‹ Le romantisme des réalistesChapitre 41 sur 41 · LES FACTEURS PSYCHOLOGIQUES DU RÉALISME CHEZ CONRAD-FERDINAND MEYER · texte numérisé non relu

LES FACTEURS PSYCHOLOGIQUES DU RÉALISME CHEZ CONRAD-FERDINAND MEYER

M. Il d'IIareourt vient de nous donner une considérable étude sur Conrad-Ferdinand Meyer (4), le poêle et romancier zurichois qui, aux côtés de Goltfried Keller, a représenté la Suisse dans la haute littérature allemande, durant la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Le jeune et brillant critique français analyse cette vie tourmentée avec une conscience, avec une pénétration singulières, et les résultats de son travail intéresseront grandement l'historien synthétique de la pensée contemporaine. En effet, comme Gustave Flaubert, son aîné de trois ans, Meyer est allé du romantisme vers le réalisme, entraîné par l'instinct de conservation, anxieux d'échapper aux tortures de la névrose. Et les étapes de ce rude pèlerinage intellectuel apparaissent chez lui plus distinctes encore, parce qu'il subit la constante menace d'une névrose beaucoup plus pénible que celle dont souffrit l'auteur (le Madume Boomij. On pourra donc établir entre ces deux carrières d'hommes de lettres un bien instructif

(1) Airan, lî)13.

parallèle qui viendra jeter quelque lumière sur la genèse du lléalisme, — à notre avis la forme spécifique du mjsticisra(3 rousseauiste durant la quatrième génération de ce grand mouvement des esprits.

Meyer naît à Zurich en 4825, d'un père débile et d'une mère nettement névrosée qui finira par la folie et par le suicide. Avant son fils, cette femme de haute valeur morale dut lutter par un constant effort de raison et de foi contre les inquiétudes d'une imagination assombrie, et le mal sous la menace duquel elle vécut lui inspira ce commentaire douloureux : o Certes, c'est une triste chose qu'une jeunesse troublée dans ses années de joie par la douleur physique. Mais combien plus à plaindre encore sera l'être, bien doué d'ailleurs, que ses nerfs malades empêchent de réaliser ce dont il se sent l'aptitude et la force. Dans le premier cas, une consolation demeure : il est permis d'adorer docilement dans la perte de la santé un décret d'en haut. Mais, dans la seconde alternative, il n'est pour le malheureux aucun réconfort, le malade par l'esprit n'ayant pas la force de se rattacher à une résignation qui est encore une espérance. Les consolations religieuses n'ont plus accès dans l'àme enténébrée que son angoisse pousse à voir en ellemême la source de ses souffrances. Je connais d'expérience tous ces tourments : j'ai subi les luttes intérieures qui sont provoquées par ces maux. Dissimulées aux yeux du monde, elles se livrent au plus secret du cœurl »

Après une enfance heureuse et choyée, Conrad Ferdinand atteint sa quinzième année lorsqu'il voit mourir son père : événement qui laisse la famille dans une

APPENDICK f91

situation de fortune assez précaire, i/adolescent devra donc se créer des ressources, soutenir peut-être par surcroît sa mère et sa sœur. Or, à ce moment même, la névrose héréditaire vient peser lourdement sur sa destinée. Son existence prend le cours le plus anormal. Il n'ose plus se montrer ù la lumière du jour et ne sort (jiie de nuit, au clair de lune, dans le vaste jardin clos |iii dépend delà maison familiale. Parfois, sous la clarté lies étoiles, il va détacher un bateau de la rive du lac, tragne le large, prend un bain solitaire, puis rentre tardivement au logis sans passer par la porte, en franchissant d'un bond, comme un maraudeur nocturne, la grille qui défend l'entrée de la maison.

De même que Flaubert vers le même âge, une telle disposition d'esprit le pousse à la familiarité des écrivains romantiques. iNovalis, Tieck, Jean-Paul Kichter, Lenau deviennent ses livres de chevet. Il rêve la destinée des grands lyriques du siècle et prend pour devise les vers hyroniens que Freiligrath vient de composer pour le tombeau de Grabbe : t A travers le monde s'avance solitaire le poète au front de flamme. Car le sceau de la poésie est pareil à la marque de Caïn; le monde s'écarte devant ce signe et juge sans indulgence celui qui le porte. » — Sa politique non moins que son esthétique se colore de mysticisme rousseauiste : il voudrait étreindre le monde afin de le réformer : il est, dit M. d'IIarcourt, titanesque, chaotique, mondial, se passionne pour les carbonari, s'enthousiasme pour les exilés polonais. Autant que possible il réagit par des rêves de grandeur contre le mépris qu'il sent peser sur sa tète en raison de son incapacité pratique, dans cette ville affairée de Zurich k laquelle il porte en ce temps les sentiments que Flaubert vouait de son côté à Rouen, sa cité natale.

