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U émotivité constitutionnelle

Sans insister dès à présent sur la grave maladie de jeunesse qui devait souligner si cruellement, chez notre écrivain, l'originelle usure de la constitution nerveuse, il est facile d'établir que le fond de son tempérament fut bien r « ennui » romantique, ou, pour parler comme Mme Commanville dans ses excellentes notes biographiques sur son oncle, « une sorte àHmpossibilité au bonheur ». Lui-même nous indique que sa jeunesse a trempé dans « on ne sait quel

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opium d'embêtement » qui Ta laissé dans un pénible état de dépression narcotique, l'exaspérant devant les contrariétés les plus futiles, le poussant à haïr la vie. Il en est venu à considérer comme un supplice de manger, de s'habiller, d'être debout. Il se juge afYecté d'une mélancolie native, d'un constitutionnel embête-, ment |(son mot est plus fort), qu'il parvient sans doute à refouler au prix d'un travail sans trêve, mais qui reparaît pour le submerger dés que le travail lui devient difficile et cesse de l'occuper tout entier.

Rien ne l'a distrait de ces pénibles sensations qui l'ont suivi jusque sur le Nil. Recueillons plutôt le soupir qui lui échappe au point culminant de son grand voyage oriental, dans l'île de Philœ, ce bijou de l'Egypte pharaonique : (( Je ne bouge pas de l'île et je m'y ennuie ! Qu'est-ce donc, ô Dieu, que cette lassitude permanente que je traîne avec moi? Elle m'a suivi en voyage. Je l'ai rapportée au foyer. La robe de Déjanire n'était pas mieux collée au dos d'Hercule que l'ennui ne l'est à ma vie. Il la ronge plus lentement, voilà tout ! » Il juge Montaigne « identique » à lui-même, et l'auteur des Essais ne fut-il pas visiblement touché de névrose, bien qu'habile à combattre par une

heureuse hygiène intellectuelle sa native tendance à l'hypocondrie. Enfin? son saint Antoine, dans lequel il s'est exprimé tout entier, de son propre aveu, n'a-t-il pas été défini par un flaubertiste éminent, M. Louis Bertrand, comme l'expression la plus parfaite du pur romantisme, comme une âme dans laquelle le mal du siècle atteint à son paroxysme?

Post equitem sedet atra cura, dit le poète latin. C'est vainement que Flaubert a cherché la distraction de son ennui dans les galops fougueux de l'imagination débridée, qu'il a fait effort pour « user » son désir et qu'il a poussé tous ses sentiments jusqu'à l'extrême. Est-il quelque part, il tâche d'être ailleurs, dit-il. Aperçoit-il de loin quelque sensation nouvelle, il y court aussitôt tête baissée, certain qu'il est cependant par avance de bâiller dès qu'il aura touché le but. Lui arrive-t-il de s' « embêter », il s'enfonce dans cet embêtement à plaisir. Quand il ressent une démangeaison, il se gratte jusqu'à sang, et — ajoute-t-il dans une métaphore impitoyable, — « il suce ces ongles rouges » ! Son expérience de nerveux lui enseigna de bonne heure que vouloir se distraire d'une chose pénible est le bon moyen pour que cette chose revienne. Il faut au contraire que la chose se

distraie de nous, conclut-il, dans une remarque profonde, qui suppose à sa source de bien douloureuses épreuves morales.

Enfm, cette dépression habituelle alterne avec des périodes d'excitation incompressible, qui en sont la contre-partie nécessaire. Son ami Du Camp Ta vu hors de lui pour un canif égaré sur sa table de travail. Il se dit « nerveux à s'évanouir », et quand il traversera les affres du noviciat théâtral, à l'heure où il fit représenter son Candidat, il décrira ses palpitations, tremblements, étreintes à la gorge et fera serment de s'épargner pareille torture à l'avenir. Car on soufYre trop au métier de metteur en scène quand on est comme lui, au moral, « un véritable écorché » que le moindre contact déchire !

La conséquence de ces dispositions d'esprit, c'est presque nécessairement le goût de la solitude et du silence, Vourserie, qui était déjà le péché mignon de Jean-Jacquesl Gustave se reconnaît irascible, intolérant, insociable, exagéré, <( Saint-Polycarpien », ce dernier adjectif évoquant le patron qu'il. se choisit de bonne heure, saint Polycarpe, dont on raconte qu'il avait coutume de fuir parfois le spectacle du monde ou la conversation de ses interlocuteurs

en se bouchant les oreilles et en gémissant : « Mon Dieu, mon Dieu, dans quel siècle ni'avezvous fait naître? » Dès 1845, l'ermite de Croisset projette d'acheter un bel ours en peinture et d'écrire dessous : Portrait de Gustave Flaubert. Il entend n'être rien, ne faire partie de rien. Il crèvera dans son coin comme ours galeux, à moins que, la renommée étant venue, ce ne soit le public qui se dérange pour venir à l'ours Il se sentira de plus en plus insociable avec l'âge, comme 1' « individu Marat », qui, au fond, es son homme, écrit-il, « une belle binette, bien qu'un rude imbécile » ! Enfin, il baptise « faculté d'insupportation » une tendance qu'il s'est depuis longtemps découverte, la tendance à trouver tout le monde insupportable !

