Acte I, scène ii
2. Josabeth cacha d'abord l'enfant et la nourrice dans la salle des lits^ c'est-à-dire dans l'appartement des femmes (Para/ipomc'Me5 XXII, 11]; plus tard elle les mit dans la partie du Temple où habitait le grand-prélre, c'est-à-dire le sacriGcateur principal.
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pour réussir dans cette entreprise viennent à choquer la morale vulgaire, on les absoudra et même on les glorifiera en se plaçant au point de vue de l'autre morale selon laquelle a la fin justifie les moyens ». La fin, c'est la gloire de Dieu et d'une race privilégiée, élue par lui de toute éternité; les moyens seront, il faut bien le dire, le mensonge, la ruse et le meurtre; non seulement ce petit mensonge véniel que nous venons de relever, mais une équivoque effroyable, qui prendra Àthalie au piège et, par la catastrophe finale, amènera le dénouement. Pour les croyants zélés, le principal acteur de tout le drame est Dieu lui-même, caché comme derrière un voile, le voile du sanctuaire. Voilà la donnée qu'il faut accepter. Mais quel Dieu ! un Dieu fait à l'image des hommes de ce temps-là, un Dieu jaloux, colère, vindicatlif, impitoyable, « le cruel Dieu des Juifs. » Cela non seulement contribue à la vérité historique mais encore produit l'éloquence et la poésie. Le fanatisme de Joad, comme celui de Pascal, ou de Bossuet, a des cflets merveilleux en ce sens, à peu près de môme qu'en musique, au quatrième acte des Huguenots^ la bénédiction des poignards, toute flamboyante du fanatisme effroyable qui va faire la Saint-Barthélémy, resplendit par cela même, comme œuvre d'art, de l'inspiration la plus haute, et nous fait frissonner d'enthousiasme encore plus que d'horreur. La passion, en fait d'art ou de style, c'est
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ATHALIE N^iUFORNib^'"
le feu sacré. Âassi Joad, Pascal et Bossuet, comme Meyerbeer, ont-ils des poussées d'une puissance incomparable. Si donc Tidée des vengeances célestes répugne à la pensée moderne, on doit faire effort pour se replacer par Timagination dans ce milieu, dans cette atmosphère de sentiments sauvages, de pensées étroites et barbares, dont aujourd'hui les esprits éclairés vont s'affranchissant de plus en plus. Ne perdez pas de vue, que Racine, réconcilié avec Port- Royal, était rentré dans le giron du jansénisme, et, volontairement ou non, en subissait l'influence plus, que sévère. On peut dire que le jansénisme est, à certains égards, une sorte de calvinisme, moins le schisme hérétique; encore s'en fallut-il de peu qu'il ne fût, lui aussi, accusé, condamné, décrété d'hérésie, et, comme tel, retranché de l'orthodoxie catholique *. Or personne ne conteste que Calvin, dans son li^Te de VInstitution chrétienney œuvre d'une logique lourde et puissante, avait exagéré la rigidité du christianisme, et fait de la religion une tyrannie étroite et sombre. Le jansénisme, sans aller aussi loin, fit quelque chose d'analogue dans le sein du catholicisme lui-même, qu'il entreprit aussi de réformer, ou de transformer violemment et de ramener à une rudesse un peu sauvage. M. de Saint-Cyran fut en quelque sorte le Calvin
1 . Il Test même cd fait à présent, puisque aucun prêtre ne peut dire aujourd'hui très haut ! « ia a^^ jansénisme », si ce n'est à Utrecht.
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de cette doctrine, sous riofluence de laquelle des esprits éminents, tels que ceux de Pascal et de sa sœur Jacqueline entre autres, furent entraînés à une exaltalion mystique et à une terreur religieuse qu'on peut dire voisines de la folie. « J'ai quelquefois la pensée, dit M. Doudan, que ce terrible christianisme d'Arnauld n'a ni la grandeur, ni la lumière, ni le vaste horizon du vrai christianisme. »
Eli bien ! Racine lui-même, le doux Racine, réconcilié et pénitent, parait avoir subi dans Athalie l'influence de cette doctrine qui se faisait de la Divinité une idée si étrange, conforme d'ailleurs à l'idée biblique d'un Dieu jaloux, irritable, rusé, qui tour à tour s'emporte ou tend des pièges. C'est tout cela ensemble que nous devons avoir devant les yeux, si nous voulons comprendre AthaliCy sans parti pris d'admiration béate, sans nous en* rôler nous-mêmes parmi les Lévites de Joad.
