‹ Le romantisme des classiquesChapitre 7 sur 63 · II · texte numérisé non relu

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Ulphigénie de Rotrou avait été représentée trentequatre ans avant celle de Racine. Lui aussi, il avait jugé nécessaire, devant les spectateurs français, de faire Achille amoureux : un héros sans amour eût-il été un vrai héros? Rappelez-vous quel argument est le plus développé dans la Satyre Ménippée, en faveur du futur Henri IV : c'est, à savoir, qu'il est «un vert galant», pour parler comme la chanson du temps. L'apologie sur ce point tourne au panégyrique, et c'est peutêtre à cette qualité que le Béarnais dut sa popularité et la couronne de France. Dans la première scène de la Phèdre, de Racine, le brave Théramène, gouverneur d'Hippolyte, lui prêchera l'amour; je me demande quel effet une telle prédication dut faire sur Nicole et Arnauld, quand Boileau leur lut cette tragédie pour ménager une réconciliation entre le poète et ses anciens maîtres.

son influence que pour faire abolir les sscrifîces sanglants (c'est comme si un pape supprimait la messe). Dans cette pièce, le mélancolique Oreste est un peu cousin de Werther ; Iphigénie, tout en ayant quelques traits de Charlotte, semble cependant avoir aussi quelques gouttes du sang de Platon. — M. Legrelle, qui a traduit en vers français la pièce de Gœthe, dit à propos de cette rêveuse, dépaysée en Tau vide : « Ce regret éternel qu'elle adresse sous la forme d'un soupir quotidien à sa Grèce chérie, ces poignants souvenirs d'une enfance plus heureuse, celle répugnance invincible pour un lien qui l'attacherait à un sol étranger, tout cela fait involontairement songer à quelque jeune Allemande émigrée en Amérique, et rêvant toujours, par-delà les mers, à son doui ▼illage des forêts du Harz ou de la vallée du Neckar. »

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Dans la première scène de la Princesse dHÉlide, que Molière composa exprès pour Louis XIV, Arbate, gouverneur du prince d'Ithaque, lui prêche la même morale et va encore plus loin, sachant bien ne point déplaire à Tauguste spectateur qui offrait cette comédie à la Reine et à mademoiselle de La Vallière dans ces fêtes brillantes que Ton appela les Plaisirs de Vile enchantée :

Je dirai que l'amour sied bien à vos pareils;

Que ce tribut, qu'on rend aux traits d'un beau yisage.

De la beauté d'une âme est un clair témoignage,

Et qu'il est malaisé que, sans élre amoureux,

Un jeune prince soit et grand et géoéreux.

C*est une qualité que j'aime en un monarque :

La tendresse du cœur est une grande marque

Que d'un prince à votre âge on peut tout présumer

Dès qu'on voit que son âme est capable d'aimer.

Oui, cette passion, de toutes la [ilus belle,

Traîne, dans un esprit, cent vertus après elle;

Aux nobles actions elle pousse les cœurs,

Et tous les grands héros ont senti ses ardeurs.

Rotrou cependant a essayé, tout en faisant Achille amoureux, de garder quelque apparence de couleur antique. Par une allusion aux beaux vers de Lucrèce sur Vénus et Mars, le héros, à l'exemple du Dieu de la guerre cédant à la puissance de l'amour, s'enflanune, lui aussi, à la vue d'Iphigénie.

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ACHILLE, laissant tomber son épée.

Jamais le Dieu de Thrace, au sortir des combats,

Quand aux pieds de Vénus il met les armes bas,

A-t-il vu si soudain engager sa franchise (sa liberté)

Qu'à ce dirin objet la mienne se voit prise ?

Le foudre est-il si prompt que ces astres vainqueurs

Ont la gloire de l'être à foudroyer les cœurs ?

J*oppose à leur pouvoir un effort inutile :

Beaux yeux, contre vos coups je ne suis plus Achille,

Et celui qu'on a vu franchir tant de hasards

Est aujourd'hui vaincu d'un seul de vos regards.

