‹ Le romantisme des classiquesChapitre 37 sur 63 · II · texte numérisé non relu

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davres par Josabelli, sa tante, sœur d'Ochosias, et femme du grand prêtre Joïada ou Joad, fut caché et élevé dans le Temple.

Tel est le point de départ de la pièce, l'entrée de jeu. Ces égorgements par monceaux sont indiqués dans la tragédie de Racine comme dans le texte biblique. Au second acte, scène V, Athalie s'applaudit de sa fermeté et de sa vigueur :

Oui, ma juste fureur, et j'en fais vanité,

A vengé mes parents sur ma postérité.

J'aurais vu massacrer et mon père et mon frère,

Du haut de son palais précipiter ma mère,

Et dans un même jour égorger à la fois

(Quel spectacle d'horreur Ij quatre-vingts fils de rois;

Et pourquoi? pour venger je ne sais quels prophètes

Dont elle avait puni les fureurs indiscrètes;

Et moi, reine sans cœur, fille sans am.tié.

Esclave d'une lâche et frivole pitié,

Je n'aurais pas du moins à cette afeugle rage

Rendu meurtre pour meurtre, outrage pour outrage.

Et de voire David traité tous les neveux

Gomme on traitait d'Achab les restes malheureux?

Où serais-je aujourd'hui si, domptant ma faiblesse,

Je n'eusse d'une mère étouffé la tendresse;

Si de mon propre sang ma main versant des flots

r^'eût par ce coup hardi réprimé vos complots ?

Oui, hardi: voilà comme on parle avec vérité. Tel autre poète lui aurait, fait dire : J'ai répondu à des crimes par des crimes. Rappelez-vous comme parle Phocas, dans ÏHéraclius de Corneille. Racine ne commet pas cette faute. Athalie, ayant accompli son

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ATHÂLIE 219

coup d'État, gouverne avec énergie, depuis plus de huit ans. Son usurpation semble consacrée par le succès.

Le Ciel même a pris soin de me justifier,

dit-elle, comme tous les criminels de cette sorte. Elle a trouvé quelques prêtres pour bénir ses attentats : entre autres, Mathan, « prêtre apostat t^y dit la liste des personnages. Les principaux chefs de Tarmée se sont ralliés au fait accompli : Abner, entre autres, que la liste désigne par ces mots : c Tundes principaux officiers des rois de Juda » La politique extérieure de Tusurpatrice, ainsi qu'elle-même Texpose dans ce discours éloquent, ne manque ni d'habileté ni de bonheur :

Je ne veux point ici rappeler le passé,

Kl vous rendre raison du sang que j'ai versé :

Ce que j'ai fait, Abner, j'ai cru le devoir faire.

Je ne prends point pour juge un peuple téméraire*;

Quoi que son insolence ait osé publier,

Le Ciel même a pris soin de me justifier :

Sur d'éclatants succès ma puissance établie

A fait jusqu'aux deux mers respecter Athalie;

Par moi Jérusalem goûte un calme profond ;

Le Joardain ne voit plus l'Arabe vagabond,

Ni laitier Philistin par d éternels ravages,

Comme au temps de vos rois, désoler ses rivages ;

Le Syrien me traite et de reine et de sœur ;

Enfin de ma maison le perfide oppresseur,

Qui devait jusqu'à moi pousser sa barbarie,

Jéhu, le fier Jéhu, tremble dans Samarie ;

1. Téméraire au sens latin, c'est-à-dire incapable de rai* sonner et de comprendre.

tW LE ROMANTISME DES CLASSIQUES

De toutes paris pressé par un puissant yoisin

Que j*iii su soulever contre cet assassin,

Il me laisse en ces lieux souveraine maîtresse.

Elle se félicite donc du succès de sa vigoureuse iniliâtive, comme on dit, quand tout à coup un songe affreux vient troubler ce contentement. Ce songe n'est pas un simple ornement littéraire, comme celui de Camille daas Horace, ou de Pauline dans Polyemte; il est le germe de la pièce : le drame entier s'y trouve contenu, comme le chêne dans le gland.

Je jouissais en paix da fruit de ma sagesse ;

Mais un trouble importun vient, depuis quelques jours,

De mes prospériléi interrompre le cours.

Un songe (me devrais-je inquiéter d*un songe?)

Entretient dans mon cœur un cliagrin qui le ronge. .

