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Retour aux romantiques convictions du jeune âge

L'auteur de Madame Bovary et même celui de Salammbô était apparu sous des traits plutôt a/iii-romantiques aux hommes de 1860, en raison de la relative et apparente impersonnalité de ses écrits, en raison de ce réalisme dont il paraissait accepter l'étiquette. Le jugement si frappant de M. Anatole France nous a montré que, tout au contraire, les lettrés de 1875 le considéraient volontiers comme un survivant du lointain romantisme de 1830 et même comme un représentant exagéré de cette école désuète.

•Ainsi Barbey d'Aurevilly, son ennemi, arrivait vers la même heure à la même réputation dans un autre cénacle. C'est qu'en effet, sous l'influence de la vieillesse, Flaubert revenait visiblement aux prédilections de son adolescence, ce qui est un phénomène psychique en quelque sorte normal, comme on le sait. Quand nos facultés perdent leur souplesse adaptatrice avec l'âge, les acquisitions toujours pénibles et superficielles de l'expérience individuelle reculent peu à peu devant les suggestions impérieuses de l'héédité ou devant les impressions indélébiles de l'éducation première. L'auteur de V Éducation sentimentale s'était, pour la préparation de ce roman presque autobiographique, replongé dans l'atmosphère morale de sa jeunesse, atmosphère dont il s'était dégagé naguère par un persistant effort de volonté, sous l'aiguillon de la maladie. Il parut s'y acclimater de nouveau avec délices. Dès 1866, il se proclame un vieux romantique^ et il écrit à l'occasion : «rNous étions des romantiques rouges d'un ridicule accompli, mais d'une efïlorescence complète. Le peu de bon qui me reste vient de ce temps-là (1). »

Vers 1875, il accentuera son attitude de pro-

(l) Corr., t, III, p. 410 et 43S.

testation contre la nouvelle génération de lettres qui affecte de répudier le romantisme de 1830 (dans lequel elle plonge d'ailleurs par toutes ses racines, comme l'aperçoivent les plus clairvoyants de ses fils). Il morigène sa vieille amie George Sand, qui, lui parlant des premiers écrivains « naturalistes », semble les considérer aussi comme les continuateurs de sa manière, comme les adhérents de son « école ». Ce dernier mot surtout le fait bondir et sa protestation devient fougueuse. Il s'abîme, dit-il (1), le tempérament à tâcher de n'avoir point d'école, parce qu'il les condamne toutes a priori. Certes il reçoit souvent chez lui les jeunes « naturalistes », mais non pas sans s'apercevoir à chaque instant qu'ils recherchent tout ce que, lui, méprise et s'inquiètent fort médiocrement de ce qui le tourmente.... Ainsi il prétend considérer comme très secondaire le détail technique, le renseignement local, enfin le côté historique et exact des choses^ si cher aux nouveaux romanciers. Et l'auteur de Salammbô ou d'Hérodias nous apparaît vraiment ici tel que l'a vu M. France, débitant des théories que chacune des lignes sorties de sa plume se levait pour démentir! — Il ajoute, à

(1) Gorr., 1. IV, p. 245.

plus juste titre, qu'il a recherché par-dessus tout la beauté, dont ses prétendus continuateurs lui semblent médiocrement en quête. Il les voit demeurer insensibles devant certains textes de choix qui le ravagent d'admiration ou d'horreur. Des phrases qui le font pâmer d'aise leur ^ paraissent fort ordinaires. Tandis que Concourt I est heureux dès qu'il a saisi dans la rue un mot brutal qu'il peut coller dans un livre, lui, Flaubert, se trouve très satisfait quand i\ a écrit une page sans répétitions ni assonances. Il donnerait toutes les légendes de Gavarni pour certaines expressions ou coupes des maîtres telles que ce vers de Hugo (dans Booz) :

L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle,

ou encore telles que ces phrases du président de Montesquieu : « Les vices d'Alexandre étaient extrêmes comme ses vertus. Il était terrible dans la colère. Elle le rendait cruel. » Son Hérodias sera, dans son esprit, quelque chose comme le manifeste de ce romantisme restauré dont il se réclame désormais. C'est fort peu naturaliste, convient-il, mais, en revanche, ça se gueule, qualité supérieure î C'est-à-dire, en termes moins truculents, que ce texte supporte victorieusement l'épreuve de la lecture

déclamée à très haute voix. Et c'est là, comme on le sait, le crible à travers lequel Flaubert passe et repasse sans cesse tout ce qui coule de sa plume sévère. Les naturalistes auraient pu lui répondre que son conte galiléen leur semblait au plus haut point local, technique et historique, bien qu'il leur eût reproché comme des crimes ces diverses tendances. Mais ils ne parviendraient pas à le convaincre d'une parenté qu'il renie avec violence. Gomment, protestet-il, peut-on donner dans des mots vides de sens comme ce mot-là, le naturalisme! Ou alors, pourquoi avoir délaissé le bon Ghampfleury avec son réalisme qui était une ineptie de même nature, ou, plus exactement, la même ineptie? Les classiques ont été les plus grands de tous les réalistes, et Henri Monnier n'est pas plus vrai que Racine.