Ne voilà-t-il pas encore un curieux échantillon de ce mélange de l'ancien et du moderne qui est l'objet de notre étude? Au reste, dès la littérature romaine, Ovide faisait de l'Achille d'Homère et de sa captive Briséis un couple d'amoureux assez galants. Briséis écrivait à Achille : c S'il y a dans ma lettre des mots brouillés, ne t'en prends qu'à mes larmes l lacrymœ fecere lituras, ce sont elles qui ont fait les ratures ! » Cette pointe était à la mode chez les élégiaques latins ; on la trouve aussi dans Properce; mais chez lui ce n'est pas sous la plume de Briséis mignardisant avec Achille aux pieds légers.

Au cinquième acte de Rotrou, Iphigénie marche à l'autel avec un courage héroïque, et prie son père de ne pas lui voiler les yeux : la fille du Roi des rois, donnant sa vie avec joie pour son pays, veut regarder la mort en face. Galchas lui-même, le sacrificateur, en est ému : il tombe à genoux

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IPHI6ÉNIS U

près de cette vierge, innocente et noble Yictime, et, avant de la frapper du coup mortel, il adresse à Diane cette poétique prière :

Chaste fille du Dieu qui lance le tonnerre, Frais soleil de la noit, autre âme de la terre, Diane enfin, reçois l'offrande que tu yeux, Et pour prix de son sang fais succéder (réussir) nos yœux A l'art de nos nochers rends Tonde favorable, Donne à notre voyage un succès mémorable, Et fais^nous, triomphants, marcher sur le débris Des orgueilleuses tours d'Hector et de Paris.

Puis il lève le fer pour frapper; mais voilà que, dans un coup de tonnerre, Iphigénie est enlevée au ciel : Diane, apparaissant dans une gloire, aimonce aux Grecs qu'elle a choisi la jeune vierge pour prêtresse de son temple de Tauride, et qu'elle l'y transporte avec elle.

Ce dénouement, qui est celui d'Euripide, hormis le détail de la biche substituée à la jeune iille, ne manque point de grandeur, et eût mérité de réussir à Paris comme à Athènes ; mais, outre que tout k dernier acte de Rotrou est languissant quoique agitéy il est probable que la mise en scène, insuffisante sur le pauvre théâtre français de ce tempslày en compromit Fefifet. Le style, d'ailleurs est lâche et faible. Cependant l'âme généreuse de l'auteur, son souffle héroïque, sa poésie neuve et facile, coulant de source avec ses images flottantes.

se retrouvent dans quelques vers. Quant à la pièce dans son ensemble, elle est d'une naïveté agréable et molle.

Il y a un grand nombre d'autres œuvres sur ce thème : dans le théâtre grec, Polyxène, Autigoncy sacrifiées comme Iphigénie; dans notre théâtre du mojen âge, le Mystère d Abraham : au seizième siècle, la tragédie de Théodore de Bèze intitulée : Abraham sacrifiant^ œuvre très curieuse; la Pille de Jephté, tragédie latine de l'Écossais Georges Buchanan, ce n'est guère qu'un centon de Vlphigénie d'Euripide ; au dix-septième siècle la douce Imogène de Shakspeare, dans son Cymbéline; YAndromède de Corneille, où il s'agit également de l'immolation d'une jeune fiUe par ordre de ses parents pour obéir à un oracle *, et dont Racine, avons-nous dit, s'est souvenu en quelques passages.

Stendhal, rapprochant Imogène de notre Iphigénie : « Tout ouvrage d'art, dit-il, est un beau mensonge; tous ceux qui ont écrit le savent bien. Rien de ridicule comme ce conseil donné par les gens du monde: « Imitez la nature! » — Eh ! je le sais bien , morbleu ! qu'il faut imiter la nature ! Mais jusqu'à quel point? Voilà toute la question. Deux hommes d'un génie égal, Racine et Shak-

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