De cette lamentable période de son existence, Meyer expliquera plus tard les affres en ces termes : t Ce qui m'irritait et me déprimait tout à la fois, c'était le fait de passer pour un malade : c'était l'atmosphère de dédain dans laquelle j'étais condamné à vivre. Ce qui me froissait, c'était de m'entendre rappeler sans trêve mon inaction, mon incapacité à me créer une carrière; c'était enfin ce perpétuel haussement d'épaules en présence de mes efforts, toutes ces observations sur ma versatilité dans l'existence, toutes ces bénévoles questions au sujet de ma santé. Car ce n'est nullement par amour pour nous que les gens s'informent de la sorte; c'est afin de pouvoir nous plaindre. Rien ne dépiterait au fond ces bons questionneurs comme de voir nos affaires en bonne voie! » — Rappelons ici qu'à la génération suivante du mouvement romantique, Nietzsche, malade à son tour, devait exprimer presque dans les mêmes termes les froissements d'un impérialisme vital que vient douloureusement opprimer la pression de son milieu.

Mejer poursuit cependant cette frappante analyse psychologique : « Si je trouve à Paris la sensation de la santé, cela tient uniquement à ce qu'on ne m'y froisse pas. Naturellement, ajoute-t-il, avec une méritoire impartialité, ce ne sont pas les gens eux-mêmes qui sont coupables. Ils ne sont chez nous ni plus brutaux, ni plus égoïstes que partout ailleurs. Ils se disent simplement : Pourquoi irions-nous confier la moindre chose à un homme qui a été malade, dont la mère l'était, qui ne sait rien d'utile ni de pratique. Qu'il se taise donc et qu'il prenne son rang derrière les plus humbles ! » Le Werther de Gœthe ou le Chatterton de Vigny ont eu de ces accents, et voici qui est particulièrement vi^ertherien : « Je me rappelle encore, conclut Meyer, en terminant ces précieuses confidences, le jour où un jeune homme invité

APPKNDICE 293

comme je l'étais dans une maison amie, prit le pas sur moi en pénétrant dans la salle à manger, iiUeyilionnellement, comme le plus digne. Cela me fit mal vraiment I — A peine étais-je arrivé à BAle (en allant vers la France), que je me suis senti respirer plus librement! »

Cette émancipation succédait à des années douloureuses. A vingt-sept ans, Meyer avait dû se soumettre durant quelques mois à une cure en régie dans une maison de santé de la Suisse française. Mais en d856, alors qu'il atteint ses trente et un ans, deux événements imprévus lui procurent l'indépendance morale et matérielle. Il perd sa mère qui l'aimait et qu'il paya de retour, mais dont le caractère, trop analogue au sien, lui fut une source de tortures. Il hérite d'une fortune inespérée qui lui donne pleine licence de suivre sa vocation littéraire. Tel fut aussi le sort de Gustave Flaubert après sa crise nerveuse de 4843 et la mort de son père en 1845.

Mejer devra pourtant tâtonner quelque temps encore avant de trouver sa voie. Il publie des vers lyriques qui passent inaperçus : mais il voyage, il lit, il emmagasine idées et images, il apprend son métier d'écrivain. Possédant le français aussi bien que l'allemand, il se laisse façonner par nos littérateurs et nos historiens, Thierry, Mérimée, Haubert, plus tard Renan, Concourt, Zola, Maupassant. 11 progresse donc malgré ses apparents échecs : il en a le sentiment fortifiant et nous fournit cette pénétrante dèfiojtion du progrés intellectuel ou moral, que devraient méditer les mystiques partisans du progrès soudain par la foi, les contempteurs du lent progrés par les œuvres : * Quand le

progrès se réalise en nous, écrit Meyer, il nous fait souvent l'effet d'y être comme instantané et par conséquent surnaturel, alors qu'eu réalité il résulte d'elîorts préalables que nous avions crus inutiles. Nous voyons tout à coup la porte s'ouvrir et nous oublions combien de temps nous avons vainement passé à l'ébranler auparavant! 5

