F. Deilour, op. kuid
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132 l'B ROMANTISME DES CLASSIQUES
Maintenant je me cherche, et ne me trouve pins. Mon arc^ mes javelots^ mon char, tout m'importune ; Je ne me souviens plus des leçons de Neptune; Mes seuls gémissements font retentir les bois, Et mes coursiers oisifs ont oublié ma voix.
La Phèdre de Pradon soupire harmonieusement a l'insensible Hippolyte les jolies pensées que voici :
Tout aime cependant, et l'omour est si doux 1 La fiature en naissant, le fait naître avec nous. Un Scythe, un barbare aime: et le seul Hippolyte Est plus fier mille fois qu'un barbare et qu'un Scythe.
Et, plus tard, lorsqu'on lui annonce que Thésée revient, elle dit poétiquement:
Le retour de Thésée et m'étonne et m'accable; Je suis dans un état affreux, épouvantable.
Partout le style et l'idée sont de cette valeur. Telle est la pièce qu'une cabale puissante, mêlée <}e gens de lettres et de gens de cour, opposa au chef-d'œuvre de Racine. On prétend que la duchesse de Bouillon fit louer, pour les six premières représentations, toutes les loges de l'une et de l'autre salle, afin de laisser vides celles de Thôtel de Bourgogne et de remplir avec ses amis celles du théâtre rival, et qu'elle dépensa pour cela 15,000 livres. C'est par de tels moyens que l'issue de la lutte parut douteuse pendant quelques semaines. Racine en fut extrêmement découragé: Yalincourt
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dit l'en avoir vu au désespoir. La passion qu'on mit à ce complot éclate en pleine lumière par la célèbre histoire des sonnets. Madame Deslioulières, après la première représentation de la pièce de Racine, composa un sonnet, sorte de compte rendu ridicule, qui commençait ainsi : '
Dans un fauteuil doré, Phèdre, tremblante et blême, Dit des vers où d'abord personne n'entend rien. Sa nourrice lai fait un sermon fort chrétien Contre l'affreux dessein d'atlenter sur soi-même.
Hippoljte la hait presque autant qu'elle l'aime ; Ri^n ne change son cœur et son cliaste maintien. La nouriice Paccuse; elle s*en punit bien.
Thésée est pour son fils d'une rigueur extrême.
Une grosse Aricie, au teint rouge, aux crins blonds...
ici la caricature de l'actrice, la pauvre mademoiselle D'Ennebaut, se mêlait à la parodie de la pièce, avec des détails qui ne choquaient point la société polie du temps de Louis XIV, mais que notre siècle pudibond n'admet plus. Le duc de Ne vers, à ce que Ton croit, avait mis la main à ce beau sonnet. Lui et sa sœur le firent circuler. Là-dessus quelques jeunes seigneurs, qui n'aimaient pas ces Italiens, ces Mazarins, et qui étaient amis de Racine, le chevalier de Nantouillet, le comte de n. 8
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Ficsque, le marquis de Manicamp^ le marquis d'Effiât, et H. de Guilleragues, s'amusèrent, s'il faut croire ce qu'on raconte, à parodier ce sonnet, sur les mêmes rimes, en prenant pour ^ujet le duc de Nevers et sa très chère sœur dont la réputation était fort mauvaise, et les percèrent de traits sanglants, dont quelques-uns, selon toute apparence, avaient élé aiguisés par Racine et par son ami Boileau, quoiqu'ils s'en soient défendus. Pour dire ce que je conjecture, c'est que les jeunes seigneurs ne furent donnés qu'après coup pour éditeurs responsables avec leur consentement toutefois. Dans ce second sonnet, le duc de Nevers, sous le nom de Damon, n'était pas seulement raillé de ses prétentions littéraires et de son mauvais goût; sa vie aventureuse, galante et même incestueuse, disaitout était percée à jour. Cela commençait ainsi :
Dans un palaia doré, Damon, jaloux et blême, Fait des vers où jamais personne n'entend rien : n n'est ni courtisan, ni guerrier, ni chrétien; Et souvent pour rimer il s'enferme lui-même.
La Muse, par malheur, le hait autant qu'il l'aime, il a d'un franc poète et Pair et le maintien ; Il vent juger de tout et n'en juge pas bien; Il a pour le Phébus une tendresse extrême.