Joad, qui médite cette restauration monarchique, cette revanche du coup d'État accompli par Athalie il y a huit ans, cherche à s'assurer d'abord des dispositions d*un des ofiSciers supérieurs de l'armée de l'usurpatrice, lequel, comme il arrive souvent aux époques de révolution, flotte entre les deux camps, toujours prêt à aller de l'un à l'autre.
Abner rend à la fois Ce qu'il doit à son Dieu, ce qu .. aoit a ses rois.
Oui, à ses rois, aux uns et aux autres tour à tour.
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Abner a servi autrefois les rois Josaphat, Joram et Ocbosias; à présent il sert Athalie, puisqu'elle a réussi à s'emparer du pouvoir ; mais, lorsque Joas sera reconnu et restauré, le grand prêtre n'aura qu'à dire à cette loyale épée :
Àbner, auprès da roi reprenez votre place,
et aussitôt Abner la reprendra avec un enthousiasme toujours nouveau, en laissant égorger sa reine intérimaire. Ce caractère, pour les spectateurs attentifs, est d'une vérité saisissante, et cette vérité même est cause que le gros du public ne la remarque pas ; tant cela lui paraît chose naturelle, d'aller toujours du côté du succès I
Si honnête que puisse être Abner, sa profession le condamne à servir le pouvoir existant, quel qu'il soit, par quelque moyen qu'il se soit établi; sauf à rester pour ainsi dire Tarme au pied, et à regarder d'où vient le vent. C'est cette espèce de neutralité expectante que le grand prêtre, entier et absolu comme il convient à sa profession et à son caractère, reproche à Abner, tout en le ménageant, lorsque celui-ci, fidèle, comme on dit, « à la religion de ses pères », vient faire ses dévotions au Temple, de grand matin, avant l'aube, le jour de la Tête solennelle des Prémices* :
1. ADDiversaire du Décalogue dicté par Dieu même à Moïse sur le mont Slnaï.
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Je vois que l'injustice en secret vous irrite.
Que vous avez encor le cœur Israélite,
Le Ciel en soit béni ! mais ce secret courroui,
Cette oisive verlu, vous en contentez-vous ?
La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincère ?
Huit ans déjà passés, une impie étrangère
Du sceptre de David usurpe tous les droits.
Se baigne impunément dans le sang de nos rois.
Des enfants de son ûls détestable homicide,
Et même contre Dieu lève son bras perfide;
£t TOUS, Tun des soutiens de ce tremblant Ëtat,
Vous, nourri dans les camps du saint roi Josaphat,
Qui sous son fils Joram commandiez nos armées.
Qui rassurâtes seul nos villes alarmées,
Lorsque d'Ochosias le trépas imprévu
Dispersa tout son camp à l'aspect de Jéhu:
« Je crains Dieu, dites-vous; sa vérité me touche. »
Voici comme ce Dieu vous répond par ma bouche:
a Du zèle de ma loi que sert de vous parer?
Par de stériles vœux pensez-vous m'honorer?
Quel fruit me revient-il de tous vos sacrifices?
Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses?
Le sang de vos rois crie, et n'est point écouté.
Rompez, rompez tout pacte avec Timpiélé ;
Du milieu de mon peuple exterminez les crimes;
Et vous viendrez alors m'immoler vos victimes. »
Joad, qai connaît bien le caractère d'Abner, essaye de le rattacher à ses espérances, sans lui révéler son secret. Il ne doute pas de sa loyauté ; mais il ne se fie qu'à lui-même. Après avoir sondé ses sentiments, il le prépare d*une manière générale aux événements prochains. Il ne se servira de lui, au moment nécessaire, que comme d'un in-
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strument aveugle, en le trompant tout le premier, pour tromper Athalic.
Athalie voit bien clair aussi dans cet officier, et» quoiqu'il se soit rallié à elle, elle ne se fie pas à lui plus qu'il ne faut. C'est pourquoi, au moment critique, lorsqu'elle s'apprêtera à attaquer le Temple, elle commencera par faire arrêter le brave Abner, de peur qu'il ne tourne. Cependant, un peu après, commençant à perdre la tête, elle le relâchera et le chargera de porter au grand prêtre ses dernières propositions, avant d'attaquer: car elle compte sur l'esprit flexible autant que flottant dont ce militaire a toujours fait preuve. Et, en effet, Abner, avec une facilité étonnante, conseillera aussitôt à Joad de Uvrer à Athalie tout ce qu'elle demande, môme le jeune enfant :
Quand vous périrez tous, en périra-t-U moins t Dieu vous ordonne-4-il de tenter l'lmpossU>le ?