Cette conception désormais consciente, volontaire, rationnelle de la lutte vitale le conduit à se façonner, de même que Flaubert, une stricte bygiène mentale afin de fermer la voie aux possibles retours offensifs de la névrose. 11 s'impose avant tout d'éviter l'exaltation lyrique et se condamne à la plus entière « impersonnalité » possible en matière de littérature : « Mes œuvres, pourra-t-il écrire un jour, gardent un accent sentimental que je connais bien en moi, que j'y méprise, et qui, naturellement, prend toute son ampleur dans ma poésie lyrique. Mon œuvre lyrique ne me paraît plus vraie aujourd'hui. Sous les travestissements historiques de mes personnages romanesques, il y a plus de mes vraies souffrances, de mes vraies passions que dans ce lyrisme qui n'exprima jamais qu'un eôté inférieur de ma nature ! »

M. d'Harcourt a fort heureusement résumé les raisons sanitaires qui conduisirent l'écrivain suisse vers le roman historique. Il connaissait trop bien, dit son biographe, les nécessités de son hygiène mentale pour se permettre ces incessants tête-à-tête avec soi-même qui aboutissent à la rédaction d'un journal tel que celui d'Amiel, ou à des aphorismes comme les publiera Nietszche. Quant à choisir dans la vie contemporaine les sujets de ses romans, c'eût été rester en communion trop intime encore avec ce Moi dévorant, dont le commerce lui avait été funeste. Gomment mettre en effet sur pied un

roman de sujet moderne sans y verser beaucoup de soi, sans l'animer directement de son âme, sans y faire passer le vif de sa personnalité morale? Dans le roman historique au contraire, si l'auteur est tenté de se raconter malgré tout, ce sera de façon plus détournée du moins : t Si la nouvelle historique a fixé mon choix, écrit Me^-er en personne, c'est que, pour y loger mes expériences ou mes sentiments individuels, je la préfère au roman contemporain. Elle me masque mieux et distance davantage le lecteur. Sous une forme très objective et éminemment artistique, j'y puis être en dedans individuel et subjectif à mon gré! »

Un tel subjectivisrae historique, insiste de son côté M. d'ilarcourt, n'est plus toxique à aucun degré. L'auteur se trouve haussé, agrandi, amplifié, dilaté aussitôt qu'il se reflète dans de grands caractères, encadrés par de grandes époques. Entre ses héros et lui-même se produit alors une sorte d'échange par endosmose et par exosmose. L'histoire s'abaisse sans doute et se rétrécit quelque peu lorsqu'elle doit se réduire à la mesure d'une âme individuelle; rien ne le prouverait mieux, à notre avis, que la nouvelle de sujet français dont Meyer emprunta l'idée à Saint-Simon, les Souffrances d'un jeune garçon, car l'entourage de Louis XIV y apparaît sous des couleurs un peu trop helvétiques en vérité. Mais en revanche l'écrivain se hausse et s'élargit par son effort pour s'élever à la dignité de l'historien : s'il subjective le passé, il s'objective à son contact en retour. Meyer chercha de la sorte dans sa production romanesque un remède à ses débilités psychiques : faible, il a dessiné avec prédilection des caractères de force; contemplatif, des êlres d'action!

En outre, il a choisi, pour étajer son pénible effort vital, une puissance moins factice que celle dont il se sustentait par l'intermédiaire de ses personnages romanesques. La guerre de i870, qui déprimait Flaubert, le tonifia en lui remémorant ses origines germaniques. Il se porta délibérément du côté de l'Allemagne victorieuse en dépit de son éducation à demi française, et il rencontra son premier succès en publiant, dès 187i, un poème sur Ulrich de Hutten, le publiciste du seizième siècle, présenté comme un prophète de l'unité, de prépondérance germanique : « Certes, il m'en a coûté gros, écrivait-il alors, pour surmonter mes sympathies françaises, mais, au nom du ciel, il fallait bien prendre un parti. Le conflit franco-allemand va remplir encore des dizaines d'années et rendre littérairement toute attitude impartiale ou mitoyenne absolument insoutenable. » Son second succès, Jenatsch, sera de même un roman de patriotisme helvétique.