f Lorsque ces dispositions névropathiques s'exagèrent encore sous l'influence d'une contrariété ou d'un malaise physique, elles engendrent chez le patient la hantise du suicide. -Le héros de Novembre — roman autobiographique qui fut rédigé par Flaubert au cours de sa vingt et unième année, et auquel nous aurons plus d'une fois à recourir — se souvient d'avoir gratté dans son enfance le vert-de-gris des vieux sous pour s'empoisonner, ou encore d'avoir, dans la même intention, essayé d'avaler des

épingles. Bien mieux, il ajoute que tous les enfants font de même, c'est-à-dire qu'ils cherchent à se suicider dans leurs jeux, et il en tire cette conséquence, discutable, que l'homme aime la mort d'un amour violent, quoi qu'on en pense d'ordinaire. Mais encore lui faudrait-il démontrer qu'en effet tous les enfants subissent des tentations de ce genre : ce que notre expérience personnelle ne confirme nullement, hâtons-nous de le dire.

Mais revenons à Novembre, cette œuvre si suggestive qui continue Werther, Obermann, René, Adolphe, Joseph Delorme, qui prépare Dominique et qui n'est pas encore à son rang dans l'estime psychologique de nos contemporainslLe jeune romantique, dont ces pages nous apportent les précieuses confidences, nous raconte que, délaissant avec le progrès de l'âge les singulières récréations de son enfance, il se plut à monter jusqu'au plus haut des tours, afin de se pencher sur l'abîme et d'y chercher la sensation du vertige, ou encore à essayer du doigt la pointe des poignards (Gœthe les essayait sur sa poitrine), et à regarder en face la gueule des pistolets qu'il appuyait ensuite à son front pour se familiariser avec leur contact glacé !

Parlant plus directement pour son compte,

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au cours de sa correspondance, Flaubert y évoque certain jour (1) le souvenir d'un voyage qu'il fit aux Andelys en compagnie de son plus cher ami, Alfred Le Poittevin, à l'âge de seize ans. L'un et l'autre, écrit-il, avaient envie de « crever », à la lettre ! Alors ne sachant que faire et cédant à ce besoin de sottises qui vous prend dans tous les cas de démoralisation radicale, les deux camarades s'offrirent une orgie de rhum, de kirsch et de potage au riz gras ! Le dernier terme de cette énumération est fait pour nous rassurer sur les conséquences de l'équipée, et pour nous reposer des poignards ou des pistolets de Novembre.

Dans une lettre à Louise Colet qu'on a souvent citée (2), Gustave évoque ce groupe de « jeunes drôles » qui forma l'entourage de son adolescence. Ces enfants vivaient dans une étrange obsession, dit-il, oscillant sans cesse entre la folie et le suicide. Quelques-uns se tuèrent en effet : l'un en se cassant la tête d'un coup de pistolet, un autre en s'étranglant avec sa cravate (3). D'autres encore se firent « crever »

(1) Corr., t. II, p. 356. (Édit. Conard.)

(2) Ibid., t. II, p. 68.

(3) Voir aussi la Préface de Flaubert aux Dernières Chansons de Louis Bouilhet.

(le débauche, dans leur vain effort pour chasser l'ennui romantique. C'était beau, ajoute le survivant de ces âges héroïques sur un ton demiironique et demi-convaincu ! Et il se promet d'écrire quelque jour un livre sur cette jeunesse inconnue du vulgaire qui poussait à l'ombre, dans la retraite « comme une touffe de champignons gonflés d'ennui » ! La seconde Éducation sentimentale fut conçue pour remplir ce prou'ramme, qu'elle a d'ailleurs insuffisamment réalisé.

Lorsque Gustave Hra le Louis Lambert de Balzac, à trente ans, pendant la préparation le Madame Bovary, il se sentira littéralement épouvanté » (1) par l'étroite affinité morale qu'il lui faudra constater entre ce jeune romantique de la génération précédente et lui-même. Lambert lui paraît toutefois ressembler davantage encore à cet Alfred Le Poittevin qui, plus âgé que lui de quelques années, eut si grande influence sur sa pensée adolescente. Il a trouvé là leurs causeries, leurs phrases, presque textuelles. Il y a lu l'histoire d'un essai littéraire dérobé à Louis Lambert par des camarades haineux et jaloux, livré au maître d'étude, et

(4) Corr., t. II, p. 191,

bêtement critiqué par ce cuistre, aventure qui lui est arrivée à lui-même ! Enfin, vers le terme du récit de Balzac, Lambert en vient, dans sa manie mystique, à vouloir se mutiler, comme le firent les adeptes de certaines sectes ascétiques du passé. Or Gustave, à dix-neuf ans, dans l'ennui profond où l'ont plongé ses études juridiques à Paris, a traversé un identique état d'âme. Il pourrait, dit-il, montrer dans la rue Vivienne une boutique devant laquelle il s'arrêta certain soir, poussé vers cette résolution extrême par une tentation impérieuse! Tout cela forme un faisceau d'indices ou de symp-j tomes dont il est bien permis de chercher la source dans une exceptionnelle acuité de la disposition émotive.

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