Exaspération de la volonté de puissance
Une émotivité par quelques traits si peu normale conduit nécessairement la juvénile volonté de puissance vers les plus ardentes aspirations de l'orgueil. jLe5 aristocrates comme moi, a écrit un jour Flaubert, résumant dans cette
appréciation sa constante attitude vitale. A dix-sept ans, il déclare mépriser les jugements du monde ; il les négligera, dit-il, pour suivre les conseils de son imagination et de son cœur. Après quoi, si Ton vient à protester trop fort dans son entourage, il se retournera peut-être comme Phocion pour demander quel est ce ramage de corneilles? Si son aller ego de Novembre ne trouve rien à faire ici-bas, c'est qu'il n'y voit rien qui lui semble digne de sa valeur. Il aurait voulu, dit-il, être empereur, pour la puissance absolue, pour le nombre des esclaves, pour les armées éperdues d'enthousiasme. Et il y a là sans doute une de ces réminiscences napoléoniennes que V Enfant du siècle signalait quelques années plus tôt comme une des sources du « mal » romantique. /
Louise Colet, ayant projeté de soumettre à Théophile Gautier, le critique dès lors influent, quelques pages du voyage en France de Flaubert, Par les champs et par les grèves, elle renonce, après réflexion, à son dessein ; et Gustave de la remercier aussitôt en ces termes significatifs (1) : tt Que je t'embrasse à pleins bras, sur les deux joues, sur le cœur, pour quelque chose qui t'a
(1) Con:. t. II, p. 100.
échappé et qui m'a flatté profondément. Tu ne trouves pas la Bretagne une chose assez hors ligne pour être montrée à Gautier et tu voudrais que la première impression qu'il eût de moi fût violente. Il vaut mieux s'abstenir. Tu me rappelles à V orgueil. Merci ! . . . » Ainsi donc orgueil encore et orgueil raffiné que son mutisme provisoire vers 1850, que sa retraite au fond de l'ermitage de Croisset. Il voudrait même convertir Bouilhet à une semblable tactique et lui conseille de persévérer quelque temps dans son silence, dans sa « dégoûtante et sublime façon de vivre », en demandant son pain à des besognes de répétiteur. Après quoi, tous deux verront à faire résonner bruyamment de concert la peau de ces tambours qu'ails tendent si dru, depuis si longtemps (1) !
^COui, les tergiversations qui le conduisirent à reculer ses débuts littéraires jusqu'à sa trenteseptième année procèdent surtout d'un formidable appétit de victoire. Il entend ne faire entrer dans la construction de son œuvre que des matériaux solides, capables de braver les assauts du temps. Et ces matériaux-là, seule la maturité d'un talent est capable de les choisir. Il
(1) Corr., t. I, p. 364.
veut que dans quelques siècles, lorsqu'il ne sera plus depuis longtemps question des choses et des gens qui nous entourent, d'autres cœurs pareils aux nôtres continuent de s'associer aux palpitations de son cœur dès longtemps refroidi. Tel fut le privilège des maîtres dont il s'est proposé de suivre l'exemple, Virgile, Rabelais, Cervantes, Shakespeare, MoHère, Gœthe, tel aussi le destin qu'il promet à sa maternelle amie, George Sand. Le seul moyen de n'être pas malheureux ici-bas, c'est de s'enfermer dans l'art avec une perspective aussi haute devant les yeux et de compter pour rien tout le reste, parce que V orgueil remplace tout, dès qu'il est étabh sur une assez large base (1) ! J
Pourtant, si Flaubert accepte très volontiers la quahfication d'orgueilleux, comme on le voit, il rejette avec indignation l'épithète de vaniteux, qui lui semble dégradante. Écoutons plutôt sa riposte à Maxime Du Camp, avec lequel il est presque brouillé durant les années qui suivirent leur commun voyage d'Orient et qui a paru le viser dans une phrase malveillante de son Livre posthume. Le remuant polygraphe, l'ami trop empressé des Delessert et des Per-
(1) Corr., t. I, p. 161,
signy, a écrit, en effet, que la tour d'ivoire, que l'isolement orgueilleux dans lequel l'artiste est parfois tenté de s'enfermer, offre de graves dangers pour son talent. La solitude, ajoutait-il dans une image emphatique, « porte à ses deux sinistres mamelles l'égoïsme et la vanité » ! L'ermite de Croisset prend cette allusion pour lui sans hésitation, mais il n'oppose qu'un rire de dédain à la prétentieuse métaphore. Qu'on le dise égoïste, il n'en repousse pas le reproche, mais vaniteux, jamais de la vie ! L'orgueil seul ressemble aux bêtes féroces qui vivent retirées dans les cavernes ou dans les déserts, tandis que la vanité, comme le perroquet, saute de branche en branche et se plaît à bavarder au grand jour. Or le culte soHtaire de l'art ne donne que l'orgueil à ses adeptes et pour de l'orgueil, on n'en a jamais trop! Si la douleur et la maladie sont choses mauvaises, c'est qu'elles nous suggèrent l'idée d'une malédiction qui pèserait sur notre tête, c'est qu'elles humilient, et que l'humiliation est mortelle aux gens qui ne se soutiennent que par V orgueil!
