Hippolyte, vers 1267 et
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viennent des détails intraduisibles, choquants, ridicules, que j'abrège et réduis : a Ceci est la main droite..* Ceci est la main gauche... Voici, je crois, le côté gauche aussi ». Puis, d'un morceau qui n'a plus forme humaine, il dit : a Quelle est cette partie de toi ? Hélas ! je ne sais, mais c'en es< une! Ici, mettez-la ici : si ce n'est pas sa place, c'est une place vide,
QtuB pars iui sil dubito^ sed pars est M.
Hic, hic repone : non suo, ai vacuo loco.
C'est par cette espèce de jeu de patience que se termine la tragédie de Sénèque. — Dans une féerie de notre temps^ on voit un homme dont le corps fait explosion : ses membres sont lancés en l'air de tous côtés; on les ramasse l'un après l'autre; un bras manque, un chien le rapporte ; on reconstruit le bonhomme sous les yeux des spectateurs, puis on le remet sur ses pieds et il s'en va. C'est une invention assez amusante, et à sa place dans une féerie. Voilà justement pourquoi le même procédé ne semble pas convenir aussi bien à la scène finale d'une œuvre tragique. Cela seul suffirait à démontrer que cette tragédie ne fut pas représentée, — non plus que les autres pièces de Sénèque.
Dans Racine, le récit de Théramène est trop connu pour que je veuille vous y arrêter. Dès le dixseptième siècle, Fénelon et Houdard de La Motte
iiS LE ROMANTISME DBS CLASSIQUES
en criLiquèrent avec raison le luxe poétique. Racine ici s'est trop souvena des amplifications de Sénèque décrivant la tempête et le monstre, la frayeur des compagnons d'Hippolyte et la lutte courageuse de celui-ci contre la bête effroyable, puis sa chute, son corps « traîné par les chevaux que sa main a nourris «.Ha seulement supprimé la scène bizarre de la recomposition du corps, et le cadavre luimême, comme inutile autant qu horrible. Mais il aurait dû retrancher bien d'autres chop^s encore, par exemple les imitations d'Ovide, placcges aont Sénèque s'était déjà servi. —D'autre part, cependant, Boileau, Louis Racine, l'abbé d'Olivet, prennent la défense de ce récit; Voltaire surtout réplique à Fénélon. Celui-ci avait dit : « Rien n'est moins naturel que la narration de la mort d'Hippolyte à la fin de la tragédie de Phèdre^ qui a d'ailleurs de grandes beautés. Théramène, qui vient pour apprendre à Thésée la mort de son fils, devrait ne lui dire que ces deux mots, et manquer même de force pour les prononcer distinctement : « Hippoîyte est mort, un monstre envoyé du sein de la mer par la colère des Dieux Ta fait périr. Je l'ai vu. » Un tel homme, saisi, éperdu, sans haleine, peut-il s'amuser à faire la description la plus pompeuse de la figure du dragon ? » Voltaire répond : « On veut que Théramène dise seulement : « Hippoîyte est mort, je l'ai vu, c'en est fait. » C'est précisément ce qu'il dit, en moins de mots encore : Hippoîyte n'est plus
Le père s'écrie. Tliéramène ne reprend ses sens que pour dire :
... J'ai TU des mortels périr le plus aimable ;
et il ajoute ce vers, si nécessaire, si touchant^ si désespérant pour Thésée :
Et j'ose dire encor, Seigneur, le moins coupable.
La gradation est pleinement observée, les nuances se font sentir Tune après l'autre. Le père altcndri, demande quel Dieu lui a ravi son filSj quelle foudre soudaine... Et il na pas le courage d'achever; il reste muet dans sa douleur : il attend ce récit fatal ; le public Fatlend de même. Théramène doit répondre ; on lui demande des détails, il doit en donner. Quel est le spectateur qui voudrait ne pas les entendre? ne pas jouir du plaisir douloureux d'écouter les circonstances de la mort d'Hippolyte? Qui voudrait même qu'on en retranchât quatre vers ? »
C'est aller un peu loin dans l'apologie. Quoique fidèle disciple de Voltaire, La Harpe voudrait qu'on en retranchât au moins sept ou huit. Et il est difficile de n'être pas de son avis. Cela dit, il faut ajouter, pour être juste, que plusieurs détails, critiqués cependant avec raison S devaient étonner bien
i. Au mardi-gras de Tannée 1863, sur le théâtre de la Porte- Saint-Martin, le romancier et poète Méry ût jouer une sorti) de critique-parodie intitulée : le Récit de Théramène avec <«f
moins que nous les spectateurs d'autrefois, nourris de la lecture des romans de chevalerie et de maintes légendes où figuraient, comme dans les sculptures et les vitraux des églises gothiques, toutes sortes de monstres auxquels celui de Racine ressemble assez. Les saint Michel , les saint Georges et autres, dans les tableaux et dans les vieilles tapisseries, pourfendaient éternellement des monstres p!us ou moins pareils à celui-là. Les yeux y étaient faits et les trouvaient tout naturels. Reste le luxe de description vraiment excessif, et la disproportion du détail, dans le récit d'un tel malheur fait à un père^
En résumé, dans cette tragédie aboutit et se concentre le génie de trois poètes et de trois littératures. A ce grand monument dramatique qui porte écrit à son fronton le nom de Phèdre, le poète grec a fourni la première assise, le poète latin la se-
Commentaires de Thésée. Les vers que dit Théramène dans Racine étaient entrecoupés de ceux queMéry attribuait à Thésée pour ridiculiser ceux-là à tort et à travers, assez puérilement. Je ne signale qu'à tlire de curiosité celte pièce, où quelques critiques de détail, plus ou moins justes, sont noyées dans un (lot de plaisanteries grotesques qui ne font pas beaucoup d'honneur à la ûnesse d'esprit de Méry, si justement renommée d'ailleurs. Ce n'était, au surplus, qu'une farce de carnaval. La chose cependant a été recueillie dans le volume qui a pour titre : Nouveau Théâtre de salon. A Paris, chez Michel Lévy frères, 1864.
1. Voir dans Y Appendice II, à la fin davolame, le curieux récit de la mort d'Uippolyte, extrait de la tragédie de Robert Oarnier, 1573.
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conde, Racine le sommet. L'édifice a trois étages, trois ordres, dont les provenances diverses s'accusent dans la conception et dans le style : Tordre attique, Tordre romain, Tordre français; je dis trois ordres de poésie et de civilisation. Quel monument de la Renaissance surpasse ou égale celui-ci en variété et en harmonie ? Avec quel art et quelles modulations le romantisme d'Euripide, puis celui de Sénèque, sont transposés, transcrits, par celui de Racine l Et comme toute cette fatalité mythologique est curieusement transformée en passion modemi^ aux prises avec le libre arbitre dans ces remorcTs presque chrétiens! Que de bienséances jusque dans le crime ! Quelles dissonances harmoniques ! et quelle suprême beauté ! Oh ! que Racine avait d'esprit dans son génie * !
1. Outre les deux sources qu'on a indiquées, il y en peut-être une troisième : c'est un épisode de ce roman d'Héliodore que Racine savait par cœur, l'épisode de Démènètë, au chapitre IV des Amours de Théagène et de Chariclée, Là aussi il s'agit d'une belie-mère qui tente de séduire son beaufils, et qui. repoussée par lui avec indignation, se venge en l'accusant de son propre crime. Voir la citation à la fin du volume, à VAppendice III.
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