Une sœur vagabonde, aux erins plus noirs que blonds, Va, dans toutes les cours
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Ici se retrouvaient les mêmes rimes, et les mêmes libertés gaillardes, sm* la duchesse de Bouillon, que sur mademoiselle D'Ennebaut. Le duc deNevers, furieux, supposant à tort ou à raison que cette réplique était de Racine et de son ami le satirique, lança un troisième sonnet, toujours sur les mêmes rimes, dans lequel il les menaçait de châtier leur insolence
Par des coups de bâton donnés en plein théâtre.
La chute en était vive. Cela n'était plus de jeu. Mais, en ce temps-là, les gens de qualité, même lorsqu'ils n'étaient que des parvenus, comme le duc de Nevers, pouvaient tout se permettre contre les vilains, lors mémo que ces vilains étaient des hommes de génie, comme Racine, Boileau ou Molière. Vous vous rappelez la brutalité insolente d'un La Feuillade prenant Molière par la tête, la lui frottant contre les boutons de sa veste, et lui mettant le visage en sang : « Tarte à la crème, Molière, tarte à la crème 1 » Le Mazarin était bien capable de pis.
Qu'était-ce, au fait, que ce duc de Nevers?
Philippe-Julien Mazarini-Mancini était né à Rome en 1641. Le cardinal de Mazarin, en 1660, acheta au duc de Mantoue le duché de Nevers et, à
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136 LE ROMÀNTlSaCE DES CLASSIQUES
sa mort, le laissa à son neveu, âgé de vingt ans. Voilà Torigine de ce duc. Il fut fait Chevalier des Ordres du Roi la même année, pour l'honneur qull avait eu de porter la queue du manteau de Sa Majesté le jour de son sacre. Tel était l'homme qui, par suite de ces deux chances du hasard, aurait pu en toute sécurité donner suite à sa menace et faire bâtonner publiquement Racine et Boileau, s'il l'avait voulu. On prétendit même que Boileau, plus suspect en sa qualité de satirique de profession, vit cette menace suivie d'effet et fut attaqué en pleine rue : ce qui donna lieu à un quatrième sonnet, toujours sur les mêmes rimes. Cette voie de fait ne paraît pas prouvée; peut-être y eut-il cependant quelque tentative en ce sens. En tout cas le Père Sanlecque, auteur du quatrième sonnet, fut nommé, en récompense, à Tévêché de Bethléem *, dont il n'eut du reste jamais que le titre. Quant aux attaques ou aux menaces de guet-apens auxquelles Boileau put être en butte, vous remarquerez seulement une quasi-coïncidence qui donnerait à penser : dans cette même année 1677, Boileau quitte Paris, pour un temps; lisez sa sixième Épître :
1. L'évéché de Bethléem, qui n'était pas un évôché comme un autre, dépendait du duc de Nevers. Sanlecque fut, en eftel, nommé à cet évêché, et eut même ses bulles; mais l'enregistrement des bulles au Parlement fut refusé. — Il a?ail composé quelques autres poésies.
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Oui, Lamoignon, je fuis les chagrins de la Ville, Et contre eux la campagne est mon unique asile;...
il se retire, non à Auteuil, qu'il ne possédait peut-être pas encore (la pièce à son jardinier est de dix-huit ans plus tard ), mais à Hi^utile*, village près de la Roche-Guyon, et dont la seigneurie appartenait à son neveu Dongois, greffier en chef du Parlement. Là il reste caché, à ce qu'il semble, pendant assez longtemps, comme Voltaire fera maintes fois pour laisser passer quelque orage. Quels sont donc ces a chagrins de la Ville 0, auxquels Uespréaux croit devoir se dérober par la fuite? Il en énumère quelques-uns à cet intime ami, Tavocat général M. de Lamoignon, auquel rÉpître est adressée :
Un cousin, abusant d'un fâcheux parentage, Veut qu'encor tout poudreux et sans me débotter Chez vingt juges pour lui j^aille solliciter. Il ùut voir, de ce pas, les plus considérables : L*un demeure au Marais, et l'autre aux Incurables. Je reçois vingt avis qui me glacent d'efTroi : Hier, dit-on,, de vous on parla chez le Roi,
1. Hautile, ainsi qu'on l'écrivait alors, on, plus coireetement Haute-Isle, village qui fait partie actuellement du département de Seine-et-Oise, et situé dans le canton de Magny-en-Vexin, du côté de Mantes, à environ treize lieues de Paris. — Quant à Dongois, il avait beaucoup de réputation en son temps, et a laissé bien des papiers manuscrits, que l'on possède aux Archives, à P^«ris
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Et d'attentat horrible on traita ]a satire. —
Et le Roi, que dit-il? — Le Roi se prit à rire.