Quant à Du Camp, cet écrivain facile qui affecte des airs protecteurs avec le reclus de Croisset, parce que ce dernier, à trente-cinq ans, n'a pas encore jugé bon d'affronter le pubhc.
laubert estime l'avoir fait en grande partie ;e qu'il est, ajoutant qu'il a d'ailleurs marqué léjà sur beaucoup d'autres son empreinte, •rétention inattendue qui indique quelle haute [opinion il avait de lui-même, bien avant d'avoir ■reçu le premier encouragement du succès. Écoutons plutôt cette sortie significative : « Je îrois que le ramollissement de cervelle dia- [gnostiqué chez moi par Du Camp n'arrive pas («ncore. Ah ! Ah ! mais je les casserais sur elle, [tous ces braves petits compagnons-là, comme les commis voyageurs brisent sur leur front les assiettes d'auberge par facétie! » Dès 1853, c'est-à-dire près de quatre ans avant la pubhcation de son premier ouvrage, il se compare là Royer-Collard et à Villemain pour se placer 'au-dessus d'eux, car ils peuvent bien s'atteler le reste de leurs jours avant d'écrire une seule page de la Bovary (1). C'est pourquoi les réserves et les résistances de l'opinion le laissent indifférent. Il n'ignore nullement qu'il jouit de « peu de considération » dans sa famille et dans sa ville natale, mais il ajoute aussitôt que ça rentre d^ns toutes les biographies voulues, dans la règle ! C'est-à-dire que, par ce trait-là aussi,
(1) Corr., t. II, p. 260.
sa biographie s'apparente à celle des grands hommes, rarement prophètes en leur pays, comme on le sait. Et l'on croirait voir quelque mystique chrétien, se cuirassant par le souvenir des saints persécutés contre les mépris du monde !
Louise Colet se plaint-elle à son ami d'avoir été peu favorablement traitée par un académicien chargé d'apprécier pubhquement l'un de ses ouvrages, il faut, lui répond Flaubert, remercier malgré tout le personnage avec effusion, parce qu'il n'est pas de pires vengeances que ces politesses ironiques, hautes comme orgueil et fortes comme esprit! Si le malappris voulait présenter des explications, faire de vive voix des excuses, il conviendrait de l'arrêter net aussitôt : « Causons d'autre chose ! » Voilà tout ! Est-ce que ce ne sont pas là des misères ? Il n'y a de défaites véritables que celles que l'on subit tout seul, devant sa glace, dans sa conscience, et l'unique moyen de vivre en paix, c'est de se placer tout d'un bond au-dessus de Vhumanité entière pour n'avoir plus rien de commun avec elle. Soyons larges, ou plutôt soyons fins, et tant que nous n'aurons pas un carrosse à nos ordres, faisons mine de ne pas remarquer les éclaboussures !