Âthalie a vu dans ce songe sa mère Jézabel, qui lui a prédit la vengeance du « cruel Dieu des Juifs » :

« Le erael Dieu des Juifis remporte aussi sur toi; Je te plains de tomber dans ses mains redoutables, Ma fille! » En achevant ces mots épouvantables, Son ombre vers mon lit a paru se baisser ; Et moi, je lui tendais les mains pour Tembrasser; Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange D'os et de chairs meurtris et traînés dans la fange, Des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.

ABNBa.

Grand Dieu!

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ATHALIB.

Dans ce désordre, à mes yeux se présente Un jeune enfant coayerl d'une robe éclatante, Tels qa*on voit des Hébreux les prêtres revêtus. Sa vue a ranimé mes esprits abattus ; Mais, lorsque, revenant de mon trouble funeste, J'admirais sa douceur, son air noble et modeste, J'ai senti tout à coup un homicide acier Que le traître en mon sein a plorkgé tout cnlier. De tant d'objets divers le bizarre assemblage Peut-être du hasard vous paraît un ouvrage; Moi-même, quelque temps, honteuse de ma peur. Je l'ai pris pour l'effet d'une sombre vapeur ; Mais de ce souvenir mon âme possédée A deux fois en dormant revu la même idée; Deux fois mes tristes yeux se sont vu retracer Ce même enfant toujours tout prêt à me percer.

Vous entrevoyez la pièce. Athalie, dans le trouble d'esprit que lui cause cette vision, est poussée par un vague instinct vers le Temple des Juifs : elle y entre, avec la pensée toute nouvelle de chercher à apaiser leur Dieu ; mais voilà que, dans le Temple même, elle retrouve ce fantôme, cet enfant qui trois fois lui est apparu en songe, prêt à la tuer; elle l'aperçoit de loin, debout à côté du grand prêtre.

Mais bientôt à ma vue on l'a fait disparsltre.

Cela est en récit, soit parce qu'à cette époque une mise en scène suffisante était impossible, soit parce que le récit, laissant plus d'espace et de jeu à

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rimaginalîon, fait un tableau plus frappant que n'eût été, sur le théâtre, Timitation de la réalité.

Athalie, à la suite de cette découverte, qui donne à ses trois visions nocturnes un commencement de réalité, n'a plus qu'une pensée : revoir de plus près et interroger cet enfant mystérieux. Mathan, le prêtre impie et cruel, n'hésite point à conseiller de le tuer: c'est, suivant lui, le seul moyen de couper court à toute inquiétude.

Le Ciel nous le fait voir nn poignard à la main ; Le Ciel est juste et sag^, et ne fait rien en vain : Que cherchez-vous de plus ?

ABNER

Mais, sur la foi d'un songe, Dans le sang d'un enfant voulez-vous qu'on se plonge? Vous ne savez èncor de quel père il est né, Quel il est.

BIATHAN.

On le craint, tout est examiné.

A d'Illustres parents s'il doit son origine, La splendeur de son sort doit hâter sa ruine; Dans le vulgaire ubscur si le sort l'a placé, Qu'importe qu^au hasard un sang vil soit versé?

Tel est l'effroyable dilemme' de ce Tartufe politique, qui, comme l'autre, a toujours le Ciel à la bouche et en fait un si bel usage. Abner ne peut s'empêcher de lui dire :

Hé quoi! Mathan, d'un prêtre est-ce là le langage?

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La question qui se pose implicitement et qui est rftme de cette tragédie, vous la pressentez : Tenfant périra-t-il, ou règncra-t-il ? car on voit bien déjà que c'est Joas, le fils et Thérilier légitime d'Ochosias, qui a été sauvé, élevé en secret sous le nom d'Éliacin. a Cette tragédie a pour sujet, dit Tauteur dans sa préface, Joas reconnu et mis sur le trône ; et j'aurais dû, dans les règles, l'intituler : Joas. Mais, la plupart du monde n'en ayant entendu parler que sous le nom à*Athaliej je n'ai pas jugé à propos de la leur présenter sous ua autre titre, puisque d'ailleurs Âthalie y joue un personnage si considérable, et que c'est sa mort qui termine la pièce, n

Chose curieuse: dans un sujet qui au premie coup d'œil paraît uniquement biblique. Racine» pour ce rôle d'Éliacin et pour cette scène entre lui et la Reine, a emprunté un certain nombre d'idées et de traits à une tragédie grecque. C'est à la pièce d'Euripide qui est intitulée : Ion.