Contre vos derniers vers on est fort en courroux;
Pradon a mis au jour un livre contre vous,
Et chez le chapelier du coin de notre place
Autour d^un Caudebec j'en ai lu la préface '.
L'autre jour, sur un mot, la Cour vous condamna.
Le bruit court qu'avant-hier on vous assassina,
Un écrit scanlaleux sous votre nom se donne.
D^un Pasquin, u'on a fait, au Louvre on vous soupçonne.
— Moi? —Vous. On nous Ta dit dans le Palais-Royal >.
Bref, il ne fallut rien de moins, avec cette retraite de Boileau, que Tintervention du grand Condé lui-même, pour le protéger lui et Racine contre les outrages de ces Mazarins et de toute leur cabale endiablée. Monsieur le Prioce, comme on l'appelait alors, chargea son fils de porter à nos deux poètes le billet suivant : a Si vous n'avez pas fait le sonnet ( c'est-à-dire le deuxième, où le frère et la sœur étaient stigmatisés), venez à Thôtel de Condé, où Monsieur le Prince saura bien vous garantir de ces menaces, puisque vous êtes innocents. Et, si vous l'avez fait, venez aussi à Thâtel de Condé, et Monsieur le Prince vous prendra de même sous sa protec-
1. Sorte de chapeaux de laine qui se font à Caudebec en Normandie. Note de Despréaux,
2. Allusion aux nouvellistes qui s'assemblent dans le jardin de ce Palais.
Note de Despréaux,
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tion, parce que le sonnet est très plaisant et plein d'fôiprit. » Dj plus MoQsieur le Prince fil dire au duc de Nevers « qu'il vengerait comme faites à luimême les insultes qu'on s'aviserait de faire à deux hommes qu'il aimait » . Le duc de Nevers, alors, se tint coi ; la cabale rentra dans le silence. Et Boileau, plus tard, écrivit sa belle Épitre Vil à Racine, qui fait suite à YÉpitre VI, dont je viens de parler. U faudrait pouvoir maintenant les lirç ici tout entières l'une et l'autre. Ainsi éclairées par les faits contemporains, elles prennent une pny* sionomie toute neuve et toute vive. Je citerai du moins quelques vers de cette grande et belle Épitre, dans laquelle, avec un sens droit et une émotion sincère, Boileau, parlant d'avance comme la postérité, s'adresse à Racine, et lui dit :
Que peut contra tes vers une ignorance vainet
Le Parnasse français ennobli par la veine
Contre tous ces complots saura te maintenir,
Et soulever pour toi Téquilable avenir.
Hé I qui, voyant un jour la douleur vertueuse
De Phèdre, malgré soi p^rûde, incestueuse,
D'un si noble travail justement étonné,
Ne bénira d'abord le siècle fortuné
Qui rendu plus fameux par tes illustres veilles
Vit uaitre sous ta main ces pompeuses merveilles ?
Pompeux, au siècle de Louis XIV, se prenait dans un sens plus large qu'aujourd'hui et en bonne part, à peu près comme, chez les Anglais,
les mots emphatical, emphalick, qui expriment pour eux une qualité plutôt qu'un défaut; on comprend bien cela quand on entend leurs acteurs. Pompeux est employé plusieurs fois en bonne par* dans Y Art poétiqiLe; ici touchantes serait plus juste. Ce fut par les machinalions de cette cabale puissante que la Phèdre de Pradon parut balancer d'abord celle de Racine dans l'opinion. Mais cela ne dura pas longtemps. Ce qui dura davantage, malheureusement, ce fut le résultat de cette injustice: Racine, dégoûté et écœuré, se retira du théâtre à trente*huit ans, dans toute la force de son génie. En treize années (1664-1677), de vingt-cinq à trentehuit ans, il avait composé les dix pièces que nous venons d*étudier. Douze ans plus tard seulement, mais non pour le théâtre, il fut amené à en composer deux autres, qui furent les dernières. Toujours est-il que, de 4677 à 1689, il demeura silencieux. On peut donc estimer que ces douze autres années représentent une dizaine de chefs-d'œuvre perdus pour nous. Voilà comment l'envie, la méchanceté et la sottise réussissent parfois à décourager le génie même. C'est ainsi que Rossini, après son Guillaume Tell, reçu d'abord froidement, ne donna plus rien au théâtre pendant quarante ans qu'il vécut encore, de 1828 à 1868.
