Le Romantisme en Provence
Dans la première quinzaine de novembre 1 833, le Lyonnais Barthélémy Tisseur s'installait à Aix pour y faire ses études de droit.
Ah ! lorsqu'il était monté avec son père dans la voiture qui allait l'emporter vers le Midi, le jeune homme était délicieusement ému de l'ivresse dont ce voyage grisait son imagination : la Provence ! A ce nom, des rêves d'artiste et de poète affluaient à son cerveau, et transformaient la grinçante diligence en un char de triomphateur romain !
Ses yeux s'enchantèrent de cette merveilleuse vallée du Rhône, avec son décor changeant de vignes escaladant les pentes, de vergers étalés dans la plaine, de châteaux et de ruines fièrement dressés sur les sommets. Parfois le fleuve serrait la route contre des coteaux escarpés ; la pensée de Tisseur s'abusait-elle? Ce paysage lui paraissait alors d'une mélancolie douloureuse, surtout à l'heure où le soleil se couchait, et le Rhône coulait là, comme une existence obscure, impatiente de reparaître au grand jour.
Avignon évoqua pour l'adolescent les images de Laure et de Pétrarque ; mais quoi ! une heure d'arrêt ne pouvait pas lui permettre de courir, dans cette ville inconnue, à la nuit tombante, vers l'église où pour la première fois les deux immortels amants échangèrent leurs cœurs dans un regard. Que lui importait la vieille ville papale, démantelée, dont toutes les splendeurs pâlissaient devant le rayonnement dont s'auréolaient dans son souvenir ces deux héros de l'amour et de la poésie ?
Le paysage provençal eut moins d'attraits pour notre jeune voyageur : d'éternelles routes blanches, des flots de poussière, des terres arides, des mûriers, quelques ruines de châteaux abandonnés, un sol calciné de soleil et qu'on eût dit usé par les générations qui l'ont foulé : telle fut la première impression qu'il reçut de la terre classique des troubadours. C'était la nuit ; il se sentait rouler bruyamment dans l'étendue solitaire ; au bord de la route, quelques arbres échevelés grimaçaient sous la poussée du vent ; ici, l'ombre d'un gendarme ; plus loin, une maison endormie; seule, une étoile brillant au ciel à sa place accoutumée, faisait au voyageur un signe amical.
A Marseille, il vit la mer : « L'homme le plus prosaïque, s'écrie le jeune adolescent, ne pourrait rester froid en face d'un pareil spectacle ! » La mer était, ce jour-là, orageuse, pleine de mélancolie et de sublimité. Des vers de Byron montèrent à ses lèvres, ceux du dernier adieu, dont le grand poète saluait la Méditerranée, à son départ pour l'épopée de Missolonghi, et il se répéta ces strophes de Lamartine :
Aussi libre que la pensée Tu brises le vaisseau des rois, Et dans ta colère insensée, Fidèle au Dieu qui t'a lancée, Tu ne t'arrêtes qu'à sa voix.