Mais surtout il choisira, comme tonique de son originelle fragilité nerveuse, cet aspect du rousseauisme qu'on peut appeler le mysticisme esthétique, la religion de la beauté, conçue comme une fleur de la nature et de l'instinct. Les réalistes et Parnassiens français venaient de donner à ce mysticisme une forme extrême dans leur doctrine de « l'art pour l'art ». Meyer le présente souvent enveloppé de formules allemandes, qui le font, pour nous, moins reconnaissable au premier abord : formules gœthéennes, précisées après le voyage italien du grand homme : commentaires théoriques de Vischer que Meyer a personnellement connu. Il s'attache surtout à la thèse fameuse de Gœthe sur les résultats thérapeu-

tiques de la création d'art. Projetés vers le dehors, (lira-t-il à son tour, fixés dans l'image poétique ou littéraire, les sentiments d'angoisse qui hantaient l'àme de l'artiste perdent leur faculté de répercussion douloureuse. Toute émotion amenée au plein jour de la réalisation dans l'œuvre d'art cesse d'ébranler douloureusement les nerfs du créateur. En fait, à notre avis, la volonté de puissance se tonifie tout simplement chez lartisle, qui voit ses inquiétudes, ses échecs ou ses faux I)as dans la lutte vitale se transformer sous sa plume magique en éléments de succès, d'influence et de pouvoir. Goethe a connu cette aventure pour Werther, plus tard pour Foust et n'en a jamais oublié le bénéfice; Mever devait faire des expériences analogues avec son llulten, son Becket ou son Pescara.

M. d'IIarcourt insiste avec grande raison sur l'évolution caractéristique qui conduisit l'écrivain suisse d'une conception éthique ou morale du monde et de la vie (ce fut celle de sa mère) vers une vue esthétique de l'existence et de l'histoire. Il est certain qu'il alla loin pour son époque et pour son milieu sur la voie de l'indulgence passionnelle et de la réhabilitation de la chair. Ses portraits de vieillesse montrent, dit-on, « un éclat émerillonné du regard qui rit d'une sorte d'hilarité sensuelle ». Longtemps sa santé psychique se trouva bien de cette évolution si radicale. Et, certes, la formule esthétique que le romantisme propose à l'impérialisme vital est tonique aux privilégiés de l'esprit, à ceux qui savent triompher de leurs rivaux dans la carrière de l'art. La dignité quasi sacerdotale que notre temps confère spontanément à ces vainqueurs leur est un précieux réconfort : Mejer, pour sa part, jouit plus que j^ersonne des honneurs qui vinrent parer son âge mûr. Mais pour l'homme moyen à qui le prestige du talent

fait défaut, l'esthétique romantique est un médiocre conseiller sur le chemin de l'existence, elle ne saurait nullement suppléer la conception éthique et chrétienne de la vie. C'est pourquoi les concitoyens de Mejer ont laissé l'Allemagne travailler à sa réputation : ils lui ont préféré Keller.

Dans son avant-dernier roman, la Tentation de Pescara, l'écrivain suisse, toujours dissimulé derrière son héros, sembla rêver la puissance et le triomphe jusque dans la mort. Le grand capitaine italien expire en pleine victoire, dit M. d'Harcourt; tout un monde passionné s'agite autour de lui, se presse contre sa couche funèbre comme pour le retenir ici-bas par la force. Et cet homme condamné, qui appartient désormais au trépas, domine une dernière fois la vie de son calme regard où parle le guerrier et le maître. Une telle fin ne devait pas échoir en partage à Meyer que l'hjgiène du réalisme esthétique ne put soutenir jusqu'au bout sur sa route. A soixantedeux ans, il se vit soudain ressaisi par les troubles nerveux qui avaient empoisonné sa jeunesse. Il dut même reprendre pour quelques mois le chemin de l'asile. Changeant alors une fois de plus sa tactique de conservation vitale, il parut demander à un mysticisme pseudo-chrétien les certitudes d'alliance divine que l'esthétisme pur refusait désormais à sa décrépitude. Il médita sur les causes finales, réclama de l'intuition les secrets de l'au-delà et scruta dans ses éléments psychiques la conversion, alors récente, de Tolstoï, conversion qui paraissait avoir donné l'équilibre et la paix au grand mystique moscovite. Toutefois, en romantique impénitent, ce fut plutôt sous la forme de la

métempsycose, de la fufure renaissance terreslre qu'il réclama de l'au-delà quelque Ionique espoir. Sa dernière nouvelle historique, Angola Borgia, est pénétrée de la hantise du mjstère : il paraît s'y complaire aux douteuses suggestions du spiritisme. Sa fin devait être malgré tout digne et vaillante dans le sein de sa famille.

Telle est oette typique carrière d'un homme de lettres que l'actuelle terminologie esthétique a classé parmi les « réalistes ». Notre esquisse fera pressentir les observations, les comparaisons fécondes dont elle peut devenir la source, et l'on saura gré à M. d'Harcourt d'avoir fourni dans une large mesure au lecteur français les éléments d'un si profitable examen.

Page 1