Ion est, comme Éliacin, un adolescent dont les parents sont inconnus, et qui a été recueilli et élevé dans un temple. Comme lui aussi , il est attaché au culte du Dieu. Dans l'une comme dans^ l'autre pièce, par suite d'événements merveilleux, cet adolescent se trouve rapproché de parents cruels qui, sans le connaître, veulent le perdre. Le dialogue entre le jeune Ion et la princesse

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Creuse, qui se trouvera être sa mère, a probablement inspiré à notre poète le dialogue entre le jeune Éliacin et la Reine. Il y a joint quelques traits pris d'un autre dialogue qui vient ensuite entre Ion et Xouthos, lorsque celui-ci lui propose de remmener dans son palais. C'est donc encore à son cher Euripide que Racine a emprunté cette situation générale, et le lieu de la scène, qui est le vestibule d'un temple, et un certain nombre de vers; ceux-ci en(re autres:

Je suis, dit-on, un orphelin Entre les bras de Dieu jeté dès ma naissance, Et qui de mes parents n'eus jamais connaissance.

Ce temple est mon pays, je n'en connais point d^aulre. ..•••«.•••.•.. ... ....••...•

Venez dans mon palais, vous y verrez ma gloire.

— Moi^ des bienfaits de Dieu je perdrais la mémoire?

• •••«••••.•.••• ,..•. .*...«« Tous les jours je l'invoque, et d'un soin paternel.

Il me nourrit dcîs dons offerts sur son autel.

Et ces (Jeux autres vers charmants, dont le germe du moins se trouve aussi dans la pièce grecque :

Et, soit frayeur encore, ou pour me caresser. De ses bras innocents je me sentis presser.

On a ici une nouvelle occasion d'observey comme la poésie grecque sait ennoblir les plus humbles délai Is, mêlés aux plus grandes images; par exemple, dans

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ces paroles d'Ion : « Déjà respleadit au-dessus de la Terre le quadrige éblouissant du Soleil ; les astres, devant sa flamme, s'enfuient dans la nuit sacrée. Sur les inaccessibles sommets du Parnasse les rayons de ses roues étincelient aux yeux des mortels. La fumée de la myrrhe sèche vole vers la voûte du temple... Occupons-nous des soins qui, depuis mon enfance, sont commis à mon zèle : avec des branches de laurier, en répandant une fraîche rosée, purifier l'entrée de cette sainte demeure, et la décorer de guirlandes ; en écarter à coups de flèches les nuées d'oiseaux qui profaneraient les off'randes. Puisque je n'ai ni mère ni père, je sers le temple qui m'a nourri. Allons, jeune et frais rameau de laurier, viens avec moi nettoyer Taire du temple de Phœbus ! Cueilli des jardins immorle's où les rosées célestes forment d'éternels ruisseaux et inondent de fraîcheur la chevelure sacrée du mjTte, viens , balayons les dalles saintes ; accomplissons la tâche accoutumée, comme chaque jour au premier essor de l'aile rapide du Soleil. »

Ainsi, chez le poète grec, les détails les plus familiers se mêlent sans eS'ort et sans crainte aux traits de la poésie la plus vive. Ce jeune serviteur du temple, occupé à en arroser et à en balayer le vestibule, voilà sans doute un tableau assez réaliste, comme on dirait aujourd'hui. Il est vrai que, s'il le balaye, c'est avec les branches du laurier sacré, et que, s'il arrose les parvis du temple de n. 13.

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Delphes, c'est avec « Tonde de Casîalie, pareille è l'argent, et puisée dans des arrosoirs d'or »'. Sous Louis XIV, on n'eût osé présenter de pareils détails ni aux yeux, ni même à l'imagination du spectateur ; Racine a donc choisi, pour exprimer des fonctions analogues, quelques détails plus relevés et plus conformes à ce que Ton voyait tous les jours :

Quelquefois, à )*antel, Je présente au grand prôtre on l'encens ou le sel.

Et d'autres semblables.

A part ces imitations d'une tragédie païenne, la pièce de Racine est toute biblique, et d'une couleur hébraïque très intense. C'est par là aussi qu'elle est romantique: car, à ne considérer les choses qu'au point de vue littéraire, qu'y a-t-il de plus romantique que la Bible? Nous avons pu déjà l'observer à propos d^Esther^ les beautés de style de la Bible, aussi bien que celles d*Homère, d'Eschyle, do Dante, de Guillem, de Shakspeare, ont assez de force pour passer jusqu'à nous à travers toutes les traductions, comme la lumière du soleil à travers les nuages, les atmosphères et les distances énormes qui nous séparent de cet astre, source de la vie terrestre.

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