain se met à l'œuvre, en quête d'un nouveau type de beauté, n'est-ce pas une tyrannie que de détourner son esprit de la contemplation du sujet pour l'enchaîner à la poursuite de conditions réalisées ailleurs, mais déplacées ici ? Corneille découvre une nouvelle forme de drame splendide, originale. Que fait Scudéry ? Au nom des procédés suivis par d'autres poètes, il énumère les conditions requises, selon lui, dans toute bonne tragédie, et il s'applique à démontrer que le Cid ne les remplit pas. Toute sa science consiste à ne pas comprendre Corneille, et son travail à empêcher qu'il ne soit compris par les autres.

Des idées exposées par Manzoni tant dans son opuscule sur le romantisme que dans sa lettre à M. Chauvet, il résulte que la variété presque illimitée des formes lui paraît légitime*2^

Ci) Lettre à M. Chauvet.

(2) « Aussi bien, plus on se promène à travers la loule aes esprits, plus on reconnaît l'insuffisance et le trompe-Vceil </<• nos classifications d'école; nous, en avons deux ou trois, et nous prétendons

Il trouve singulière cette disposition que nous avons à nous forger des règles abstraites applicables à tous les cas, pour nous dispenser de chercher dans chaque cas particulier sa convenance propre. Par suite, on doit juger l'allure d'un poème d'après le but que le poète se propose, non d'après des règles dont l'universalité même est un objet de controverse.

« Je suis profondément persuadé de la vérité de ce principe, écrit-il à la comtesse Diodata Saluzzo^, émis pour la première fois, que je sache, par M. A. Schlegel : que la forme des compositions doit être organique, non mécanique, résulter de la nature du sujet, de son développement interne, des relations des parties qui d'elles-mêmes vont se ranger à leur place; non de l'empreinte d'un moule extérieur étranger : principe intelligent et fécond, qui doit renouveler essentiellement la critique ».

En réponse aux appréciations favorables que Goethe avait bien voulu faire d'un de ses drames, Manzoni expose ces mêmes maximes d'indépendance. « Vos paroles, écrit-il à l'illustre critique de Weimar, m'encouragent à persévérer joyeusement dans ces études, en me confirmant dans cette idée que pour accomplir moins mal une œuvre littéraire, le meilleur moyen est de s'arrêter dans la vive et tranquille contemplation du sujet que l'on traite, sans tenir compte des règles conventionnelles et des dé-

ranger sous ces pauvres étiquettes toute la merveilleuse diversité de ces esprits, faits de mille contradictions. »

(E.-M. de Vogué, à propos de Nékrassof, poète russe, réaliste exalté. — Poésie russe (Journal des Débats, 8 mai 1888).

(1) Lettre du 16 septembre 1827.

sirs, la plupart du temps passagers du gros des lecteurs(I) ».

Le poète délaissera donc la mythologie pour puiser dans la vie moderne. Possédé du désir des beautés neuves, il renoncera à l'imitation des classiques. Le voilà libre à l'égard des règles qui ne sont fondées que sur des faits spéciaux et sur l'autorité des rhéteurs, comme à l'égard des formes dont il a plu aux anciens de se servir. C'est à son cœur qu'il demandera les secrets et les lois de la poésie. La méditation de son sujet lui fera découvrir le meilleur mode de le traiter. Plus il exprimera librement sa propre individualité, plus il sera grand(3).

(i) Lettre à Goethe, 23 janvier 182 1.

(2) L'autorité de Sainte-Beuve consacre cette théorie des conditions nouvelles de la poésie. — Analysant la préface des Chants modernes de Maxime de Camp, le plus fin des critiques s'exprime ainsi : « Je suis d'accord avec lui sur un point essentiel, c'est que l'artiste doit être de son temps, doit porter dans son œuvre le cachet de son temps ; à ce prix est la vie durable, comme le succès. Vouloir aujourd'hui refaire de l'antiquité pure, c'est être le disciple des disciples. Etudions l'antiquité comme tous les âges antérieurs au nôtre, pénétrons-nous de son esprit pour la comprendre et l'admirer dans le vrai sens ; mais tâchons dans nos œuvres d'exprimer, ne serait-ce que par un coin, l'esprit de notre siècle, de dire à notre heure ce qui n'a pas été dit encore, ou de redire, s'il le faut, les mêmes choses d'une manière et d'un accent qui ne soit qu'à nous. » Causeries du Lundi.

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