Wilhelm Schlegel, publia en 1807 une Comparaison entre la Phèdre de Racine et celle d'Euripide^
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assez injuste envers noire auteur, et à la fin (ii laquelle il proposait, avec une ironie un peu lourde, un autre dénouement ; « Il n*y avait, dit-il, aucune nécessité de faire mourir Hippolyte. Phèdre pouvait se luer, persuadée que la malédiction de Thésée pousserait Hippolyte à sa perle ; Thésée pouvait être éclairé à temps sur Tinnocence de son fils ; il pouvait révoquer son vœu adressé à Neptune, Hippolyte pouvait revenir sur la scène;... Aricie pouvait être unie à son amant; et on aurait vu Tamour vertueux récompensé, tandis que Tamour criminel eût été puni. »
Tout cela pouvait faire, assurément, une brave tragi-comédie bourgeoise, au lieu d'une belle tragédie, n n'y a pas de drame qui ne puisse être ainsi retourné comme un habit, et travesti en mélodrame à la Victor Ducange ou à la Pixérécour, ou bien en comédie sentimentale et larmoyante à la Kotzcbue, pour la plus grande gloire de la morale germanique, la plus pure, comme chacun sait, qui existe sous le ciel. N'est-ce pas encore un bon Allemand qui ne voyait dans la Statue du Commandeur qu'un commissaire de police déguisé, venant appréhender au corps ce Don Juan sans foi ni loi?
Ce sujet de Phèdre est tellement beau, qu'il a été traité un grand nombre de fois dans toutes les littératures, et non seulement sous son propre nom, mais sous d'autres. Ainsi la même aventure
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dramatique, ou à peu près, se retrouve, sous des noms modernes, dans le théâtre de Schiller et dans celui d'Alfieri. Au lieu de Thésée, Phèdre et Hippolyte, le poète allemand et le poète italien ont mis en scène Philippe II, Elisabeth et Don Carlos. Chez l'un comme chez l'autre, Philippe II, quoique chrétien, se montre encore plus emporté que Thésée et fait assassiner Carlos sur un simple soupçon ; ce qui prouve (jue les passions humaines restent toujours à peu près les mêmes, quel que soit le frein dont on essaye de les brider*.
Je m'arrête, il est temps, et je conclus en peu de mots. La grande beauté du chef-d'œuvre de Racine consiste dans la peintui^ vraie de la passion la plus coupable, et dans la lutte courageuse que soutient contre elle l'infortunée qui en est atteinte fatalement. Pour des spectateurs d'esprit délicat, la passion n'est attachante qu'autant qu'elle est combattue par la volonté et par le remords. Autrement, ce n'est plus poésie dramatique, ni littérature romanesque ; c'est histoire naturelle, ou pathologie. La passion sans résistance est sans intérêt pour les âmes élevées, ou même simplement pour les gens de goût. Or, quels que puissent être
1. En France encore, et de nos Jours, Térésay d'Alexandre Dumas, n'est guèro autre chose, comme l'a dit M. TJiâodore de Banville, < que Phèdre qq habits bourgeois >•
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les entraînements de la mode, qui sévit parfois dans les choses littéraires comme dans toutes les autres, c'est le sentiment des esprits d*élite qui, à la longue, finit par l'emporter. Phèdre, cette victime de la passion, quelque criminelle qu'elle soit, les touche parce qu'elle a horreur d'elle-même et de son funeste amour, parce que d'abord elle veut se laisser mourir plutôt que de le révéler, même à (JEnone si dévouée ; à plus forte raison, que de s'y abandonner jamais. Par quels degrés, par quelle pente insensible, elle est amenée, sans l'avoir voulu, à déclarer à Hippolyte lui-même ces sentiments, c'est là le spectacle émouvant, la légitime prise sur nos âmes. Voilà les luttes qui nous captivent, qui même nous apitoient sur cette femme coupable. C'est à cela que se rendit la sévérité de Nicole et d'Arnauld : la tragédie fut absoute.
Oui, ce qui toujours remuera les âmes, tant que durera l'humanité, ce sont les assauts, livrés tour à tour par la passion à la conscience, et par la conscience à la passion ; c'est la lutte éperdue, saignante, qui se poursuit dans le cœur déchiré, entre celte fatalité intérieure, substituée à la fatalité antique du Destin ou des Dieux, et d'autre part la liberté morale, — si iaible qu'elle soit; mais d'autant plus intéressante qu'elle se débat dans sa faiblesse.
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