Aussi bien, n'est-ce pas la principale affaire de l'artiste que d'être connu, ainsi que Du Camp parait le désirer si fort vers 1855, car la notoriété ne saurait satisfaire entièrement que les très médiocres vanités. Il faut viser à mieux, c'est-à-dire à se plaire ; fantôme pour fantôme, celui-là vaut bien l'autre et sa stature est plus imposante. De cette conviction procède la constante hostilité de Flaubert à l'égard de l'Académie française. Jeune, il affecte de considérer la séance de réception académique comme une épreuve intolérable pour la dignité du récipiendaire qui doit avaler en public, avec l'habit vert sur le dos, l'épée au côté et le tricorne à la main, toutes les grossièretés qu'on lui sert avec grâce. On sait combien la tradition s'est adoucie (^t humanisée sur ce point depuis cette époque.
Voilà pourtant le but suprême de l'ambition des gens de lettres, écrit dès lors Flaubert avec ime conviction qui ne s'est pas démentie, il faut le reconnaître pour la rareté du fait ! N'y a-t-il donc pas mieux à désirer pour qui se sent l'âme haute? Quand, *^s 'enfermant chez lui vers le soir, l'artiste se dit que rien ne le soutient, qu'il ne compte pour personne, que tout le délaisse et quand justement alors, la Muse s'étant glissée mystérieusement à sçs
côtés, quelque chose se met à chanter au fond de lui, quelque chose de joyeux et de funèbre comme un chant de combat, quelque chose qui exprime le défi porté à la vie hostile, l'expérience de la force déjà accumulée en secret, le flamboiement des œuvres à venir ! Oh ! si cette enivrante sensation d'une métaphysique alhance est donnée à un homme, ne fût-ce que de loin en loin, ce sont là ses vrais jours d'orgueil ! Qu'il laisse tout le reste aux faibles, à ceux qui ne s'honorent pas assez du dedans pour qu'on puisse les honorer du dehors !
Ni les années ni la célébrité n'ont entamé chez Flaubert ces mystiques convictions de sa jeunesse. Dumas fils vient-il à recevoir les honneurs de la Coupole, a-t-il fait à son tour le « plongeon académique », Flaubert le jugera « bien modeste » en vérité, car il faut l'être, ajoute-t-il, pour se juger honoré par les honneurs. Hugo voudrait l'engager dans la même voie et lui en fait même « une scie (1) », mais « pas si bête, pas si bête », monologue le vieil indépendant. Quand on est quelqu'un, pourquoi vouloir être quelque chose ? « Rohan suis », tel est le fond de son caractère. Aussi, lorsque
(1) Corr., t. IV, p. 293.
>u Camp franchira le seuil académique à son
lur, quelques mois avant la mort de son an-
ien ami, celui-ci protestera-t-il encore contre ce
mronnement d'une activité littéraire qu'il a
lu jours jugée de médiocre aloi : « Cette maxime
jt de moi, écrit-il à ce propos : Les honneurs
léshonorent ; le titre dégrade ; la fonction
jrutit. Commentaire : Impossible de pousser
flus loin V orgueil! » Et voilà du moins un orgueil
lystique qui ne se fait pas scrupule de s'avouer
incèrement à lui-même !
IL — Précoces réactions contre la discipline sociale,
La tournure d'esprit mystique, c'est-à-dire la conviction d'une alliance divine au cours de la lutte vitale, engendre presque nécessairement — quand elle n'est pas contenue par une ferme discipline expérimentale et rationnelle — la réaction impatiente du mystique contre les entraves ou limitations de toutes sortes que la société a dû, pour vivre, opposer à l'expansion incontrôlée de l'individu, cet impérialiste-né. Nul n'a marqué plus décidément que Flaubert et de plus précoce façon cette réaction offensive contre son immédiat entourage, bien qu'il l'ait d'ordinaire atténuée, dissimulée, corrigée même dans la vie familiale et sociale, pour obéir au total à la raison pratique, fruit de son extraction et de son éducation bourgeoises. Nous justifierons cette appréciation sommaire en indiquant quelles furent ses relations habituelles avec ses proches, avec les éducateurs de son enfance, avec les compagnons de sa jeunesse et avec les amis de sa famille.