A la vérité, il ignore que cet enfant est le rm Joas ; autrement il en ferait moins bon marché.
Voilà le caractère d' Abner : ce n'est pas un philosophe, un idéologue ; c'est ce qu'on appelle un esprit pratique; il a le sens moral peu développé ; brave homme du reste, homme d'honneur comme on l'entend communément, et attaché à son devoir professionnel ; mais toujours du côté du pouvoir régnant, de la reUgion orthodoxe et du fait accompli.
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238 LE ROMANTISMK L£S CLASSIQUES
Le premier mouvement d'Athalie se croyaut menacée par cet enfant avait été d'aller tout droit s'emj)arer de lui et du grand prêtre, et de les faire tuer. Puis, troublée, elle a hésité, remis au lendemain Taffaire : son caractère mollit. Malhan s'en aperçoit et s'en étonne, lui qui est pour les besognes promptes, el qu'aucun scrupule n'arrête; il dit à son digne confident Nabal :
Ami, depuis deux jours, je ne la connais plus.
Ce n'esl plus cette reine éclairée, intrépide,
Ëlevée au-dessus de son seie timide,
Qui d'abord accablait ses ennemis surpris
Et d un instant perdu connaissait tout le prix :
La pour d'un vain remords trouble cette grande Ame;
Elle flotte, elle hésite ; en un mot, elle est femme.
Âtbalie se borne donc à demander qu'on lui livre l'enfant en otage. Mathan, qui en a suggéré l'idée faute de mieux, espère que Joad refusera de le livrer, et qu'alors la Reine donnera ordre de détruire et brûler le Temple et ceux qu'il renferme. (Acte III, scène n.)
Lorsque Abner vient apporter au grand-prétre l'ultimatum de la Reine exigeant deux gages de soumission, l'un Éliacin comme otage, l'autre un trésor, caché ditK)n depuis le temps du roi David, Joad répond par ces paroles à double sens :
Il est vrai, de David un trésor est resté, La garde en fut commise à ma fidélité ; C'était des tristes Juifs l'espérance dernière. Que mes soins vigilants cachaient à la lumière.
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Mais, puisque à votre reine il fout le découvrir,
Je Tais la con'enler: nos portes vont s'ouvrir;
De ses plus braves chefis qu^elle entre accompagnée ;
Mais de nos saints autels qu'elle tienne éloignée
D'un ramas d'étrangers l'indiscrète fureur ; '
Du pillage du temple épargnez-moi rhorreor.
Des prêtres, des enfants, lui feraient-ils quelque ombre?
De sa suite avec vous qu'elle règle le nombre.
£t, quant à cet enfant, si craint^ si redouté,
De votre cœur, Abner, je connais l'équité.
Je vous veux devant elle expliquer sa naissance :
Vous verrez s'il le faut remettre en sa puissance ;
Et je vous ferai juge entre Athalie et lui.
Par là il intéresse Tamour-propre du militaire. Là-dessus le brave Abner s'en retourne auprès d'Athalio, qu'il va amener lui-même dans le piège, sans s'en douter. C'est pourquoi, sitôt qu'il est parti, le grand prêtre s'écrie avec une joie terrible ;
Grand Dieu, voici ton heure, on t'amène ta proie 1 Ismaêl, écoutez.
11 lui parle à l'oreille. L'ordre qu'il lui donne tout bas, c'est de refermer les portes du Temple derrière Athalie ; puis il reprend :
Surtout, qu'à son entrée et que sur son passage Tout d'un calme profond lui présente l'image.
Or, des deux côtés de la porte, dans le Temple même, il met en embuscade tous les prêtres et tous les Lévites armés.
Racine^ cela est remarquable, a voulu que la
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restauration de Joas fût uniquement l'œuvre des préti'es : il a transformé en chefs des Lévites * les officiers dont parle la Bible. Lorsque, avant de le proclamer, il Tinterroge une dernière fois, lui fait passer son dernier examen^ la question religieuse domine toutes les autres :
JOAO.
Mais, sur l'un de ces rois s*il fallait vous régler, A qui choisiriez-Yous, mon fils, de ressembler?
JOAS
David, pour le Seigneur plein d'un amour fidèle, Me parait des grands rois le plus parfait modèle.
JOAO.
Ainsi dans leurs excès vous n'imiteriez pas L'iuûdèle Joram, Timpie OehosiasT
iOàSk Ohl mon père...