‹ Le romantisme des réalistesChapitre 13 sur 41 · INTRODUCTION XXI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXI

OU cru tout au moins découvrir, les manifestations de l'impérialisme là où nul ne s'était avisé de les rechercher jusqu'ici.

Artiste autant que savant, il a voulu étudier la tendance impérialiste non seulement sur le terrain biologique et sociologique, mais encore dans le champ de la psychologie et de la Httérature; et il a noté, avec une extrême pénétration au total, qu'un des phénomènes les plus importants de la mentalité humaine, le mysticisme, auquel nous devons tant de grands conducteurs d'hommes et de grands écrivains, n'est autre, en son fond, qu'un impérialisme larvé ou, comme il l'appelle volontiers, un impérialisme « irrationnel ».

Sans nul doute, nous causerions au pubHc quelque surprise, en appliquant à certains penseurs, parmi les plus illustres qui soient, la double épithète d'impérialistes et de mystiques. Mais sa surprise serait beaucoup moindre s'il avait eu la patience de scruter, dans ses éléments essentiels, cette complexe psychologie qui est celle des mystiques.

... Le mystique, dit M. Seillière, n'est pas autre chose qu'un impérialiste qui sentant sa débilité, sentant Tincapacité de satisfaire par ses propres moyens son instinctif appétit d'expansion et de domination, cherche à se procurer un appui dans l'au-delà. Ne pouvant vaincre par ses propres forces, il recourt à une puissance supérieure, s'allie à quelque divinité propice... Or l'auréole qui environne le mysticisme, lui prêtant l'aspect d'un pouvoir divin, est parfois, en toute réalité, dispensatrice d'une force morale considérable. Dans ses formes collectives en particulier, le mysticisme est un si puissant ressort moteur que les foules guidées par lui ont obtenu les plus grandes victoires, les groupes conquérants ayant toujours cherché à soutenir leur effort impérialiste vers la puissance par l'affirmation mystique d'une alliance divine.

Quel est en effet le peuple qui, dans ses entreprises guerrières, ne se dise pas le favorisé de Dieu?

NTRODUCTION XXIII

Le romantisme est le mysticisme contemporain.

^p Maintenant, — une fois l'origine du mysticisme élucidée par cette simple et véritablement géniale explication psychologique, — il est personne qui ne voie combien il est facile d'en tirer cette conclusion : tout le mouvement romantique est aussi, en dernière analyse, un impérialisme mystique, un impérialisme irrationnel. Dans la littérature romantique qui, depuis le temps de Rousseau, son Messie véritable, domine la mentalité moderne, jusqu'à nos jours, nous retrouvons en fait toutes les caractéristiques psychologiques de l'état d'esprit mystique : une identique exagération orgueilleuse du Moi de l'écrivain, qui se considère comme un ôtre privilégié, digne d'exercer la domination par droit divin; une identique tendance à prophétiser, à se juger éclairé d'une lumière céleste ; un identique besoin de créer un monde artificiel d'idées et de sentiments sur lesquels il soit possible d'exercer ensuite

le despotisme qu'on ne saurait faire peser sur le monde réel.

De môme que le mystique, le romantique se croit un élu; il affirme être élevé au-dessus de toutes les lois, guidé qu'il est non par la raison débile, mais par Finfaillible instinct. Sa force et son prestige, il les fait consister à s'affranchir des règles sociales, car il juge ces règles caduques devant la dignité éminente qui lui fut conférée par un pouvoir plus haut que celui des hommes, par la Nature divinisée.

C'est pourquoi, si M. Seillière a très justement défini le mysticisme comme la con-; viction de posséder l'alliance d'un Dieu dans la lutte vitale, nous pouvons ajouter avec lui qu'une telle définition serait fort applicable au romantisme moral qui est par essence « une insurrection du sentiment ou plutôt de l'instinct contre la raison ». Si en effet l'on regarde de près cette insurrection, on constatera que les romantiques, aussi bien que les mystiques, sont convaincus d'agir en vertu de la délégation d'un mystérieux pou-

INTRODUCTION xxv

voir qui les assiste dans leurs entreprises et va jusqu'à justifier de leur part l'individualisme le plus effréné.

Il nous est impossible de suivre M. Seillière dans toute l'ampleur de l'étude qu'il a consacrée aux écrivains romantiques, afin de démontrer par de nombreux exemples qu'un mysticisme impérialiste latent les inspire. Il a examiné presque tous les grands représentants de la littérature du dernier siècle...

CONCLUSION

LE MYSTICISME EST UN TONIQUE DE l'action

Devons-nous conclure que le romantisme, bien qu'il ait dévié de la ligne droite en abandonnant l'impérialisme rationnel, ait fait plus de mal que de bien au total? Au jugement de M. Seillière, cette conclusion-là serait injuste. Tout élan d'enthousiasme, même suscité par une vue erronée du réel, demeure encore fécond en quelque manière, et il n'est pas vrai de dire que le progrès se réalise seulement parla voie du calcul raisonné. Non, le progrès se fait aussi de certaines impulsions exagérées, mystiques et romantiques, que le temps vient ensuite amender. Une réaction rationnelle nécessaire suit toujours une période de mysticisme exalté; cette réaction s'incarna dans Napoléon après la Révolution

française, dans Loyola après la Réfornae. Elle fut alors nécessaire, ce qui ne veut pas dire que la Réforme ou la Révolution aient été inutiles. Cela signifie seulement que, l'histoire nous montrant partout l'alternance du mysticisme et de la raison, nous devons nous mettre en mesure d'utiliser au mieux de nos intérêts, d'une part, notre tranquille raisonnement, d'autre part nos impulsions mystiques ou sentimentales. A ces impulsions mystiques est peut-être dû ce qu'il y a de plus grand et de plus durable dans le monde, parce que leur voix, qui semble venir de l'audelà, anime parfois les hommes à la lutte mieux qu'un impériahsme plus conscient de ses possibilités immédiates.

M. Seillière enseigne que, si l'impérialisme est un désir de puissance, le mysticisme est un impérialisme fortifié par la foi (illusoire ou non, peu importe) en de fécondes alliances surhumaines. Et c'est pourquoi le mysticisme a conduit plus facilement que toute autre inspiration les hommes et les peuples à la victoire. Avoir foi en soi-même est une pré-

CONCLUSION

cieuse vertu pour quiconque doit mener la lutte individuelle ou collective de la vie. Mais une vertu plus précieuse encore est cette conviction absolue, que seuls les mystiques possèdent, d'être appuyés dans leur effort vital par les secours d'une providentielle alliance.

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