Oui, si Hérodias le satisfait pleinement, c'est que « ça se présente sous les apparences d'un fort gueuloir », et qu'au total il n'y a que cela de vrai, la Gueulade, l'Emphase, l'Hyperbole I « Soyons échevelés (1) », conseille-t-il en propres termes, revenant ainsi à cet état d'âme dont il était sorti jadis volontairement, péniblement,

(1) Corr,, t. IV, p. 277.

au prix d'une stricte hygiène mentale, pour écrire Madame Bovary. Quant à Zola, qu'on donne et qui se donne pour son continuateur, Gustave le considère comme « une précieuse à l'envers », car le romancier des Rougon se figure qu'il existe des mots « énergiques » par eux-mêmes, comme Cathos et Madelon s'imaginaient qu'il en existe de « nobles ». Son esprit systématique l'égaré, en outre : il a des « principes » qui lui rétrécissent fâcheusement la cervelle. Il pense avoir découvert le naturalisme! Quelle présomption ! En revanche, il ne parle jamais de la poésie et du style qui sont les deux éléments éternels du Beau. Interrogez-le plutôt, lui ou l'ami Concourt, sur le passé de notre culture nationale. S'ils sont francs, ils vous avoueront que, pour eux, la littérature française n'existait pas avant Balzac ! Or un pareil aplomb dans l'erreur en matière de critique ne saurait s'expliquer que par une « inconcevable ignorance » ! Aussi, en 1879, s'adressant directement par lettre à ce même Zola qui commente obstinément la doctrine « naturaliste », Flaubert ajoute avec une rare clairvoyance : « Je maintiens que vous êtes un joli romantique! C'est même à cause de cela que je vous admire et que je vous aime ! » Jugement que Zola acceptait

pour une part, au surplus, et que nous approuvons pleinement, parce qu'il exprime notre propre conviction sur ce point.

Interrogeons à l'inverse, sur Flaubert, les œuvres critiques d'Emile Zola, qui, dans ses Romanciers naturalistes en particulier, lui a consacré la plus instructive oraison funèbre. Zola remarque tout d'abord que les nouveaux venus dans le cercle intime de son vieil ami éprouvaient d'ordinaire quelque déception devant les sentences si intransigeantes et si tranchantes qui tombaient à chaque instant de ses lèvres. Nous avons vu que M. Anatole France en était resté à cette impression première, dont, sans doute, il n'eut l'occasion ni le loisir de tempérer la rigueur. Mais Zola ajoute aussitôt qu'on changeait d'avis si l'on fréquentait quelque temps chez Flaubert, car on s'apercevait bientôt qu'il y avait beaucoup à gagner en sa compagnie. Certes, il étonnait quelque peu ses auditeurs quand il jurait n'avoir écrit naguère Madame Bovary que pour « embêter » les réalistes de 1850, Champfleury et ses imitateurs, et quand il ajoutait qu'il donnerait volontiers tout ce roman illustre pour avoir ciselé certaines phrases de Chateaubriand ou de Hugo. Ces paradoxes étaient, en effet, lancés sur un ton

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si sévère qu'on se demandait un instant s'il n'était pas resté tout à fait inconscient de la portée de son œuvre, et s'il avait été capable de prévoir l'évolution qu'elle allait préparer dans les lettres. « En vérité, fen doute encore aujourd'hui, écrit le chef de l'école naturaliste, en déroulant le fd de ses souvenirs affectueusement émus. Toutes ses théories concluaient désormais contre sa formule^ que nous, ses cadets, nous avions prise dans Madame Bovary. » Et encore une fois, c'est là le langage même que nous avons entendu tenir à M. Anatole France. Flaubert professait de nouveau le romantisme de 1830 après l'avoir jusqu'à un certain point corrigé dans son expression vingt ans plus tôt.

Mais Zola se sentait troublé bien davantage encore dans ses dispositions d'esprit toutes filiales lorsque, de sa voix tonnante, le peintre minutieux de Yonville-l' Abbaye déclarait que le monde moderne, avec ses chemins de fer, ses gares abominables et ses cheminées d'usine, ne doit pas exister pour l'artiste, lorsqu'il niait toute évolution en httérature, lorsqu'il accablait d'injures énormes les préoccupations « sociales » de l'école naturaliste. Il criait alors qu'il s'en fichait, que ça n'existait pas, que la société n'a rien de commun avec la littérature. Dans la

bouche de cet homme, dont il faisait le lien historique entre Balzac et lui-même, Zola aurait pourtant voulu entendre la glorification du monde moderne, raffirmation du mouvement évolutif dont l'auteur de la Bovary avait été l'un des plus hardis pionniers ; et il se chagrinait, dit-il, de tomber sur un romantique^ incapable de comprendre la démocratie contemporaine et niant non seulement le progrès, mais jusqu'au mouvement des idées. Flaubert ne semblait d'ailleurs aborder qu'à regret ces questions d'orientation générale pour la littérature ou pour les mœurs. Il préférait de beaucoup les discussions qui portaient sur la technique de la composition ou du style.

Cette déposition d'un témoin extrêmement sympathique à Flaubert achèvera de nous faire deviner ce que celui-ci était devenu avec l'âge. Parti du romantisme de 1830, il en avait corrigé quelque peu les mots d'expression après sa vingtième année, sous l'aiguillon impérieux de l'instinct de conservation. Il y retournait sur ses vieux jours, s'en étant d'ailleurs beaucoup moins écarté dans le passé que ne voulaient le croire des continuateurs, dont lui-même apercevait si nettement les étroites affinités romantiques. Au vrai, réalistes de 1850 et naturalistes de 1875

avaient été amenés, sur certains points seulement, par l'expérience de la vie et par les leçons de l'histoire contemporaine, à quelques corrections symptomatiques du mysticisme issu de Jean- Jacques, tandis que leur tempérament continuait de les entraîner, par ailleurs, à des exagérations non moins frappantes de ce mysti- i cisme tenace. Tel est l'enseignement psychologique et moral que tout esprit de bonne foi devra tirer, à notre avis, d'une étude impartiale de Flaubert et que nous demanderons bientôt en outre, à l'examen du « naturalisme », cette forme spécifique rousseauiste à l'aurore de la cinquième génération romantique.

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